samedi 10 octobre 2015

Ozu éternel

Marc Pautrel s'est inspiré du journal intime de Yasujirô Ozu (1903-1963) pour retracer des moments de sa vie dans un style tout en retenue, grâce et poésie.
L'existence du cinéaste japonais a été marquée par les deuils, de son père puis de ses neveux, et les catastrophes : le terrible tremblement de terre de Tokyo en 1923, la guerre sino-japonaise en 1937, des années plus tard l'incendie de son bureau qui anéantit tous ses souvenirs ; mais aussi une existence marquée par l'amitié, l'amour, le travail, le succès...
Nous marchons dans les pas de celui qui s'est consacré corps et âme au cinéma, coûte que coûte, luttant contre l'avis des autres, à commencer par sa famille. Perfectionniste, il aurait même renoncé à épouser la belle actrice Setsuko Hara pour mieux se concentrer sur son travail, jour et nuit.
Il part ensuite le long de la route jusqu'à un des temples, et là il s'assoit devant l'entrée et mange sous les arbres, avant de franchir la porte et d'aller marcher dans l'enceinte sacrée, faire quelques offrandes, observer les immenses bambous, et plus loin les fleurs des arbustes, penser un peu à lui-même, à la tragédie de sa vie. Il sait qu'il boit trop, qu'il ne dort pas assez, qu'il n'a une vie ni saine ni sainte, et pourtant il sait qu'il fait exactement ce qu'il doit faire, qu'il suit sa voie, écrire et filmer, capturer l'émotion, inventer, tout faire pour bouleverser le cœur de chaque spectateur.
Le roman de Marc Pautrel recrée parfaitement cette atmosphère nostalgique et pleine d'émotions des films du maître : Voyage à Tokyo, Une femme de Tokyo, Printemps tardif....
Un subtil hommage au cinéaste, mais aussi aux Japonais qui subissent les pires catastrophes et toujours reconstruisent.

Éditions Louise Bottu, 2015, 136 pages.
Louise Bottu est la poétesse fictive du roman Monsieur Songe de Robert Pinget. Les éditions Louise Bottu ont vu le jour fin 2013 et comptent déjà une douzaine de livres à leur catalogue. À suivre !

Le site de Marc Pautrel

jeudi 8 octobre 2015

Selon Christian

Selon Vincent, de Christian Garcin, est un roman entre dédale littéraire et puzzle, entre fantastique et réalisme, qui multiplie les narrateurs, les styles, les angles de vue, les documents authentiques dans la fiction, la fiction dans la fiction, les personnages et les pistes, apparemment sans rapport, pour nous révéler finalement une clé du mystère qui hante tous les chapitres : pourquoi Vincent a tout quitté (famille, maîtresses, travail, pays) pour vivre en ermite dans une cabane au bout du monde, en Terre de Feu, donc pas vraiment pour prendre des vacances.
L'intrigue est finement menée dans un style qui semble couler de source : un régal.
Il est question d'un manuscrit envoyé par Vincent après vingt ans de silence ; de Rosario, son neveu, qui part à la recherche de Vincent en Patagonie chilienne avec son ami Paul en 2013 ; de feuillets retrouvés sur un soldat mort sur le champ de bataille de Waterloo ; d'explorateurs de la fin du XIXe siècle en Terre de Feu ; du propriétaire autoproclamé de la Lune, de Mars et de Vénus ; d'un chaman bouriate ; de la dernière survivante des Indiens Yagans...  
Christian Garcin est décidément un écrivain — passionnant et inclassable — qui pratique et combine tous les genres : romans, récits et impressions, notes de voyages, mini-fictions, nouvelles, essais...
Il explore la littérature comme il explore le monde, les pays, les énigmes, les thèmes contradictoires et entrelacés : les grands espaces et les espaces confinés, les antipodes, le réel, l'imaginaire ou le fantastique, le hasard et la coïncidence, l'absence et l'attachement, la fuite et les racines...
Une vision du monde selon Christian Garcin dont l'œuvre foisonnante (plus d'une quarantaine de titres), selon moi, fait partie de celles qui comptent.
À explorer !

Éditions Stock, 2014, 312 pages.

D'autres chroniques à lire dans ce blog :
- un entretien sur Selon Vincent et autres thèmes
- Vétilles
- J'ai grandi
- Labyrinthes et Cie, La jubilation des hasards et Carnet japonais
- La neige gelée ne permettait que de tout petits pas
- Sortilège- Des femmes disparaissent
- Les nuits de Vladivostok
- Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
- Romans pour la jeunesse

Christian Garcin est publié chez différents éditeurs : Stock, Gallimard, Verdier, L'escampette, Le bec en l'air, etc.

lundi 28 septembre 2015

Je reconstruirai les fragments

Habiba Djahnine réalise des films comme elle écrit ses poèmes, avec une authenticité sensible, combattante, émouvante. Son poignant long-métrage Lettre à ma sœur était un hommage à sa sœur Nabila, militante féministe assassinée en 1995 à Tizi-Ouzou.
Après un premier recueil Outre-Mort, paru en Algérie, Fragments de la maison paraît cette année aux éditions Bruno Doucey*.
Une poésie de partage, qui nous porte et nous élève.
Blanc est le ciel
Sourdes sont les rafales de vent
L'air se remplit de milliers de grains de sable
La tempête n'attend plus
Elle envahit la ville.

Éditions Bruno Doucey, 2015, 64 pages.
*Bruno Doucey a longtemps dirigé les éditions Seghers avant de créer sa propre maison pour continuer à faire découvrir les poètes du monde entier, pratiquant ainsi une poésie de combat.

samedi 19 septembre 2015

Apocalypse noire

Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe est un objet rare où le fond et la forme s'imbriquent pour jouer avec les codes de l'écriture et de l'édition : langage, mise en page, ponctuation, pagination, couleur des pages... Tout repère est perdu, réinventé, dans la présentation comme dans l'intrigue. Le livre joue aussi avec notre imagination et nos nerfs, jusqu'au bout. Il est d'ailleurs difficile de le lâcher alors qu'on sait, dès les premières pages et au vu des dernières pages (qu'on n'a pas pu s'empêcher de regarder : grises, puis complètement noires), que ça va forcément mal finir.
Que se passe-t-il exactement ? Le journal dont il est question est-il celui du dernier homme, comme le laisse supposer le premier chapitre dans une étrange langue que l'on déchiffre aisément ? Est-il celui d'un psychotique, voire d'un criminel, qui réécrit sa propre histoire ? Ou d'un scénariste piégé dans sa trame ou qui nous piège à notre tour ? Des diverses versions qu'il réécrit, quelle est la vraie ?
Beaucoup de mystères, de suspense et de parts d'ombre jouent sur la noirceur et les oiseaux de mauvaise augure qui rognent l'espace, envahissent tout. Les gens et les choses disparaissent, partis ou morts, peut-être dans des trous de mémoire.
Et si tout n'était que pure invention d'écrivain doué et joueur ?

Heureusement, dans cette ambiance d'apocalypse noire et suffocante, quelques traits d'humour apportent un peu d'air frais :
"Personne évidemment ne viendra à lire ces lignes." 
(Je souhaite au contraire de nombreux lecteurs à Charøgnards.)
Et après une scène où un oiseau est massacré :
"(Aucun corbeau n'aura été maltraité au cours de l'écriture de cette scène.)
Un premier roman brillant, étonnant, insolite et singulier, qui trouve donc tout naturellement sa place dans le catalogue hors du commun de Quidam Éditeur.

Quidam Éditeur, 2015, 272 pages.
Le site de l'auteur : À l'intérieur du crâne.

samedi 12 septembre 2015

Very Goudes !

C'est avec grand plaisir que l'on retrouve l'humour, la verve et le petit monde de Charles Gobi dans son quatrième roman : Les Goudes, c'est de l'anglais...
Cette fois-ci, on sort des quartiers sans grand intérêt touristique pour s'extasier dans le petit port des Goudes, à l'extrême sud de Marseille. Les héros, Esprit — "petit par la taille et grand par la qualité d'âme" — et ses amis du Bar de la Sidérurgie, prennent la vie du bon côté et expédient les vrais méchants de l'autre côté (de la vie). 
La lecture est d'autant plus jubilatoire qu'on sait d'avance que, dans les romans de Charles Gobi comme dans les films de Tarantino, plus ils sont bêtes et sans foi ni loi, et plus la vengeance sera terrible.
Mais il n'est pas seulement question de justice à la David contre Goliath, il se trame aussi des histoires d'amour, sur fond d'art de vivre à la marseillaise : passage obligé par les cabanons, les apéritifs et les repas entre amis, les parties de pétanque et les parties de pêche, sans oublier les parties de rigolade. Les nombreux dialogues sont servis dans leur jus et bien assaisonnés d'expressions pittoresques.
Very Goudes !

Chaque roman peut se lire indépendamment, mais toute la série vaut son pesant de petites olives à l'heure du pastis :
- Bar de la sidérurgie
- Chemin des Prud'hommes
- Hercules des Trois Ponts
- Il est pas con, ce con ?- La grosse Janine.   

Le site de Charles Gobi pour commander les livres ou les acheter à Marseille.

samedi 5 septembre 2015

Au-delà de la mémoire

Le Deuil blanc de Jean Biès est le récit posthume (il a mis fin à ses jours en janvier 2014) des sept dernières années de sa vie avec sa femme Rolande, atteinte de la maladie d'Alzheimer.
Après quarante-cinq ans de bonheur et d'amour, la maladie-sans-nom — comme il ne la nomme pas —, transforme son épouse en la privant de mémoire. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, encore là, elle-même et si différente. L'un et l'autre ne se reconnaissent plus.
Dans un style subtil et poétique, il rend compte de cette souffrance de l'accompagnant qui doit renoncer à ses repères pour soutenir l'autre par des réajustements permanents face à une situation toujours variable, faire son deuil avant le deuil.
Un très touchant hommage, à la mémoire de celle qui perdait sa mémoire.
De ce livre, je ne t'aurai lu aucune page. Mais s'il est vrai qu'il est de tous le plus authentique, c'est encore à toi que je le devrai. Or, le plus intense hommage que je t'aurai rendu, la plus grande preuve d'amour que je t'aurai donnée, tu n'en auras nulle connaissance.

Éditions Hozhoni, 2015, 160 pages. 
Crées en janvier 2014, par Bernard et Nûriël Chevilliat, les éditions Hozhoni se proposent notamment de "participer par l’écrit au débat d’idées sur l’évolution du monde en offrant une contribution spirituelle, philosophique, métaphysique ou écologique".

lundi 31 août 2015

La guerre, et après

"Je lui ai expliqué que le but de ma visite était double : je cherchais des informations sur l'arrestation d'Émile, ou au moins une piste, mais je voulais aussi obtenir de la matière pour un roman qui s'inspirerait en partie de la Seconde Guerre mondiale. En partie seulement, car je m'étais aperçue en travaillant sur la trame du roman que ce qui m'intéressait le plus, c'était ce qui était arrivé après, plus exactement comment on avait pu continuer à vivre dans le même village que ceux que l'on soupçonnait d'avoir été à l'origine de l'arrestation d'un proche, quand ce n'était pas une certitude."
Cet extrait du Bercail de Marie Causse résume bien ce qu'est ce livre double : la première partie est une fiction, la seconde est une enquête sur son arrière-grand-père et son grand-oncle qui ne sont pas rentrés chez eux après la guerre.
Le tout est passionnant, bien écrit, sincère, bienveillant, avec ces détails — une expression ou une sensation —, qui font mouche.
Un troisième roman d'une grande qualité.

Collection L'Arpenteur, Gallimard, 2015, 256 pages.