mercredi 25 décembre 2019

Réveillez vos pensées

Sur le modèle de la microfiction et du haïku, voilà la microréflexion ! C'est ce que nous invite à pratiquer Alexandre Lacroix, dans Microréflexions. Comment philosopher au fil des jours ?
Il s'agit d'une série de 70 à 80 courts essais (deux à cinq pages) de philosophie légère pour stimuler la pensée en nous, amorcer un processus de réflexion, histoire de ne pas d'enliser dans la routine et ramollir du cerveau. Autant dire que l'exercice devrait faire office de café pour les méninges.
Ces microréflexions partent toujours d'un exemple précis, d'un souvenir, d'une expérience pour inciter le lecteur à s'interroger.
Les thèmes abordés vont de l'érotisme à l'art en passant par le travail, le deuil, le courage, le genre ou la fête.
C'est un peu sur ce modèle que l'auteur, directeur de la rédaction de Philosophie magazine, a bâti ses éditos depuis la création de la revue en 2006.
À vous de jouer !

Allary Éditions, 2019, 300 pages.

Lire aussi la chronique sur Devant la beauté de la nature,

mardi 24 décembre 2019

Jouons sans entraves

Vous croyez tout savoir, même ce que vous n'avez jamais osé demander sur la sexualité féminine ? Faux !
Comment se fait-il que nous commencions seulement à comprendre vaguement ce qu'il se passe dans le corps des femmes ?
L'autrice et journaliste Sarah Barmak est Canadienne, donc son essai Jouir : en quête de l'orgasme féminin concerne avant tout l'Amérique du Nord (l'Europe ne doit pas être loin du compte), où l'anatomie féminine est quasiment inconnue car les études scientifiques sont rares. Ni vue ni connue, devrions-nous dire, puisqu'elle a longtemps été mal vue, au propre comme au figuré, voire niée.
4e de couverture
Ce livre n'est pas un mode d'emploi pour grimper aux rideaux, mais une enquête sur la sexualité des femmes et son épanouissement.
Après un tour d'horizon des recherches scientifiques et des pratiques pour découvrir son corps — dont la méditation de pleine conscience —, il s'agit d'une exploration du sujet et une source de réflexion sur la vie des femmes en général.
Le constat n'est pas jouissif : malgré la pilule et la prétendue révolution sexuelle, la plupart des femmes n'atteignent jamais l'orgasme — un phénomène complexe à décrire.
Décrire l'orgasme avec des mots, c'est comme essayer de gloser sur le reflet de la lune qu'on apercevrait à la surface d'un lac à travers la brume — difficile de parler d'une perception subjective, à laquelle seule la personne qui l'expérimente a accès.
Alors que notre culture occidentale semble obsédée par le sexe, les lacunes sont encore profondes. Quoi de plus normal, finalement, quand les violences sexuelles font toujours rage et que le monde n'est toujours pas suffisamment sûr pour s'exprimer publiquement sur le sujet — sans parler des milieux ou des régions où il est tabou, réprimé ou bafoué. 
Une lecture ré-jouissante !

Éditions Zones, préface de Maïa Mazaurette, 2019, 208 pages.

Un autre excellent ouvrage des éditions Zones : Sorcières. La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.

samedi 21 décembre 2019

Sauver son âme

Corinne Morel Darleux s'est retirée de ses responsabilités partidaires, mais elle est toujours conseillère régionale et ne renonce pas à des actions politiques plus radicales et concrètes pour métamorphoser la société. 
"L'acte isolé, même démultiplié, n'a aucune chance dans un sytème dominé par les oligopoles et les lobbies, qui l'ont bien compris : eux ont tout intérêt à prôner ces petits gestes qui donnent l'illusion d'agir pour le bien commun sans bousculer l'ordre établi ni établir de réseau trop maillé", écrit-elle dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Réflexion sur l'effondrement.
Elle laisse libre cours à ses réflexions sur le monde moderne en perte de repères, le climat, la disparition du vivant, sur ces gens qui sont là où il faut parce qu'ils ont fait un pas de côté, choisi leur voie, abandonnant parfois le brillant d'une carrière au profit d'une vie plus digne à leurs yeux.
Elle cite de nombreux écrivains (Romain Gary, Françoise Héritier, Mona Chollet...) et s'inspire surtout du navigateur Bernard Moitessier qui, en 1969, était donné vainqueur du premier tour du monde en solitaire et sans escale, mais a abandonné la course pour prendre sa liberté en laissant ce message : "Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme." En renonçant aux honneurs, il signe un refus de parvenir, un geste admirable où la compétition n'est pas le but ultime.
J'ai envie d'un livre d'intuitions qui donne à penser tout en laissant des espaces de liberté et de fiction. De fondus et d'ellipses... Pourquoi faudrait-il toujours tout disséquer, tout expliciter ?
Ce bel essai philosophique et littéraire est une source d'inspiration.

Éditions Libertalia, 2019, 104 pages.

Le blog de Corinne Morel Darleux

Chez ces gens-là

Quelle trouvaille que ce merveilleux roman d'Elisabeth Clementz : L'Adret !
Il s'agit d'un premier roman, court et dense, sensible, profond et subtil, qui commence comme une comptine enfantine dont chaque couplet correspond à un chapitre. Chaque chapitre fait un bond dans l'histoire, des années 20 aux années 50 ou 60. Mais souvent derrière les chansons se cachent des drames.
L'histoire commence par une rencontre, un coup de foudre irrépressible, entre deux jeunes gens que tout sépare, une religion et une vallée, dans la France rurale. L'un est sur l'adret, le bon côté ensoleillé ; l'autre est sur l'ubac, plus austère et violent.
Les chiens n'avaient rien dit, le père n'avait pas pointé sur lui son fusil et elle avait d'un hochement de tête acquiescé à sa demande. Elle n'avait pas semblé surprise de le voir, c'était à chaque fois pareil, comme si elle l'avait attendu, comme si leurs rencontres avaient pour elle un caractère d'évidence absolue.
Le lecteur sait (presque) tout — mais pas les personnages — et il lui en faut peu pour être tenu en haleine jusqu'au bout.
À découvrir absolument !
La forêt c'était pour se cacher, bien sûr, mais pas seulement. C'était aussi pour apprendre de la vie, en ligne directe. Sa mère la laissait aller à sa guise, mais une fille seule dans la forêt, c'était mal vu. Ça apportait de la salive au moulin des ragots, à la désastreuse réputation de leur famille dont les membres faisaient office de parias, et il en faut, paraît-il, pour que la communauté accède à une sensation de complétude.

Éditions du 81, 2019, 152 pages.

jeudi 19 décembre 2019

Ode aux typographes

Les éditeurs, secrétaires de rédaction, imprimeurs, auteurs et autres passionnés de lettres vont apprécier ce Dictionnaire de l'argot des typographes, augmenté d'une histoire des typographes au XIXe siècle et d'un choix de coquilles célèbres, d'Eugène Boutmy.
L'ouvrage nous invite dans l'univers insolite de ce métier vieux comme l'imprimerie, son histoire — riche en faits et fugues alcoolisées — et surtout sa langue pittoresque et imagée.
Où l'on découvre que ce jargon haut en couleurs est peuplé d'animaux : si l'on sait ce qu'est un canard, on connaît moins les chiens, les singes, les chèvres, les loups-phoques, les hannetons (quand ce ne sont pas des araignées dans la coloquinte)...
Les coquilles — la hantise du correcteur et du typographe — dont l'étymologie est inconnue (l'auteur nous propose sa version) font l'objet d'un chapitre entier tant il y a d'anecdotes malencontreuses à raconter.
Enfin, pour terminer le bestiaire, un florilège d'âneries que des typographes ou gens de lettres dignes de ce nom n'auraient pas dû laisser passer.
Si la modernisation de l'imprimerie a fait disparaître ce métier, son histoire et son langage revivent grâce à cet ouvrage.

Éditions Le Mot et le Reste, 2019, 152 pages.

mercredi 18 décembre 2019

Autobiographie d'un vagabond

Thierry Pardo a toujours arpenté le monde. Spécialiste des éducations alternatives (en liberté) et relatives à l'environnement, il ne professe évidemment pas dans Les savoirs vagabonds et pose davantage de questions qu'il n'apporte de réponses.
Ces carnets de route livrent ses expériences, souvenirs et pensées sur ses pérégrinations et flâneries dans les forêts, montagnes, déserts, villes et eaux du monde entier.
Chemin faisant, ce Marseillais qui s'est établi au Canada nous entraîne dans ses pas et ses réflexions sur la liberté, la façon de voyager, mais aussi le difficile retour...
C'est souvent dans le silence des déserts, de sable, de sel, de glace que j'ai reçu mes plus grandes leçons. Je sais ce que je dois aux forêts, à la mer, aux flancs escarpés des montagnes. Il peut sembler étrange qu'un environnement naturel professe. Pourtant chacun peut sentir intuitivement que nous appartenons aux paysages où nous avons flâné, où nous avons su prendre le temps de nous perdre.
Un passionnant essai philosophique et poétique sur la nature et les voyages qui forment la jeunesse... et les moins jeunes.

Éditions Écosociété, 2019, 136 pages.
Écosociété est une maison d'édition indépendante, une œuvre collective, fondée en 1992 par un groupe de militants convaincus qu’il était grand temps de défendre une société où l’écologie sociale serait une valeur cardinale.

Le site de l'auteur : Une éducation sans école

lundi 16 décembre 2019

Mes lectures préférées de 2019

Suivez les liens directs vers les chroniques de mes meilleurs moments de lecture de l'année : une sélection (drastique) de
10 romans, 3 BD et 5 essais.


Romans

- Ceux que je suis, Olivier Dorchamps
- Texto, Dmitry Glukhovsky 
- Fatche d'eux, Charles Gobi
- Pourquoi les hommes fuient ?, Erwan Larher
- Tulipe Blues, Emmanuel Pinget
- Oyana, Éric Plamondon
- L'arbre-monde, Richard Powers 
- Un cadenas sur le cœur, Laurence Teper
- My Absolute Darling, Gabriel Tallent
 - L'appel, Fanny Wallendorf

BD et biographies

- Spinoza, à la recherche de la vérité et du bonheur, Philippe Amador
- Les Légendes des siècles, Caritte
- Mishima. Ma mort est mon chef d'œuvre, Patrick Weber et dessins de Li-An.

Photos

- L'ascension du mont Ventoux, François Pétrarque et photos de Catherine De Clippel

Essais

- Créer, c'est exister. Comment développer une pratique créative au quotidien, Valérie Belmokhtar
- Devant la beauté de la nature, Alexandre Lacroix
 - Pour une révolution délicieuse, Olivier Roellinger
- Que faire des cons ? (pour ne pas en rester un soi-même), Maxime Rovere
- Peut-on réussir sans effort ni aucun talent ?, Gilles Vervisch

Auto-promotion

- Quand les arbres nous inspirent
- Se ressourcer toute l'année avec les arbres
- et bien sûr la revue Kanyar !

mercredi 11 décembre 2019

Mal de mères

Le recueil de nouvelles Petites morsures animales, de Julie Legrand démarre fort avec Rien, une terrible histoire très courte qui se déroule dans un tribunal.
En tout, douze nouvelles et autant de tranches de vies, d'histoires inattendues, décortiquent les relations familiales ou amicales parfois tendues, et surtout les rapports avec les mères, qui parfois — au bord de la crise de mère — virent au malaise, qu'elles adoptent, frappent ou tombent enceinte très jeunes...
Les nouvelles parlent aussi d'écriture ou s'inspirent ou de la vie d'autres artistes, comme cette chanteuse américaine à la renommée internationale, ou cette Serbe qui pousse l'art corporel à l'extrême ou encore invoquent Aimé Césaire.
Julie Legrand explore, cherche, trouve et fait feu de tout bois.
Ça chauffe !

Éditions Orphie, 2019, 132 pages.

Retrouvez aussi l'autrice de nouvelles dans la revue Kanyar.
La maison d'édition jeunesse de Julie Legrand : Alice au pays des virgules.
Lire aussi mes chroniques sur d'autres livres de Julie Legrand :
- L'extinction :
- La fleur que tu m'avais jetée.

mardi 3 décembre 2019

Les Belges sont-ils surréalistes ?

Quand le journaliste français Jérémy Audouard s'est installé en Belgique en 2008, il a été surpris par certaines attitudes des habitants de ce royaume : les Wallons et les Flamands cohabitent cahin-caha alors que tout semble les opposer. Il a ensuite arpenté le pays de long en large et a réalisé des centaines de reportages.
Dans cet ouvrage, soit une vingtaine d'entretiens, reportages, portraits, il nous donne un petit aperçu "des liens invisibles et une identité discrète que les Belges eux-mêmes ne semblent pas mesurer" — il est fort à parier qu'ils ne croient même pas à une quelconque identité belge.
Si les Belges semblent à un tournant de leur histoire, que leur reste-t-il en commun ? Bruxelles, autrefois flamande et aujourd'hui bilingue, est-elle une capitale neutre ou l'épicentre des tensions ?
Les Belges sont-ils toujours surréalistes ? Un chapitre passionnant avec un portrait de Jean Libon, créateur de l'émission Strip-tease et co-réalisateur du documentaire Ni juge, ni soumise ; un entretien avec le dessinateur Philippe Geluck et un reportage dans les coulisses des humoristes à succès.
Enfin, le dernier chapitre, également passionnant, prend pour exemple quelques-uns de ces Belges qui rayonnent et inspirent bien au-delà de leurs frontières : l'entrepreneur de la brasserie Brussels Beer Project, l'astrophysicien Michaël Gillon, le philosophe Philippe Van Parijs (avec "le compromis à la belge") et l'initiatrice des marches pour le climat Adélaïde Charlier.
Nous aimions les Belges, surréalistes ou pas, désormais nous nous passionnons pour eux !

Ateliers Henry Dougier, Collection Lignes de vie d'un peuple, 2019, 150 pages.

Lire aussi mes chroniques sur d'autres ouvrages de cette belle collection :
- Marseillais de Patrick Coulomb et François Thomazeau ;
- Japonais de Raphaël Languillon-Aussel.

lundi 2 décembre 2019

Où il y a des gênes, il y a du plaisir

Lire Élise Thiébaut est toujours un plaisir car cette journaliste féministe est drôle et efficace, quel que soit le sujet.
Elle a même la délicatesse de nous prévenir des passages un peu ardus, notamment sur la génétique, mais elle sait de toute façon rendre toute information parfaitement digeste.
Après son essai sur le tabou des règles, Ceci est mon sang, elle s'attaque à l'identité, donc à l'identité nationale, donc au racisme, mais aussi à la génétique et à la généalogie, donc au patriarcat, dans un essai original : Mes ancêtres les Gauloises - Une autobiographie de la France.
C'est en effet une autobiographie car elle part de son histoire personnelle — elle qui semble être la représentante typique de la Française pure souche — et de celle de sa famille (surtout de sa lignée de femmes), pour parler de l'histoire de la France.
C'est donc un essai original car Élise Thiébaut interroge son identité française en tenant compte de la place des femmes, mais aussi des conséquences que la colonisation ou l'esclavage ont eu sur son ascendance et sur ses privilèges. 
C'est l'occasion de décortiquer le racisme dans tous les sens, et d'en dénoncer les croyances et les caricatures.
Mais où il y a des gênes, il y a du plaisir.

Éditions La Découverte, collections Cahiers libres, 2019, 270 pages.

dimanche 1 décembre 2019

Billebaude, période Fauve

Billebaude, la revue bisannuelle du musée de la chasse et de la nature, sort son numéro d'automne sur le thème du Fauve.
Comme à son habitude, la belle revue explore nos relations à la nature et croise les sujets sur l'art, la littérature, l'histoire, la recherche, les sciences, l'écologie, la philosophie, etc.
Bien sûr, elle donne aussi la parole à ceux qui travaillent sur le terrain : forestiers, agriculteurs, naturalistes...
Elle a été créée en 2012 par la Fondation François Sommer et les éditions Glénat.
Les anciens numéros sont disponibles.
Dans ce numéro Fauve, chacun dans sa spécialité explore la polysémie du terme, notre rapport au fauve, donc à l'animalité, et les représentations de ce thème : animal, couleur, adjectif, nom, courant artistique... avec un recueil de textes littéraires de Maurice Genevoix, Honoré de Balzac, Jacques Lacarrière, R. D. Lawrence, ainsi que des fictions de Cécile Serres, Antoine Boute, Olivia Rosenthal.
Pierre-Olivier Dittmar, maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales, interroge notre animalité.
Michel Pastoureau, historien et grand spécialiste des couleurs, décrypte les nuances de cette palette.
L'écologue Jean-Claude Génot nous en apprend davantage sur le mystérieux lynx.
Le philosophe Baptiste Morizot aborde notre imaginaire et nos fantasmes autour du fauve.
Le thème a évidemment beaucoup inspiré les artistes plasticiens, comme Jesse Darling ou Abraham Poincheval.
Autant de points de vue et d'images qui nous inspire aussi...

Collection Billebaude, éditions Glénat, 96 pages, 23 x 30 cm.

Des conférences sont organisées au musée de la chasse et de la nature. Voir sur le site, notamment celle autour du numéro Cueillir, sur Paroles de sorcières - Penser l'écoféminisme.