jeudi 21 septembre 2017

Initiation spirituelle à la danoise

Lars Muhl raconte dans Le chercheur, le premier tome de la trilogie O Manuscrit, son initiation spirituelle auprès d'un homme qu'il appelle le Voyant.
L'histoire se lit comme un voyage, en train, dans le temps, avec des retours en arrière sur la vie du narrateur danois qui a fait une carrière dans la musique et la chanson mais qui cherche une voie plus authentique, un voyage en France, à Montségur dans l'Ariège, en pays Cathare, puis en Espagne, avec des photos, des haltes à la terrasse des cafés pour boire des pastis, avec des rencontres, souvent extraordinaires (dans tous les sens du terme), des interrogations, des réflexions introspectives...
J'avais toujours su qu'un être était plus que sa simple identité. J'avais toujours su que la véritable personne se trouvait quelque part derrière les défenses ou les écrans protecteurs procurés par les titres, les carrières et les emplois.
C'est un livre étonnant et mystérieux, et qui parle, comme par magie, parfois directement d'une manière si personnelle et juste, et d'autres fois de façon voilée. On se dit qu'on comprendra plus tard, peut-être : c'est un livre qu'on pourra relire et y trouver d'autres pistes.
En attendant, vivement les tomes suivants !

Éditions Flammarion, 2017, 240 pages.

jeudi 14 septembre 2017

Bukowski et la création

Sur l'écriture est une anthologie de lettres de Charles Bukowski sur le thème de... l'écriture. Forcément.
On admire ou on déteste l'auteur des Contes de la folie ordinaire, mais il faut avouer que cette correspondance, de 1945 à 1993, le rend attachant car toujours égal à lui-même, spontané, fuyant les mondanités, même quand le succès s'est présenté.
Il écrit principalement à des responsables de revues, des éditeurs, des amis et d'autres poètes ou écrivains qu'il admirait comme Henry Miller ou John Fante.
Où l'on apprend avec stupeur qu'à ses débuts, il envoyait ses poèmes à des revues sans garder de double et que, si on les lui renvoyait sans les publier, il les jetait aussitôt. Autant dire qu'il a commencé par essuyer de nombreux refus. Mais, extrêmement prolifique, il en aurait écrit des milliers...
Il évoque également les corrections qu'on infligeait à ses textes, sa façon de voir la vie et la création. Il ne mâche pas ses mots pour fustiger la plupart de ses lectures car pour lui "les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui écrivent pour ne pas devenir fous."
Il rappelle à qui veut l'entendre les auteurs qui l'ont influencé : John Fante, Céline, Dostoïevski et Sherwood Anderson.
Il peut exprimer sa reconnaissance et sa fidélité à son éditeur de toujours, John Martin, puis l'accuser, un an plus tard, de le tuer à petit feu en restreignant la publication de ses écrits pour spéculer sur une attente chez les lecteurs.
Comme dans ses romans autobiographiques, on retrouve son goût pour (dans le désordre) la solitude, l'alcool, les femmes, la musique classique et les courses de chevaux... Et bien sûr, son obsession de l'écriture.
Parfois j'ai qualifié l'écriture de maladie. Si c'est le cas, je suis heureux qu'elle m'ait contaminé. Je n'ai jamais pénétré dans cette pièce et regardé cette machine à écrire sans avoir l'impression que quelque chose quelque part, quelques dieux étranges ou quelque chose d'absolument innommable m'avaient fait don d'une tchatche, d'un bagout et d'une chance merveilleuse qui dure et dure et dure. Oh oui. 
Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (États-Unis) par Romain Monnery, 2017, 332 pages.
Romain Monnery est également romancier et a notamment publié, Le saut du requin, chez le même éditeur.

14 septembre

dimanche 10 septembre 2017

La diagonale de l'hyper-ruralité

Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”.
Sylvain Tesson, une fois remis sur pieds mais encore convalescent après un grave accident qui l'a réduit en miettes, décide de suivre à pied une diagonale à travers la France par ces fameux chemins noirs tracés sur les cartes IGN au 25 000e. Il rend également hommage au roman Les Chemins noirs de René Frégni, l'histoire d'une cavale picaresque.
Je savais comment me déplacer puisque je tenais la marche à pied pour une médecine générale qui serait la clef de ma reconquête. En bref, jamais je n'avais entrepris de voyage aussi organisé.
Il veut suivre au plus près ce qui est nommé "l'hyper-ruralité", les interstices, les zones peu urbanisées qui échappent aux réseaux en tous genres, autrement dit loin des sentiers battus, balisés et connectés. Plutôt habitué aux confins du monde, il part aux confins de la France.
Pour qui aime la littérature et/ou la marche dans la nature sauvage (si tant est qu'elle existe encore), le récit Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson est une délectation.
Non seulement l'écrivain fait des descriptions littéraires — poétiques — du paysage...
Le moment était romanesque : un chemin se perdait et nous nous y sentions bien car il n'offrait aucun espoir. Seulement le jaillissement des songes.
Mais il pose aussi un regard professionnel sur le monde, comme géographe et critique des "aménageurs du territoire" qui ont pris le relais des paysans disparus. Extrait d'une ode au bocage et au génie de la haie :
Je retardais mes compagnons à trop contempler les murets. L'art de la marqueterie bocagère avait atteint ici un haut degré d'accomplissement. La pierre accueillait la mousse. La mousse arrondissait les angles et protégeait les sociétés de bêtes. Oh ! comme il eût été salvateur d'opposer une "théorie politique du bocage" aux convulsions du monde. On se serait inspiré du génie de la haie. Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser. L'air y passait, l'oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir mais elle arrêtait le glissement de terrain. À son ombre fleurissait la vie, dans ses entrelacs prospéraient des mondes, derrière sa dentelle se déployaient les parcelles.
La marche à pied comme résistance à la marche du monde moderne.

Éditions Gallimard, 2016, 144 pages.

jeudi 7 septembre 2017

Thoreau, le sage sauvage

Quand il meurt à 44 ans, il est resté fidèle à ses pensées de jeunesse. Entre deux, il a été un philosophe rare — de ceux qui ont mené une vie philosophique. Il a, en même temps, pensé sa vie et vécu sa pensée.
Michel Onfray propose une introduction à la vie et l'œuvre de Henry David Thoreau : Vivre une vie philosophique - Thoreau le sauvage. 
Qu'est-ce qu'une vie philosophique ?
Tout d'abord, Michel Onfray définit ce qu'est un grand homme : c'est celui qui, comme Thoreau, ayant compris son maître (Emerson), suit son propre chemin, en homme libre.
Il relève ensuite dans ses écrits de jeunesse la quintessence de l'homme à venir, celui qui fut toujours fasciné par la vie des Indiens, proches de la nature, contrairement aux cowboys, soi-disant civilisés mais barbares.
Thoreau est un penseur des champs, de ceux qui vivent leurs idées et pensent leur vie, associent la théorie à la pratique, la pensée à l'action, la philosophie à la vie. Son journal commencé à 20 ans et long de près de 7 000 pages est la matière brute de son œuvre.
Pour Michel Onfray, Walden publié en 1854 est :
(...) un authentique et grand livre de philosophie. On n'y trouve aucun concept, aucun personnage conceptuel, mais une réflexion sur les conditions de possibilités d'une expérience existentielle : comment mener une vie philosophique ?
En plus d'écologiste, Thoreau était un anti-conformiste, un résistant qui invitait à désobéir au gouvernement (De la désobéissance civile) quand on était le désapprouvait. Il avait refusé de payer ses impôts pour ne pas contribuer à la guerre contre le Mexique. Il était également un ferveur opposant de l'esclavage.
Voilà qui donne envie de lire ou relire Thoreau.

Le Passeur éditeur, 2017, 128 pages.

Les éditions Finitude et Le Mot et le reste proposent des retraductions et rééditions de l'œuvre de Thoreau.

vendredi 1 septembre 2017

Portrait de femme tout en nuances

Je m'appelle Lucy Barton d'Elizabeth Strout est un roman délicat, sensible, profond, qui aborde des sujets intimes et universels, tendres et violents.
C'est l'histoire d'une jeune Américaine, Lucy Barton, qui fait un bilan de sa vie et se souvient notamment d'un séjour de quelques semaines à l'hôpital pendant lequel sa mère, qu'elle n'avait pas vu depuis des années, vient lui tenir compagnie.
Étranges retrouvailles. Cette visite imprévue la ramène par bribes à son enfance pauvre et solitaire, à ces blessures du passé et cette difficulté à communiquer avec sa mère malgré une certaine tendresse. 
Peu à peu apparaissent, par fragments et retours en arrière, un univers tout en nuances et en contradictions, tendre et dur, fait de regrets et de tendresse, avec des êtres empathiques et d'autres plus torturés.
C'était l'été quand je suis rentrée à la maison. Je portais des robes à manches courtes, mais je ne m'étais pas aperçue que j'étais aussi maigre. Quand je sortais dans la rue pour aller acheter à manger aux enfants, je voyais les gens me regarder avec effroi. Ça me rendait furieuse. Je repensais aux regards des enfants dans notre bus de ramassage scolaire quand ils croyaient que j'allais m'asseoir à côté d'eux.
Un roman sur l'héritage familial, le milieu d'origine et l'implication des ancêtres dans des guerres honteuses...
Une belle découverte.

Éditions Fayard, 2017, 208 pages.

mercredi 30 août 2017

Un amour inconditionnel

Je tombais, je tombais et j'avais oublié pourquoi. C'était comme si j'étais toujours tombé. Des étoiles passaient au-dessus de ma tête, sous mes pieds, autour de moi, je moulinais pour m'y accrocher mais je n'attrapais que du vide. Je tourbillonnais dans un grand souffle d'air mouillé.
Ma reine de Jean-Baptiste Andrea est un premier roman tout à fait original par son style, poétique et faussement naïf, qui peut surprendre au début. Mais on est rapidement transporté par cette histoire sombre et lumineuse à la fois, cette quête d'idéal absolu.
C'est l'été 1965, en Provence. Le narrateur est un adolescent différent, c'est-à-dire légèrement déficient mentalement. Il vit avec ses parents âgés dans une station-service isolée et ne va plus à l'école.
Un jour, alors qu'il doit être envoyé dans un établissement spécialisé parce qu'il a failli mettre le feu à la garrigue près de la maison, il décide de fuguer pour prouver qu'il est un adulte. Sur son chemin, il rencontre une très jeune fille fantasque et croit tout ce qu'elle dit. Il lui voue un amour inconditionnel et l'appelle "Ma reine". Il croise aussi le chemin d'un berger, un autre personnage en marge.
Un roman initiatique émouvant sur l'enfance et la marginalité.

Éditions L'Iconoclaste, 2017, 240 pages. 
Le site de L'Iconoclaste.
La page Facebook.

Il est très bon !

Le fan club de Charles Gobi va être ravi : voilà un nouvel opus — le sixième !* — dans la veine des précédents, tout en verve, jeux de mots et castagne à la marseillaise. Le titre en dit long sur le ton : Il est pas con, ce con ?
Que ceux qui n'ont pas encore la chance de connaître cet écrivain marseillais entre Tarantino, Mel Brooks et Pagnol, se consolent : il n'est point besoin d'avoir lu les précédents tomes pour plonger dans le bain... de sang. Oui, il y a toujours des morts, mais comme c'est pour la bonne cause, ça ne compte pas, et c'est même tout à fait jouissif !
Cette fois-ci, le méchant est un truand à la petite semaine (jusque là rien de bien grave sous le ciel marseillais), qui se double d'un type odieux, raciste et proxénète : et là, ça ne va plus du tout !
Il suffit qu'il parle mal à un retraité qui ne paie pas de mine — mais qui a des valeurs et du courage, pour ne pas dire des couilles — pour que tout aille très très mal pour lui. Tellement mal que notre fine équipe devra mettre en commun ses relations et ses réflexions pour se débarrasser du cadavre...
Où l'on retrouve donc la sympathique équipe du Bar de la Sidérurgie qui, pendant que les uns enterrent, les autres déterrent... Surprise !
Je n'en dis pas davantage, mais on se demande où Charles Gobi va chercher tout ça. Et bien sûr, comme on est à Marseille, à l'heure de l'apéro on parle de foot, de jeux de cartes, de pétanque, de canistrelli... et autres spécialités locales et internationales comme l'art contemporain et l'amour.
Bref, Il est pas con, ce con ? est très bon, drôle, inventif, plein d'actions, de rebondissements et de rigolade. Encore un très bon cru, bien cru et bien saignant, comme on les aime.

Roman auto-édité par Le Confort Numérique, 2017, 252 pages. 

Rendez-vous sur le site de Charles Gobi pour commander les livres ou les acheter à Marseille.

* Voir mes chroniques des précédents :
- Bar de la Sidérurgie
- Chemin des Prud'hommes
- Hercules des Trois-Ponts
- Les Goudes, c'est de l'anglais...
- La grosse Janine.

Du grand art

Au début, on se dit : c'est une blague ? C'est quoi cette conversation entre deux amis sans cesse interrompue par les allées et venues du chien foufou qu'ils ont emmené promener ? Et plus tard, cette autre conversation entre adultes, pendant un repas, en permanence coupée par les interventions du gamin ?
En fait, toutes ces conversations importantes et philosophiques, toutes ces histoires dans les histoires qui font écho (avec des références à Daisy Miller et aux Ambassadeurs d'Henry James) et autant de détails qui se répondent (comme l'importance des chiens dans la vie des gens) sont bien ancrées dans le réel et le quotidien des personnages.
Dans la vraie vie, on se pose des questions profondes et cela se passe ici ou là, dans des situations ordinaires ou dans le cadre privilégié et sensuel des hôtels.
— Personne ne prévoit l'avenir comme ça, dit-elle. Les gens font ce qu'ils font seulement parce que ça leur semble juste au moment où ils le font. Parfois ça l'est et parfois ça ne l'est pas. On ne se rend compte de ça que plus tard.
Je l'écris toujours* à propos de Gabriel Josipovici : c'est toujours une grande expérience de lecture qui laisse des traces bien après avoir refermé le livre.
Justement, il est beaucoup question de traces dans ce roman intitulé Dans le jardin d'un hôtel, de celles que laissent les absents, les rendez-vous manqués, les rencontres, les ruptures, les parts d'ombre, les souvenirs et les questions qui nous hantent et prennent parfois une place considérable.
À quoi cela tient quand des choix font bifurquer des destins ?
Comme souvent dans l'œuvre de Josipovici, l'essentiel semble s'immiscer entre les lignes en abordant des sujets difficiles ou impossibles à exprimer sur les mystères de la vie, de l'amour, de la mort, des destins... Et pourtant l'auteur réussi magistralement ce tour de force de nous les transmettre, par un geste, un ton, une attitude, une gêne, un agacement...
L'essentiel n'est pas toujours dans ce qui est dit ou vécu, mais fait étrangement écho en nous et se fige parfois dans nos esprits. 
Dans le jardin d'un hôtel est une œuvre énigmatique que l'on s'approprie facilement et où l'on peut aussi se prendre les pieds, passer à côté des subtilités de Josipovici et ne pas voir ce détail caché dans le motif du tapis persan.
Du grand art !

Quidam éditeur, 2017, 160 pages. 

* Lire aussi mes chroniques sur :
- Tout passe ;
- Moo Pak ;
- Goldberg : Variations ;
- Infini - l'histoire d'un moment.

dimanche 27 août 2017

Le livre qu'Erwan Larher a bien fait d'écrire

La littérature n'arrête pas les balles. Par contre, elle peut empêcher un doigt de se poser sur une gâchette. Peut-être. il faut tenter le pari.
Au départ, c'était le livre que je n'avais pas du tout envie de lire — un peu pour les mêmes raisons qu'Erwan Larher n'avait pas envie de l'écrire, d'ailleurs, le côté anxiogène en plus — avant de tomber sur la série d'avis dithyrambiques des libraires qui recevaient le livre avant sa sortie (voir sur le site de l'éditeur). Et petit à petit, il devenait évident qu'il fallait lire ce livre, que c'était autre chose que ce que j'imaginais, quelque chose de puissant, poignant, émouvant. Pas du tout anxiogène (enfin, pas totalement), mais aussi frais, tendre, bienveillant, optimiste, d'une grande justesse, avec la bonne distance (et un judicieux emploi de la deuxième personne du singulier).
En même temps, comme ce livre est édité par Quidam, il fallait s'attendre à un texte hors du commun.
Dans Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher raconte pourquoi et comment il ne voulait pas écrire ce livre et comment il a fini par s'y mettre. Il ne s'agit donc pas d'un simple témoignage mais d'un objet littéraire autour de l'événement qu'il a vécu le 13 novembre 2015 : l'attentat au Bataclan. Et pour écrire autour, d'autres voix que la sienne, de proches à qui il a demandé un texte, s'expriment dans des chapitres titrés Vu du dehors.
C'est un texte ambitieux dont l'objectif littéraire est atteint, singulier, passionnant à divers égards. Un livre qu'Erwan Larher a bien fait d'écrire, qu'il a très bien écrit, esquivant tous les travers (le pathos, l'auto-valorisation vu qu'il sait aussi se dévaloriser), et que j'ai eu plaisir à lire (c'est incroyable mais on rit volontiers aussi à certains moments — ouf ! merci) malgré le sujet effroyable. Le livre que j'ai bien fait de lire et que je recommande vivement.

Quidam éditeur, Collection Made in Europe, 2017, 268 pages.
Lire aussi ma chronique sur Marguerite n'aime pas ses fesses du même auteur chez le même éditeur.

samedi 26 août 2017

De quel côté du miroir ?

Élise et Lise de Philippe Annocque est une histoire qui commence de façon presque anodine, comme un conte, puis qui nous entraîne doucement mais sûrement dans une mise en abîme, une spirale effroyable, un thriller psychologique comme l'auteur en a le secret (voir ma chronique sur Pas Liev).
Ce conte contemporain pour adultes aurait pu débuter par Il était une fois... ou plus précisément par Il était deux filles, Élise et Lise... car c'est une histoire de double je, de jeux de reflets presque identiques, légèrement déformants. Les deux prénoms se ressemblent tellement, les deux jeunes filles sont si proches, si inséparables, presque interchangeables... Elles font l'effet de vases communicants qui jouent sur la confusion des deux personnages. Quand la sororité résonne avec porosité, on ne sait plus qui est qui, qui manipule qui.
Bien sûr, avant tout c'est l'auteur qui mène en bateau le lecteur par un dispositif impressionnant.
Une ritournelle énigmatique revient régulièrement, intrigante, lancinante, finalement angoissante.
Élise prend l'air. L'air prend Élise. Tout cet air, ce souffle qui la traverse. Élise ne comprend pas. De quoi a-t-elle peur ?
Et nous, de quoi avons-nous peur ?
L'auteur joue sur la fascination dans les contes — et dans la vie — de certains personnages pour d'autres dont la place leur est enviable, sur l'ascendant insidieux dont certains usent pour hypnotiser, envoûter leur proie.
Luc, le prince pas si charmant, est sous le charme — maléfique ou pas ? — des deux filles.
Parmi les autres personnages, Sarah, une sorte de double de l'auteur, est aussi une observatrice et apporte de l'eau au moulin de l'histoire, avec des éléments théoriques faisant référence notamment à La morphologie du conte de Vladimir Propp, mais aussi à Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim. Il est question des doubles dans les contes mais aussi chez les auteurs de contes (qui ne sont que des rapporteurs et pas vraiment des auteurs), Grimm et Perrault, dont les premiers sont des frères et le second aurait utilisé le nom de son fils.
Bref, je m'emballe, je m'emballe, mais tout cela n'est peut-être que le fruit de mon imagination car comme l'écrit Philippe Annocque : "On n'est jamais sûr de rien."
Chacun se racontera sa propre histoire, trouvera ses propres clefs et ouvrira ses propres tiroirs en lisant ce conte qui propose une multitude de pistes et de fenêtres mais nous laisse dans le doute, face à notre propre reflet dans l'histoire. À tel point qu'à la fin, il faut reprendre la lecture, la relire sous un autre angle, avec une autre inclinaison du miroir. Voilà la spirale infernale.
Décidément, Philippe Annocque est un magicien des mots et des histoires, un diabolique conteur.

Quidam éditeur, 2017, 136 pages. 
Sur le même auteur, lire aussi mes chroniques :
- Pas Liev ;
- Liquide ;
- Vie des hauts plateaux.

jeudi 24 août 2017

Vaincre la nuit et l'oubli

Je suis ici pour vaincre la nuit est une belle enquête, une reconstitution émouvante et passionnante sur Yo Laur (1879-1944), une peintre tombée dans l'oubli.
Marie Charrel commence ses recherches sur Yo Laur (son arrière-grand-tante) après avoir été fascinée par un tableau exposé chez un oncle. Elle va écumer les archives, recueillir des témoignages parmi des membres âgés de sa famille. Mais ceux-ci peinent à parler tant le destin de l'artiste est tragique.
Que lui est-il arrivé ? Peu de traces, peu d'indices.
Marie Charrel reconstitue toute une vie à partir de bribes (ce qui rappelle Modiano et sa Dora Bruder), avec une grande sensibilité et beaucoup de suspens. Elle la replace dans l'histoire de l'art, imagine ses rencontres, ses maîtres, sa vie...
Ces chapitres s'intercalent avec un journal intime imaginaire de la peintre et, au présent, les avancées de l'enquête, des réminiscences de la propre histoire de la narratrice, ainsi que des documents d'archives réels.
Au fur et à mesure que l'enquête approche de la révélation, on pense forcément à tous ces destins brisés par la guerre et l'immense chagrin qui poursuit les descendants.
Un très bel hommage.

Éditions Fleuve, 2017, 352 pages. 

mercredi 23 août 2017

Zone interdite

Toute concordance avec des faits réels ou imaginaires, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne seront absolument pas fortuites.
La Zone des murmures de Natacha Nisic est une histoire dérangeante et surprenante qui finit en beauté.
Deux jeunes gens, Franck et Lise, travaillent dans une agence web parisienne dirigée par un patron sans scrupules. Ils décident de se déconnecter de leurs écrans et téléphones et de partir en weekend dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans une zone sans réseaux. Au début, tout semble normal, puis une gêne s'installe. L'ambiance est bizarre entre eux, comme s'ils se connaissaient à peine. Au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent dans ce bout du monde isolé, des incidents surviennent, étranges ou cauchemardesques, comme une attaque d'insectes géants. Chacun a des réactions incongrues. Lise est phobique. Franck semble cacher quelque chose. Le décor est désolé, angoissant, alors qu'on s'attendrait à un paysage merveilleux.
On peut être perturbé par le début de cette histoire déroutante, au risque de décrocher, mais il faut persévérer car la fin inattendue est lumineuse.
Soudain, un dénouement truculent éclaircit tout et le dernier quart du livre est jubilatoire.

Éditions Tohubohu, 2017, 296 pages.

Pour amateurs de pirates

Les passionnés d'histoire et d'aventures de pirates vont adorer Le Sans-Dieu de Virginie Caillé-Bastide. Les amateurs de littérature contemporaine apprécieront peut-être moins.
L'autrice n'a pas lésiné sur le travail : documentation fouillée sur l'époque, vocabulaire, style et tournures de phrases... La reconstitution serait presque parfaite.
J'avoue que j'ai peu de goût pour les romans historiques et, de plus, j'ai été vite lassée par les longueurs et surtout la façon de s'exprimer des personnages, façon fin du XVIIIe siècle, j'imagine. 
J'ai eu quand même envie de connaître le dénouement de ce roman plein de rebondissements. Je l'ai donc lu jusqu'au bout.
Il ferait un bon scénario de film d'aventures en costumes, à condition de simplifier le langage des personnages.

Éditions Héloïse d'Ormesson, 2017, 330 pages. 

lundi 21 août 2017

Sa vie de Romand

J'aurais adoré être chanteur. Je me suis récemment mis au piano. Je prends des cours et peux m'accompagner par cœur sur Je suis malade. Je l'ai chanté à ma mère lors de son dernier séjour chez moi. À la fin de ma prestation, après un silence de quelques secondes, elle a levé la tête du dernier catalogue Leroy Merlin et m'a demandé : "Tes voisins ne rouspètent pas ?"
Voilà un excellent petit livre, dense et violent comme un coup de poing, mais aussi plein d'humour, qui se lit d'un trait avec beaucoup d'intérêt. Mon père, ma mère et Sheila est le premier roman d'Éric Romand.
Le narrateur raconte à la première personne ce qui semble être sa propre enfance lyonnaise dans les années 70 et 80, en courts paragraphes indépendants d'une extrême précision, avec de nombreuses références aux objets populaires emblématiques de l'époque. En quelques lignes, les souvenirs sont décrits avec distance et parfois sur un ton pince-sans-rire qui ne cherche jamais à enjoliver : tour à tour ironiques, crus, effroyables, rarement nostalgiques (sauf lorsqu'il s'agit de ses grands-parents épiciers), avec des détails ou dénouements incongrus.
Par fragments, on découvre le mode de vie de ses parents issus de la classe ouvrière : la violence du père, la froideur de la mère, les goûts musicaux de l'époque (dont Sheila, en première ligne), les penchants sexuels du narrateur, son entrée dans la vie professionnelle...
Le procédé des fragments autobiographiques et le ton distancié rappellent Valérie Mréjen dans Mon grand-père, L'Agrume et Eau Sauvage ; mais aussi Grégoire Bouillier dans Rapport sur moi.
Une belle surprise de la rentrée littéraire.

Éditions Stock, 2017, 112 pages.

vendredi 18 août 2017

D'où viens-je ? Où vais-je ?

D'où viens-je ? Cette fameuse question nous turlupine depuis des lustres.
Yuval Noah Harari, professeur d'histoire israélien, tente d'y répondre avec Sapiens - Une brève histoire de l'humanité.
Brève, façon de parler, vu le pavé de plus de 500 pages auquel il faut s'attaquer, mais pour une histoire sur 100 000 ans, ce n'est pas si long. Il s'agit même d'une brillante synthèse.
C'est captivant dès le début car cet excellent pédagogue a l'art de raconter des histoires sur l'histoire. Il aborde des points de vue tout à fait intéressants sur l'évolution de Sapiens en tentant de le remettre à sa place et d'expliquer comment il en est arrivé là, notamment en coopérant — pas toujours de façon constructive — et en se racontant des histoires.
Je résume, bien sûr, mais c'est grâce à toutes sortes de fictions et de croyances (juridiques, financières, sociales, religieuses....) que l'homme domine le monde.
Par contre, sur l'autre question qui nous titille de savoir où nous allons, l'auteur n'en sait pas davantage mais attire notre attention sur les nombreuses dérives aberrantes dont l'homme est capable.
Voici soixante-dix mille ans, Homo sapiens n'était encore qu'un animal insignifiant qui vaquait à ses affaires dans un coin de l'Afrique. Au fil des millénaires suivants, il s'est transformé en maître de la planète entière et en terreur de l'écosystème. Il est aujourd'hui en passe de devenir un dieu, sur le point d'acquérir non seulement une jeunesse éternelle, mais aussi des capacités divines de destruction ou de création.
Par malheur, le régime du Sapiens sur terre n'a pas produit jusqu'ici grand-chose dont nous puissions être fiers.
On peut donc s'interroger sur les conséquences des progrès de la science sur l'humain et se demander si cela entraînera la fin de l'Homo sapiens. Pour donner quoi ? Car c'est bien la question : que voulons-nous devenir ? Et plus exactement : que voulons-nous vouloir ?
Yuval Noah Harari a d'ailleurs remporté un succès mondial et mérité avec ce livre. La suite s'annonce tout aussi passionnante : Homo deus, une brève histoire de l'avenir, à paraître début septembre.

Éditions Albin Michel, 2015, 512 pages. 

lundi 31 juillet 2017

Voyages au pays magique du végétal

Tout aussi instructif, passionnant et accessible que La vie secrète des arbres, La magie des plantes de Jacques Brosse est un merveilleux voyage au pays des végétaux et leurs extraordinaires capacités : carnivores, hallucinogènes, médicinales...
De la genèse de la vie sur Terre aux rapports essentiels avec la vie des hommes, l'auteur, philosophe et naturaliste, explore aussi la mythologie et les croyances populaires pas forcément dénuées de sens. Même si la science nous dévoile chaque jour un peu des mystères des plantes, il est toujours stupéfiant de constater que nos ancêtres avaient déjà découvert de nombreuses propriétés, sans parler des médecines chinoises et ayurvédiques.
Enfin, un inventaire de la flore magique passe en revue des plantes aux vertus exceptionnelles, de l'amanite tue-mouche à la vigne en passant par le peyotl.
Dans Mythologie des arbres, Jacques Brosse trace un panorama des mythes autour des arbres, ces êtres vivants qui accompagnent les hommes depuis toujours. 
Un monde mythique et magique.

Éditions Albin Michel, collection Espaces Libres, paru en poche en 2005, 320 pages.

Éditions Payot & Rivages, collection Petite Bibliothèque Payot, paru en poche en 1995, 448 pages. 

dimanche 30 juillet 2017

Le peuple des forêts

Un forestier allemand, Peter Wohlleben, en conteur passionné, propose de nous raconter de façon très accessible — ce qui a contribué à l'immense succès de son livre — l'état des acquis de la science et de l'écologie sur La vie secrète des arbres.
Il agrémente également son récit de mille anecdotes étonnantes sur le peuple des forêts, parasites ou partenaires : autres végétaux, animaux, champignons, bactéries...
On est loin de tout connaître des arbres et le fait d'en savoir davantage, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'enlève rien à la magie qu'ils inspirent et cela force au contraire l'admiration.
On apprend notamment que ces êtres vivants vivent en société, communiquent entre eux par les racines, par des sons et des odeurs, et peuvent s'entraider ou, au contraire, contraindre les autres à stagner dans leur croissance pour laisser la place au soleil à d'autres. C'est la loi du plus fort. On apprend aussi qu'ils ont de la mémoire et savent compter, et qu'ils ont chacun, même parmi une même espèce, leur personnalité ! Quant aux arbres de villes, on les savaient vulnérables et on comprend mieux pourquoi.
Mieux connaître le fonctionnement de l'écosystème des arbres et de la forêt permet aussi de mieux les protéger. Ce livre peut changer notre regard de promeneur et de citoyen, mais également celui des professionnels qui exploitent les forêts pour leur bois et les malmènent parfois, faute de connaissances alors que cela pourrait très bien se faire dans le respect des besoins spécifiques des arbres.
Passionnant.

Éditions Les Arênes, 2017, 272 pages.

samedi 29 juillet 2017

Autoportrait facétieux et poétique

Étonnant petit livre que cet Albin saison 2 d'Albin Bis ! Il fait suite à Albin saison 1 dont la lecture n'est pas nécessaire pour entrer dans l'univers foutraque et poétique de l'auteur.
Il s'agit d'un recueil de textes brefs, variables en polices de caractère, parus sur son blog, une sorte de journal intime fantaisiste, de journal d'écriture, d'autoportrait, de bric-à-brac de jeux de mots : obsessions, impressions, expressions, réflexions, humour...
Albin fait feu de tout bon mot et de toute rencontre dans son jardin secret.
Quelques personnages apparaissent régulièrement : Madame Marcel, Broutin, Bob... et composent un petit univers que l'on cherche à cerner, un mystère que l'on cherche à percer.
plutôt drôle et poète, avec ça, à ses heures philosophe et joueur, tellement joueur
Éditions Louise Bottu, 2017, 164 pages.

mardi 25 juillet 2017

Le Robinson de La Réunion

Greg Loyau, compère du Cri du Margouillat, cette mythique revue de bande dessinée de La Réunion, a signé un très beau et captivant album : Takamaka. Il est l'auteur du scénario, des dessins et de leur mise en couleurs.
C'est l'histoire de la vie de Wayo, survivant du peuple Takamaka, qui vit comme un Robinson sur son île déserte, avec un dodo — cet oiseau désormais disparu. Mais, au fil des années, d'autres aventuriers, plus ou moins bien intentionnés, débarquent. Les aventures enchaînent avec les générations de Takamakas.
Les discrets clins d'œil à La Réunion, où Greg Loyau a vécu, ainsi qu'à la langue créole et à la tribu du Cri du Margouillat parsèment l'album. Par exemple, un petit garçon a le même jouet que Tiburce de Téhem ; une phrase sur "le temps béni des colonies" fait référence à l'album d'Hobopok, etc.
Qu'on se rassure, il n'est pas nécessaire de reconnaître ces détails dissimulés pour apprécier les superbes dessins et l'histoire.

Éditions Des Bulles dans l'océan, 2016, 112 pages.

vendredi 21 juillet 2017

Chapeau la méthode !

Edward de Bono, considéré comme un spécialiste de la créativité, a mis au point une méthode qui permet de réfléchir et s'organiser pour explorer tous les aspects d'un sujet.
C'est la méthode des six chapeaux qui a également l'avantage de faire gagner du temps, de limiter les problèmes d'ego, les discussions conflictuelles et la critique non constructive. Ce qui n'est pas rien.
L'objectif est de poser les bonnes questions, définir le problème et organiser le travail de réflexion.
Très efficace en réunion professionnelle, cette méthode peut, bien sûr, être utilisée à titre personnel. Elle consiste à aborder tour à tour divers angles de réflexion avec des chapeaux symboliques de couleurs différentes, ce qui permet de prendre du recul et de s'exprimer plus librement.
La couleur de chaque chapeau est liée à sa fonction : le chapeau blanc représente les données et les faits (et l'information manquante) ; le chapeau rouge est lié aux émotions et intuitions ; le chapeau noir, très important, aborde les risques, les points faibles et la critique ; le chapeau jaune représente les espoirs et avantages ; le vert regroupe la créativité et les idées neuves. Enfin le chapeau bleu permet d'organiser la réflexion.
Chapeau la méthode !

Éditions Eyrolles, 2017, 218 pages.
Voir le site de l'auteur.

dimanche 9 juillet 2017

Trois femmes courageuses

Trois histoires de femmes entrelacées comme une tresse, situées aux antipodes : Inde, Italie, Canada.
L'une est une Intouchable et refuse que sa fille subisse le même sort qu'elle ; l'autre dirige une entreprise artisanale familiale et refuse la faillite ; la dernière est une avocate de haut vol qui gère de main de maître sa vie professionnelle comme sa vie privée et refuse d'être déstabilisée par sa maladie.
On comprend vite comment ces destins très éloignés mais contemporains vont finalement se rejoindre mais l'écriture est simple, le dispositif bien amené et les sujets bien documentés — d'où le succès déjà rencontré par ce premier roman.
Ces femmes courageuses ont notamment en commun des caractères bien trempés et une volonté farouche de s'en sortir malgré l'adversité des mondes dans lesquels elles vivent. Comme quoi, dans les pays développés comme dans les plus pauvres, les femmes n'ont jamais la vie facile.
On lit à toute allure La tresse que Laetitia Colombani, scénariste et réalisatrice, ne devrait pas tarder à mettre en images.

Éditions Grasset, 2017, 224 pages.

jeudi 22 juin 2017

Un roman anguilliforme

Ali Zamir est un jeune (27 ans à la sortie du livre en 2016) Comorien qui a écrit ce premier roman, Anguille sous roche, dans un style très original.
C'est l'histoire d'une lycéenne comorienne qui est accrochée à une épave, au milieu des flots, entre les îles d'Anjouan et de Mayotte, d'un bout à l'autre du livre.
En situation de survie, elle raconte son parcours dans l'urgence. Elle s'exprime de façon précipitée, dans une logorrhée verbale — la ponctuation se résume à des virgules ! — et un langage à la fois familier (avec des expressions populaires et beaucoup d'adverbes) et littéraire, avec un vocabulaire parfois érudit.
Elle se prénomme Anguille (les personnages du roman portent tous des noms étranges, comme des surnoms : Crotale, Connaît-Tout, Vorace, Tranquille, Rescapé...). Sa façon sinueuse de s'exprimer et de se comporter évoque l'animal marin serpentiforme, et peut-être aussi les tourbillons et remous d'une mer agitée (mère agitée ?).
Révoltée et rebelle, elle raconte notamment sa passion amoureuse, sa vie de jeune fille, ses relations avec son amant, son père, sa sœur, sa tante...
Il est question d'adultères, de filiations cachées, mais aussi de problèmes économiques (et politiques ; cela n'a peut-être pas de rapport, mais on se souvient qu'Ali Zamir avait eu du mal à obtenir un visa pour la France) de cette région de l'océan Indien des Comores et de Mayotte ; par exemple, la situation des réfugiés et des travailleurs clandestins qui transitent et s'entassent sur de fragiles embarcations (mais je ne veux pas trop dévoiler le fil de l'histoire).
Bref, c'est du jamais lu.

Le Tripode, 2016, 320 pages. 
Anguille sous roche  a été sélectionné pour de nombreux prix littéraires et a notamment obtenu le Prix Senghor du premier roman francophone et francophile.

vendredi 16 juin 2017

Parler vrai et assumer

Le titre, le sujet et la couverture orange retiennent l'attention : L'art subtil de s'en foutre - Un guide à contre-courant pour être soi-même.  
Mark Manson s'insurge contre ces diktats de la compétition et du toujours plus (ces injonctions à être meilleur, positif, en bonne santé, riche, sexy, productif, etc.) qui nous rendent malades au lieu de nous rendre meilleurs, alors que parfois tout va mal et qu'on a plutôt envie de claquer la porte et mettre un bon coup de pied dans la fourmilière ! Certes, nous vivons en société et il vaut mieux être bienveillant et agréable avec les autres pour maintenir un tant soit peu de bonne ambiance.
Prenant à rebrousse-poil les livres de développement personnel classiques avec un ton décontracté et déculpabilisant, cet essai inspiré de son blog (à abonnement payant) est une façon de prendre la vie du bon côté même quand elle ne se présente pas sous son meilleur jour, et surtout sans se prendre la tête. 
Son premier exemple est Bukowski, ce raté extraordinaire qui a quand même réussi tardivement. Comme quoi, on peut être un raté longtemps, mais tout n'est pas perdu et c'est encore mieux en l'assumant. L'important est de ne pas en rajouter une couche en se culpabilisant.
Ce livre ne prétend pas nous rendre meilleur mais nous aider à mieux nous assumer, tels que nous sommes avec nos vilains défauts. Il ne sert à rien de s'acharner à se pourrir la vie à vouloir être comme il faudrait être, c'est-à-dire parfait (et forcément échouer). Il vaut mieux se focaliser sur ce qui compte vraiment pour nous et envoyer bouler tout le reste.
Ce serait donc ça, la voie du bonheur selon Mark Manson : parler vrai et assumer.

Éditions Eyrolles, 2017, 190 pages.
Consulter le blog de l'auteur.

mardi 23 mai 2017

Justes délinquants

Les éditions Don Quichotte ont été crées en 2008 par Stéphanie Chevrier avec le souhait de croire que "les livres peuvent influencer le cours des choses" et de publier "ceux qui relèvent des défis, ou qui marchent contre le désenchantement du monde".
Un ouvrage collectif, intitulé Ce qu'ils font est juste, dirigé par Béatrice Vallaeys rassemble des dessins d'Enki Billal et des textes et poèmes de vingt-six auteurs sur le thème des étrangers, des réfugiés, des immigrés...
En réponse à la loi de 1938 qui dicte que "toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d'un étranger en France" encourt jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende, des écrivains répondent par les mots — avec pour maîtres-mots : humanité, solidarité, hospitalité...
Évidemment ces auteurs ont cédé leurs droits d'auteurs pour soutenir des associations humanitaires — humanitaires, cela va de soi mais il fallait le souligner pour rappeler qu'elles sont aussi illégales, coupables de délit d'hospitalité ou de solidarité — qui viennent en aide à ces étrangers qui viennent chercher refuge en terres d'accueil (je n'irai pas jusqu'à ajouter des guillemets mais on aura compris l'ironie de la formule). Outre que ladite loi L 622 a vocation à lutter contre les passeurs et trafiquants sans scrupules, elle met quasiment — avec des peines moindres — dans le même panier (à salade) les citoyens n'écoutant que leur bon cœur qui osent sans contrepartie soigner, héberger, nourrir ces hommes, femmes et enfants sans titres de séjour.
Les auteurs : Antoine Audouard, Kidi Bebey, Clément Caliari, Antonella Cilento, Philippe Claudel, Fatou Diome, Jacques Jouet, Fabienne Kanor, Nathalie Kuperman, Jean-Marie Laclavetine, Christine Lapostolle, Gérard Lefort, Pascal Manoukian, Carole Martinez, Marta Morazzoni, Lucy Mushita, Nimrod, Serge Quadruppani, Serge Rezvani, Alain Schifres, Leïla Sebbar, François Taillandier, Ricardo Uztarroz, Anne Vallaeys, Angélique Villeneuve, Sigolène Vinson.

Éditions Don Quichotte, 2017, 336 pages.

vendredi 12 mai 2017

Ces êtres vivants doués de sensibilité

Anna Alter et Boris Cyrulnik nous racontent les avancées de la science sur les émotions et sentiments des animaux. Cela donne un livre épatant pour les enfants de 7 à 11 ans : À l'école des animaux, ce qu'on ne sait pas encore... Les tendres illustrations sont de Catherine Cordasco.
Boris Cyrulnik s'est toujours passionné pour les animaux et ce qu'ils peuvent nous apprendre sur nous-mêmes : comment les adultes éduquent les petits, le besoin d'attachement de certaines espèces, comment ils communiquent entre eux, comment ils jouent ou se manipulent, comment ils s'organisent, comment ils vivent le deuil d'un proche...
On apprend une foule d'histoires surprenantes et touchantes sur la vie des animaux — du guépard au calmar, du chameau à l'abeille (presque du coq à l'âne) — qui nous rappellent souvent nos propres comportements !
Si l'on peut observer la peur, l'empathie ou le bonheur sur certains de nos compagnons à quatre pattes, on ignore encore quelle est la vraie nature de ces sentiments. Les chercheurs ne sont pas toujours d'accord : certains pensent qu'on ne peut prêter aux animaux des émotions humaines. En tout cas, la comparaison permet de remettre l'homme à sa place.

Éditions Le Pommier Jeunesse, Collection "Sur les épaules des savants", 2017, 48 pages.

jeudi 11 mai 2017

Kanyar à La Lucarne des écrivains

Tous à La Lucarne des écrivains
le 19 mai !


Vous connaissez Kanyar*, cette revue indépendante de création littéraire créée en 2013 par notre ami André Pangrani.
Parmi les plus de 30 auteurs qui ont participé aux 5 premiers numéros, 8 d'entre eux — Cécile Antoir, Marie-Jeanne Bourdon, Jean-Christophe Dalléry, Emmanuel Gédouin, Xavier Marotte, Marie Martinez, Albertine M. Itela, Edward Roux — seront le 19 mai prochain à La Lucarne des écrivains (115, rue de l'Ourcq, Paris 19e arrondissement, métro Crimée), à partir de 19 h 30.
Ils vous raconteront des histoires, vous dédicaceront les 3 derniers numéros encore disponibles.
Si kanyar signifie vaurien en créole réunionnais, la revue Kanyar, elle, vaut bien le voyage jusqu'à La Lucarne des écrivains le 19 mai. 
Venez, j'y serai !

* Lire les chroniques :

mercredi 10 mai 2017

"J'aime quand la forme parle"

Pierre-Louis Rivière est professeur d'arts plastiques, musicien, comédien, metteur en scène, auteur de pièces de théâtre (Garson, Carousel, Émeutes...), de romans (Notes des derniers jours, Le vaste monde, Clermance Kilo, Voyante extralucide, Todo mundo) et aussi de nouvelles dans la revue Kanyar : Double Salto Arrière et Novela.
Un artiste multiforme, donc, et surtout intéressé par la forme, justement, surtout quand elle parle.

Tes thèmes de prédilection sont l'errance, la déambulation, la ville, et bien sûr la créolité. Originaire de l'île de La Réunion, tu as vécu au Brésil, deux pays que l'on retrouve dans tes œuvres sans qu'ils soient cités. 
Pierre-Louis Rivière : Je suis frappé par les similitudes du brésilien et du créole réunionnais. Au départ, le roman devait s'intituler Créoles, en souvenir du magnifique Dubliners de Joyce. Todo mundo n'était que le sous-titre mais il est finalement devenu le titre du livre. En créole réunionnais, todo mundo se dit tout domoun, ce qui est phonétiquement très proche. Ces correspondances sont logiques puisque la route maritime pour venir à La Réunion passait par le Brésil, donc beaucoup de mots ont transité de cette façon. Cela se retrouve dans les noms de plantes que les voyageurs rapportaient du Brésil. Par exemple, le xuxu (prononcé chouchou) brésilien a donné le chouchou à La Réunion et non la christophine comme on l'appelle aux Antilles.
Je me suis amusé à rédiger, pour mon usage personnel, un petit glossaire de tous ces mots et ces expressions très proches. Todo mundo porte notre proximité créole et je pense qu’il fait, en fin de compte, un meilleur titre.

Le thème du mélodrame est également très présent dans ton œuvre.
J'aime bien jouer avec les ressorts du mélodrame, les histoires de famille, les secrets, les revers de fortune, les problèmes de filiation, de descendance qui, dans nos pays créoles, se compliquent de l'incertitude de la couleur de peau, plus ou moins noire, blanche, beige...

C'est surtout la forme qui est très importante, comme ces déambulations qui résonnent avec les pensées du narrateur dans la construction de Todo mundo, par exemple.
Oui, les écritures journalistiques ne m'intéressent pas. Il semble pourtant que les éditeurs préfèrent des sujets chocs qui résonnent avec l'actualité. Je suis, quant à moi, davantage influencé par l'art contemporain et le travail que je fais avec les étudiants de l'école d'art où j'enseigne. Je suis très attaché à la forme et j'aime quand la forme parle, quand les opérations plastiques ont du sens en soi, fuient l'illustration pour chercher la métaphore ; par exemple, lorsqu'une déchirure dans la forme résonne avec une déchirure du personnage. J'aime travailler avec les processus d'écriture, jouer avec les structures. Dans Le Vaste monde, par exemple, je raconte une histoire sans fin où la succession aléatoire des aventures évoque le chaos incompréhensible du monde, où tout finit sur un champ de ruines. Mais la forme, c’est aussi la géographie du roman, les territoires d’errance, les lieux et leurs complexités qui sont toujours, pour moi, à l’origine de l’écriture.

Des projets ?
Oui, je continue à écrire. J'ai d'autres espaces en tête et deux chantiers en cours.

À suivre, alors !

mardi 9 mai 2017

Cadavres latinos en série

Pouvoir, politique, journalisme, police, armée, guérilla, gardes du corps, trahisons, corruption, folie, cadavres... voilà l'ambiance de l'excellent roman noir à la sauce latino-américaine — assaisonné d'humour tout aussi noir —  Le directeur n'aime pas les cadavres. L'auteur, Rafael Menjívar Ochoa (1959-2011), originaire du Salvador, a vécu plus de vingt ans en exil.
— Tu sais ce qu'il y a de moche dans le métier ? Rodríguez but trois micro gorgées de son café. C'est qu'on ne peut jamais savoir ce qui s'est passé. Il manque toujours des pièces au puzzle. Au mieux, on gagne au finish ; c'est le mort qui remporte le gros lot.
Sur le qui-vive, on ne sait jamais qui, à quel moment et comment la mort — omniprésente — va faucher. Oui, s'il n'aime pas les cadavres, le directeur est bien mal servi...
L'humour aussi tombe par surprise comme une respiration salutaire.
On débarque dans une histoire compliquée de famille, plus décomposée que recomposée, où survit encore la seconde épouse du père, Milady. Là aussi, tout n'est que trahisons, secrets, folie morbide...
Le narrateur revient auprès de son père mourant, directeur d'un quotidien, après des années d'absence pendant lesquelles il a exercé divers métiers, dont figurant au cinéma en tant que cadavre (comme par hasard).
Pour jouer les cadavres il faut être un cadavre. Pas le feindre, l'être vraiment, et les cours de théâtre ne vont pas jusque-là, il y a des limites que beaucoup n'osent pas franchir.
Le cynisme est à chaque coin de page, souligné par une soi-disant coquille dans le journal qui fournira un alibi à quelques obscurs règlements de compte.
— Le n est très proche du v, dit-il enfin. Et le i du y. Les gestes sont presque les mêmes pour écrire cynisme et civisme.
— Le n est à côté du b, dit Gilberto. Et le i à côté du u.
Le directeur n'aime pas les cadavres fait partie d'une "trilogie mexicaine" de cinq œuvres qui seront toutes éditées par Quidam. Peu importe d'où on démarre puisque chaque "épisode" adopte un point de vue différent et apporte un éclairage nouveau à l'inextricable puzzle.
À suivre de près, donc, car c'est du roman noir latino-américain comme on en lit peu.

Quidam éditeur, traduit de l'espagnol (Salvador) par Thierry Davo, Collection Les Âmes Noires, 2017, 168 pages.

mercredi 26 avril 2017

L'art d'en rire

Téhem, un des "dessinateurs historiques" du Cri du Margouillat et auteur de nombreuses BD, a créé le personnage Nowan qui traverse les temps pour raconter aux enfants (et aux grands) une folle histoire de l'art, vraiment farfelue : Par amour de l'art.
Nous commençons par la grotte de Lascaux et découvrons comment, d'après Nowan, de si beaux animaux sauvages ont été reproduits. Vous serez également surpris d'apprendre que le sourire de Mona Lisa et le cri de Munch ne sont pas forcément ceux que vous croyez. Et vous serez étonnés de constater que Braque et Picasso n'ont peut-être pas inventé le cubisme...
Nowan s'immisce partout, fait des bêtises et se rattrape in extremis avec une rocambolesque créativité...
Comme nous l'avons vu dans la chronique précédente : une invention est une façon judicieuse de sortir du cadre.
Merci qui ? Merci Nowan !

BD-Kids, 2017, 64 pages.

mardi 25 avril 2017

La clé de la pensée créative

Pensée magique, pensée logique - Petite philosophie de la créativité de Luc de Brabandere vient de sortir en poche chez Le Pommier. Ce mathématicien et philosophe écrit de façon limpide et drôle, comme je l'avais déjà écrit à propos de sa réjouissante Petite philosophie des mots espiègles. Il combine aussi bien les chiffres que les lettres et fait aimer les deux.
Dans cet essai, il est question de logique, et surtout de créativité : ce processus d'émergence de nouvelles idées quand la pensée sort du cadre.
Quelle est cette posture intellectuelle qui, tout à coup, fait apparaître une idée pour la première fois ? Et puis, est-ce réellement la première fois ?
L'auteur décortique cette aptitude à changer sa perception, à voir les choses autrement. Magique ? Non, plutôt logique, mais une logique inattendue.
De décalages en détournements, de surprises en étonnements, il y a parfois un abîme entre le projet d'un inventeur et l'usage qu'en fait le public.
C'est donc la clé de la pensée créative que nous propose cet essai, cet instant magique de l’eurêka.

Éditions Poche Le Pommier, 2017, 208 pages.

mercredi 19 avril 2017

Trop de murs, pas assez de ponts

Alessandro Pignocchi, dans son roman graphique intitulé Petit traité d'écologie sauvage, nous propose une étonnante et instructive recomposition du monde* en changeant la donne, notamment sur notre vision de la nature.
En effet, cet ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie de l'art imagine que, du jour au lendemain, les dirigeants de la planète adoptent les valeurs, la culture et la façon de voir le monde des Jivaros Achuar qui vivent dans la jungle amazonienne. Ces derniers, par exemple, considèrent tous les êtres vivants comme des sujets, dotés d'un esprit, avec une vie intellectuelle et sentimentale (contrairement à nous qui les considérons souvent comme des objets utilitaires, des ressources à notre service). 
Sur les traces de Philippe Descola, anthropologue français qui a vécu avec cette tribu dans les années 70, Alessandro Pignocchi a, quarante après, également fréquenté les Achuar et a déjà publié une BD (Anent - Nouvelles des Indiens jivaros) sur la façon dont ils communiquent avec les autres êtres vivants par des sortes de poèmes appelés anent
Une autre de nos différences avec les Achuar : leur chef est au service du peuple et n'a aucun pouvoir. Inversement aussi, dans le roman graphique, un anthropologue jivaro vient étudier les restes de nos sociétés occidentales... sans toujours bien saisir les intentions des groupes observés.
Cette recomposition complètement décalée ne manque pas de provoquer des situations absurdes, inquiétantes ou comiques qui, on l'aura compris, nous invite à réfléchir sur notre façon de penser le monde et notamment de considérer la nature et notre environnement.
Percutant.

Éditions Steinkis, 2017, 128 pages.

* d'après le titre de l'essai de Philippe Descola : La Composition des mondes.

Consulter le blog d'Alessandro Pignocchi : Puntish, du nom d'une friandise achuar offerte aux invités de marques et qui consiste en larves de coléoptères)

Lire aussi ma chronique sur Comment pensent les forêts de l'anthropologue Eduardo Kohn.  

vendredi 14 avril 2017

Ça va saigner !

Ça va saigner... façon de parler parce qu'on va aussi bien rigoler à propos de ce sujet sérieux. Je ne pensais pas rire (et apprendre) autant en lisant l'essai d'Élise Thiébaut : Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font — un titre qui en dit long.
L'autrice y dynamite le tabou des règles, et ses légendes tenaces, avec un humour et un franc parler jubilatoires.
J'ai choisi de vous raconter ici les histoires les plus saignantes — et parfois les plus surprenantes — de cette épopée périodique. Tenter de comprendre le mystère des règles, tel que je l'ai vécu, n'est en effet pas une mince affaire. Entre les mythes, les réalités, les superstitions et la très récente appréhension scientifique de ce phénomène, le tabou qui entoure les règles prend les formes les plus diverses. Toute ressemblance avec des films d'horreur ou des sketches comiques ne saurait être que coïncidence.
Le sujet vous met mal a l'aise ? Élise Thiébaud va vous dire pourquoi.
On dirait toujours qu'on parle de quelque chose de dégoutant et de trop intime pour l'aborder à voix haute alors que la moitié de l'humanité connaît ce phénomène environ une fois par mois. Or, si chez nous on en parle encore trop peu, ailleurs ce phénomène est franchement discriminatoire quand, par manque de protections périodiques, les filles ne peuvent pas aller à l'école et les femmes ne peuvent travailler.
Et justement, sur ces fameuses protections, le mystère de leur fabrication reste entier : comment est-ce possible alors que, par exemple, tout produit cosmétique est soumis à une stricte règlementation ?
Mille et une questions cruciales, scientifiques, religieuses, sociales, pratiques, artistiques... (qu'on se posait ou qu'on découvre) sont abordées dans ce livre d'utilité publique : sang pour sang pour !

Éditions La Découverte, 2017, 248 pages.

mercredi 5 avril 2017

Compositions et décompositions

Les cahiers reliés sortis de leur étui.
Vanité aux fruits, de Derek Munn, se contemple et se savoure d'abord en tant qu'objet original, conçu par les éditions L'Ire des marges. La couverture est un étui qui habille et protège le petit livre (12 x 16 cm) nu, d'apparence fragile. Or, les cahiers de papier vergé sont solidement cousus d'un fil de lin rouge, bien visible sur la tranche et à l'intérieur du livre.
C'est ensuite à tâtons, par petites touches, que l'on avance dans le texte tout aussi délicat, mystérieux, qui ne se livre pas tout de suite.
La couverture est un étui.
Derek Munn est Anglais, vit en France depuis bientôt 30 ans et écrit directement en français, d'où peut-être cette originalité stylistique et poétique.
Le narrateur est un personnage insaisissable, peu impliqué, hésitant, indécis, qui pense une chose et son contraire, raconte avec distance des événements ordinaires : un stage, une grève, des vacances... Il compose avec les autres et compose avec lui-même.
Il évoque des souvenirs de fruits, mais sans appétit ni grand plaisir car jamais aussi bons que mangés sur l'arbre, même véreux, parfois sortis d'une boîte. Ils ont le goût de la nostalgie, d'un passé en décomposition, comme ces vanités auxquelles fait référence le titre du livre, ces natures mortes ou allégories de la mort et du temps qui passe...
Et puis, un jour, c'est la révélation : le narrateur entre dans un musée presque par hasard — parce qu'il pleut et parce que l'entrée n'est pas chère — et se découvre une passion pour les œuvres d'un certain Aerts, artiste méconnu qui peint surtout des pommes.
Aerts disait, Si tu peux peindre une pomme tu peux tout peindre. Mais alors, il n'y a plus de nécessité de peindre autre chose. Si tu as peint une pomme tu as déjà le monde devant toi... Il est impossible de tout regarder, mais si tu regardes bien une chose, tout le reste est inclus. Et ce qu'on regarde est moins important que comment on le regarde...
Il est donc question de fruits, de couleurs, de peinture (Cézanne, Warhol, Arcimboldo...), de compositions et de décompositions, de contemplation... jusqu'au tableau final, le chef d'œuvre d'une vie.
L'atmosphère mystérieuse persiste encore longtemps après la lecture, avec ces questions existentielles que le texte inspire sans les poser directement : la vie, quelle vie, pourquoi, comment... à la manière des vanités.

Éditions L'Ire des marges, 2017, 208 pages.

samedi 1 avril 2017

L'éblouissant destin de Jane Fairchild

Résumer l'intrigue de ce roman, Le dimanche des mères, est sans intérêt tant Graham Swift utilise un procédé de narration subtil, par petites touches qui se répondent — comme ces histoires d'orchidées —, distillant détails et informations cruciales, page après page.
Ainsi le suspense va grandissant, intenable dans les derniers chapitres, alors que l'essentiel est révélé. On comprend cependant qu'il va se passer quelque chose de décisif pour la jeune et belle Jane Fairchild, ce jour de dimanche des mères de 1924, jour de congé des domestiques. En cette journée radieuse, le destin de cette jeune fille futée et solaire, enfant trouvée devenue bonne, va basculer, ou du moins rencontrer le point de départ d'une trajectoire hors du commun.
Aurait-elle fait ce qu'elle venait de faire aujourd'hui, si elle avait eu une mère chez laquelle se rendre ? Aurait-elle eu la vie qu'elle ne savait pas encore qu'elle aurait ? Sa mère aurait-elle pu savoir, en faisant ce choix terrible, à quel point elle l'avait comblée ?
Elle aime lire, dévore les volumes de la bibliothèque de son patron et se découvre une passion pour Joseph Conrad.
Au-delà de l'intrigue, un des sujets de ce roman intense et sensuel, est la littérature, l'amour des mots, de la langue, des histoires ; un autre est la réalisation de soi, le franchissement des obstacles, des classes, des sexes...

Éditions Gallimard, traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, 2017, 144 pages.

mercredi 29 mars 2017

Tentative de compréhension du monstre

Pourquoi les histoires de famille passionnent autant ?
Celle de Dominique Costermans, Outre-Mère, révèle de lourds secrets sur le passé et la personnalité monstrueuse d'un grand-père juif et belge, Charles Morgenstern, qui n'a pas choisi le bon camp pendant la guerre. Il se révèle être un véritable psychopathe, incapable d'empathie, même avec les siens, n'hésitant pas à abandonner femmes et enfants, voire à les envoyer en enfer.
Le secret étant rapidement dévoilé, c'est le processus, le travail d'investigation de la narratrice, qui est passionnant dans ce roman qui se lit d'une traite — un roman, soit dit en passant, qui a toute l'apparence d'un récit autobiographique.
On comprend aisément que les propres filles, nées de différentes mères, n'aient pas envie d'en savoir davantage sur l'auteur de leurs jours (l'une d'elle refuse d'employer le terme de père).
Mais la curiosité des descendants apparaît souvent à la génération suivante.
Passant outre la résistance et le mutisme de sa mère (d'où ce beau titre d'Outre-Mère), la narratrice mène l'enquête pendant des années, éclaire certaines zones d'ombre de l'arbre généalogique et tente même de réhabiliter son aïeul en cherchant à comprendre comment il est devenu un monstre.
Ce faisant, elle noue des liens avec d'autres membres de la famille (qui n'en n'ont pas forcément envie ou ignorent l'existence des autres) et dénoue — déjoue aussi — les blocages de sa mère.
Une quête autant qu'une enquête, un travail de réparation nécessaire pour les descendants...
Parce que souterrainement, inconsciemment, nous expions, nous expions tous. Nous payons au prix fort, depuis soixante-dix ans, les choix de Charles Morgenstern.
Éditions Luce Wilquin, 2017, 176 pages. 
Voir le site de Dominique Costermans.

jeudi 23 mars 2017

Un été de Franz Schubert

Où l'on retrouve, dans Un été à quatre mains, la poésie et la délicatesse de l'œuvre de Gaëlle Josse, déjà goûtée dans L'ombre de nos nuits. Et forcément cette petite musique qui parle au cœur, ce style tout en subtilité pour révéler les émotions intérieures tumultueuses et les clairs-obscurs de l'âme.
Cette fois-ci, l'autrice s'immisce dans le mystère d'une œuvre et d'une vie, celle de Franz Schubert. Elle prévient dans l'avant-lire du texte  :
Il ne s'agit pas ici d'assujettir le cours d'une destinée à un imaginaire personnel, à des suppositions ou interprétations hasardeuses, mais simplement de chercher à relier quelques indices, traces — qui seules font rêver, on le sait —, pour approcher l'un des mystères d'une vie.
Le compositeur autrichien tourmenté passe l'été 1824 dans la résidence secondaire hongroise des Esterhazy comme maître de musique des deux jeunes comtesses, loin de ses amis. Il s'éprend de Caroline, la plus jeune — mais cet amour était-il réciproque ? tout le mystère est là, puisque la possibilité de cet amour était nulle à cause de la différence de rang — et compose de nombreuses œuvres pour piano à quatre mains. Après ce séjour estival, Franz et Caroline ne se sont plus jamais revus.
Quelques années plus tard, soit quelques mois avant sa mort, il lui dédie une fantaisie en fa mineur.
De la réciprocité de cet amour, on ne saura finalement rien, même si on peut imaginer — comme Gaëlle Josse — une intense et subtile complicité dans le frôlement de ces jeux à quatre mains, assis côte à côte au piano.
Il ne reste qu'une certitude, comme le disait Michel Leiris : qu'on s'adresse toujours à quelqu'un quand on écrit {ou qu'on crée}, qu'on écrit toujours pour quelqu'un.

Éditions Ateliers Henry Dougier, 2017, 96 pages.

mardi 21 mars 2017

Grandir à l'ombre d'une légende vivante

On a souvent demandé à Juan F. Thompson ce que cela faisait d'être le fils de Hunter S. Thompson, un homme hors du commun, une légende vivante qui a inventé le style gonzo et a écrit, entre autres, Las Vegas parano et Hell's Angels.
Sa réponse est Fils de gonzo, son point de vue de fils, introverti et calme, sur son père extraverti et ultra-rebelle.
Qu'est-ce que le style gonzo ? Un style journalistique subjectif où l'auteur se met lui-même en scène dans de longs reportages plus ou moins fictifs, écrits sous stupéfiants et truffés d'anecdotes hallucinantes. Hunter S. Thompson est devenu un symbole de la contre-culture des années 70 psychédéliques.
Fascinant sur le papier, mais côté vie privée, c'est une autre histoire car comment grandir à l'ombre d'un géant, brillant certes, mais complètement caractériel, manipulateur, alcoolique et drogué, amateur d'armes à feu ? Autant dire un cocktail explosif...
Il y avait une véritable dualité dans la façon dont je percevais mon père. Comme si je pouvais le voir avec des lunettes aux verres de couleurs différentes. Il y avait les verres roses, à travers lesquels mon père état un héros, et puis les gris. En rose, Hunter était jeune, brillant, courageux, romantique, et j'avais beau prétendre le contraire, j'aurais souhaité être comme lui. (...)
Sauf que, à travers les autres verres, je voyais le monstre enragé, le type sur lequel je ne pouvais pas compter, qui piquait des crises imprévisibles, se mettant à hurler sans raison. C'était le père qui ne payait jamais ses factures, n'était jamais à la maison, trompait ma mère et mentait aux policiers.
Un livre culte
devenu un film culte
avec Johnny Depp.
Juan a l'intelligence et le recul nécessaire pour faire la part des choses, malgré les multiples perturbations qu'il a subi enfant et adolescent. Il a su pardonner les frasques de son père égocentrique et incapable de communiquer son amour. Devenu adulte, Juan a continué à encaisser le caractère colérique et versatile de son père, mais a réussi à décoder ses actes et ses paroles.
Fils de gonzo est une biographie passionnante qui aborde le personnage de Hunter par la relation père-fils, mais c'est surtout une touchante déclaration d'amour filiale.

Éditions Globe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, 2017, 304 pages, avec 43 photographies.


lundi 20 mars 2017

Pensées sylvestres

Comment pensent les forêts est un essai dense et complexe comme la forêt, comme la pensée sylvestre.
Passionnant, savant et apparemment ardu pour des non-spécialistes, ce livre important aborde l'anthropologie autrement : pas seulement du point de vue des humains, mais prenant en compte un écosystème tout entier.
La superbe couverture (soulignons au passage le remarquable travail d'éditeur de Zones sensibles dans la fabrication de beaux livres) donne envie d'entrer et d'explorer, dans les pas de l'auteur.
Eduardo Kohn, anthropologue de l'université McGill, à Montréal, a passé quatre ans parmi les Indiens runa d'Amazonie équatorienne pour étudier une anthropologie au-delà de l'humain (sous-titre de l'ouvrage), c'est-à-dire les relations et la communication entre les humains et les non-humains (animaux et autres créatures, esprits de la forêt...), qui forment un tissu interactif d'êtres vivants.
18 photographies, noir et blanc et couleur
Le titre énigmatique et poétique, Comment pensent les forêts, fait référence au livre de Lévy-Bruhl paru en 1910, How Natives Think, et à celui de Lévi-Strauss : La Pensée sauvage (1962). L'ouvrage s'inscrit donc dans l'histoire de l'anthropologie et de l'ethnologie pour aller au-delà, puisque "la vie et la pensée sont une seule et même chose : la vie pense ; les pensées sont vivantes".
"La pensée, dans ce livre, travaille à travers des images. Certaines s'offrent sous formes de rêves, d'autres s'invitent comme des exemples, des anecdotes, des devinettes, des questions, des énigmes, des juxtapositions inquiétantes, et même des photographies. Ces images peuvent avoir un effet sur nous si nous les laissons faire. Mon but ici est de créer les conditions de possibilité de ce genre de pensée."
Eduardo Kohn se définit comme un "diplomate cosmique" qui a appris comment les forêts génèrent des idées. Il transmet ses découvertes, à la manière d'un chaman scientifique qui ferait le lien entre différents mondes.
Autant de langages non-verbaux que nous, habitants des villes, avons peut-être oubliés depuis des millénaires en nous éloignant des forêts et d'autres sortes de vies que les nôtres...

Éditions Zones Sensibles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Grégory Delaplace, 2017, 336 pages.
Préface de Philippe Descola.

Écouter la conférence organisée par le musée du quai Branly le 2 mars 2017 avec notamment Eduardo Kohn, Grégory Delaplace (maître de conférences au département d’anthropologie de l’Université Paris Ouest Nanterre) et Philippe Descola (EHESS, Collège de France).

samedi 18 mars 2017

Le ventre de Marrec

S'ils savaient combien d'argent brasse exactement Chez Tonton et comparaient la somme avec ce qu'ils gagnent, ses employés auraient la preuve concrète qu'ils se font enculer large et profond. Comme tous les patrons, Patrick M. dit toujours que les affaires ne marchent pas si bien, qu'il faut encore faire un effort, qu'on ne peut pas se permettre d'augmenter les salaires, que si ça continue comme ça on sera obligé de réduire l'équipe, qu'avec tous les soucis, les frais, les charges, les impôts, le loyer, patron est un boulot de chien, les employés ne savent pas la chance qu'ils ont.
Julien Syrac, traducteur (dont Le Chronométreur du Suédois Pär Thörn, publié chez Quidam ou Le silence n'est plus à toi de la Turque Aslı Erdoǧan, chez Actes Sud), a d'autres cordes à son art : il peint, dessine, écrit... La Halle est son premier roman.
Espérons que ce ne soit pas le dernier, vu son talent de Zola des temps modernes : engagé, au style réaliste, expressif et poétique.
Julien Syrac peint avec justesse la misère humaine, le racisme et le sexisme ordinaires. Il retranscrit parfaitement le langage populaire de certains personnages odieux (Patrick M. ou Michel) ou les réflexions philosophiques du beau et cultivé Roumain Avi qui répond à l'imbécilité par son sourire d'idiot du village qu'il n'est pas.
En guise d'introduction, le premier chapitre nous plonge dans la réalité crue d'une chaîne de production de saucissons industriels, en commençant par l'élevage intensif de porcs et leur transition par l'abattoir.
Révoltés et dégoûtés, nous le serons davantage encore quand, dans les pages suivantes, les dits saucissons seront vendus sous l'appellation "Saucissons artisanaux du terroir" par le narrateur, employé dans la Halle.
Cette fameuse Halle de la ville de Marrec, vivante et bruyante — que l'on peut voir aussi comme un ventre ou un personnage monstrueux — sera le théâtre d'une tragédie sociale moderne.
Ce monde cosmopolite (où les étrangers sont souvent les plus sympathiques) grouille et gargouille jusqu'au sous-sol. Ça magouille et ça se débrouille, alors qu'au premier étage d'autres affaires se trament...
Heureusement, grâce à l'artiste syrien Fouad ou à l'inaccessible et bellissima libraire italienne Alma, il est aussi question d'art et de littérature.
Il faudrait creuser dans les nuages à la pelleteuse pour apercevoir un jour le ciel. Les gueules sont du même gris. Les gens n'achètent pas. Les employés s'ennuient. Les ventes stagnent. Quelque part en banlieue, un type se défenestre. Les autres se soûlent à mort. Tout ça porte un nom : février. Avec novembre le mois le plus triste de l'année à Marrec. Les deux creux de part et d'autre de la bosse de Noël. Là où les affaires s'enlisent. Patrick M. a beau toujours dire que la seule règle dans la vente, c'est qu'il n'y a pas de règle, février est toujours un mois noir pour le commerce. Mais les saucissons restent à vendre.
Éditions La Différence, 2017, 208 pages.