jeudi 9 novembre 2017

Il était une fois la collection Sainte-Anne

Il était une fois, acte I et acte II : deux belles expositions de la collection Sainte-Anne.
Pour les 150 ans de l'hôpital Saint-Anne, deux expositions complémentaires se succèderont au musée d'art et d'histoire de l'hôpital Sainte-Anne (MAHHSA)*.
La première, du 15 septembre au 26 novembre 2017, reprend les origines de la collection du musée, et la deuxième, du 30 novembre 2017 au 28 février 2018, revient sur l'exposition de 1950 où 2 000 œuvres avaient été exposées à l'occasion du premier congrès mondial de psychiatrie. Elle déclencha de nombreux dons internationaux et donc la réelle naissance de la collection.
Un livre-catalogue présente toutes les œuvres des deux expositions : Entre art des fous et art brut d'Anne-Marie Dubois, conservateur du MAHHSA.

Coédition Somogy éditions d'art & MAHHSA (Musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne), 2017, 160 pages.

MAHHSA - 1, rue Cabanis, 75014 Paris - du mercredi au dimanche, de 14 h à 19 h. Entrée gratuite. Métro Glacière ou Saint-Jacques.

À noter également ce 12 novembre à 14 h 45 : une rencontre dédicace à la Halle Saint-Pierre, haut lieu de l'art brut et de l'art singulier, avec l'auteur Anne-Marie Dubois.

mardi 7 novembre 2017

Contes de folie et d'amour

Les Persécutés suivi de Histoire d'un amour trouble de Horacio Quiroga sont d'étranges nouvelles publiées en 1908 à Buenos Aires et enfin éditées pour la première fois en France par Quidam.
Ce sont d'étranges nouvelles, troubles, troublantes et tourmentées, de celles qui nous tourmentent longtemps après leur lecture. 
Comme la vie tumultueuse et dramatique de l'auteur uruguayen — où les morts violentes se multiplient avec acharnement —, ces histoires sont frappées par la folie et aussi, en ce qui concerne la seconde, par l'amour ambigu, voire pervers d'un homme mûr pour une jeune fille.
Leurs histoires cultivent une porosité entre réalité, imagination exacerbée, obsessions, ambivalence, dédoublements de personnalité, liens autobiographiques...
Dans Les Persécutés, le narrateur s'appelle comme l'auteur, Horacio Quiroga, et on peine à savoir qui est persécuté et qui persécute, qui délire et qui est sain d'esprit, voire qui est qui...
Dans Histoire d'un amour trouble, on fait aisément le rapprochement avec l'écrivain qui a épousé deux fois des jeunes filles. Le narrateur revient, après de longues périodes d'absence, auprès de jeunes filles d'une famille qu'il fréquente assidûment et qu'il pousse à bout.
Quiroga est considéré comme le grand modernisateur de la nouvelle en Amérique Latine et un pilier de la littérature latino-américains du XXe siècle. 
Ce recueil inaugure une nouvelle collection chez Quidam, Les Lance-Flammes, qui accueillera d'autres auteurs sud-américains : réjouissant !

Quidam éditeur, collection Les Lance-Flammes, traduit de l'espagnol et postface par Antonio Werli, 2017, 156 pages. 

jeudi 2 novembre 2017

Trop, c'est en trop !

Après le savoureux Dictionnaire des mots manquants, voici son complément et tout aussi délectable Dictionnaire des mots en trop.
Le même duo a dirigé les opérations : Belinda Cannone et Christian Doumet. Quarante-quatre écrivains, poètes, romanciers, essayistes ont participé en choisissant et dissertant sur un à trois mots qu'ils renâclent à utiliser ou qu'ils souhaiteraient bannir.
En effet, si nous avons du mal à nous passer de certains mots qui n'existent pas, il en existe dont certains auteurs se passeraient bien.
S'ils jouent avec humour, agacement ou crispation (belle-mère, Dieu, surpoids, vacances — la liste est longue !), ils jouent surtout sur le signifié en souhaitant abolir le signifiant et vice-versa.
Chaque entrée, au-delà du mot, est une invitation dans un univers d'écrivain — ah ! mais Lucile Bordes écrit qu'un écrivain ne s'autoproclame pas tel, alors que moi, en tant que lectrice, je peux les élever à ce rang.
Comme quoi, de tous ces mots en trop dont l'idée même nous dérange, il y a de quoi disserter et faire référence aux autres dictionnaires. Et justement, il y a un mot qui a remporté un franc succès, c'est le mot trop ! Comme quoi, quand c'est trop, c'est en trop.

Éditions Thierry Marchaisse, 2017, 216 pages.

mercredi 1 novembre 2017

La nature selon Emerson

Pour se retirer dans la solitude, on a autant besoin de quitter sa chambre que la société. Je ne suis pas seul tandis que je lis ou écris, bien que personne ne soit avec moi. Mais si un homme veut être seul, qu'il regarde les étoiles.
Ralph Waldo Emerson (1803-1882) est considéré comme une figure majeure de la pensée et de la littérature américaine du XIXe siècle, qui a notamment influencé de nombreux auteurs comme Thoreau, Melville ou Whitman.
La Nature est sa première œuvre, parue en 1836.
Henry David Thoreau fut très proche de lui et le côtoya pendant près de vingt ans, s'en inspira puis dépassa le maître, comme certains s'accordent à le dire.

Éditions Allia, 2004 et 2015, 96 pages.

mardi 31 octobre 2017

Le Cri du Margouillat sur son 31

Je viens de recevoir le dernier numéro du Cri du Margouillat, cette belle revue de bande dessinée de La Réunion. Je feuillette et je ne peux m'empêcher de lire une histoire... Allez, deux. Pas plus, promis, j'ai à faire.
Hobopok et Greg Loyau remettent à sa place Juliette Dodu : démasquée l'affabulatrice ! Ensuite, une histoire décalée de Jean-Noël Lafargue nous rappelle forcément nos rocambolesques dialogues de sourds avec un opérateur inopérant... Très bien vu, très bien écrit.
Je tourne les pages et oh ! les histoires de Flo : j'adore. Juste une dernière... Trop drôle !
Bon. Finalement, il y a combien de temps que je suis absorbée par ma lecture ? Je ne compte plus. L'après-midi passe... C'est addictif ! C'est régressif à souhait, c'est excellent !
Ce sont 208 pages d'histoires et de dessins, cocasses, magnifiques, drôles, poétiques, engagés, absurdes... avec des interviews de pointures de la BD et un courrier des lecteurs hilarant où se cachent de célèbres anonymes.
Des dizaines d'auteurs et d'autrices ont contribué à ce numéro. Il y a les stars de la BD réunionnaise et d'ailleurs — Appollo, Tehem, Lewis Tronheim, Michel Faure, Hippolyte, Li-An, Stéphane Bertaud, Boby, Joe Dog, Ronan Lancelot, Guy Delisle, Anjale, Saï, Sara Quod, Sophie Awaad, Nimbus, par exemple, je ne peux pas tous les citer — et bien d'autres graines de stars.
Autant de surprises, de styles, d'univers cosmopolites et incroyables, en français et en créole.
Bravo pour ce beau numéro !

Pour recevoir ce numéro dans sa boîte aux lettres, il suffit de le commander là : Le Cri du Margouillat.

Éditions du Centre du Monde, Le Cri du Margouillat n° 31, 2017.
Lire aussi ma chronique sur le numéro 30.

vendredi 27 octobre 2017

En marchant, en contemplant avec Thoreau

Deux courts textes d'Henry D. Thoreau (1817-1862) sont parus aux éditions Le mot et le reste* : Marcher et Teintes d'automne.
Michel Granger, professeur de littérature américaine, les encadre d'introductions et éléments biographiques pour mieux comprendre les multiples facettes de Thoreau, philosophe, visionnaire de la nature, essayiste, poète, marcheur...
Teintes d'automne était le thème de la dernière conférence — à l'automne de sa vie, donc — de Thoreau, un sujet qui lui tenait à cœur et pour lequel il prenait depuis longtemps des notes.
Ces magnifiques observations sur la nature en cette saison sont regroupées en différentes parties : les herbes violettes, l'érable rouge, l'orme, les feuilles tombées, l'érable à sucre, le chêne écarlate.
Dans Marcher, Thoreau fait l'éloge de la marche qu'il considère comme un art noble aux nombreuses vertus, un véritable art de vivre, une façon de penser le monde.
Je crois que pour préserver ma santé et ma bonne humeur, il me faut passer au moins quatre heures par jour — et souvent beaucoup plus — à me promener à travers bois, par monts et par vaux, absolument libre de toute contingence matérielle.
Ce sont deux petits livres avec de grandes idées : de quoi réfléchir, méditer, contempler, rêver...
C'est encore mieux de les lire en pleine nature, au pied d'un arbre.

Éditions Le mot et le reste, introductions et postfaces de Michel Granger, 2017, 96 pages, 11 x 17,6 cm, 3 euros chacun. 
* Voir les nombreux textes de Thoreau publiés par la maison dont l'intégralité de ses essais.

jeudi 26 octobre 2017

Le langage des fleurs de Proust

Avec L'herbier de Marcel Proust, Dane Mc Dowell nous invite dans le jardin imaginaire de Marcel Proust, qui se comparaît à un botaniste moral.
L'œuvre de l'écrivain est en effet parsemée de fleurs et plantes, comme autant de métaphores d'une extrême précision, de souvenirs, d'images de couleurs, de parfums — lui qui les craignait tant à cause de son asthme —, de grâce ou d'épines... jusqu'au titre du roman À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
On pense immédiatement aux catleyas, aux chrysanthèmes, aux aubépines, aux lilas des jardins de son enfance...
L'aubépine vue par Djohr.
L'œuvre de Proust est ainsi revisitée à partir d'un herbier circonstancié et classé en quatre chapitres : les fleurs de l'innocence, les fleurs de salon, les fleurs du mal et l'herbier de la mémoire.
Les 65 fiches de plantes sont superbement illustrées par des collages façon planches botaniques et collages surréalistes et délicats signés Djohr.
Un très beau livre de botanique littéraire.

Éditions Flammarion, 2017, 224 pages.

mardi 24 octobre 2017

L'amour au temps des boyards

En se plongeant dans Le destin d'Anna Pavlovna d'Alekseï Pisemski, écrit en 1847, on pense aux œuvres russes, bien sûr, à Anna Karénine, aux pièces de Tchekov, mais aussi à Madame Bovary et aux Liaisons dangereuses.
C'est un classique méconnu, bien écrit et prenant, riches en rebondissements.
Dans le milieu de la petite noblesse de propriétaires terriens — les boyards — plus ou moins argentés, dans les années 1850, on assiste aux stratégies des personnages ambivalents pour séduire, manipuler, médire, survivre...
C'est l'histoire d'Anna Pavlona qui s'étiole à la campagne avec un mari frustré et rustre. Un jeune homme qu'elle a secrètement aimé jadis fait son apparition et un vieux comte fortuné lui fait la cour.
Il y a aussi une jolie histoire sur les romans de Pisemski : c'est la traductrice, Hélène Rousselot, qui la raconte dans la préface. Elle a retrouvé les livres de l'auteur russe dans la bibliothèque de sa grand-mère — qui était elle-même traductrice, entre autres, de Nina Berberova — et a souhaité les partager.
Une magnifique découverte ! 

Éditions HD, ateliers Henry Dougier, traduit du russe par Hélène Rousselot, 2017, 250 pages.

lundi 23 octobre 2017

12°5, le jajazine qui se boit des yeux

Mmmm ! Que bois-je ? Non, que vois-je en librairie ? Une superbe revue sur le vin : 12°5, des raisins et des hommes. C'est le n° 3. Je feuillette : de magnifiques photos en noir et blanc ou en couleurs, de belles illustrations de Michel Tolmer, des sujets intéressants sur le vin nature, la biodynamie, le cognac bio...
C'est une revue d'art, mais spécialisée sur le vin. Certains vignerons sont aussi des artistes, on ne le dit jamais assez.
Aucune publicité (comme sur ce blog : c'est reposant, n'est-ce pas ?).
Ni une ni deux : j'achète.
Les articles sont bien écrits, sur un ton impertinent et décontracté, engagés sur le respect de l'environnement, le goût des bonnes choses et des bons mots. On y parle de jaja et de quilles, de barriques, d'artisans, de vignerons et vigneronnes passionnés, d'histoires (comme celle, surprenante, du chanoine Kir), de terroirs, avec des réflexions (Ça sulfite maintenant et autres idées reçues sur le vin blanc), des recettes alléchantes...
Ce jajazine est édité par 180°, un collectif d'associés autour d'une édition culinaire hédoniste qui publie aussi une revue trimestrielle — 180°C, des recettes et des hommes — sur la cuisine, mais aussi des livres (des Traités de Miamologie sur les légumes ou la pâtisserie), une gazette, des hors-série...
La joyeuse équipe a créé la communauté des Libres-Mangeurs et une Déclaration sur ce que devrait devenir notre alimentation :
"non plus un enjeu capitalistique comme les autres biens marchands, mais un espace de liberté dans lequel consommateurs, producteurs, industriels et distributeurs coexisteraient, chacun au bénéfice des autres. On peut toujours rêver. Mais n’y a-t-il pas quelque utopie derrière les grandes idées qui, après coup, ont fait leur chemin ?" 

Si je vous ai donné l'eau à la bouche, sachez que ce semestriel qui se boit des yeux est uniquement vendu en librairie.

Vous pouvez lire la Déclaration et signer la pétition : ici.
Et visiter le site des revues hédonistes 180°C et 12°5.

mercredi 11 octobre 2017

Merci Gaspard de Lalune !

Le titre donne tout de suite le ton : La guerre à la politesse est un combat sans merci.
Gaspard de Lalune, l'auteur, est un pseudo du facétieux Vincent Falgueyret, qui se cache aussi derrière l'autre pseudo d'Auguste Derrière, auteur de livres aux titres tout aussi joyeux : Les Mites n'aiment pas les légendes, Les Girafes n'aiment pas les tunnels, Les Moustiques n'aiment pas les applaudissements...
Qui est Gaspard de Lalune ?
"Il offre un regard amusé sur notre société, tel un phare, ayant pour seule arme la plume et l'art, le plum'art (terme signifiant une sorte de procrastination artistique et humoristique où la flemme créatrice est l'avenir de l'homme)."
Cet album illustre avec un superbe graphisme à l'ancienne des jeux de mots et des rébus, sous forme de fausses publicités, planches encyclopédiques, gravures... dont un jeu de mot spécialement créé pour moi (vous trouverez peut-être aussi le vôtre page 58).
C'est magnifique et très drôle, mais inénarrable : comment voulez-vous que je vous raconte des dessins ? Il faut les voir pour glousser et lire les textes pour rire. C'est bien connu : un beau dessin vaut mieux qu'un long discours...
Merci Gaspard de Lalune pour ce très beau travail !

Éditions Textuel, 2017, 64 pages, 24 x 32 cm (c'est un grand et beau format).

Le petit dernier, tout mignon, pour la route et en silence :


jeudi 5 octobre 2017

Kanyar y est !

La revue Kanyar de nouvelles littéraires "de l'île de La Réunion et du monde entier qui l'entoure" sera au 27e Salon de la revue qui se tiendra du vendredi 10 au dimanche 12 novembre 2017*. Venez nous voir : l'entrée est gratuite. Des auteurs et Amis de Kanyar seront présents pendant le salon, dont Cécile Antoir, Sophie Castille, Agnès Contensou, Albertine Itela, Anna Pangrani, Fabienne Pompey, Jean-Christophe Dalléry, Emmanuel Gédouin, Xavier Marotte (auteur fantastique), Edward Roux... et moi-même : Marie Martinez.
C'est le plus grand rassemblement de revues en France — peut-être même au monde ! Vous ne soupçonnez pas le foisonnement de création dans les revues culturelles, plus ou moins confidentielles et spécialisées.
Vous ne les voyez pas forcément en kiosque. C'est le moment de les découvrir.
Quelque 200 revues seront présentes sur les stands et plus de 30 animations, débats et autres réjouissances auront lieu tout le long du weekend, avant et après.
Nous aurons bien sûr des numéros de Kanyar.
Au plaisir de vous voir !

Téléchargez le programme complet.

* Horaires :
- vendredi 10 novembre : 20 à 22 h
- samedi 11 novembre de 10 à 20 h
- et enfin dimanche 12 novembre de 10 à 19 h 30

Halle des Blancs-Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple
75004 Paris
Entrée libre et gratuite.

Chroniques sur Kanyar :
- Kanyar 5
- Kanyar 4
- Kanyar 3
- Kanyar 2
- Kanyar 1

Tchikan ou prédateur sexuel de petites filles

Les chiffres de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie sont effarants : une femme sur cinq et un homme sur quatorze déclarent avoir déjà subi des violences sexuelles. Dans 81 % des cas, les victimes sont des mineurs.
Qu'en est-il au Japon ? Le fléau est d'autant plus répandu qu'il est encore plus tabou que chez nous. Même si les choses commencent à évoluer depuis quelques années et que, par exemple, des rames spéciales pour les femmes sont présentes dans les trains — le principal lieu des crimes aux heures de pointe —, ce n'est pas suffisant, voire contre-productif, car la prise de conscience du délit n'est pas réelle dans l'ensemble de la société.
Les collégiennes en uniformes sont des proies idéales : marquées physiquement, totalement innocentes (contrairement à la trop répandue légende des Lolitas délurées) et sous-informées. Elles ne comprennent pas ce qui leur arrive et se heurtent à des murs de tabous.
C'est sa propre expérience que raconte Kumi Sasaki avec Emmanuel Arnaud dans Tchikan (Tchikan signifie : prédateur sexuel de très jeunes filles). De l'âge de 12 ans jusqu'à son entrée en université, elle a subit quotidiennement les assauts de ces messieurs-tout-le-monde aux heures de pointe dans les transports en commun sans être vraiment entendue par les adultes.
Son vibrant et sidérant témoignage, alors qu'elle a maintenant 33 ans et vit à Paris, nous plonge dans le désarroi et l'isolement qu'elle a ressenti à cette époque, à hauteur de petite fille pétrifiée, avec dessins à l'appui. Son cas et son traumatisme, comme les chiffres l'indiquent, sont loin d'être isolés.
Nous espérons, comme elle, que son récit pourra lever le voile sur ce grave fait de société, aider d'autres jeunes victimes, et éveiller les consciences face à l'impunité des prédateurs, au Japon comme partout dans le monde.

Éditions Thierry Marchaisse, 2017, 128 pages. Préface du Dr Ghada Hatem, fondatrice de La Maison des femmes.
Une soirée de lancement est prévue samedi 21 octobre : toutes les informations ici.

Pourquoi elles sont méconnues

Ni vues ni connues du collectif Georgette Sand* est plus qu'un livre pour remettre à leurs justes places d'illustres inconnues qui ont disparu de l'histoire : c'est un réjouissant guide sur l'invisibilisation. Un livre qui dénonce et propose de comprendre — avec beaucoup d'humour —, mais surtout un guide qui permet de décoder et ne pas tomber dans le piège de l'invisibilisation. Voilà pourquoi on se réjouit à sa lecture : c'est positif et inspirant !
Mais qu'est-ce que l'invisibilisation ? Ce sont les mécanismes qui rendent invisibles les femmes dans l'histoire : gommées de la carte ou dont l'histoire est déformée, déjà victimes de fake news. Il y a de multiples raisons à cela : elles n'ont pas fait valoir leur talent, par modestie ou éducation ; elles ont été victimes de condescendance ou de minimisation par leurs pairs ; elles faisaient de l'ombre à leur entourage familial ou sentimental ; elles ont été évincées par l'État ou l'Église ; elles ont subi des légendes noires, plus ou moins mythiques, autour de leurs actions.
Les 75 portraits de femmes fascinantes du livre — artistes, aventurières, mais aussi méchantes inventées ou avérées, femmes de pouvoir, intellectuelles, militantes, scientifiques — ne constituent pas une liste exhaustive, bien entendu, mais ont été sélectionnés car "chaque cas met au jour une intrigue particulière, une manière spécifique d'ignorer, de dissimuler, voire d'effacer les traces."
Dans la postface, Pénélope Bagieu raconte comment Mary Blair, dessinatrice chez Walt Disney qui n'est que très rarement mentionnée, lui a ouvert la voie. Mais comment montrer le chemin aux autres quand on est invisible ?
Luttons pour reprendre notre juste place et notre visibilité, les filles !
Brava et vive Georgette Sand !

Éditions Hugo & Compagnie, collection Les Simone, 2017, 256 pages.
Préface de Michelle Perrot, postface de Pénélope Bagieu.

* Le collectif Georgette Sand, créé en 2013, défend l’idée qu’on ne devrait plus s’appeler George pour être prise au sérieux. Il s’attache à déconstruire les stéréotypes, à renforcer la capacité d’émancipation des femmes et à améliorer leur visibilité dans le monde.

mercredi 4 octobre 2017

Vie, métier, art d'écrire

Deux livres de Joyce Carol Oates paraissent en même temps chez Philippe Rey : La foi d'un écrivain et Paysage perdu. Deux livres autobiographiques, si proches qu'un chapitre est commun aux deux.
Paysage perdu est un livre de souvenirs, souvent liés à des lieux, mais surtout à des personnes (dont les noms ont parfois été modifiés) écrit avec une intelligence et une pudeur délicate et passionnée, par une dame qui approche maintenant les 80 ans. Certains chapitres étaient déjà parus dans des revues et ont été rassemblés, augmentés.
Au commencement, nous sommes des enfants imaginant des fantômes qui nous effraient. Peu à peu, au cours de nos longues vies, nous devenons nous-mêmes ces fantômes, hantant les paysages perdus de notre enfance.
Joyce Carol Oates a écrit peu d'ouvrages autobiographiques (mis à part les extraits de ses journaux), ils sont donc faciles à compter. Il y a notamment le très émouvant J'ai réussi à rester en vie, en hommage à son mari Raymond Smith. Pour les autres (romans, essais, poésie, nouvelles, pièces de théâtre), plus d'une centaine — elle-même ne sait pas combien elle en a écrit.
L'œuvre d'un écrivain est une transcription codée de sa vie. L'œuvre (publique) témoigne de la vie (privée). À mesure que les années passent, toutefois, la vie intime/secrète s'effaçant pour se réduire à ses grandes lignes, la clé du code elle-même finit par se perdre, car les secrets passés ne sont jamais aussi irrésistiblement secrets que les actuels. Mais l'œuvre reste, les livres restent, comme un genre de témoignage.

Déjà édité en 2004, j'avais lu La foi d'un écrivain et l'ai relu avec grand plaisir.
Enseignante en écriture créative (ou création littéraire), elle sait parler de littérature, de l'obsession d'écrire et du processus de création. Elle se sort donc à merveille de questions impossibles comme : pourquoi écrivez-vous ? pourquoi lisez-vous ? comment devient-on écrivain ? qu'est-ce qui vous inspire ? qui vous inspire ?
Elle évoque également son goût pour la course, son atelier, la question du dédoublement de la personne et de l'écrivain (un thème qui traverse ses romans), mais aussi chez d'autres écrivains les questions de l'échec et de l'autocritique.
Deux livres passionnants sur la littérature d'une dame qu'on aurait bien aimé avoir comme professeur.

Éditions Philippe Rey, traduits par Claude Seban, 2017.
- La foi d'un écrivain, 160 pages.
- Paysage perdu, 432 pages.

Mes autres chroniques sur Joyce Carol Oates :
- Valet de pique ;
- J'ai réussi à rester en vie.

La faute à qui ?

La Convivialité - La faute de l'orthographe d'Arnaud Hoedt et Jérôme Piron* est le texte d'une pièce de théâtre** bien particulière puisqu'il s'agit de linguistique vu par des Belges. Non, ne partez pas ! C'est très très drôle (et instructif) : une anthologie des bizarreries, absurdités et aberrations de la langue française avec des exemples et des dessins pleins d'humour. 
Textes, illustrations et bande dessinée composent ce livre qui s'élève contre le dogme de l'orthographe française qui crée une discrimination sociale, entre autres.
Quand un outil n'est plus au service de l'homme, mais que c'est l'homme qui est au service de l'outil, cet outil a alors dépassé ce qu'on appelle son seuil de convivialité.
Moi non plus, je ne suis pas toujours d'accord avec l'Académie française même si je m'applique et applique autant que possible les règles. L'orthographe est une histoire compliquée — qui complique la vie de beaucoup — et qui est parfois le fruit d'erreurs comme ce nénufar, confondu avec nymphéa, qui s'est vu affublé, comme une fleur, d'un ph grec.
Erreurs, oublis, confusions... j'en passe et des meilleures, mais la faute à qui ?
Traditionnellement, la confiture de groseilles prend un s à groseilles parce qu'en gros, on aperçoit la forme des fruits.
Alors que la gelée de groseille, qui est une masse informe, ne prend pas de s à groseille.
Donc la présence du s dépend du temps de cuisson.

Éditions Textuel, 2017, 104 pages.

* Illustrations de Kevin Matagne.
** La Convivialité créée en 2016 au Théâtre National de Bruxelles sera jouée au Théâtre Monfort à Paris du 18 au 21 octobre 2017 et au Merlan à Marseille en mars 2018.

jeudi 28 septembre 2017

Guide pratique du cerveau

Les passionnés du cerveau — j'en suis — vont adorer : un guide très pratique, accessible et instructif sur les potentiels du cerveau : 101 astuces pour mieux penser - Débloquez le potentiel de votre cerveau ! de Xavier Delengaigne et Salma Otmani.
On apprend une foule de choses passionnantes sur le fonctionnement du cerveau, et surtout pleins d'astuces pour améliorer sa créativité, sa concentration, développer ses sens, sa mémoire, mieux gérer son temps, son organisation... avec des outils comme le mind mapping, le "couteau suisse de la pensée" (sujet d'autres livres de l'auteur).
Ce guide bien présenté (avec de nombreux dessins, graphiques, définitions claires dans la marge) s'appuie sur des études scientifiques et propose des exercices, souvent simples et amusants.
Plus d'excuses pour mieux penser.

Éditions Eyrolles, 2017, 288 pages.
Le blog de Xavier Delengaigne : Collectivité numérique.

jeudi 21 septembre 2017

Initiation spirituelle à la danoise

Lars Muhl raconte dans Le chercheur, le premier tome de la trilogie O Manuscrit, son initiation spirituelle auprès d'un homme qu'il appelle le Voyant.
L'histoire se lit comme un voyage, en train, dans le temps, avec des retours en arrière sur la vie du narrateur danois qui a fait une carrière dans la musique et la chanson mais qui cherche une voie plus authentique, un voyage en France, à Montségur dans l'Ariège, en pays Cathare, puis en Espagne, avec des photos, des haltes à la terrasse des cafés pour boire des pastis, avec des rencontres, souvent extraordinaires (dans tous les sens du terme), des interrogations, des réflexions introspectives...
J'avais toujours su qu'un être était plus que sa simple identité. J'avais toujours su que la véritable personne se trouvait quelque part derrière les défenses ou les écrans protecteurs procurés par les titres, les carrières et les emplois.
C'est un livre étonnant et mystérieux, et qui parle, comme par magie, parfois directement d'une manière si personnelle et juste, et d'autres fois de façon voilée. On se dit qu'on comprendra plus tard, peut-être : c'est un livre qu'on pourra relire et y trouver d'autres pistes.
En attendant, vivement les tomes suivants !

Éditions Flammarion, 2017, 240 pages.

jeudi 14 septembre 2017

Bukowski et la création

Sur l'écriture est une anthologie de lettres de Charles Bukowski sur le thème de... l'écriture. Forcément.
On admire ou on déteste l'auteur des Contes de la folie ordinaire, mais il faut avouer que cette correspondance, de 1945 à 1993, le rend attachant car toujours égal à lui-même, spontané, fuyant les mondanités, même quand le succès s'est présenté.
Il écrit principalement à des responsables de revues, des éditeurs, des amis et d'autres poètes ou écrivains qu'il admirait comme Henry Miller ou John Fante.
Où l'on apprend avec stupeur qu'à ses débuts, il envoyait ses poèmes à des revues sans garder de double et que, si on les lui renvoyait sans les publier, il les jetait aussitôt. Autant dire qu'il a commencé par essuyer de nombreux refus. Mais, extrêmement prolifique, il en aurait écrit des milliers...
Il évoque également les corrections qu'on infligeait à ses textes, sa façon de voir la vie et la création. Il ne mâche pas ses mots pour fustiger la plupart de ses lectures car pour lui "les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui écrivent pour ne pas devenir fous."
Il rappelle à qui veut l'entendre les auteurs qui l'ont influencé : John Fante, Céline, Dostoïevski et Sherwood Anderson.
Il peut exprimer sa reconnaissance et sa fidélité à son éditeur de toujours, John Martin, puis l'accuser, un an plus tard, de le tuer à petit feu en restreignant la publication de ses écrits pour spéculer sur une attente chez les lecteurs.
Comme dans ses romans autobiographiques, on retrouve son goût pour (dans le désordre) la solitude, l'alcool, les femmes, la musique classique et les courses de chevaux... Et bien sûr, son obsession de l'écriture.
Parfois j'ai qualifié l'écriture de maladie. Si c'est le cas, je suis heureux qu'elle m'ait contaminé. Je n'ai jamais pénétré dans cette pièce et regardé cette machine à écrire sans avoir l'impression que quelque chose quelque part, quelques dieux étranges ou quelque chose d'absolument innommable m'avaient fait don d'une tchatche, d'un bagout et d'une chance merveilleuse qui dure et dure et dure. Oh oui. 
Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (États-Unis) par Romain Monnery, 2017, 332 pages.
Romain Monnery est également romancier et a notamment publié, Le saut du requin, chez le même éditeur.

14 septembre

dimanche 10 septembre 2017

La diagonale de l'hyper-ruralité

Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”.
Sylvain Tesson, une fois remis sur pieds mais encore convalescent après un grave accident qui l'a réduit en miettes, décide de suivre à pied une diagonale à travers la France par ces fameux chemins noirs tracés sur les cartes IGN au 25 000e. Il rend également hommage au roman Les Chemins noirs de René Frégni, l'histoire d'une cavale picaresque.
Je savais comment me déplacer puisque je tenais la marche à pied pour une médecine générale qui serait la clef de ma reconquête. En bref, jamais je n'avais entrepris de voyage aussi organisé.
Il veut suivre au plus près ce qui est nommé "l'hyper-ruralité", les interstices, les zones peu urbanisées qui échappent aux réseaux en tous genres, autrement dit loin des sentiers battus, balisés et connectés. Plutôt habitué aux confins du monde, il part aux confins de la France.
Pour qui aime la littérature et/ou la marche dans la nature sauvage (si tant est qu'elle existe encore), le récit Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson est une délectation.
Non seulement l'écrivain fait des descriptions littéraires — poétiques — du paysage...
Le moment était romanesque : un chemin se perdait et nous nous y sentions bien car il n'offrait aucun espoir. Seulement le jaillissement des songes.
Mais il pose aussi un regard professionnel sur le monde, comme géographe et critique des "aménageurs du territoire" qui ont pris le relais des paysans disparus. Extrait d'une ode au bocage et au génie de la haie :
Je retardais mes compagnons à trop contempler les murets. L'art de la marqueterie bocagère avait atteint ici un haut degré d'accomplissement. La pierre accueillait la mousse. La mousse arrondissait les angles et protégeait les sociétés de bêtes. Oh ! comme il eût été salvateur d'opposer une "théorie politique du bocage" aux convulsions du monde. On se serait inspiré du génie de la haie. Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser. L'air y passait, l'oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir mais elle arrêtait le glissement de terrain. À son ombre fleurissait la vie, dans ses entrelacs prospéraient des mondes, derrière sa dentelle se déployaient les parcelles.
La marche à pied comme résistance à la marche du monde moderne.

Éditions Gallimard, 2016, 144 pages.

jeudi 7 septembre 2017

Thoreau, le sage sauvage

Quand il meurt à 44 ans, il est resté fidèle à ses pensées de jeunesse. Entre deux, il a été un philosophe rare — de ceux qui ont mené une vie philosophique. Il a, en même temps, pensé sa vie et vécu sa pensée.
Michel Onfray propose une introduction à la vie et l'œuvre de Henry David Thoreau : Vivre une vie philosophique - Thoreau le sauvage. 
Qu'est-ce qu'une vie philosophique ?
Tout d'abord, Michel Onfray définit ce qu'est un grand homme : c'est celui qui, comme Thoreau, ayant compris son maître (Ralph W. Emerson), suit son propre chemin, en homme libre.
Il relève ensuite dans ses écrits de jeunesse la quintessence de l'homme à venir, celui qui fut toujours fasciné par la vie des Indiens, proches de la nature, contrairement aux cowboys, soi-disant civilisés mais barbares.
Thoreau est un penseur des champs, de ceux qui vivent leurs idées et pensent leur vie, associent la théorie à la pratique, la pensée à l'action, la philosophie à la vie. Son journal commencé à 20 ans et long de près de 7 000 pages est la matière brute de son œuvre.
Pour Michel Onfray, Walden publié en 1854 est :
(...) un authentique et grand livre de philosophie. On n'y trouve aucun concept, aucun personnage conceptuel, mais une réflexion sur les conditions de possibilités d'une expérience existentielle : comment mener une vie philosophique ?
En plus d'écologiste, Thoreau était un anti-conformiste, un résistant qui invitait à désobéir au gouvernement (De la désobéissance civile) quand on était le désapprouvait. Il avait refusé de payer ses impôts pour ne pas contribuer à la guerre contre le Mexique. Il était également un ferveur opposant de l'esclavage.
Voilà qui donne envie de lire ou relire Thoreau.

Le Passeur éditeur, 2017, 128 pages.

Les éditions Finitude et Le Mot et le reste proposent des retraductions et rééditions de l'œuvre de Thoreau.

vendredi 1 septembre 2017

Portrait de femme tout en nuances

Je m'appelle Lucy Barton d'Elizabeth Strout est un roman délicat, sensible, profond, qui aborde des sujets intimes et universels, tendres et violents.
C'est l'histoire d'une jeune Américaine, Lucy Barton, qui fait un bilan de sa vie et se souvient notamment d'un séjour de quelques semaines à l'hôpital pendant lequel sa mère, qu'elle n'avait pas vu depuis des années, vient lui tenir compagnie.
Étranges retrouvailles. Cette visite imprévue la ramène par bribes à son enfance pauvre et solitaire, à ces blessures du passé et cette difficulté à communiquer avec sa mère malgré une certaine tendresse. 
Peu à peu apparaissent, par fragments et retours en arrière, un univers tout en nuances et en contradictions, tendre et dur, fait de regrets et de tendresse, avec des êtres empathiques et d'autres plus torturés.
C'était l'été quand je suis rentrée à la maison. Je portais des robes à manches courtes, mais je ne m'étais pas aperçue que j'étais aussi maigre. Quand je sortais dans la rue pour aller acheter à manger aux enfants, je voyais les gens me regarder avec effroi. Ça me rendait furieuse. Je repensais aux regards des enfants dans notre bus de ramassage scolaire quand ils croyaient que j'allais m'asseoir à côté d'eux.
Un roman sur l'héritage familial, le milieu d'origine et l'implication des ancêtres dans des guerres honteuses...
Une belle découverte.

Éditions Fayard, 2017, 208 pages.

mercredi 30 août 2017

Un amour inconditionnel

Je tombais, je tombais et j'avais oublié pourquoi. C'était comme si j'étais toujours tombé. Des étoiles passaient au-dessus de ma tête, sous mes pieds, autour de moi, je moulinais pour m'y accrocher mais je n'attrapais que du vide. Je tourbillonnais dans un grand souffle d'air mouillé.
Ma reine de Jean-Baptiste Andrea est un premier roman tout à fait original par son style, poétique et faussement naïf, qui peut surprendre au début. Mais on est rapidement transporté par cette histoire sombre et lumineuse à la fois, cette quête d'idéal absolu.
C'est l'été 1965, en Provence. Le narrateur est un adolescent différent, c'est-à-dire légèrement déficient mentalement. Il vit avec ses parents âgés dans une station-service isolée et ne va plus à l'école.
Un jour, alors qu'il doit être envoyé dans un établissement spécialisé parce qu'il a failli mettre le feu à la garrigue près de la maison, il décide de fuguer pour prouver qu'il est un adulte. Sur son chemin, il rencontre une très jeune fille fantasque et croit tout ce qu'elle dit. Il lui voue un amour inconditionnel et l'appelle "Ma reine". Il croise aussi le chemin d'un berger, un autre personnage en marge.
Un roman initiatique émouvant sur l'enfance et la marginalité.

Éditions L'Iconoclaste, 2017, 240 pages. 
Le site de L'Iconoclaste.
La page Facebook.

Il est très bon !

Le fan club de Charles Gobi va être ravi : voilà un nouvel opus — le sixième !* — dans la veine des précédents, tout en verve, jeux de mots et castagne à la marseillaise. Le titre en dit long sur le ton : Il est pas con, ce con ?
Que ceux qui n'ont pas encore la chance de connaître cet écrivain marseillais entre Tarantino, Mel Brooks et Pagnol, se consolent : il n'est point besoin d'avoir lu les précédents tomes pour plonger dans le bain... de sang. Oui, il y a toujours des morts, mais comme c'est pour la bonne cause, ça ne compte pas, et c'est même tout à fait jouissif !
Cette fois-ci, le méchant est un truand à la petite semaine (jusque là rien de bien grave sous le ciel marseillais), qui se double d'un type odieux, raciste et proxénète : et là, ça ne va plus du tout !
Il suffit qu'il parle mal à un retraité qui ne paie pas de mine — mais qui a des valeurs et du courage, pour ne pas dire des couilles — pour que tout aille très très mal pour lui. Tellement mal que notre fine équipe devra mettre en commun ses relations et ses réflexions pour se débarrasser du cadavre...
Où l'on retrouve donc la sympathique équipe du Bar de la Sidérurgie qui, pendant que les uns enterrent, les autres déterrent... Surprise !
Je n'en dis pas davantage, mais on se demande où Charles Gobi va chercher tout ça. Et bien sûr, comme on est à Marseille, à l'heure de l'apéro on parle de foot, de jeux de cartes, de pétanque, de canistrelli... et autres spécialités locales et internationales comme l'art contemporain et l'amour.
Bref, Il est pas con, ce con ? est très bon, drôle, inventif, plein d'actions, de rebondissements et de rigolade. Encore un très bon cru, bien cru et bien saignant, comme on les aime.

Roman auto-édité par Le Confort Numérique, 2017, 252 pages. 

Rendez-vous sur le site de Charles Gobi pour commander les livres ou les acheter à Marseille.

* Voir mes chroniques des précédents :
- Bar de la Sidérurgie
- Chemin des Prud'hommes
- Hercules des Trois-Ponts
- Les Goudes, c'est de l'anglais...
- La grosse Janine.

Du grand art

Au début, on se dit : c'est une blague ? C'est quoi cette conversation entre deux amis sans cesse interrompue par les allées et venues du chien foufou qu'ils ont emmené promener ? Et plus tard, cette autre conversation entre adultes, pendant un repas, en permanence coupée par les interventions du gamin ?
En fait, toutes ces conversations importantes et philosophiques, toutes ces histoires dans les histoires qui font écho (avec des références à Daisy Miller et aux Ambassadeurs d'Henry James) et autant de détails qui se répondent (comme l'importance des chiens dans la vie des gens) sont bien ancrées dans le réel et le quotidien des personnages.
Dans la vraie vie, on se pose des questions profondes et cela se passe ici ou là, dans des situations ordinaires ou dans le cadre privilégié et sensuel des hôtels.
— Personne ne prévoit l'avenir comme ça, dit-elle. Les gens font ce qu'ils font seulement parce que ça leur semble juste au moment où ils le font. Parfois ça l'est et parfois ça ne l'est pas. On ne se rend compte de ça que plus tard.
Je l'écris toujours* à propos de Gabriel Josipovici : c'est toujours une grande expérience de lecture qui laisse des traces bien après avoir refermé le livre.
Justement, il est beaucoup question de traces dans ce roman intitulé Dans le jardin d'un hôtel, de celles que laissent les absents, les rendez-vous manqués, les rencontres, les ruptures, les parts d'ombre, les souvenirs et les questions qui nous hantent et prennent parfois une place considérable.
À quoi cela tient quand des choix font bifurquer des destins ?
Comme souvent dans l'œuvre de Josipovici, l'essentiel semble s'immiscer entre les lignes en abordant des sujets difficiles ou impossibles à exprimer sur les mystères de la vie, de l'amour, de la mort, des destins... Et pourtant l'auteur réussi magistralement ce tour de force de nous les transmettre, par un geste, un ton, une attitude, une gêne, un agacement...
L'essentiel n'est pas toujours dans ce qui est dit ou vécu, mais fait étrangement écho en nous et se fige parfois dans nos esprits. 
Dans le jardin d'un hôtel est une œuvre énigmatique que l'on s'approprie facilement et où l'on peut aussi se prendre les pieds, passer à côté des subtilités de Josipovici et ne pas voir ce détail caché dans le motif du tapis persan.
Du grand art !

Quidam éditeur, 2017, 160 pages. 

* Lire aussi mes chroniques sur :
- Tout passe ;
- Moo Pak ;
- Goldberg : Variations ;
- Infini - l'histoire d'un moment.

dimanche 27 août 2017

Le livre qu'Erwan Larher a bien fait d'écrire

La littérature n'arrête pas les balles. Par contre, elle peut empêcher un doigt de se poser sur une gâchette. Peut-être. il faut tenter le pari.
Au départ, c'était le livre que je n'avais pas du tout envie de lire — un peu pour les mêmes raisons qu'Erwan Larher n'avait pas envie de l'écrire, d'ailleurs, le côté anxiogène en plus — avant de tomber sur la série d'avis dithyrambiques des libraires qui recevaient le livre avant sa sortie (voir sur le site de l'éditeur). Et petit à petit, il devenait évident qu'il fallait lire ce livre, que c'était autre chose que ce que j'imaginais, quelque chose de puissant, poignant, émouvant. Pas du tout anxiogène (enfin, pas totalement), mais aussi frais, tendre, bienveillant, optimiste, d'une grande justesse, avec la bonne distance (et un judicieux emploi de la deuxième personne du singulier).
En même temps, comme ce livre est édité par Quidam, il fallait s'attendre à un texte hors du commun.
Dans Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher raconte pourquoi et comment il ne voulait pas écrire ce livre et comment il a fini par s'y mettre. Il ne s'agit donc pas d'un simple témoignage mais d'un objet littéraire autour de l'événement qu'il a vécu le 13 novembre 2015 : l'attentat au Bataclan. Et pour écrire autour, d'autres voix que la sienne, de proches à qui il a demandé un texte, s'expriment dans des chapitres titrés Vu du dehors.
C'est un texte ambitieux dont l'objectif littéraire est atteint, singulier, passionnant à divers égards. Un livre qu'Erwan Larher a bien fait d'écrire, qu'il a très bien écrit, esquivant tous les travers (le pathos, l'auto-valorisation vu qu'il sait aussi se dévaloriser), et que j'ai eu plaisir à lire (c'est incroyable mais on rit volontiers aussi à certains moments — ouf ! merci) malgré le sujet effroyable. Le livre que j'ai bien fait de lire et que je recommande vivement.

Quidam éditeur, Collection Made in Europe, 2017, 268 pages.
Lire aussi ma chronique sur Marguerite n'aime pas ses fesses du même auteur chez le même éditeur.

samedi 26 août 2017

De quel côté du miroir ?

Élise et Lise de Philippe Annocque est une histoire qui commence de façon presque anodine, comme un conte, puis qui nous entraîne doucement mais sûrement dans une mise en abîme, une spirale effroyable, un thriller psychologique comme l'auteur en a le secret (voir ma chronique sur Pas Liev).
Ce conte contemporain pour adultes aurait pu débuter par Il était une fois... ou plus précisément par Il était deux filles, Élise et Lise... car c'est une histoire de double je, de jeux de reflets presque identiques, légèrement déformants. Les deux prénoms se ressemblent tellement, les deux jeunes filles sont si proches, si inséparables, presque interchangeables... Elles font l'effet de vases communicants qui jouent sur la confusion des deux personnages. Quand la sororité résonne avec porosité, on ne sait plus qui est qui, qui manipule qui.
Bien sûr, avant tout c'est l'auteur qui mène en bateau le lecteur par un dispositif impressionnant.
Une ritournelle énigmatique revient régulièrement, intrigante, lancinante, finalement angoissante.
Élise prend l'air. L'air prend Élise. Tout cet air, ce souffle qui la traverse. Élise ne comprend pas. De quoi a-t-elle peur ?
Et nous, de quoi avons-nous peur ?
L'auteur joue sur la fascination dans les contes — et dans la vie — de certains personnages pour d'autres dont la place leur est enviable, sur l'ascendant insidieux dont certains usent pour hypnotiser, envoûter leur proie.
Luc, le prince pas si charmant, est sous le charme — maléfique ou pas ? — des deux filles.
Parmi les autres personnages, Sarah, une sorte de double de l'auteur, est aussi une observatrice et apporte de l'eau au moulin de l'histoire, avec des éléments théoriques faisant référence notamment à La morphologie du conte de Vladimir Propp, mais aussi à Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim. Il est question des doubles dans les contes mais aussi chez les auteurs de contes (qui ne sont que des rapporteurs et pas vraiment des auteurs), Grimm et Perrault, dont les premiers sont des frères et le second aurait utilisé le nom de son fils.
Bref, je m'emballe, je m'emballe, mais tout cela n'est peut-être que le fruit de mon imagination car comme l'écrit Philippe Annocque : "On n'est jamais sûr de rien."
Chacun se racontera sa propre histoire, trouvera ses propres clefs et ouvrira ses propres tiroirs en lisant ce conte qui propose une multitude de pistes et de fenêtres mais nous laisse dans le doute, face à notre propre reflet dans l'histoire. À tel point qu'à la fin, il faut reprendre la lecture, la relire sous un autre angle, avec une autre inclinaison du miroir. Voilà la spirale infernale.
Décidément, Philippe Annocque est un magicien des mots et des histoires, un diabolique conteur.

Quidam éditeur, 2017, 136 pages. 
Sur le même auteur, lire aussi mes chroniques :
- Pas Liev ;
- Liquide ;
- Vie des hauts plateaux.

jeudi 24 août 2017

Vaincre la nuit et l'oubli

Je suis ici pour vaincre la nuit est une belle enquête, une reconstitution émouvante et passionnante sur Yo Laur (1879-1944), une peintre tombée dans l'oubli.
Marie Charrel commence ses recherches sur Yo Laur (son arrière-grand-tante) après avoir été fascinée par un tableau exposé chez un oncle. Elle va écumer les archives, recueillir des témoignages parmi des membres âgés de sa famille. Mais ceux-ci peinent à parler tant le destin de l'artiste est tragique.
Que lui est-il arrivé ? Peu de traces, peu d'indices.
Marie Charrel reconstitue toute une vie à partir de bribes (ce qui rappelle Modiano et sa Dora Bruder), avec une grande sensibilité et beaucoup de suspens. Elle la replace dans l'histoire de l'art, imagine ses rencontres, ses maîtres, sa vie...
Ces chapitres s'intercalent avec un journal intime imaginaire de la peintre et, au présent, les avancées de l'enquête, des réminiscences de la propre histoire de la narratrice, ainsi que des documents d'archives réels.
Au fur et à mesure que l'enquête approche de la révélation, on pense forcément à tous ces destins brisés par la guerre et l'immense chagrin qui poursuit les descendants.
Un très bel hommage.

Éditions Fleuve, 2017, 352 pages. 

mercredi 23 août 2017

Zone interdite

Toute concordance avec des faits réels ou imaginaires, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne seront absolument pas fortuites.
La Zone des murmures de Natacha Nisic est une histoire dérangeante et surprenante qui finit en beauté.
Deux jeunes gens, Franck et Lise, travaillent dans une agence web parisienne dirigée par un patron sans scrupules. Ils décident de se déconnecter de leurs écrans et téléphones et de partir en weekend dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans une zone sans réseaux. Au début, tout semble normal, puis une gêne s'installe. L'ambiance est bizarre entre eux, comme s'ils se connaissaient à peine. Au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent dans ce bout du monde isolé, des incidents surviennent, étranges ou cauchemardesques, comme une attaque d'insectes géants. Chacun a des réactions incongrues. Lise est phobique. Franck semble cacher quelque chose. Le décor est désolé, angoissant, alors qu'on s'attendrait à un paysage merveilleux.
On peut être perturbé par le début de cette histoire déroutante, au risque de décrocher, mais il faut persévérer car la fin inattendue est lumineuse.
Soudain, un dénouement truculent éclaircit tout et le dernier quart du livre est jubilatoire.

Éditions Tohubohu, 2017, 296 pages.

Pour amateurs de pirates

Les passionnés d'histoire et d'aventures de pirates vont adorer Le Sans-Dieu de Virginie Caillé-Bastide. Les amateurs de littérature contemporaine apprécieront peut-être moins.
L'autrice n'a pas lésiné sur le travail : documentation fouillée sur l'époque, vocabulaire, style et tournures de phrases... La reconstitution serait presque parfaite.
J'avoue que j'ai peu de goût pour les romans historiques et, de plus, j'ai été vite lassée par les longueurs et surtout la façon de s'exprimer des personnages, façon fin du XVIIIe siècle, j'imagine. 
J'ai eu quand même envie de connaître le dénouement de ce roman plein de rebondissements. Je l'ai donc lu jusqu'au bout.
Il ferait un bon scénario de film d'aventures en costumes, à condition de simplifier le langage des personnages.

Éditions Héloïse d'Ormesson, 2017, 330 pages. 

lundi 21 août 2017

Sa vie de Romand

J'aurais adoré être chanteur. Je me suis récemment mis au piano. Je prends des cours et peux m'accompagner par cœur sur Je suis malade. Je l'ai chanté à ma mère lors de son dernier séjour chez moi. À la fin de ma prestation, après un silence de quelques secondes, elle a levé la tête du dernier catalogue Leroy Merlin et m'a demandé : "Tes voisins ne rouspètent pas ?"
Voilà un excellent petit livre, dense et violent comme un coup de poing, mais aussi plein d'humour, qui se lit d'un trait avec beaucoup d'intérêt. Mon père, ma mère et Sheila est le premier roman d'Éric Romand.
Le narrateur raconte à la première personne ce qui semble être sa propre enfance lyonnaise dans les années 70 et 80, en courts paragraphes indépendants d'une extrême précision, avec de nombreuses références aux objets populaires emblématiques de l'époque. En quelques lignes, les souvenirs sont décrits avec distance et parfois sur un ton pince-sans-rire qui ne cherche jamais à enjoliver : tour à tour ironiques, crus, effroyables, rarement nostalgiques (sauf lorsqu'il s'agit de ses grands-parents épiciers), avec des détails ou dénouements incongrus.
Par fragments, on découvre le mode de vie de ses parents issus de la classe ouvrière : la violence du père, la froideur de la mère, les goûts musicaux de l'époque (dont Sheila, en première ligne), les penchants sexuels du narrateur, son entrée dans la vie professionnelle...
Le procédé des fragments autobiographiques et le ton distancié rappellent Valérie Mréjen dans Mon grand-père, L'Agrume et Eau Sauvage ; mais aussi Grégoire Bouillier dans Rapport sur moi.
Une belle surprise de la rentrée littéraire.

Éditions Stock, 2017, 112 pages.

vendredi 18 août 2017

D'où viens-je ? Où vais-je ?

D'où viens-je ? Cette fameuse question nous turlupine depuis des lustres.
Yuval Noah Harari, professeur d'histoire israélien, tente d'y répondre avec Sapiens - Une brève histoire de l'humanité.
Brève, façon de parler, vu le pavé de plus de 500 pages auquel il faut s'attaquer, mais pour une histoire sur 100 000 ans, ce n'est pas si long. Il s'agit même d'une brillante synthèse.
C'est captivant dès le début car cet excellent pédagogue a l'art de raconter des histoires sur l'histoire. Il aborde des points de vue tout à fait intéressants sur l'évolution de Sapiens en tentant de le remettre à sa place et d'expliquer comment il en est arrivé là, notamment en coopérant — pas toujours de façon constructive — et en se racontant des histoires.
Je résume, bien sûr, mais c'est grâce à toutes sortes de fictions et de croyances (juridiques, financières, sociales, religieuses....) que l'homme domine le monde.
Par contre, sur l'autre question qui nous titille de savoir où nous allons, l'auteur n'en sait pas davantage mais attire notre attention sur les nombreuses dérives aberrantes dont l'homme est capable.
Voici soixante-dix mille ans, Homo sapiens n'était encore qu'un animal insignifiant qui vaquait à ses affaires dans un coin de l'Afrique. Au fil des millénaires suivants, il s'est transformé en maître de la planète entière et en terreur de l'écosystème. Il est aujourd'hui en passe de devenir un dieu, sur le point d'acquérir non seulement une jeunesse éternelle, mais aussi des capacités divines de destruction ou de création.
Par malheur, le régime du Sapiens sur terre n'a pas produit jusqu'ici grand-chose dont nous puissions être fiers.
On peut donc s'interroger sur les conséquences des progrès de la science sur l'humain et se demander si cela entraînera la fin de l'Homo sapiens. Pour donner quoi ? Car c'est bien la question : que voulons-nous devenir ? Et plus exactement : que voulons-nous vouloir ?
Yuval Noah Harari a d'ailleurs remporté un succès mondial et mérité avec ce livre. La suite s'annonce tout aussi passionnante : Homo deus, une brève histoire de l'avenir, à paraître début septembre.

Éditions Albin Michel, 2015, 512 pages. 

lundi 31 juillet 2017

Voyages au pays magique du végétal

Tout aussi instructif, passionnant et accessible que La vie secrète des arbres, La magie des plantes de Jacques Brosse est un merveilleux voyage au pays des végétaux et leurs extraordinaires capacités : carnivores, hallucinogènes, médicinales...
De la genèse de la vie sur Terre aux rapports essentiels avec la vie des hommes, l'auteur, philosophe et naturaliste, explore aussi la mythologie et les croyances populaires pas forcément dénuées de sens. Même si la science nous dévoile chaque jour un peu des mystères des plantes, il est toujours stupéfiant de constater que nos ancêtres avaient déjà découvert de nombreuses propriétés, sans parler des médecines chinoises et ayurvédiques.
Enfin, un inventaire de la flore magique passe en revue des plantes aux vertus exceptionnelles, de l'amanite tue-mouche à la vigne en passant par le peyotl.
Dans Mythologie des arbres, Jacques Brosse trace un panorama des mythes autour des arbres, ces êtres vivants qui accompagnent les hommes depuis toujours. 
Un monde mythique et magique.

Éditions Albin Michel, collection Espaces Libres, paru en poche en 2005, 320 pages.

Éditions Payot & Rivages, collection Petite Bibliothèque Payot, paru en poche en 1995, 448 pages. 

dimanche 30 juillet 2017

Le peuple des forêts

Un forestier allemand, Peter Wohlleben, en conteur passionné, propose de nous raconter de façon très accessible — ce qui a contribué à l'immense succès de son livre — l'état des acquis de la science et de l'écologie sur La vie secrète des arbres.
Il agrémente également son récit de mille anecdotes étonnantes sur le peuple des forêts, parasites ou partenaires : autres végétaux, animaux, champignons, bactéries...
On est loin de tout connaître des arbres et le fait d'en savoir davantage, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'enlève rien à la magie qu'ils inspirent et cela force au contraire l'admiration.
On apprend notamment que ces êtres vivants vivent en société, communiquent entre eux par les racines, par des sons et des odeurs, et peuvent s'entraider ou, au contraire, contraindre les autres à stagner dans leur croissance pour laisser la place au soleil à d'autres. C'est la loi du plus fort. On apprend aussi qu'ils ont de la mémoire et savent compter, et qu'ils ont chacun, même parmi une même espèce, leur personnalité ! Quant aux arbres de villes, on les savaient vulnérables et on comprend mieux pourquoi.
Mieux connaître le fonctionnement de l'écosystème des arbres et de la forêt permet aussi de mieux les protéger. Ce livre peut changer notre regard de promeneur et de citoyen, mais également celui des professionnels qui exploitent les forêts pour leur bois et les malmènent parfois, faute de connaissances alors que cela pourrait très bien se faire dans le respect des besoins spécifiques des arbres.
Passionnant.

Éditions Les Arênes, 2017, 272 pages.

samedi 29 juillet 2017

Autoportrait facétieux et poétique

Étonnant petit livre que cet Albin saison 2 d'Albin Bis ! Il fait suite à Albin saison 1 dont la lecture n'est pas nécessaire pour entrer dans l'univers foutraque et poétique de l'auteur.
Il s'agit d'un recueil de textes brefs, variables en polices de caractère, parus sur son blog, une sorte de journal intime fantaisiste, de journal d'écriture, d'autoportrait, de bric-à-brac de jeux de mots : obsessions, impressions, expressions, réflexions, humour...
Albin fait feu de tout bon mot et de toute rencontre dans son jardin secret.
Quelques personnages apparaissent régulièrement : Madame Marcel, Broutin, Bob... et composent un petit univers que l'on cherche à cerner, un mystère que l'on cherche à percer.
plutôt drôle et poète, avec ça, à ses heures philosophe et joueur, tellement joueur
Éditions Louise Bottu, 2017, 164 pages.

mardi 25 juillet 2017

Le Robinson de La Réunion

Greg Loyau, compère du Cri du Margouillat, cette mythique revue de bande dessinée de La Réunion, a signé un très beau et captivant album : Takamaka. Il est l'auteur du scénario, des dessins et de leur mise en couleurs.
C'est l'histoire de la vie de Wayo, survivant du peuple Takamaka, qui vit comme un Robinson sur son île déserte, avec un dodo — cet oiseau désormais disparu. Mais, au fil des années, d'autres aventuriers, plus ou moins bien intentionnés, débarquent. Les aventures enchaînent avec les générations de Takamakas.
Les discrets clins d'œil à La Réunion, où Greg Loyau a vécu, ainsi qu'à la langue créole et à la tribu du Cri du Margouillat parsèment l'album. Par exemple, un petit garçon a le même jouet que Tiburce de Téhem ; une phrase sur "le temps béni des colonies" fait référence à l'album d'Hobopok, etc.
Qu'on se rassure, il n'est pas nécessaire de reconnaître ces détails dissimulés pour apprécier les superbes dessins et l'histoire.

Éditions Des Bulles dans l'océan, 2016, 112 pages.

vendredi 21 juillet 2017

Chapeau la méthode !

Edward de Bono, considéré comme un spécialiste de la créativité, a mis au point une méthode qui permet de réfléchir et s'organiser pour explorer tous les aspects d'un sujet.
C'est la méthode des six chapeaux qui a également l'avantage de faire gagner du temps, de limiter les problèmes d'ego, les discussions conflictuelles et la critique non constructive. Ce qui n'est pas rien.
L'objectif est de poser les bonnes questions, définir le problème et organiser le travail de réflexion.
Très efficace en réunion professionnelle, cette méthode peut, bien sûr, être utilisée à titre personnel. Elle consiste à aborder tour à tour divers angles de réflexion avec des chapeaux symboliques de couleurs différentes, ce qui permet de prendre du recul et de s'exprimer plus librement.
La couleur de chaque chapeau est liée à sa fonction : le chapeau blanc représente les données et les faits (et l'information manquante) ; le chapeau rouge est lié aux émotions et intuitions ; le chapeau noir, très important, aborde les risques, les points faibles et la critique ; le chapeau jaune représente les espoirs et avantages ; le vert regroupe la créativité et les idées neuves. Enfin le chapeau bleu permet d'organiser la réflexion.
Chapeau la méthode !

Éditions Eyrolles, 2017, 218 pages.
Voir le site de l'auteur.

dimanche 9 juillet 2017

Trois femmes courageuses

Trois histoires de femmes entrelacées comme une tresse, situées aux antipodes : Inde, Italie, Canada.
L'une est une Intouchable et refuse que sa fille subisse le même sort qu'elle ; l'autre dirige une entreprise artisanale familiale et refuse la faillite ; la dernière est une avocate de haut vol qui gère de main de maître sa vie professionnelle comme sa vie privée et refuse d'être déstabilisée par sa maladie.
On comprend vite comment ces destins très éloignés mais contemporains vont finalement se rejoindre mais l'écriture est simple, le dispositif bien amené et les sujets bien documentés — d'où le succès déjà rencontré par ce premier roman.
Ces femmes courageuses ont notamment en commun des caractères bien trempés et une volonté farouche de s'en sortir malgré l'adversité des mondes dans lesquels elles vivent. Comme quoi, dans les pays développés comme dans les plus pauvres, les femmes n'ont jamais la vie facile.
On lit à toute allure La tresse que Laetitia Colombani, scénariste et réalisatrice, ne devrait pas tarder à mettre en images.

Éditions Grasset, 2017, 224 pages.

jeudi 22 juin 2017

Un roman anguilliforme

Ali Zamir est un jeune (27 ans à la sortie du livre en 2016) Comorien qui a écrit ce premier roman, Anguille sous roche, dans un style très original.
C'est l'histoire d'une lycéenne comorienne qui est accrochée à une épave, au milieu des flots, entre les îles d'Anjouan et de Mayotte, d'un bout à l'autre du livre.
En situation de survie, elle raconte son parcours dans l'urgence. Elle s'exprime de façon précipitée, dans une logorrhée verbale — la ponctuation se résume à des virgules ! — et un langage à la fois familier (avec des expressions populaires et beaucoup d'adverbes) et littéraire, avec un vocabulaire parfois érudit.
Elle se prénomme Anguille (les personnages du roman portent tous des noms étranges, comme des surnoms : Crotale, Connaît-Tout, Vorace, Tranquille, Rescapé...). Sa façon sinueuse de s'exprimer et de se comporter évoque l'animal marin serpentiforme, et peut-être aussi les tourbillons et remous d'une mer agitée (mère agitée ?).
Révoltée et rebelle, elle raconte notamment sa passion amoureuse, sa vie de jeune fille, ses relations avec son amant, son père, sa sœur, sa tante...
Il est question d'adultères, de filiations cachées, mais aussi de problèmes économiques (et politiques ; cela n'a peut-être pas de rapport, mais on se souvient qu'Ali Zamir avait eu du mal à obtenir un visa pour la France) de cette région de l'océan Indien des Comores et de Mayotte ; par exemple, la situation des réfugiés et des travailleurs clandestins qui transitent et s'entassent sur de fragiles embarcations (mais je ne veux pas trop dévoiler le fil de l'histoire).
Bref, c'est du jamais lu.

Le Tripode, 2016, 320 pages. 
Anguille sous roche  a été sélectionné pour de nombreux prix littéraires et a notamment obtenu le Prix Senghor du premier roman francophone et francophile.

vendredi 16 juin 2017

Parler vrai et assumer

Le titre, le sujet et la couverture orange retiennent l'attention : L'art subtil de s'en foutre - Un guide à contre-courant pour être soi-même.  
Mark Manson s'insurge contre ces diktats de la compétition et du toujours plus (ces injonctions à être meilleur, positif, en bonne santé, riche, sexy, productif, etc.) qui nous rendent malades au lieu de nous rendre meilleurs, alors que parfois tout va mal et qu'on a plutôt envie de claquer la porte et mettre un bon coup de pied dans la fourmilière ! Certes, nous vivons en société et il vaut mieux être bienveillant et agréable avec les autres pour maintenir un tant soit peu de bonne ambiance.
Prenant à rebrousse-poil les livres de développement personnel classiques avec un ton décontracté et déculpabilisant, cet essai inspiré de son blog (à abonnement payant) est une façon de prendre la vie du bon côté même quand elle ne se présente pas sous son meilleur jour, et surtout sans se prendre la tête. 
Son premier exemple est Bukowski, ce raté extraordinaire qui a quand même réussi tardivement. Comme quoi, on peut être un raté longtemps, mais tout n'est pas perdu et c'est encore mieux en l'assumant. L'important est de ne pas en rajouter une couche en se culpabilisant.
Ce livre ne prétend pas nous rendre meilleur mais nous aider à mieux nous assumer, tels que nous sommes avec nos vilains défauts. Il ne sert à rien de s'acharner à se pourrir la vie à vouloir être comme il faudrait être, c'est-à-dire parfait (et forcément échouer). Il vaut mieux se focaliser sur ce qui compte vraiment pour nous et envoyer bouler tout le reste.
Ce serait donc ça, la voie du bonheur selon Mark Manson : parler vrai et assumer.

Éditions Eyrolles, 2017, 190 pages.
Consulter le blog de l'auteur.

mardi 23 mai 2017

Justes délinquants

Les éditions Don Quichotte ont été crées en 2008 par Stéphanie Chevrier avec le souhait de croire que "les livres peuvent influencer le cours des choses" et de publier "ceux qui relèvent des défis, ou qui marchent contre le désenchantement du monde".
Un ouvrage collectif, intitulé Ce qu'ils font est juste, dirigé par Béatrice Vallaeys rassemble des dessins d'Enki Billal et des textes et poèmes de vingt-six auteurs sur le thème des étrangers, des réfugiés, des immigrés...
En réponse à la loi de 1938 qui dicte que "toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d'un étranger en France" encourt jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende, des écrivains répondent par les mots — avec pour maîtres-mots : humanité, solidarité, hospitalité...
Évidemment ces auteurs ont cédé leurs droits d'auteurs pour soutenir des associations humanitaires — humanitaires, cela va de soi mais il fallait le souligner pour rappeler qu'elles sont aussi illégales, coupables de délit d'hospitalité ou de solidarité — qui viennent en aide à ces étrangers qui viennent chercher refuge en terres d'accueil (je n'irai pas jusqu'à ajouter des guillemets mais on aura compris l'ironie de la formule). Outre que ladite loi L 622 a vocation à lutter contre les passeurs et trafiquants sans scrupules, elle met quasiment — avec des peines moindres — dans le même panier (à salade) les citoyens n'écoutant que leur bon cœur qui osent sans contrepartie soigner, héberger, nourrir ces hommes, femmes et enfants sans titres de séjour.
Les auteurs : Antoine Audouard, Kidi Bebey, Clément Caliari, Antonella Cilento, Philippe Claudel, Fatou Diome, Jacques Jouet, Fabienne Kanor, Nathalie Kuperman, Jean-Marie Laclavetine, Christine Lapostolle, Gérard Lefort, Pascal Manoukian, Carole Martinez, Marta Morazzoni, Lucy Mushita, Nimrod, Serge Quadruppani, Serge Rezvani, Alain Schifres, Leïla Sebbar, François Taillandier, Ricardo Uztarroz, Anne Vallaeys, Angélique Villeneuve, Sigolène Vinson.

Éditions Don Quichotte, 2017, 336 pages.

vendredi 12 mai 2017

Ces êtres vivants doués de sensibilité

Anna Alter et Boris Cyrulnik nous racontent les avancées de la science sur les émotions et sentiments des animaux. Cela donne un livre épatant pour les enfants de 7 à 11 ans : À l'école des animaux, ce qu'on ne sait pas encore... Les tendres illustrations sont de Catherine Cordasco.
Boris Cyrulnik s'est toujours passionné pour les animaux et ce qu'ils peuvent nous apprendre sur nous-mêmes : comment les adultes éduquent les petits, le besoin d'attachement de certaines espèces, comment ils communiquent entre eux, comment ils jouent ou se manipulent, comment ils s'organisent, comment ils vivent le deuil d'un proche...
On apprend une foule d'histoires surprenantes et touchantes sur la vie des animaux — du guépard au calmar, du chameau à l'abeille (presque du coq à l'âne) — qui nous rappellent souvent nos propres comportements !
Si l'on peut observer la peur, l'empathie ou le bonheur sur certains de nos compagnons à quatre pattes, on ignore encore quelle est la vraie nature de ces sentiments. Les chercheurs ne sont pas toujours d'accord : certains pensent qu'on ne peut prêter aux animaux des émotions humaines. En tout cas, la comparaison permet de remettre l'homme à sa place.

Éditions Le Pommier Jeunesse, Collection "Sur les épaules des savants", 2017, 48 pages.