vendredi 30 novembre 2018

L'art comme anti-spleen

Vous vous rendez compte de votre état ? Vous avez envie de guérir, ou vous n'avez pas envie ? entend-on au générique de l'émission Remèdes à la mélancolie, avec la voix de Louis Jouvet dans Knock.
Pour les malheureux qui ne connaissent pas la délicieuse émission du dimanche matin sur France Inter, Eva Bester y reçoit un invité et l'interroge sur ses façons de résister, d'échapper ou de se vautrer dans le spleen, ce qui nous donne un portrait particulier d'une personnalité et de son univers, vus sous cet angle. C'est aussi une façon de (re)découvrir des pépites littéraires, cinématographiques, sonores ou picturales...
Une nouvelle édition (lire ma chronique sur la première) du livre des Remèdes à la mélancolie d'Eva Bester vient de paraître, augmentée d'un texte sur Julien Spilliaert, artiste belge (1881-1946) et de photos de ses œuvres à l'encre de Chine. Cet addendum constituera une découverte pour la plupart d'entre nous, c'est-à-dire un remède à l'oubli de cet artiste injustement méconnu qui a déclaré :
"Mais l'art nous console et nous y pouvons puiser le courage de vivre !"
La couverture est plus jolie, mais dommage que la nouvelle édition ne soit pas complétée par les plus récentes émissions et portraits d'invités. En attendant, vous pourrez les consulter sur le site de l'émission.
Voyez par exemple la page de Bertrand Mandico, cinéaste hors normes, (qui a collaboré à la revue Kanyar), particulièrement inspiré par le sujet puisqu'il entretient un rapport amant-maîtresse avec la mélancolie. On peut y consulter sa truculente et poétique liste de 77 remèdes.
Source inépuisable de consolation par les arts.

Éditions Autrement, 2018, 304 pages.

dimanche 25 novembre 2018

Ces femmes héritières des sorcières

Sorcières. La puissance invaincue des femmes est un brillant essai de Mona Chollet, journaliste au Monde Diplomatique, à qui l'on doit déjà Chez soi et Beauté fatale.
L'autrice revient sur les définitions des sorcières et de leurs histoires qui ont finalement peu à voir avec la sorcellerie en tant que telle — quand elles n'étaient pas de vraies guérisseuses qui faisaient du tort aux médecins officiels.
Si la sorcière est l'archétype de la mauvaise femme, elle fut aussi un bouc émissaire idéal pour se venger ou faire régner la terreur, à travers une chasse qui a plus l'air d'une guerre misogyne. Il suffit de remplacer sorcière par femme et l'on comprend mieux l'esprit des chasseurs en question.
L'essai porte sur cet héritage et les coups portés aux envies d'indépendance, d'autonomie et de liberté des femmes, célibataires, veuves ou vieilles filles, non mères, femmes âgées, aventurières... Bref, toutes ces femmes prétendues dangereuses puisqu'elles représentent une menace. En tout cas, le regard sur elles est désapprobateur quand il n'est pas une injonction à la soumission.
À tel point que Mona Chollet se demande :
Et si le Diable, c'était l'autonomie ?
L'autrice, éclairée par l'histoire et le mythe des sorcières, déconstruit les stéréotypes et donne à réfléchir sur les tabous de la situation actuelle des femmes.
Elle dévoile l'envers d'un décor parfois exagérément glamour,  comme celui du cinéma, dont par exemple les révélations d'Uma Thurman sur le tournage de Kill Bill qui ont pulvérisé l'image culte du film.
Mona Chollet jette un sort aux diktats et aux interdits — mener une vie indépendante, vieillir, avoir la maîtrise de son corps et de son sexe —, aux "réflexes et condamnations que chacun a intégrés sans y réfléchir, tant la définition étroite de ce que doit être la femme est profondément ancrée".
Comme dit Thérèse Clerc, qui a fondé la Maison des femmes puis la Maison des Babayagas à Montreuil :
"Être sorcière, c'est être subversive à la loi. C'est inventer l'autre loi."
Ces Sorcières sont un essai captivant, indispensable, truffé d'exemples commentés de manière piquante et souvent drôle, malgré le contexte édifiant.

Éditions Zones (label des éditions La Découverte), 2018, 240 pages.

Zones se fixe comme objectif d'être un espace de résistance éditoriale et fonctionne comme un dispositif d’économie mixte, à deux versants, combinant la publication commerciale classique sur papier (avec des livres soignés, véritables objets graphiques et qui font moins mal aux yeux que la version en ligne) et la diffusion en libre accès sur Internet.

vendredi 23 novembre 2018

Des livres qui inspirent

Les éditions Pyramyd sont spécialisées dans le graphisme, la création et la culture visuelle (street art, architecture, mode, cuisine...). Une librairie-galerie, le 34Greneta (34, rue Greneta à Paris, 2e) propose des expositions sur les mêmes thèmes.
Sur la créativité, de nombreux ouvrages, bien faits, imprimés sur de beaux papiers, dont deux très inspirants : La voie du créatif de Guillaume Lamarre (2016, 216 pages) et L'art d'une vie créative - Les vertus de la pleine conscience de Frank Berzbach (2015, 194 pages). Ce dernier prône un art de vivre inspiré de la pleine conscience et de pauses pour se ressourcer.
Tous sont des poètes et ils savent lire dans le vent. (Bob Dylan)
Guillaume Lamarre aborde la question de la créativité comme un samouraï et s'inspire du Hagakure japonais. Il propose des katas comme exercices pour s'entraîner et s'affranchir du poids de son esprit, de l'abondance d'informations qui nuit à notre attention — et sans attention point de créativité !
Il cite des designers, des graphistes, des écrivains comme Paul Auster, des artistes comme Bob Dylan.

Éditions Pyramyd :
La voie du créatif, 2016, 216 pages.
L'art d'une vie créative, 2015, 194 pages.

Voir aussi le site de Guillaume Lamarre.

mercredi 21 novembre 2018

Vous avez dit tendre enfance ?

Ne vous fiez pas au titre, Tendre enfance, fiez-vous plutôt aux dessins de Laurent Houssin qui en disent long.
Jorge Bernstein n'est pas tendre avec les enfants qu'il met en scène. Ce sont des monstres, des psychopathes en devenir, capables des pires perversités pour arriver à leurs fins. Cela donne une idée quelque peu extrême des travers de notre société car les parents ne sont pas épargnés et se prendraient même comme un boomerang leur éducation désinvolte. Mêmes les clowns sont abominables dans cet album dont les premières planches sont parues dans la revue Fluide glacial de 2013 à 2017.
Les histoires commencent souvent bien gentiment sur le terrain délicat et innocent de l'enfance et du jeu pour brusquement déraper et nous saisir à rebrousse-poil avec une fin qui nous fait penser : "Mais c'est horrible !"
On rit en grinçant des dents...
Décidément, Jorge Bernstein est éclectique et explore différents styles d'humour* : décalé, absurde, noir. Ici, c'est noir, dans la lignée des Idées noires de Franquin.

Éditions Rouquemoute, 2018, 19 x 25,2 cm, 80 pages.

* Lire mes autres chroniques sur Jorge Bernstein :
- KATALÖG
- CONversations, avec Fabcaro.

mardi 20 novembre 2018

Hazel et Fyveer sont de retour !

Nouvelle version poche 2018
Excellente nouvelle !
Après le succès français du formidable Watership Down de Richard Adams, réédité en 2016 par Monsieur Toussaint Louverture (lire ma chronique), le livre sort en version illustrée et moins chère (16,90 € au lieu de 21,90 €). Cette nouvelle édition inaugure une nouvelle collection "Monsieur Toussaint Laventure" (Laventure, n'est-ce pas ? pas Louverture, nuance), dans laquelle seront publiés des romans (déjà parus ou inédits) pour un public plus jeune (à partir de 14 ans).
Mélanie Amaral, qui avait déjà signé la très belle couverture de la première édition, a réalisé les douze illustrations en rouge et noir, tout à fait dans l'esprit du livre (et qui font l'objet d'un tirage d'art format A4 environ).
Avec douze illustrations
de Mélanie Amaral vendues en tirage de luxe
Car non, ce n'est pas parce que les principaux personnages sont des lapins, dont Hazel et Fyveer, qu'il s'agit forcément d'une lecture pour enfants. Watership Down est une grande épopée naturaliste, émouvante, terrifiante et réaliste.
La vie des lapins, qui ne sont pas des prédateurs mais la proie de nombreux autres animaux (et des humains), n'a rien d'une tranquille balade bucolique : personne n'a envie d'être à leur place !
Pour plus de détails sur l'histoire du livre et de l'auteur, relisez ma chronique et la page de l'éditeur, où vous pourrez aussi écouter une lecture de Guillaume Galienne.

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l'anglais par Pierre Clinquart et illustré par Mélanie Amaral, 2018, 512 pages.

La couverture de l'édition de 2016
par Mélanie Amaral

lundi 19 novembre 2018

Secrets et devoir de mémoire

Le scénariste de BD Pascal Bresson et le dessinateur Horne ont réussi un beau roman graphique — qui se lit d'une traite —, d'après le roman à succès de Tatiana de RosnayElle s'appelait Sarah.
Le dessin délicat de Horne (déjà remarqué pour Le quatrième mur) joue sur les contrastes pour faire la lumière sur Sarah et les personnages positifs, en laissant dans l'ombre les côtés sombres et terrifiants, sans les occulter.
L'histoire : en 2002, une journaliste américaine enquête sur la rafle du le Vel' d'hiv' et ses faits méconnus, notamment l'implication de la police française. Elle est sur le point d'emménager dans un appartement et découvre l'histoire cachée de ce lieu.
Parallèlement, nous suivons le parcours de Sarah, une petite fille juive arrêtée avec ses parents en août 1942, lors de cette rafle. Elle a laissé son frère caché dans un placard et met tout en œuvre pour revenir le délivrer.
Les deux destins vont se croiser et bouleverser la vie de certains personnages, 60 ans plus tard.
Une œuvre passionnante sur les secrets de famille, la guerre et le devoir de mémoire.

Éditions Marabout, collection Marabulles, 19 x 25 cm, 2018, 208 pages.

dimanche 18 novembre 2018

La clairvoyance du narrateur

Discernement de Guillaume Contré est un texte intriguant et surréaliste où l'on se faufile entre les mots et les images comme dans un rêve. Tout semble normal, ou presque, pour le narrateur, mais tout est étrange. À moins qu'au point du jour, le manque de sommeil (ou l'abus de substances ?) provoque des hallucinations dans l'esprit de Frédéric.
Ce dernier erre de bar en bar et boit des cafés crèmes au lieu d'aller dormir.
Il croise alors le chemin d'une foule de personnes : une vieille au regard vitreux, un serveur immobile, des gens qui grognent, d'autres qui rotent ou qui soupirent, un type avec son chien (et beaucoup d'animaux aussi), un chat, une mouche, des fourmis... et même une cravate à fleurs !
Que se passe-t-il dans ce monde qui ne tourne pas rond ?
Et qui est ce narrateur omnipotent doué de clairvoyance pour lire si aisément dans le cœur et l'esprit de Frédéric et nous raconter à quoi il pense et à quoi il ne pense pas ?
Ce sont les changements qui nous font voir la différence, pensa-t-il. Quand la même chose se poursuit sans changements, nous ne remarquons rien. Car rien ne mérite alors qu'on le remarque. Ou peut-être que si ? Il ne sut quoi répondre et cela ne lui importa pas. Ou cela lui importa, mais il préféra faire comme si cela ne lui importait pas. Ça lui semblait une preuve de discernement et le discernement était quelque chose qui importait pour lui. Le discernement nous guide, pensa-t-il. Il nous mène à bon port, même quand souffle une tempête.
Un univers rocambolesque qui n'est pas sans rappeler, chez le même éditeur, Clonck et ses dysfonctionnements de Pierre Barrault ou, dans un autre monde virtuel, Vie des hauts plateaux de Philippe Annocque.

Éditions Louise Bottu, 2018, 120 pages.

mardi 6 novembre 2018

À la poursuite du bonheur

Si la recette du bonheur n'existe pas, voilà quelques faits scientifiques et des expériences de sages qui peuvent donner des pistes.
Elsa Punset, philosophe espagnole et spécialiste de l'intelligence émotionnelle, s'est inspirée des philosophes grecs, romains, chinois, des scientifiques et des poètes du monde entier pour Le livre des petits bonheurs.
Déjà, voilà une bonne occasion de réviser les pensées d'Épictète, Socrate, Épicure, Héraclite, Platon, Sénèque, Marc Aurèle, etc. et de les appliquer grâce aux psychologues contemporains. Les philosophies chinoises nous sont parfois moins familières mais tout aussi adaptables à nos vies modernes.
Elsa Punset explore ensuite les rituels mongols, tibétains, thaïlandais, indiens, japonais... qui pourraient nous inspirer dans notre recherche du bonheur.
Nous pouvons aussi trouver des sources d'inspiration auprès des héros et héroïnes des romans, des films et des grands mythes qui surmontent des épreuves pour accéder à un univers extraordinaire et se transformer.
Enfin, le bonheur se trouve également auprès des psy et des philosophes contemporains.
L'autrice ne se contente pas de lister les exemples et de synthétiser les pensées de chacun : elle propose une boîte à outils et des exercices concrets pour appliquer ces diverses méthodes à notre vie quotidienne.
Le bonheur se mérite parfois et se cultive souvent, ce qui demande quelque effort...

Éditions Solar, 2018, 240 pages. 

dimanche 4 novembre 2018

Les oiseaux de René Frégni

Alors que sa fille quitte le nid et laisse un vide, René Frégni prend un cahier et entame un journal. Pendant quelques mois, il raconte ses journées, entre contemplations, états d'âme, rencontres et souvenirs.
Cela donne La fiancée des corbeaux — le titre rendant hommage à son amie qui vit en pleine campagne et où les arbres se chargent parfois de nuées d'oiseaux noirs.
Dans l'œuvre de René Frégni, on navigue entre les extrêmes, de la lumineuse poésie d'un instant à la pire noirceur du monde, de rencontres éblouissantes de tendresse ou désolantes de folie.
Les femmes sont souvent du côté de la tendresse : sa mère disparue mais toujours auprès de lui, ses filles, son amie institutrice ou cette auto-stoppeuse qui va danser...
On croise aussi les chemins de drôles d'oiseaux, des vrais — comme ces corbeaux par centaines ou ces gabians de l'île Sainte-Marguerite, aussi inquiétants que ceux d'Hitchcock — et des hommes, comme son ami Tony qui veut écrire ses mémoires de caïd ou ce dingue qui surgit un jour chez lui comme un cauchemar.
Une rencontre appelle un souvenir.
Une lecture ravive toutes les autres, et avec elles tous les lieux traversés, non sans mélancolie. Et la Provence qu'il décrit n'a rien d'une carte postale.
8 juin
De quoi ai-je voulu parler dans ce cahier depuis un an, de qui ? Je n'ai parlé que d'amour. La pensée seule de l'amour écarte la solitude et les premiers signes de la vieillesse que l'on constate dans le miroir, sur la peau de nos bras, de nos mains. 
Ai-je été plus sincère en évoquant la banalité de mes jours que dans toutes les histoires que j'ai pu inventer jusque-là ? J'ai été plus près de mon enfance, plus près de cette terre que créait chaque jour le visage de ma mère, sa voix.

Ce temps qui passe finit par s'achever, comme ce journal qu'on aimerait pourtant lire indéfiniment.

Éditions Gallimard, 2011, 176 pages. 

Lire aussi ma chronique sur Elle danse dans le noir.