lundi 29 décembre 2014

Dernier tango à Buenos Aires

Je me moque de ce voyage épouvantable dans ce train bondé, réfugiée sur la plateforme à bagages : j'ai un bon livre.
Avec Les poupées sauvages, Claire Deville m'embarque dans le tourbillon du tango, le vrai, à Buenos Aires, avec les danseurs, les vrais, passionnés, voire acharnés, sinon rien. Jusqu'au bout de la nuit. Jusqu'au bout, tout court. Ici, le tango n'est ni une danse de salon, ni un passe-temps d'amateurs. C'est du grand art — extrême, une véritable drogue —, au-delà de la technique, avec ses codes, ses guerres, ses territoires... Grandeur et décadence.
Le voyage en train est passé étonnamment vite : j'étais ailleurs, dans un tango envoûtant, prenant, maléfique.
"C'est avec la nuit que viennent les loups. Chaque soir les chiens leur cèdent la place. Je les vois autour du lit comme autour d'un feu. Ils se rapprochent au fur et à mesure de la nuit et des cauchemars. Leurs yeux brillent de plus en plus fort avant que ne me libèrent les oiseaux de l'aube. Tout paraît insurmontable quand ils sont là. Une seule chose à faire : danser. Il est minuit, la journée commence."
Claire Deville est danseuse et connaît parfaitement son sujet. On sent qu'elle a touché l'âme de la danse.
Elle a reçu le prix de l'Association pour l'aide aux jeunes auteurs (APAJ) en partenariat avec Libération en 2013 pour Dernier tango à Bruxelles. Les poupées sauvages est son premier roman, édité par Le Délirium. Un coup de maître.

Éditions Le Délirium, 2014.

© Crédit photo : 2013 Tango Paparazzo.

mercredi 24 décembre 2014

La chance de lire Les Malchanceux

En guise de cadeau de Noël, une œuvre rare.
L'éditeur Quidam s'est fait une spécialité de publier des auteurs oubliés ou peu connus par rapport à leur grand talent. Il édite notamment Josipovici, dont j'ai parlé à deux reprises dans ce blog.
La forme de l'ouvrage (peut-on parler de livre ?) de Brian Stanley Johnson, Les Malchanceux, est originale à tous points de vue. Du point de vue du style, d'abord, qui reproduit le fil aléatoire de la pensée du narrateur qui divague en tous sens, passant du coq à l'âne, de digressions en activités banales d'une journée et de souvenirs en réflexions plus profondes. Par exemple :
"Et si j'allais faire un tour à l'étage, histoire de remuer le passé ? Oui, non. Ça va paraître louche, y a pas de bar là-haut, c'est mort, ah, fait chier, je m'en fiche des autres, de toute façon, je connais personne dans le coin, qui pourrait trouver ça louche, et puis, j'ai une bonne raison. La nostalgie, allez, grimpe les escaliers, aluminium des cornières, moquette piétinée et usée jusqu'à la corde, contremarches défoncées consciencieusement."
En parfaite cohérence, ce désordre est également reproduit dans l'objet lui-même : les chapitres sont présentés dans une boîte, non reliés entre eux, et, mis à part le premier et le dernier chapitre, on peut les lire dans l'ordre qui nous chante. Ils sont plus ou moins courts ou longs et la pagination y est inexistante. Les silences sont marqués par de très grands espaces à l'intérieur des lignes.
Dans sa préface, Jonathan Coe (qui a également écrit une biographie sur Johnson, toujours chez Quidam Editeur) nous explique le propos :
"La genèse des Malchanceux, c'est Nottingham, un samedi après-midi. Johnson, envoyé par son journal pour couvrir un match de football, y est de passage. La littérature ne nourrissant pas son homme, tout au long de sa carrière d'écrivain, il a dû accepter des emplois alimentaires, pigiste ou prof remplaçant le plus souvent. À cette époque, il travaillait comme journaliste sportif pour l'Observer."
Une fois arrivé, le narrateur-auteur se rend compte qu'il connaît la ville. C'est celle où il a connu son ami Tony, et c'est l'occasion de se remémorer les souvenirs de celui qui fut emporté prématurément.
"Je savais que s'il était toujours en vie la semaine suivante, il ne serait presque plus en état de parler, vu la vitesse à laquelle son état se dégradait, il se désintégrait, et mes dernières paroles pour lui, le peu que je pouvais lui donner, seul avec lui, prêt à partir, déjà habillé, la voiture n'attendant plus que moi pour nous emmener à la gare, c'était maintenant, alors je l'ai regardé, j'ai soutenu son regard, qui cette fois ne me lâchait pas, au prix de quel effort, je me le demande, et je lui ai dit, je n'ai rien trouvé d'autre, qu'est-ce que j'aurais pu dire d'autre, je lui ai dit, T'en fais pas mon pote, j'écrirai tout.     T'auras pas grand-chose à raconter, c'est ce qu'il a dit, après un silence, très lentement, et toujours, ce regard.          On en est tous là, c'est ce que je lui ai dit."
L'amitié, les amours, les enfants, la mort... La vie, quoi.

Quidam Éditeur, Collection Made In Europe, 2009.

dimanche 21 décembre 2014

Juste une mise au point

C'est un article dans M le magazine du Monde du 13 décembre 2014 qui m'a mis la puce à l'oreille : que vient faire Anna Jarota, ex-militante de Solidarnosc, en tant qu'agent littéraire de Valérie Trierweiler dans l'affaire de Merci pour ce moment ? Anna Jarota veut être certaine que la journaliste de M a bien lu le livre avant d'en parler. C'est là que le bât blesse : tout le monde s'est exprimé sur ce livre sans l'avoir lu, en se fiant aux propos des uns et des autres. C'est la métaphore des aveugles qui touchent chacun une partie différente d'un éléphant et en déduisent chacun un "point de vue" qui n'a rien à voir avec les autres.
Comme bon nombre, le best-seller de l'année m'a sidérée à sa sortie mais je m'étais refusé de l'acheter. Le voilà qui me tombe entre les mains, prêté par une voisine. Maintenant que je l'ai lu, je peux vous donner mon avis. Textuel. Rien de tel que de se faire sa propre opinion et j'en suis à nouveau sidérée mais, contre toute attente, en bien.
D'abord, l'ex-première dame ne se place ni en victime ni en vengeresse. Ce livre est une mise au point face à la campagne de diffamations et d'humiliation, publique et planétaire, dont elle a été l'objet. Le problème, c'est qu'en France, la première dame n'est qu'un faire-valoir à qui on ne demande qu'une chose : sois belle et tais-toi. C'était sans compter sur une femme qui a crevé le plafond de verre (et l'a payé cher) pour sortir de sa classe sociale et vivre de façon indépendante.
Ce livre est un témoignage étonnant de franchise et de courage pour rétablir la vérité et nous donner sa version des faits (à ma connaissance, personne ne l'a traînée en justice donc elle dit vrai).
C'est le récit sensible d'une femme qui a cru en un homme, l'a soutenu alors qu'il n'était même pas pris en compte dans les sondages, et qui est devenu Président de la République. Son histoire personnelle a croisé celle d'un pays. Elle a dû renoncer à son indépendance, a fait des erreurs, certes, n'a pas été protégée, puis a été trahie. Elle sort de son silence imposé. On n'apprend rien sur le monde politique et ses travers, ses médisances et ses luttes d'influence de machos. Juste quelques piques dans le panier de crabes.
Alors Valérie, merci pour ce récit !

Éditions Les Arènes, 2014, 320 pages.

mardi 9 décembre 2014

Sans retour

Un série d'ateliers-lectures sur Pascal Quignard à Vaison-la-Romaine m'a donné envie de lire ou relire cet auteur (souvent cité par Jean Claude Ameisen, par ailleurs).
À l'origine pensé pour le cinéma, Tous les matins du monde a été écrit par Pascal Quignard à la demande d'Alain Corneau. En fait de scénario, Quignard a écrit un roman, une œuvre littéraire dont chaque chapitre correspond à une scène. Une forme courte, mais quel bijou !
Le titre est tiré d'une phrase du livre : "Tous les matins du monde sont sans retour."
Dans le film, le violiste Marin Marais (à l'écran, Gérard et Guillaume Depardieu) brille à la Cour du roi et se souvient de son austère et colérique professeur Monsieur de Sainte Colombe (Jean-Pierre Marielle), et dont la fille aînée (délicieuse Anne Brochet) est morte d'amour pour lui.
Monsieur de Sainte Colombe, quant à lui, vivait reclus avec ses filles suite à la mort de sa femme, dont le fantôme lui rend visite quand il joue.
C'est l'histoire de la relation entre deux hommes passionnés de musique, mais totalement opposés dans leur façon de la vivre, comme deux parties d'un tableau en clair-obscur.
"Sans doute avez-vous trouvé une place qui est d'un bon rapport. Vous vivez dans un palais et le roi aime les mélodies dont vous entourez ses plaisirs. À mon avis, peu importe qu'on exerce son art dans un grand palais de pierre à cent chambres ou dans une cabane qui branle dans un mûrier. Pour moi il y a quelque chose de plus que l'art, de plus que les doigts, de plus que l'oreille, de plus que l'invention : c'est la vie passionnée que je mène."
Dans le roman comme dans le film, l'art dans toutes ses expressions (musique, peinture, théâtre...) touche au sublime.

Éditions Gallimard, 1991.




dimanche 7 décembre 2014

Enquêtes sur une valise et une malle

Xavier Giard, ex-libraire qui tient une agence de voyages à Marseille, a récupéré une malle et une valise ayant appartenu à son oncle, Yves Tommy-Martin, décédé à l'âge de 24 ans dans des conditions mystérieuses, dans les années 50.
Le roman familial racontait une histoire. Il a voulu éclaircir l'affaire et a découvert une autre version.
De la valise — contenant essentiellement la correspondance, des carnets de notes et des agendas de l'oncle — a été tiré Le timbre de Faulkner, écrit par Annie Denut. On découvre alors un jeune homme tourmenté, notamment par la découverte de son homosexualité et par le désaveu de sa famille. Il part étudier aux États-Unis où il écrit une thèse sur Faulkner. Puis, selon la coutume américaine de faire un tour d'Europe en fin d'études, il décide, avec un ami français et deux Américains, de partir pour un tour d'Afrique, dont malheureusement les jeunes hommes ne reviendront jamais.
De la malle ayant servi à l'expédition, a été écrit Dans le désert disparu, toujours par Annie Denut, une contre-enquête qui reprend les différentes pistes et articles de journaux parus à l'époque.
Un bel hommage à cet oncle disparu trop jeune, dont la vie et la mort étaient sources de chagrin, mais aussi de mystères et de secrets pour ses proches. Grâce aux relectures de l'histoire et des documents, Yves Tommy-Martin a regagné la lumière.
Ce sont deux livres passionnants sur sa vie et les vraies circonstances de sa mort, et qui, de plus, sont joliment illustrés avec des images et photos qui se trouvaient dans la valise et la malle.

On peut se procurer ces deux livres auprès de Xavier Giard : Là-bas éditions - 6, rue Pastoret - 13006 Marseille, 20 € chacun et 30 € les deux (par correspondance, comptez 5 € de frais de port).


vendredi 5 décembre 2014

Comment devenir philosophe ?

D'abord à quoi sert la philosophie ? Jérôme Lecoq répond d'emblée dans La pratique philosophique (dont le sous-titre est : Une méthode contemporaine pour mettre la sagesse au service de votre bien-être) :
"La pratique philosophique permet de remettre la pensée au travail, rien de moins !"
"Chacun peut se muer en philosophe en herbe, à condition de respecter certains principes méthodologiques et d'y mettre un peu d'effort dans la durée. Si n'est pas Hegel, Kant, Sartre ou Descartes qui veut, chacun a un peu de Socrate en soi. Car si Socrate nous a laissé un testament, ce serait qu'être un homme, c'est aussi être philosophe."
Vous avez tout oublié de vos cours de philo avant le Bac ? Ou bien vous n'avez rien compris ? Ou encore vous étiez frustrés du programme à boucler et de la sanction de la note ? Voilà une courte initiation qui vous rafraîchira la mémoire et une méthode qui vous permettra de mieux conduire votre pensée et vivre en société.
Et si les clés d'une vie meilleure (personnelle et professionnelle) sont une vie plus lucide, plus éveillée et plus authentique, alors laissez-vous guider pour un apprentissage car chacun peut penser, donc philosopher, seul ou en groupe.
De quoi vous posez — et poser aux autres — les bonnes questions, pour une pensée ou un dialogue plus clair et constructif. Autrement dit, vous aurez quelques outils pour coincer les interlocuteurs fuyants ou de mauvaise foi, ou mettre en confiance des personnes qui auraient du mal à s'exprimer.
Bref, tout pour se dégourdir l'esprit.

Éditions Eyrolles, 2014, 184 pages.
Jérôme Lecoq a fondé la société de conseil Dialogon qui propose des ateliers et entretiens aux particuliers et aux entreprises.

jeudi 4 décembre 2014

Le sel de Salgado

Un grand cinéaste, Wim Wenders, qui rend hommage à un grand photographe, Sebastiāo Salgado, cela fait un grand documentaire :  
Le sel de la terre.
Wenders n'en est pas à son coup d'essai en matière de documentaires-hommages sur d'autres artistes : la chorégraphe Pina Bausch, les musiciens cubains de Buena Vista Social Club, le cinéaste Ozu avec Tokyo-Ga ou le couturier Yamamoto avec Carnets de notes sur vêtements et villes...  
Le sel de la terre est co-réalisé par le fils du photographe brésilien, Juliano Ribeiro Salgado.
La bande-son est captivante avec les voix des deux amis, aux accents respectifs allemand ou brésilien, et celle du fils, qui commentent les images en français, et la musique originale signée Laurent Petitgand.
Le film traite à la fois de l'œuvre et des sujets de prédilection du photographe, mais aussi de sa vie d'aventurier sur toute la planète, et de sa famille, sa femme, Lélia Wanick Salgado qui l'a toujours encouragé, et ses fils. Ce portrait sensible, physique et moral, montre un homme touchant, engagé. Après avoir montré les conditions de vie et de travail des hommes, comme dans la mine d'or de Serra Pelada, il a aussi témoigné sur les exodes de différents continents, la famine au Sahel et les massacres du Rwanda. À ce moment, la misère et la cruauté humaines viennent à bout du photographe qui se remet difficilement d'avoir vu l'insoutenable cœur des ténèbres.
Puis, sur une idée de sa femme, il reprend goût à la vie en reboisant la forêt disparue dans la ferme familiale au Brésil. Alors Salgado repart à l'aventure autour de la Terre et s'intéresse alors à la nature sauvage et les animaux pour son projet Genesis, et l'optimisme revient.