jeudi 21 septembre 2017

Initiation spirituelle à la danoise

Lars Muhl raconte dans Le chercheur, le premier tome de la trilogie O Manuscrit, son initiation spirituelle auprès d'un homme qu'il appelle le Voyant.
L'histoire se lit comme un voyage, en train, dans le temps, avec des retours en arrière sur la vie du narrateur danois qui a fait une carrière dans la musique et la chanson mais qui cherche une voie plus authentique, un voyage en France, à Montségur dans l'Ariège, en pays Cathare, puis en Espagne, avec des photos, des haltes à la terrasse des cafés pour boire des pastis, avec des rencontres, souvent extraordinaires (dans tous les sens du terme), des interrogations, des réflexions introspectives...
J'avais toujours su qu'un être était plus que sa simple identité. J'avais toujours su que la véritable personne se trouvait quelque part derrière les défenses ou les écrans protecteurs procurés par les titres, les carrières et les emplois.
C'est un livre étonnant et mystérieux, et qui parle, comme par magie, parfois directement d'une manière si personnelle et juste, et d'autres fois de façon voilée. On se dit qu'on comprendra plus tard, peut-être : c'est un livre qu'on pourra relire et y trouver d'autres pistes.
En attendant, vivement les tomes suivants !

Éditions Flammarion, 2017, 240 pages.

jeudi 14 septembre 2017

Bukowski et la création

Sur l'écriture est une anthologie de lettres de Charles Bukowski sur le thème de... l'écriture. Forcément.
On admire ou on déteste l'auteur des Contes de la folie ordinaire, mais il faut avouer que cette correspondance, de 1945 à 1993, le rend attachant car toujours égal à lui-même, spontané, fuyant les mondanités, même quand le succès s'est présenté.
Il écrit principalement à des responsables de revues, des éditeurs, des amis et d'autres poètes ou écrivains qu'il admirait comme Henry Miller ou John Fante.
Où l'on apprend avec stupeur qu'à ses débuts, il envoyait ses poèmes à des revues sans garder de double et que, si on les lui renvoyait sans les publier, il les jetait aussitôt. Autant dire qu'il a commencé par essuyer de nombreux refus. Mais, extrêmement prolifique, il en aurait écrit des milliers...
Il évoque également les corrections qu'on infligeait à ses textes, sa façon de voir la vie et la création. Il ne mâche pas ses mots pour fustiger la plupart de ses lectures car pour lui "les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui écrivent pour ne pas devenir fous."
Il rappelle à qui veut l'entendre les auteurs qui l'ont influencé : John Fante, Céline, Dostoïevski et Sherwood Anderson.
Il peut exprimer sa reconnaissance et sa fidélité à son éditeur de toujours, John Martin, puis l'accuser, un an plus tard, de le tuer à petit feu en restreignant la publication de ses écrits pour spéculer sur une attente chez les lecteurs.
Comme dans ses romans autobiographiques, on retrouve son goût pour (dans le désordre) la solitude, l'alcool, les femmes, la musique classique et les courses de chevaux... Et bien sûr, son obsession de l'écriture.
Parfois j'ai qualifié l'écriture de maladie. Si c'est le cas, je suis heureux qu'elle m'ait contaminé. Je n'ai jamais pénétré dans cette pièce et regardé cette machine à écrire sans avoir l'impression que quelque chose quelque part, quelques dieux étranges ou quelque chose d'absolument innommable m'avaient fait don d'une tchatche, d'un bagout et d'une chance merveilleuse qui dure et dure et dure. Oh oui. 
Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (États-Unis) par Romain Monnery, 2017, 332 pages.
Romain Monnery est également romancier et a notamment publié, Le saut du requin, chez le même éditeur.

14 septembre

dimanche 10 septembre 2017

La diagonale de l'hyper-ruralité

Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”.
Sylvain Tesson, une fois remis sur pieds mais encore convalescent après un grave accident qui l'a réduit en miettes, décide de suivre à pied une diagonale à travers la France par ces fameux chemins noirs tracés sur les cartes IGN au 25 000e. Il rend également hommage au roman Les Chemins noirs de René Frégni, l'histoire d'une cavale picaresque.
Je savais comment me déplacer puisque je tenais la marche à pied pour une médecine générale qui serait la clef de ma reconquête. En bref, jamais je n'avais entrepris de voyage aussi organisé.
Il veut suivre au plus près ce qui est nommé "l'hyper-ruralité", les interstices, les zones peu urbanisées qui échappent aux réseaux en tous genres, autrement dit loin des sentiers battus, balisés et connectés. Plutôt habitué aux confins du monde, il part aux confins de la France.
Pour qui aime la littérature et/ou la marche dans la nature sauvage (si tant est qu'elle existe encore), le récit Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson est une délectation.
Non seulement l'écrivain fait des descriptions littéraires — poétiques — du paysage...
Le moment était romanesque : un chemin se perdait et nous nous y sentions bien car il n'offrait aucun espoir. Seulement le jaillissement des songes.
Mais il pose aussi un regard professionnel sur le monde, comme géographe et critique des "aménageurs du territoire" qui ont pris le relais des paysans disparus. Extrait d'une ode au bocage et au génie de la haie :
Je retardais mes compagnons à trop contempler les murets. L'art de la marqueterie bocagère avait atteint ici un haut degré d'accomplissement. La pierre accueillait la mousse. La mousse arrondissait les angles et protégeait les sociétés de bêtes. Oh ! comme il eût été salvateur d'opposer une "théorie politique du bocage" aux convulsions du monde. On se serait inspiré du génie de la haie. Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser. L'air y passait, l'oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir mais elle arrêtait le glissement de terrain. À son ombre fleurissait la vie, dans ses entrelacs prospéraient des mondes, derrière sa dentelle se déployaient les parcelles.
La marche à pied comme résistance à la marche du monde moderne.

Éditions Gallimard, 2016, 144 pages.

jeudi 7 septembre 2017

Thoreau, le sage sauvage

Quand il meurt à 44 ans, il est resté fidèle à ses pensées de jeunesse. Entre deux, il a été un philosophe rare — de ceux qui ont mené une vie philosophique. Il a, en même temps, pensé sa vie et vécu sa pensée.
Michel Onfray propose une introduction à la vie et l'œuvre de Henry David Thoreau : Vivre une vie philosophique - Thoreau le sauvage. 
Qu'est-ce qu'une vie philosophique ?
Tout d'abord, Michel Onfray définit ce qu'est un grand homme : c'est celui qui, comme Thoreau, ayant compris son maître (Emerson), suit son propre chemin, en homme libre.
Il relève ensuite dans ses écrits de jeunesse la quintessence de l'homme à venir, celui qui fut toujours fasciné par la vie des Indiens, proches de la nature, contrairement aux cowboys, soi-disant civilisés mais barbares.
Thoreau est un penseur des champs, de ceux qui vivent leurs idées et pensent leur vie, associent la théorie à la pratique, la pensée à l'action, la philosophie à la vie. Son journal commencé à 20 ans et long de près de 7 000 pages est la matière brute de son œuvre.
Pour Michel Onfray, Walden publié en 1854 est :
(...) un authentique et grand livre de philosophie. On n'y trouve aucun concept, aucun personnage conceptuel, mais une réflexion sur les conditions de possibilités d'une expérience existentielle : comment mener une vie philosophique ?
En plus d'écologiste, Thoreau était un anti-conformiste, un résistant qui invitait à désobéir au gouvernement (De la désobéissance civile) quand on était le désapprouvait. Il avait refusé de payer ses impôts pour ne pas contribuer à la guerre contre le Mexique. Il était également un ferveur opposant de l'esclavage.
Voilà qui donne envie de lire ou relire Thoreau.

Le Passeur éditeur, 2017, 128 pages.

Les éditions Finitude et Le Mot et le reste proposent des retraductions et rééditions de l'œuvre de Thoreau.

vendredi 1 septembre 2017

Portrait de femme tout en nuances

Je m'appelle Lucy Barton d'Elizabeth Strout est un roman délicat, sensible, profond, qui aborde des sujets intimes et universels, tendres et violents.
C'est l'histoire d'une jeune Américaine, Lucy Barton, qui fait un bilan de sa vie et se souvient notamment d'un séjour de quelques semaines à l'hôpital pendant lequel sa mère, qu'elle n'avait pas vu depuis des années, vient lui tenir compagnie.
Étranges retrouvailles. Cette visite imprévue la ramène par bribes à son enfance pauvre et solitaire, à ces blessures du passé et cette difficulté à communiquer avec sa mère malgré une certaine tendresse. 
Peu à peu apparaissent, par fragments et retours en arrière, un univers tout en nuances et en contradictions, tendre et dur, fait de regrets et de tendresse, avec des êtres empathiques et d'autres plus torturés.
C'était l'été quand je suis rentrée à la maison. Je portais des robes à manches courtes, mais je ne m'étais pas aperçue que j'étais aussi maigre. Quand je sortais dans la rue pour aller acheter à manger aux enfants, je voyais les gens me regarder avec effroi. Ça me rendait furieuse. Je repensais aux regards des enfants dans notre bus de ramassage scolaire quand ils croyaient que j'allais m'asseoir à côté d'eux.
Un roman sur l'héritage familial, le milieu d'origine et l'implication des ancêtres dans des guerres honteuses...
Une belle découverte.

Éditions Fayard, 2017, 208 pages.