samedi 29 septembre 2018

Le livre monstre de la poésie brute

Le poète Ivar Ch'Vavar ainsi que ses camarades, avec pseudo et hétéronymes (auteurs fictifs), nous invitent dans leurs univers de poésie brute et singulière — par comparaison à l'art brut et singulier — dans cette troisième édition augmentée de Cadavre grand m'a raconté - Anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le Nord de la France.
Un livre monstre parce que très gros (plus de 500 pages), polymorphe dans sa forme (mais peu poli dans le fond), qui ne ressemble à rien de connu (me concernant en tout cas), totalement surprenant, extraordinairement inventif et libre, complètement fou, burlesque donc drôle, et où tout est pure création.
L'initiative de cette anthologie reviendrait à l'improbable et vociférant abbé Lepécuchel — dont la biographie vaudrait son pesant d'or — qui s'intéressait aux écrivains et poètes du dimanche nuls, naïfs et tordus, soi-disant gens de peu (peu de quoi ? en tout cas pas des pauvres d'esprit).
Une biographie cocasse retrace le parcours souvent cabossé de chaque auteur, suivie de son œuvre.
Les œuvres sont souvent des poèmes, mais aussi des pièces de théâtre (comme celle de Josse Degreuppe mettant en scène des personnages de facteur rural, paysan, archéologue ou motocycliste aux noms de poètes célèbres), des projets de conférence (comme celle sur le parallélopicard de Viviane Lenglacé), des correspondances (comme celle des sœurs Gwendoline et Josiane Naze), devinettes, etc..
Bien sûr, les notes de bas de pages et annotations réservent également leur lot de surprises, comme celles de Gabriel Tueux sur ses quatrains. J'en passe et des plus comiques.
Plus de 500 pages de trouvailles littéraires et poétiques, foisonnantes et inouïes, dont les coéditeurs peuvent se féliciter.

Coédition Le Corridor bleu et Lurlure, 2015, 528 pages.
Lire aussi mes chroniques sur :
- Les arbres d'Armelle Leclercq ;
- Ascension de Guillaume Condello.

lundi 24 septembre 2018

Peut-on vraiment disparaître ?

Voici ce qu'Antoine Bello dit de son roman L'homme qui s'envola : "Qui n'a pas rêvé de disparaître pour recommencer à zéro ? S'affranchit-on jamais de son passé ? Est-on jamais aussi seul qu'au milieu des autres ? Voici quelques-unes des questions que je me posais avant d'écrire ce livre. Les réponses que j'ai découvertes risquent de vous surprendre."
En effet, les amateurs d'histoires de disparitions volontaires vont être servis !
Un brillant chef d'entreprise américain a un emploi du temps un peu trop chargé et peu de marge de manœuvre : rien ne va pouvoir changer dans sa belle vie qui devient un enfer à long terme. Il peut tout acheter sauf le temps et sa liberté. Il rêve de mettre les voiles — ou plutôt de s'envoler dans son avion privé — pour ne jamais revenir, mais comment faire en épargnant au mieux son adorable famille ?
Un concours de circonstances va lui donner une chance de mettre son projet à exécution. La police le déclare mort. Sauf que le meilleur détective des États-Unis sera mandaté par la compagnie d'assurance pour le débusquer. Un chassé-croisé tendu va s'engager entre les deux hommes jusqu'au-boutistes, avec une stupéfiante scène en miroir le soir d'Halloween — jour des morts, des fantômes et des disparus.
Le dispositif installe un suspens à couper le souffle. Trois points de vue vont se succéder, de trois personnages — le fugitif, sa femme et le détective — diablement intelligents, portés par leurs valeurs, pleins de verve et dotés d'un sens de l'humour décapant malgré l'adversité.
Un roman très prenant qui ferait un excellent film avec les vastes paysages américains vus d'avion, les belles villas, mais aussi l'Amérique profonde avec ses motels crasseux, et surtout avec son scénario de thriller à la mécanique parfaitement huilée.
Une lecture époustouflante que l'on termine le sourire aux lèvres.

Éditions Gallimard, 2017, 320 pages.

L'art pour l'art

De toutes pièces de Cécile Portier est le journal tenu par un curateur qui a carte blanche pour acheter des œuvres et créer un cabinet de curiosités pour un commanditaire mystérieux — ce qui crée un suspens qui nous tient jusqu'à la fin : pour qui, pour quoi ?
De plus, l'atmosphère étrange des cabinets de curiosités imprègne le roman — un véritable cabinet de curiosités en soi — et mêle le merveilleux, le monstrueux, le fabuleux, le cauchemardesque, le rare, le délirant, le fascinant...  qui évoquent tour à tour les métamorphoses de Kafka, un inventaire à la Prévert ou les mythologies de Barthes.
De même, l'humeur du narrateur passe de l'angoisse à la drôlerie, du sérieux à la plus grande désinvolture, de l'enthousiasme à la désillusion.
La forme du journal permet de sauter allègrement du coq à l'âne, comme une visite de musée en apparence suranné mais plein de secrets, de surprises et de drôlerie, qui me rappelle celui de la chasse et de la nature avec ses meubles à tiroirs, ses bestiaux empaillés, ses œuvres anciennes et rococo jouxtant des créations contemporaines.
12 janvier  
Me suis fait livrer mon troisième colis. Des instruments d'optique, d'optimisme, pour grossir tout à l'échelle du spectaculaire. Voir près ce qui est loin, voir plus gros ce qui est petit, corriger en lorgnon ce qui se déforme. Télescopes, loupes, lentilles. Tout un lot de concentration.
Ce journal est bien sûr une invention littéraire montée de toutes pièces, truffée de trouvailles et de merveilles, de créatures légendaires et imaginaires ainsi qu'un chat, où tout se mêle et tient prodigieusement ensemble : entre préciosité et banalité, imagination et réalisme. Car dans cette collection en devenir, nous sommes encore à l'étape non moins énigmatique de la mise en œuvre et de l'envers du décor, entre bureaux, vigiles et hangar de stockage.
En effet, l'art et la poésie transportent le lecteur puis le ramènent brutalement à la réalité de mornes paysages alignant magasins Ikea, plateformes d'Amazon, PMU, hôtels Ibis...
Et surtout, De toutes pièces nous l'interroge sur bien des points comme la valeur de l'art, l'intérêt d'une collection, l'objectif d'un collectionneur, l'importance du discours qui l'accompagne ou le fameux regardeur qui fait l'œuvre...
Une lecture extraordinaire, foisonnante, intrigante et fascinante, où finalement chacun pourrait y lire son propre livre.

Quidam éditeur, 2018, 170 pages.

dimanche 23 septembre 2018

Se mettre au vert à la japonaise

La péninsule aux 24 saisons de Mayumi Inaba est la chronique d'une célibataire d'une cinquantaine d'années qui vient se mettre au vert, avec son chat, dans sa maison entre mer et forêt, dans la péninsule de Shima.
Après la mélancolie du début, suite à un deuil, elle retrouve un sens à sa vie solitaire, au fur et à mesure qu'elle prend ses marques à la campagne — elle qui pensait ne pouvoir vivre qu'à Tokyo —, approfondit ses relations avec les habitants des environs, comme Kayoko l'apicultrice ou Yasuko qui vient soigner son asthme loin de la ville. 
La narratrice s'émerveille ou s'effraie de ses découvertes aux alentours : crabes, tortues, huîtres, lucioles, champignons, pousses de bambou, camélias...
La chronique de son séjour est ponctuée de réflexions personnelles, d'une visite de sa mère combative, d'une hilarante soirée arrosée chez des voisins, d'une délicieuse baignade sur une plage déserte ou d'un étrange fait divers morbide qui finit par s'éclaircir.
Forcément, elle évoque Thoreau et sa vie plus proche de la nature, plus simple, au fil des 24 saisons — selon le découpage d'un ancien calendrier qui suit l'évolution de la nature, à la façon d'un almanach de Rustica
Premier givre. C'est la saison où Sapporo connaît la première chute de neige. On sent la venue de l'hiver. Le moment est favorable pour planter les bulbes qui fleuriront au printemps. Planter les fraisiers. Ramasser les patates douces...
Un petit bémol à ce récit poétique de nature writing à la japonaise : les termes japonais ne sont pas forcément traduits, ce qui donne un côté authentique, certes, mais oblige à interroger Internet.

Éditions Philippe Picquier, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, 2018, 240 pages.

dimanche 16 septembre 2018

Chroniques de La Réunion dans les années 1940

Chroniques du Léopard, la bande dessinée (par Tehem) dont nous parlions dans l'entretien avec son scénariste Appollo (lire ici) est enfin parue.
Appollo s'était déjà attaqué aux années de l'après-première-guerre avec La Grippe coloniale en deux albums dessinés par Serge Huo-Chao-Si. Cette fois-ci, il s'agit d'un seul album très épais (196 pages) et documenté sur l'histoire de l'île de La Réunion, au début des années 1940.
Le point de vue est celui de deux lycéens, Lucien et Charles, ce qui donne tout son charme à l'histoire vue par ces jeunes gens pleins d'enthousiasme et d'humour, dessinés avec des yeux écarquillés de curiosité sur le monde.
Les deux héros sont bien campés, drôles et attachants malgré leurs faiblesses et leurs regrets (ne pas avoir défendu un camarade harcelé pour sa couleur de peau, avoir mis la main aux fesses d'une fille...), leurs crâneries d'adolescents (premières cigarettes, premières amours — Ah ! Simone, Simone... — ou premier rasage), mais aussi leurs fougues idéalistes et politiques, leurs modèles de bande dessinée qui donnent lieu à des planches truculentes où Lucien se prend pour Tintin avec un dessin à la Hergé tout en restant Tehem : très réussi !
Ils fréquentent le lycée Leconte-de-Lisle et ont, entre autres, pour camarades de classe un certain Raymond Barre (qui en prend pour son grade en premier de la classe) et deux jumeaux nommés Jacques et Paul Vergès. On croise également d'autres figures historiques et politiques : le prince Vinh San, Abd el-Krim, Léon de Lépervanche et bien d'autres.
Il se trouve qu'Appollo et Tehem ont également fréquenté ce lycée et ont vécu leurs enfances et adolescences à La Réunion, ce qui donne une ambiance tout à fait réaliste et subtile.
Un beau récit d'initiation, dans un contexte historique et politique avec le recul et l'engagement d'aujourd'hui. Bravo !

Éditions Dargaud, 2018, 196 pages.

vendredi 14 septembre 2018

La nature comme sujet de droit

Dans la nouvelle édition de son livre paru en 1990, Le Contrat naturel, Michel Serres persiste et signe : L'état de violence entre l'homme et le monde appelle l'élaboration d'un nouveau droit, à fonder sur un contrat naturel qui complèterait le contrat social établi entre les hommes.
Or, désormais, le ton est bien plus alarmiste, voire tragique, car, près de 30 ans plus tard, rien n'a changé. Bien au contraire, la situation s'est aggravée et par notre faute, à nous les hommes.
C'est une approche philosophique de la question qui fait bien sûr référence au Contrat social de Rousseau. Michel Serres prend notamment pour exemple le tableau de Goya où deux hommes se battent à coups de gourdins et s'enlisent dans des sables mouvants. Au final, aucun des deux ne sortira vainqueur puisqu'ils seront tous les deux engloutis.
L'idée de départ était de faire de la nature — eau de mer, glaciers de montagne, forêts, fleuves...— des sujets de droit. Et cette idée commence à faire son chemin puisque, ces dernières années, quelques pays ont appliqué cette législation à des fleuves ou des forêts pollués. Mais cela reste anecdotique.
Le parasite prend tout et ne donne rien ; l'hôte donne tout et ne prend rien. Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l'homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit.
Puisse Michel Serres être entendu en haut lieu, c'est-à-dire auprès des grands acteurs économiques davantage que les politiques, puisque c'est essentiellement là que ça se joue... ou pas.

Éditions Le Pommier, 2018, 240 pages.

lundi 10 septembre 2018

Le temps béni d'Hobopok

Le temps béni des colonies est un recueil signé Hobopok et entièrement re-dessiné pour la deuxième édition (dans un souci d'homogénéité mais surtout parce qu'il avait perdu les originaux dans un déménagement).
Il rassemble des strips parus initialement dans la revue de bande dessinée réunionnaise Le Cri du Margouillat.
Noir, c'est noir : de l'humour très noir (qui fait rire jaune), en noir et blanc, sur les Noirs et les Blancs, caricatural au possible et jusqu'à l'impossible.
Toutes les expressions et les clichés sur le sujet sont exploités avec crudité, ironie, cynisme et bien sûr second degré — autant dire que ces œuvres sont totalement à contre-courant du politiquement correct actuel.
Des quatre personnages principaux — un couple de Blancs, Bwana et sa femme, et un couple de Noirs, Coco et Boule de Neige —, Bwana est la vedette en caricature de colon, évidemment coiffé du fameux casque colonial : raciste, sadique et obsédé sexuel.
En fin d'ouvrage, un cahier spécial, intitulé Les aventures de Coco et Bwana, relate l'histoire de ces dessins et de leurs publications successives.
Le temps béni des caricatures est-il fini ?

Éditions du Centre du Monde, 2012 (première édition en 1998), 16 x 22 cm, 58 pages, avec une préface d'Éric Chevillard.
La couverture de la première édition.

Autoportrait de Willy Ronis

Quand Willy Ronis commente une cinquantaine de ses photos, il raconte des histoires, des moments de sa vie et des instants de photographe.
Au fil des textes se dessine un autoportrait émouvant.
Dans le recueil Ce jour-là, tous les commentaires commencent par ces mots : ce jour-là.
J'ai la mémoire de toutes mes photos, elles forment le tissu de ma vie et parfois, bien sûr, elles se font des signes par-delà les années. Elles se répondent, elles conversent, elles tissent des secrets.
Les photos de Willy Ronis sont toujours fortes en soi et pourraient se passer de commentaires, mais les anecdotes sont émouvantes, tendres avec ses modèles et ses souvenirs.
Parfois les larmes me sont montées au yeux.


Éditions Folio n° 4801, 2008, 208 pages.
On peut voir, jusqu'au 29 septembre 2018, une belle exposition gratuite au Pavillon Carré de Baudouin à Paris (121, rue de Ménilmontant).

jeudi 6 septembre 2018

Taxi driver à Barcelone

Dans Taxi, Carlos Zanón réinvente l'anti-héros du roman picaresque, avec ce chauffeur de taxi barcelonais qui prend la tangente, faute de pouvoir affronter sa réalité.
Parce que sa femme lui annonce un matin "Il faut qu'on parle", Sandino diffère sans cesse ce moment fatidique car il imagine trop bien ce qu'elle peut lui reprocher et lui annoncer...
S'ensuit une semaine d'errance, d'insomnie, d'anecdotes de clients, de rencontres de bars, plutôt dingues et louches — dont un improbable et imprévisible Jesús.
Mélancolique et lâche, il roule aux quatre coins de la ville, comme un boule de billard, au gré des courses et des rendez-vous galants, avec The Clash en fond sonore (et en titres de chapitres).
Notre taxi driver catalan est un séducteur impénitent doublé d'un altruiste qui ne sait pas dire non à ses amis ou à des inconnus dans la mouise, jusqu'à se retrouver mêlé à des affaires qui ne le concernaient pas (au lieu de régler ses propres problèmes).
Bref, Sandino est en roue libre et perd un peu les pédales.
Il est fatigué d'éviter les coups, d'être le maître de la feinte, d'avoir toujours été à l'heure aux rendez-vous sans jamais être allé nulle part.
Un roman noir et nostalgique, un road movie halluciné très cinématographique (inspiré de Taxi Driver de Martin Scorsese, entre autres), à la poursuite de rêves et de fantasmes évanouis, dans un Barcelone sombre où la Movida n'est plus ce qu'elle était.

Éditions Asphalte, traduit de l'espagnol par Olivier Hamilton, 2018, 416 pages.
Et comme toujours aux éditions Asphalte, la playlist de l'auteur qui commence, comme il se doit, par Police on my back des Clash.

mercredi 5 septembre 2018

On ira tous au paradis

Divine Comedy est un album en petit format (17,6 x 14 cm) qui rassemble plus de 160 strips de Damien Glez, le dessinateur franco-burkinabé.
Deux personnages principaux se partagent la vedette : Pete et Lord, des versions comiques de Saint-Pierre et Dieu, comme on ne les imaginait pas.
Les seconds rôles sont parfois attribués à des invités de marque : Mary Poppins, Bruce Lee, Andy Warhol, Hitchcock, Janis Joplin, Moïse...
Les gags fusent dans tous les sens, se moquant de nos travers et de ceux des autres, imaginant des situations absurdes, décalées, des surprises, jouant avec le format du strip, dans un humour tour à tour potache, cynique, poétique, naïf...
On ira tous au paradis, même Glez !

Éditions Rouquemoute, 2018, 17,6 x 14 cm, 100 pages. 

Lire mes autres chroniques sur les albums publiés par Rouquemoute :
CONversations de Jorge Berstein et Fabcaro
Kåtalög de Jorge Berstein
Down with the kids de Dav Guedin
Absconcités de Klub et Tout est dedans de Berth
Absconcités de Klub et Tout est dedans de Berth (suite)