dimanche 16 septembre 2018

Chroniques de La Réunion dans les années 1940

Chroniques du Léopard, la bande dessinée (par Tehem) dont nous parlions dans l'entretien avec son scénariste Appollo (lire ici) est enfin parue.
Appollo s'était déjà attaqué aux années de l'après-première-guerre avec La Grippe coloniale en deux albums dessinés par Serge Huo-Chao-Si. Cette fois-ci, il s'agit d'un seul album très épais (196 pages) et documenté sur l'histoire de l'île de La Réunion, au début des années 1940.
Le point de vue est celui de deux lycéens, Lucien et Charles, ce qui donne tout son charme à l'histoire vue par ces jeunes gens pleins d'enthousiasme et d'humour, dessinés avec des yeux écarquillés de curiosité sur le monde.
Les deux héros sont bien campés, drôles et attachants malgré leurs faiblesses et leurs regrets (ne pas avoir défendu un camarade harcelé pour sa couleur de peau, avoir mis la main aux fesses d'une fille...), leurs crâneries d'adolescents (premières cigarettes, premières amours — Ah ! Simone, Simone... — ou premier rasage), mais aussi leurs fougues idéalistes et politiques, leurs modèles de bande dessinée qui donnent lieu à des planches truculentes où Lucien se prend pour Tintin avec un dessin à la Hergé tout en restant Tehem : très réussi !
Ils fréquentent le lycée Leconte-de-Lisle et ont, entre autres, pour camarades de classe un certain Raymond Barre (qui en prend pour son grade en premier de la classe) et deux jumeaux nommés Jacques et Paul Vergès. On croise également d'autres figures historiques et politiques : le prince Vinh San, Abd el-Krim, Léon de Lépervanche et bien d'autres.
Il se trouve qu'Appollo et Tehem ont également fréquenté ce lycée et ont vécu leurs enfances et adolescences à La Réunion, ce qui donne une ambiance tout à fait réaliste et subtile.
Un beau récit d'initiation, dans un contexte historique et politique avec le recul et l'engagement d'aujourd'hui. Bravo !

Éditions Dargaud, 2018, 196 pages.

vendredi 14 septembre 2018

La nature comme sujet de droit

Dans la nouvelle édition de son livre paru en 1990, Le Contrat naturel, Michel Serres persiste et signe : L'état de violence entre l'homme et le monde appelle l'élaboration d'un nouveau droit, à fonder sur un contrat naturel qui complèterait le contrat social établi entre les hommes.
Or, désormais, le ton est bien plus alarmiste, voire tragique, car, près de 30 ans plus tard, rien n'a changé. Bien au contraire, la situation s'est aggravée et par notre faute, à nous les hommes.
C'est une approche philosophique de la question qui fait bien sûr référence au Contrat social de Rousseau. Michel Serres prend notamment pour exemple le tableau de Goya où deux hommes se battent à coups de gourdins et s'enlisent dans des sables mouvants. Au final, aucun des deux ne sortira vainqueur puisqu'ils seront tous les deux engloutis.
L'idée de départ était de faire de la nature — eau de mer, glaciers de montagne, forêts, fleuves...— des sujets de droit. Et cette idée commence à faire son chemin puisque, ces dernières années, quelques pays ont appliqué cette législation à des fleuves ou des forêts pollués. Mais cela reste anecdotique.
Le parasite prend tout et ne donne rien ; l'hôte donne tout et ne prend rien. Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l'homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit.
Puisse Michel Serres être entendu en haut lieu, c'est-à-dire auprès des grands acteurs économiques davantage que les politiques, puisque c'est essentiellement là que ça se joue... ou pas.

Éditions Le Pommier, 2018, 240 pages.

lundi 10 septembre 2018

Le temps béni d'Hobopok

Le temps béni des colonies est un recueil signé Hobopok et entièrement re-dessiné pour la deuxième édition (dans un souci d'homogénéité mais surtout parce qu'il avait perdu les originaux dans un déménagement).
Il rassemble des strips parus initialement dans la revue de bande dessinée réunionnaise Le Cri du Margouillat.
Noir, c'est noir : de l'humour très noir (qui fait rire jaune), en noir et blanc, sur les Noirs et les Blancs, caricatural au possible et jusqu'à l'impossible.
Toutes les expressions et les clichés sur le sujet sont exploités avec crudité, ironie, cynisme et bien sûr second degré — autant dire que ces œuvres sont totalement à contre-courant du politiquement correct actuel.
Des quatre personnages principaux — un couple de Blancs, Bwana et sa femme, et un couple de Noirs, Coco et Boule de Neige —, Bwana est la vedette en caricature de colon, évidemment coiffé du fameux casque colonial : raciste, sadique et obsédé sexuel.
En fin d'ouvrage, un cahier spécial, intitulé Les aventures de Coco et Bwana, relate l'histoire de ces dessins et de leurs publications successives.
Le temps béni des caricatures est-il fini ?

Éditions du Centre du Monde, 2012 (première édition en 1998), 16 x 22 cm, 58 pages, avec une préface d'Éric Chevillard.
La couverture de la première édition.

Autoportrait de Willy Ronis

Quand Willy Ronis commente une cinquantaine de ses photos, il raconte des histoires, des moments de sa vie et des instants de photographe.
Au fil des textes se dessine un autoportrait émouvant.
Dans le recueil Ce jour-là, tous les commentaires commencent par ces mots : ce jour-là.
J'ai la mémoire de toutes mes photos, elles forment le tissu de ma vie et parfois, bien sûr, elles se font des signes par-delà les années. Elles se répondent, elles conversent, elles tissent des secrets.
Les photos de Willy Ronis sont toujours fortes en soi et pourraient se passer de commentaires, mais les anecdotes sont émouvantes, tendres avec ses modèles et ses souvenirs.
Parfois les larmes me sont montées au yeux.


Éditions Folio n° 4801, 2008, 208 pages.
On peut voir, jusqu'au 29 septembre 2018, une belle exposition gratuite au Pavillon Carré de Baudouin à Paris (121, rue de Ménilmontant).

jeudi 6 septembre 2018

Taxi driver à Barcelone

Dans Taxi, Carlos Zanón réinvente l'anti-héros du roman picaresque, avec ce chauffeur de taxi barcelonais qui prend la tangente, faute de pouvoir affronter sa réalité.
Parce que sa femme lui annonce un matin "Il faut qu'on parle", Sandino diffère sans cesse ce moment fatidique car il imagine trop bien ce qu'elle peut lui reprocher et lui annoncer...
S'ensuit une semaine d'errance, d'insomnie, d'anecdotes de clients, de rencontres de bars, plutôt dingues et louches — dont un improbable et imprévisible Jesús.
Mélancolique et lâche, il roule aux quatre coins de la ville, comme un boule de billard, au gré des courses et des rendez-vous galants, avec The Clash en fond sonore (et en titres de chapitres).
Notre taxi driver catalan est un séducteur impénitent doublé d'un altruiste qui ne sait pas dire non à ses amis ou à des inconnus dans la mouise, jusqu'à se retrouver mêlé à des affaires qui ne le concernaient pas (au lieu de régler ses propres problèmes).
Bref, Sandino est en roue libre et perd un peu les pédales.
Il est fatigué d'éviter les coups, d'être le maître de la feinte, d'avoir toujours été à l'heure aux rendez-vous sans jamais être allé nulle part.
Un roman noir et nostalgique, un road movie halluciné très cinématographique (inspiré de Taxi Driver de Martin Scorsese, entre autres), à la poursuite de rêves et de fantasmes évanouis, dans un Barcelone sombre où la Movida n'est plus ce qu'elle était.

Éditions Asphalte, traduit de l'espagnol par Olivier Hamilton, 2018, 416 pages.
Et comme toujours aux éditions Asphalte, la playlist de l'auteur qui commence, comme il se doit, par Police on my back des Clash.

mercredi 5 septembre 2018

On ira tous au paradis

Divine Comedy est un album en petit format (17,6 x 14 cm) qui rassemble plus de 160 strips de Damien Glez, le dessinateur franco-burkinabé.
Deux personnages principaux se partagent la vedette : Pete et Lord, des versions comiques de Saint-Pierre et Dieu, comme on ne les imaginait pas.
Les seconds rôles sont parfois attribués à des invités de marque : Mary Poppins, Bruce Lee, Andy Warhol, Hitchcock, Janis Joplin, Moïse...
Les gags fusent dans tous les sens, se moquant de nos travers et de ceux des autres, imaginant des situations absurdes, décalées, des surprises, jouant avec le format du strip, dans un humour tour à tour potache, cynique, poétique, naïf...
On ira tous au paradis, même Glez !

Éditions Rouquemoute, 2018, 17,6 x 14 cm, 100 pages. 

Lire mes autres chroniques sur les albums publiés par Rouquemoute :
CONversations de Jorge Berstein et Fabcaro
Kåtalög de Jorge Berstein
Down with the kids de Dav Guedin
Absconcités de Klub et Tout est dedans de Berth
Absconcités de Klub et Tout est dedans de Berth (suite)