lundi 26 décembre 2011

Nos racines d'un autre monde

Noël est la période rêvée pour visionner des DVD bien au chaud, en famille ou tout seul, et se plonger dans ses racines.
Fils d'agriculteurs, le photographe et cinéaste Raymond Depardon souhaitait rendre hommage aux paysans. Il a choisi de présenter des bergers ou éleveurs, sur de petites propriétés de moyenne montagne, précaires, oubliés dans leurs fermes isolées comme des hommes et des femmes en voie de disparition.
Il réalise la trilogie Profils paysans, de 2001 à 2008 : L'approche, Le quotidien, La vie moderne. Année après année, il les apprivoise, entre chez eux et les interroge : un véritable exploit auprès de ces taciturnes, méfiants, gênés ou noués devant la caméra, forcément intrusive.
Plans fixes dans les cuisines où la préparation du petit déjeuner peut être un rituel d'une lenteur rare au cinéma ou le lieu d'âpres tractations avec le maquignon. Travellings magnifiques sur les routes sinueuses des campagnes, accompagnés d'une troublante musique de Gabriel Fauré. Portraits touchants de jeunes couples courageux qui tentent de faire leur place ou de personnes âgées qui ne trouvent pas de successeurs.
Des univers d'une autre âge, d'un autre monde ? Non, c'est réel, ici et maintenant. Bien qu'éloignés de nos quotidiens, ces personnages entrent en résonance avec nos mémoires paysannes.

Osez osez Delphine

Il y a longtemps que je voulais lire le roman (autobiographique) de Delphine de Vigan : Rien ne s'oppose à la nuit. C'est chose faite, en plein week-end de Noël, captée par l'histoire, le style, le sujet...
Non seulement on a beaucoup entendu parler de ce livre, mais surtout la couverture accroche : la photo d'une femme à la beauté magnétique et le titre poétique, extrait de la chanson Osez Joséphine de Bashung. On perçoit immédiatement le drame sous la grâce. En effet, cette femme, la mère de l'auteur, disait elle-même qu'elle avait été très belle et qu'elle l'avait payé très cher.
Delphine de Vigan, après le suicide de sa mère, enquête sur sa famille, ses failles, ses morts, ses secrets... comme il y en a dans toutes les familles. Voilà sûrement pourquoi ce roman trouve un écho en chacun. Une manière de comprendre et peut-être de tenter de défaire les nœuds et d'arrêter la malédiction familiale. Une entreprise littéraire délicate, casse-gueule, douloureuse et réussie.

Éditions JC Lattès, 2011, 440 pages.

mardi 20 décembre 2011

Belles au Bois Dormant

Des vieillards, désespérés par une déchéance inéluctable, s'offrent une nuit auprès de jeunes filles endormies profondément — si profondément que rien ne les réveille.
Ce thème de la jeunesse perdue et d'ultimes plaisirs érotiques auprès de beautés inanimées est celui des Belles endormies de Yasunari Kawabata, mais aussi des Mémoire de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez et de Sleeping Beauty, le film de Julia Leigh.
Seul le film de la cinéaste australienne évoque la personnalité et la vie d'une jeune fille qui accepte (mal) de ne rien savoir de ce qui se passe pendant son sommeil. Les nouvelles des deux écrivains, japonais et colombien (tous les deux lauréats du Prix Nobel de littérature), donnent la parole à ces hommes malades de leur vieillesse. Des univers érotiques, étranges et tristes, où la grâce féminine ne parvient pas à calmer la honte et les angoisses de ces messieurs.



lundi 5 décembre 2011

Éloge du noir

Éditions Ludion, 2011, 192 pages.
My dear bomb est une autobiographie aussi originale que son auteur, le couturier japonais Yohji Yamamoto. Elle a été publiée à un moment critique de sa vie, en 2010, alors que sa société était en difficulté et où il envisageait d'arrêter sa carrière (finalement non). Elle rassemble, pêle-mêle (voire de façon un peu décousue !), des récits (son enfance, son père mort à la guerre, sa mère couturière, son fils), des moments décisifs ou anecdotiques, sa façon de voir la vie, de créer des vêtements, ses collaborations avec d'autres artistes : Pina Bausch, Takeshi Kitano, Heiner Müller... mais aussi des croquis, des photos, des textes de chansons, une lettre de son ami Win Wenders (qui a réalisé le documentaire "Carnet de notes sur vêtements et villes" sur son travail)...
Éditions Verdier, 2011, 96 pages.
Enfin, un texte du professeur Seigow Matsuoka, spécialiste de la culture et de la société japonaise, révèle ce qu'il y a de traditionnellement japonais dans l'esthétique d'un créateur aussi avant-gardiste que Yamamoto et notamment son utilisation du noir. Le couturier travaille, en effet, le noir à la façon des bols du céramiste Oribe : jamais figé, toujours en évolution.
À rapprocher de L'éloge de l'ombre de l'écrivain Junichiro Tanizaki, l'essai culte sur l'esthétique et la culture japonaises traditionnelles, qui vient d'être réédité.