dimanche 18 juillet 2021

Un grand-père flamand

Pendant plus de trente ans, Stefan Hertmans a conservé sans les ouvrir deux cahiers que son grand-père, Urbain Martien, lui avait confiés quelques mois avant sa mort.
Certes, dans Guerre et Térébenthine, il y a les années de guerre de tranchées de 14-18 que cet homme a vécues comme une épouvante, blessé plusieurs fois, mais aussi des passions, plus ou moins secrètes, des passions amoureuses et celle de la peinture. Urbain avait aussi marché dans les traces de son propre père qui était peintre et avait secrètement semé des clefs dans ses œuvres.
Stefan Hertmans évoque ses propres souvenirs de son grand-père, reprend les cahiers qu'il lui a laissé, va sur les lieux où il a vécu et souffert, et décrypte ses tableaux dont certains révèlent ses secrets.

J'avais décidé de ne lire ses mémoires que lorsque je pourrais y consacrer tout mon temps, partant du principe que la lecture du contenu produirait un tel effet sur moi que j'aurais aussitôt envie d'écrire l'histoire de sa vie, que je devrais me sentir libéré d'autres mots, ne rien avoir à faire, pour me mettre à son service. Mais les années s'écoulaient (...)

C'est un portrait sensible et un émouvant hommage que l'auteur du Cœur converti rend à son grand-père.

Gallimard, 2015, 416 pages (et collection Folio n° 6261).

Un apprentissage de la transition

Hervé Gardette, journaliste et chroniqueur à France culture, raconte dans Ma transition écologique. Comment je me suis radicalisé comment, au fil du temps, en se spécialisant dans l'écologie, il cherche à garder ses distances avec son sujet sans devenir militant.
Tout commence quand la directrice de cette radio publique nationale lui propose cette chronique. Jusqu'ici, l'écologie l'intéressait, forcément, mais de là à en faire sa spécialité...
Malgré tout, il tente le coup. Il nous parle de ses lectures et de sa transformation inéluctable avec beaucoup d'humour et de brio. De ses premiers pas à son mode décroissant, en passant par sa radicalisation et le confinement, ce recueil de chroniques, aborde une multitude de sujets.
Comme un parcours initiatique, il est très agréable à lire.

Coédition Novice et France Culture, 2021, 160 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le n° 29 du magazine Sans Transition !

vendredi 16 juillet 2021

Sept ans avec les chevreuils

L'homme-chevreuil
est le récit impressionnant d'un jeune homme qui a vécu en totale immersion dans la forêt normande pendant sept ans.
Enfant déjà, solitaire, Geoffroy Delorme est davantage attiré par la nature que par ses semblables.
Petit à petit, il fait des séjours de plus en plus longs en forêt. Il se rapproche des chevreuils et ils s'apprivoisent mutuellement : « 
Grâce à eux, j'ai appris à survivre dans un environnement hostile. J'ai étudié leur comportement, je me suis calé sur leur rythme. »
En effet, seul humain parmi ces animaux, sans aucun matériel, il apprend à manger et dormir comme eux, en autonomie.
Il leur donne des noms et nous fait entrer dans leur intimité.
Il les photographie, ainsi que d'autres animaux de la forêt : renard, écureuil... Ses superbes photos parsèment le livre.
C'est un véritable plaidoyer pour la sauvegarde de la forêt et de ses habitants.

Les Arènes, 2021, 256 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le n° 29 du magazine Sans Transition !

jeudi 15 juillet 2021

Les déchets en BD

Anne Belot nous montre l'envers du décor et les biais cognitifs qui nous empêchent d'agir dans Déchets Land. La face cachée de nos déchets.
Elle fait d'un sujet rebutant une BD clairement expliquée, à la fois essai et guide pratique : très instructive, documentée et super accessible.
Bienvenue dans l'univers impitoyable des déchets et du cerveau qui trie aussi les informations.
Avec des dessins et beaucoup d'humour, le message passe : comment les déchets sont traités (ou pas) et comment nous pouvons agir quand trop c'est trop.
Il y a trop de déchets partout : stockés, incinérés, sauvages, cachés, exportés, recyclables.
Pourquoi trop ?
Pour le profit de certains, bien sûr.
Et comment moins ?
Parce que, heureusement, il y a des solutions, pour la planète et pour le cerveau, en faisant sauter les blocages sans culpabiliser.
Alors la montagne (de déchets) paraît moins insurmontable : on peut aussi consommer mieux et moins.
Résultat : rien à jeter dans cette BD !

Éditions Thierry Souccar, 2021, 232 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le n° 29 du magazine Sans Transition !

mercredi 14 juillet 2021

Pour les droits du vivant

Marine Calmet, juriste en droit de l'environnement et des peuples autochtones, milite pour les droits de la nature et des générations futures.
Dans
Devenir gardiens de la nature, elle pointe le vide juridique sur la défense de l'environnement qui autorise l'exploitation, le pillage et la destruction du vivant en toute impunité.
L'autrice raconte son parcours, sa révolte et son engagement en Guyane contre les projets de la Montagne d'or et des forages offshore de Total, mais aussi en Métropole avec son programme de transition écologique par le droit, Wild Legal.
Elle nous invite à devenir gardiens de la nature, à passer à l'acte, à désobéir de façon créative et constructive, à former une nouvelle communauté pour donner des droits à la nature et lutter contre les écocides.

Éditions Tana, 2021, 256 pages. 

Cette chronique est initialement parue dans le n° 29 du magazine Sans Transition !

vendredi 18 juin 2021

Miscellanées de Christian Garcin

À la manière des Notes de chevet de Sei Shonagon, ou tout simplement de son Vétilles, Petits oiseaux, grands arbres creux est un recueil de miscellanées de Christian Garcin.
C'est une île de plus à l'archipel de son œuvre, ou l'extension du réseau souterrain entre ses autres livres, plus personnel.
De ces extraits de carnets de notes, l'écrivain trop discret (qui gagnerait à être connu et reconnu au-delà du petit cercle de happy few qui l'apprécient) se dévoile subtilement, par petites touches, en une phrase ou deux pages.
Notes d'humeur, d'humour, anecdotes douces-amères, aveux, impressions fugaces ou tenaces, souvenirs d'enfance ou de voyage, extraits de lectures, choses entendues, vues ou non vues, réflexions piquantes, politiques ou philosophiques, instants magiques, coïncidences, petits bonheurs et grands malaises, poésie du quotidien, de la nature...
On passe ainsi de l'araignée au blaireau en passant par la grive et le pic mar, de Proust à Balzac en passant par Claude Sautet, de la Patagonie au Japon en passant par l'Inde, de surprise en surprise.
J'ai coché tellement de paragraphes qui me touchent que je ne sais lequel citer, sachant qu'aucun ne sera représentatif dans cet ensemble hétéroclite.

— Et finalement, tu as été heureux ?
Il réfléchit.
— Tu sais, nous, à l'époque, le bonheur, on savait pas ce que c'était. Alors, forcément, on n'était pas malheureux.

Et c'est toujours un bonheur de lecture.

Éditions Finitude, 2021, 176 pages.

D'autres chroniques sur ses nombreux ouvrages :

- Entretien avec Christian Garcin
-
Selon Vincent
- Les oiseaux morts de l'Amérique
- Dans les pas d'Alexandra David-Néel

- Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
- Jeremiah & Jeremiah
- Vétilles
- J'ai grandi
- Labyrinthes et Cie, La jubilation des hasards et Carnet japonais
- La neige gelée ne permettait que de tout petits pas
- Sortilège 
- Des femmes disparaissent
- Les nuits de Vladivostok
- Romans pour la jeunesse

mercredi 16 juin 2021

Dix femmes d'esprit

La journaliste Nathalie Calmé s'est entretenu avec dix femmes exceptionnelles, passionnantes et inspirantes. Elle les a parfois rencontrées plusieurs fois sur plusieurs années.
Ce recueil, Aventurières de l'esprit, dix femmes remarquables, a été écrit pendant le confinement et, en fin d'entretien, il est demandé à chacune quel message elle souhaite transmettre au regard de l'année 2020.
Elles ont toutes des parcours hors du commun, étonnants, et sont souvent engagées pour des causes et aussi dans la spiritualité : la navigatrice et romancière Isabelle Autissier et son rapport à la solitude ; la voyageuse Amandine Roche engagée dans des missions humanitaires ; la pianiste coréenne H. J. Lim ; sœur Chân Không bouddhiste zen vietnamienne ; Byron Katie qui a inventé la méthode d'introspection du Travail ; sœur catherine ermite (elle tient à son nom en minuscules) et son expérience extrême de vie solitaire mais encadrée par son église ; la directrice d'orchestre Claire Gibault ; Dominique Loreau qui est installée au Japon et prône l'art de la simplicité ; la pasteure Lytta Basset et enfin la théologienne Annick de Souzenelle

Un recueil très habité, que l'on a envie de garder en livre de chevet.

Éditions du Relié, 2021, 240 pages.

dimanche 13 juin 2021

Un roman très singulier

Métastase ou le caillou rigolo, le titre de ce roman singulier de Jacques Fulgence n'attire pas forcément : il intrigue. Et il annonce le topo. Certes, il sera question de troubles (amoureux parfois) et de névroses, mais aussi d'auto-dérision, d'inventivité et de poésie.
Et cela commence fort avec un poème placé en exergue :

À que te chue l'argaille du vérol,
Si ton bilic s'enfloche d'estiercol ?
Zupe ! zupe le klour nyfule !
Foin de pithor dans nos anchules !

Lucien Boisvert
Les Sonatiques

Ne cherchez pas le poète qui invente ce langage exalté : Lucien Boisvert est le personnage principal du roman. Cet hypocondriaque a la particularité d'écrire un grand poème sur des maladies, histoire de les conjurer. À part cela, il mène une vie de vieux garçon sans histoires, avec ses manies, ses habitudes et sa chienne, qui porte le nom étrange de Métastase.
Jusqu'au jour où il rencontre Laure la bien nommée, elle qui est doreuse, solaire et éclatante de gaieté.
L'imprévu est au coin de la rue, ce qui déstabilise quelque peu notre poète. Malgré des résistances, la lumière semble enfin éclairer son quotidien. 

Elle le pousse à sortir de sa coquille. Si on se voyait ce soir à neuf heures et demie ? Ce soir, ah ! Attendez, je regarde si je n'ai pas... Il fait semblant de chercher, mais il sait bien qu'il n'a pas. La seule chose qu'il ait, c'est l'envie de bousculer le temps à coups de poing pour qu'il soit plus vite neuf heures et demie.


Elle réussit à l'emmener en voyage, lui qui ne quitte jamais Paris.
Et, dans ce roman subtil, étonnant et totalement original, Jacques Fulgence réussit à nous entraîner, de surprise en surprise, où l'on ne s'y attend pas.

Auto-édition, 2016, 192 pages, disponible directement chez l'auteur
(04 90 66 33 73).

Lire aussi la chronique sur L'écrevisse à cheval, un recueil de nouvelles de l'auteur.

samedi 22 mai 2021

À l'ombre de René Char

C'est le témoignage émouvant et l'enquête d'Alice Casado, la petite-fille de la fille naturelle de René Char, Marcelle.
Dans Sois la bienvenue, elle reconstitue le parcours chaotique de son arrière-grand-mère, abandonnée, pupille de la Nation, prise en charge mais brimée par l'Assistance publique et un inspecteur plein de préjugés.
Elle est placée dans la famille Char comme domestique et rencontre le dernier né de la famille, René, lors de vacances d'été.
Enceinte, elle est rejetée de toutes parts, sauf de sa première nourrice, avec qui elle a toujours gardé un lien fort. Elle réussit à garder et élever son enfant, Marcelle.
Celle-ci, à l'âge de 28 ans, rencontrera son père et entamera une relation avec lui, mais le poète ne la reconnaitra jamais officiellement.
Où l'on comprend dans ce témoignage que les enfants naturels et illégitimes ne recherchent pas tant un héritage mais, justement, une reconnaissance, c'est-à-dire de l'amour.
Ce livre captivant jusqu'à la dernière page, nous plonge dès le début dans l'ombre du poète, mais bien plus, dans la lâcheté des pères (sans parler du mépris de classe), et surtout dans la détresse de ces mères-filles rejetées par la société et ces enfants sans père.

Lui, qui était convaincu qu'un poète n'a pas d'enfant, ne semblait pas concevoir à quel point l'enfant pouvait avoir besoin d'un père, poète ou non.

Stock, 2021, 240 pages.

Robinson des Pyrénées

Jacob Karhu est étudiant à Normale sup et se destine à la climatologie. Il décide de réaliser un vieux rêve : vivre un temps en pleine nature avec presque rien. C'est ainsi qu'il passe sept mois dans un refuge isolé des Pyrénées, une ancienne bergerie, à 1 700 mètres d'altitude et c'est l'expérience qu'il raconte sous forme de journal dans Vie sauvage, mode d'emploi.
Il obtient de la mairie l'autorisation d'occuper la cabane en échange de sa restauration et de son aménagement pour les randonneurs.
L'hiver est particulièrement long et rude. La vie sauvage aussi.
Jour après jour, mois après mois, il raconte l'avancée de ses travaux, ses tracas, ses réflexions sur la solitude, ses rapports avec les autres et le monde, avec sincérité. 

Vivre loin du monde, pour tenter de me comprendre moi-même.

Il va de temps en temps à la station la plus proche ou au village, qui est à cinq ou six heures de marche, pour se ravitailler et recevoir et envoyer des messages. Il a une chaîne YouTube où il est connu comme "l'ermite des Pyrénées" pour partager son expérience et montrer qu'on peut vivre avec le minimum. Il est presque autonome, construit une serre, cultive un petit potager et élève des poules.
Il reçoit de temps en temps des visites d'amis, d'habitants du village qui viennent lui donner un coup de mains ou d'inconnus qui le suivent sur YouTube.
Très didactique avec des croquis, des recettes, des explications scientifiques, des listes de matériels... son récit se veut un mode d'emploi pour la vie dans les bois. Il se lit comme un livre d'aventures, un paarcours initiatique, dans un style simple et vivant.

Flammarion, 2021, 280 pages. 

En complément du livre, Jacob Karhu a réalisé un film : Rénovation d'une cabane dans les Pyrénées.

jeudi 13 mai 2021

Le temps de vivre

Illustration de Simon Roussin
Le programme est enthousiasmant : travailler trois heures par jour. C'est le thème de l'essai écrit par le personnage principal, Émilien Long, du brillant roman Paresse pour tous signé Hadrien Klent *.
C'est un roman qui fait semblant de ne pas être un essai puisque l'auteur nous invite dans une mise en abîme où un Prix Nobel d'économie a écrit un livre intitulé Le Droit à la paresse au XXIesiècle, inspiré du livre de Paul Lafargue et qui rappelle aussi Le capital au XXIesiècle de Thomas Piketty.
Encouragé par ses proches, Émilien se présente aux élections présidentielles, mais à sa façon, et nous entraîne dans les coulisses d'une campagne électorale.
Le roman mêle personnages fictifs et lieux réels (un vrai Marseille pas caricaturé) mais surtout des réflexions engagées sur le monde actuel.
Ce dispositif permet de mieux expliquer le propos, de donner des exemples précis, de mettre en situation la théorie, de donner la parole aux contradicteurs pour mieux argumenter en abordant de nombreux sujets politiques et sociétaux : capitalisme, surproduction et surconsommation, inégalités, minorités, transport, transition écologique, environnement...
Brillant et enthousiasmant, donc.

On n'a qu'une vie : celle que vous êtes en train de vivre, là, aujourd'hui, maintenant. Ce n'est pas un brouillon, ce n'est pas une esquisse. C'est votre vie : vous ne pouvez pas perdre votre temps pour la gagner. Il est temps de la vivre.

* Qui se cache derrière ce pseudo ? Tout ce que l'on sait, c'est que l'auteur habiterait à Marseille et qu'il a écrit ce livre de mars à décembre 2020. Autant dire que le confinement l'a inspiré et qu'il n'a pas cédé à la paresse.

Le Tripode, 2021, 360 pages.

vendredi 7 mai 2021

Tempête sous la neige

C'est avec grand plaisir que nous retrouvons le style fluide, d'une grande justesse, plein d'humour et d'humanité de Jean-Paul Didierlaurent pour des personnages et des situations bien campés.
Dans ce dernier roman, Malamute, on passe successivement d'un journal écrit en 1976 à un présent situé en 2015, dans une station de ski des Vosges.
L'auteur instille le suspense dès le début avec un couple de Slovaques qui vient s'installer en montagne pour élever des chiens de traineaux (ces fameux malamutes), mais échoue. Pourquoi ?
Quarante ans plus tard, le voisin taiseux est toujours là et semble bien connaître l'histoire... Comme il se fait âgé, sa fille lui impose un petit-neveu pour veiller sur lui. Une jeune femme vient s'installer dans la ferme des Slovaques. Chaque personnage a ses tourments, ses secrets, ses tragédies, ses fantômes.
On frise le burlesque avec une procession pour demander que la neige tombe sur la station, puis cela vire au fantastique quand il en tombe de telles quantités que le village est enseveli et coupé du monde.
La neige crée un huis-clos et sert de révélateur. Enfin, le dénouement tragique est inattendu et subtilement amené.
C'est un roman qu'on ne veut plus lâcher et qu'on referme, impressionné et admiratif, à la dernière page.
Un bonheur de lecture.

Au Diable Vauvert, 2021, 368 pages.

Lire aussi ma chronique sur Le reste de leur vie.

mercredi 5 mai 2021

La métamorphose de Marseille

Marseille réinventée

À la fin des années 1990, à Marseille, les quartiers d'Arenc, de la Joliette et du J4 se métamorphosent et deviennent le centre des affaires et de la culture.
La rénovation des anciens docks de la Joliette dès 1992, puis le projet Euroméditerranée lancé en 1995, initient cette renaissance du quartier. En l'espace de quelques années, les bâtiments poussent comme des champignons. En 2013 notamment, année de la culture à Marseille, plusieurs musées et lieux d'expositions sont créés.
C'est cette histoire que racontent les superbes photos de Jérôme Cabanel et les textes de l'historienne Judith Aziza dans ce beau livre Marseille réinventée, de la Joliette à Arenc.
La balade architecturale commence au Vieux-Port, au sommet de la tour du Roi René, se poursuit par le MuCEM inauguré en 2013 et sa voisine la Villa Méditerranée, en face de la cathédrale de la Major et du musée Regards de Provence.
Le parcours nous mène aux entrepôts de la Major transformés en Voûtes de la Major avant de rejoindre la rénovation d'immeubles emblématiques de la vie portuaire d'autrefois, et de revenir vers la rue de la République parallèle.
De nombreuses photos de chantiers rendent compte de cette transformation jusqu'aux Terrasses du Port et aux Docks.
À proximité, le FRAC (Fonds régional d'art contemporain) est reconnaissable à ses plaques de verre en façade. Plus loin encore, le silo d'Arenc a été transformé en salle de spectacle.
Enfin, le panorama se termine par la tour La Marseillaise, conçue par Jean nouvel et inaugurée en 2018, et sa voisine imaginée par Zaha Hadid, désormais emblématique tour de la CMA CGM, la plus haute de la ville avec ses 33 étages, qui date de 2011.
Un magnifique reportage sur l'effervescence et le renouveau de ces quartiers.

Images Plurielles, 2021, 144 pages.

dimanche 2 mai 2021

Rompre le lien entre le plus et le mieux

De l'hypermarché à l'hyper marché mondial, il n'y a qu'un pas. Dans son essai, À gauche en sortant de l'hyper marché, la députée de Seine-Saint-Denis, Clémentine Autain, s'en prend à la grande distribution, à la puissance de la mondialisation, à la consommation de masse, au système tout entier.
Certes, dans les centres commerciaux, certaines personnes trouvent des lieux de vie et de rencontres.
Mais, d'une manière générale, les hypermarchés sont conçus comme des lieux de courses à la consommation stimulée par le marketing. L'argent y circule, mais dysfonctionne, avec de forts dividendes pour les uns et des bas salaires pour les autres. Au final, le profit se fait sur le dos des travailleurs, des agriculteurs et des consommateurs.
De plus, cette logique de profit prime sur l'intérêt humain et environnemental : l'agro-industrie détruit la santé du consommateur et la nature.
En période de confinement, les hyper sont restés ouverts, autorisés à (presque) tout vendre, contrairement aux petits commerces de proximité. Deux poids, deux mesures.
Il est temps que le pouvoir d'achat prime sur le pouvoir de vivre.

Grasset, 2020, 160 pages.

Cette chronique est parue dans une version similaire dans le magazine Sans Transition ! n° 27.

L'univers fascinant des champignons

Voilà qui va passionner les curieux et amateurs de champignons et les éclairer sur un aspect méconnu : leurs propriétés médicinales.
En effet, dans son Traité de mycothérapie. Tout savoir sur les champignons médicinaux Alain Tardif rassemble toutes les connaissances actuelles sur les usages médicinaux des champignons.
L'auteur est fasciné depuis le plus jeune âge par le règne fongique et raconte cette passion dans son introduction, ainsi que celles de la botanique et des balades en forêt. Il devient ensuite naturopathe puis s'intéresse à la mycothérapie.
Sachant que les passionnés sont souvent passionnants, son ouvrage est fort instructif, pédagogique et agréable à lire. Grâce à des citations placées en début de chapitres, comme celles de Coluche ou Alphonse Allais, il ne manque pas d'humour non plus.
Dans une première partie, il commence par l'historique de cette discipline, connue depuis l'Antiquité et utilisée par les chamanes ou en médecine chinoise ou japonaise, mais encore méconnue et boudée chez nous. Puis il passe en revue quelques grandes figures de ce domaine, rappelle ce qu'est un champignon (son cycle, sa structure), raconte comment sont élaborés les produits de mycothérapie, comment sont cultivés les champignons, comment s'en procurer des frais (avec conseils pour la cueillette), leurs qualités nutritives, mais aussi les toxiques, les hallucinogènes...
Dans la seconde partie, la plus importante, une centaine d'espèces actuellement connues pour leurs propriétés médicinales est détaillée, fiche par fiche.
Puis un certain nombre de troubles de la santé sont abordés avec les traitements possibles par la mycothérapie.
Bref, c'est la bible des champignons guérisseurs.

Éditions Dangles, 2021, 544 pages. 

J'en profite pour rappeler mon petit livre d'initiation à la cueillette des champignons pour les enfants.

vendredi 30 avril 2021

Chaos et résurgences

Le Dit du vivant de Denis Drummond est une épopée de science-fiction qui questionne le passé et le mystère de l'humanité.
Suite à un tremblement de terre au Japon, une sépulture ancienne est découverte. Au fil des recherches archéologiques, les avancées scientifiques seront remises en cause et provoqueront des polémiques dans le monde, au-delà de la science, de la politique et des religions. En effet, la datation de la découverte remonte bien avant l’apparition connue jusqu'alors des humains sur Terre.
L'auteur croise et assemble différentes pièces : des récits, des journaux, des articles de presse, des correspondances...
Justement, de nombreuses correspondances s'imbriquent dans ce roman et tissent des liens comme une immense toile sur le globe, de l'Amérique Latine au Japon, de l'Australie, à la Grèce, sur les terres des civilisations anciennes.
L'histoire du vivant croise celui de la mort, de la transformation et de la résurrection : le deuil d'une chercheuse, le deuil d'un village engloutit par un séisme qui révèle une autre vie antérieure, une autre civilisation perdue. Un bol cassé retrouve une autre vie grâce à la technique japonaise du kintsugi qui consiste à réparer et sublimer les pièces avec une laque et de la poudre d'or. Un enfant autiste guérit de ses angoisses par sa proximité et sa compréhension des animaux et des signes.
Un peintre renouvelle l'art de l'estampe. À sa mort, son atelier devient un musée et, à proximité, un autre musée est prévu sur le site des fouilles de la sépulture. Il est également question d'une écriture ancienne déchiffrée et poétisée, une écriture dans l'écriture de ce récit.
Tout le cycle et le mystère de la vie et de la mort est traversé, de l'intime au collectif.
Et si nous n'étions sûrs de rien ?

Le Cherche Midi, 2021, 298 pages.

lundi 26 avril 2021

C'est Tellement ça !

Les éditions Tellement ont lancé en mars 2021 la collection Tocade, ou TOC, sur ces expressions dans l'air du temps.
Les deux premiers petits livres de Mélanie Semaine ont pour titre Prenez soin de vous et En présentiel. L'autrice explore, dans une approche philosophique et non dénuée d'humour, ce que recouvrent réellement ces mots et nos comportements, ce qu'ils évoquent et veulent dire au fond.
En présentiel, nous sommes là tout en étant ailleurs, voire sur d'autres écrans et d'autres tâches... Devant nos écrans, c'est presque comme si ce n'était pas vraiment la vraie vie.
Et quand on nous enjoint en fin de mail à prendre soin de nous, qu'est-ce que cela signifie, au-delà de la formule de politesse ?
Une formule qui rappelle l'exposition de Sophie Calle qui avait justement pointé la contradiction du syntagme à la fin d'une lettre de rupture.
Mélanie Semaine ouvre la réflexion en faisant référence à la pensée de philosophes pour aller plus loin.
Un regard sur notre réel, tellement vrai.

Éditions Tellement, 2021, 16 pages.


mercredi 21 avril 2021

Dix-neuf nouvelles sans sauce

Jacques Fulgence est un maître de la nouvelle, ce genre si injustement boudé en France.
Il en donne une définition dans les pages de
L'Écrevisse à cheval :

" Les histoires courtes sont aux histoires longues ce qu'une grillade saignante est au bœuf en daube. Et puis, dans une courte, tu peux faire l'impasse sur des tas de détails assommants. Contrairement aux jupes courtes, les histoires courtes montrent peu. Mais du peu charnu. Avec ou sans os, mais pas de sauce. Pas de sauce. "

Sans sauce, donc, l'auteur nous entraîne dans des univers et des époques variés où l'on passe, non pas du coq à l'âne, mais plutôt de l'écrevisse au caméléon, comme autant de fables sur notre société ou nos comportements.
Les dix-neuf nouvelles de ce recueil sont pleines de malice, d'humour, de subtilité et de tendresse pour ces personnages parfois tragi-comiques, englués dans leur absurdité, leur bêtise ou leur déclin. On sent une tendresse pour les personnages féminins qui semblent souvent moins dupes et plus ancrées dans la réalité que les personnages masculins.
Et pour finir en beauté, l'auteur nous réserve toujours une surprise avec une chute inattendue et réjouissante.

Jacques Fulgence vit à Carpentras et a publié une douzaine de recueils de nouvelles et romans chez les éditeurs Denoël, Robert Laffont ou Julliard.

Le livre est auto-édité par l'auteur (04 90 66 33 73) et en vente à la librairie de l'Horloge, à Carpentras.

Cette chronique est également parue, sous une forme similaire, dans le n° 111 des Carnets du Ventoux.

Lire aussi ma chronique sur le roman Métastase et le caillou rigolo. 

mardi 20 avril 2021

À corps perdu

Florida d'Olivier Bourdeaut (auteur du remarquable premier roman En attendant Bojangles) est le parcours fascinant d'une jeune fille qui a grandi sous l'emprise de sa mère en devenant une bête à concours des mini-miss en Floride.
Bien qu'elle rejette ce milieu familial délétère, ce n'est que pour se jeter dans d'autres compétitions à corps perdu : performance artistique ou concours culturiste.
Victime des extrêmes, tour à tour princesse au paradis et zombie de cauchemar à la rue, elle passe du strass au trash, tente de prendre sa vie en mains. Mais c'est surtout son corps qu'elle croit maîtriser et qu'elle malmène ; son corps qui suscite soit envie soit dégoût.
Elle est la narratrice de cette histoire, sur un ton poignant d'adolescente qui nous tient en haleine du début à la fin en nous promettant une vengeance. Une vengeance qui emprisonne, évidemment, plus qu'elle ne libère.
Il est question de la folie et de la tyrannie des parents qui veulent le meilleur pour leurs enfants mais les instrumentalisent, de la manipulation des autres au profit de l'ego et/ou de l'argent, du culte du corps et de l'image, de la dépendance, du déterminisme… et autres sujets qui font froid dans le dos.
Il est question d'un auteur, Olivier Bourdeaut, qui nous avait déjà séduit avec son premier roman et nous offre une nouvelle surprise, différente, une tragédie moderne.

Qui suis-je finalement ? Une petite fille gâtée et ingrate à qui ses parents ont tout sacrifié, ou alors une enfant bousillée par la bêtise, les ambitions contrariées, la lâcheté, la facilité ?

Finitude, 2021, 256 pages.

Lire aussi la chronique sur En attendant Bojangles.

lundi 19 avril 2021

Instants suspendus

Par petites touches, Philippe Delerm nous raconte La vie en relief.
Et c'est lui qui en parle le mieux : 

"Vivre par les toutes petites choses. Des sensations infimes, des phrases du quotidien, des gestes, des bruits, des odeurs, des atmosphères. Écrire sur tout cela. Car écrire et vivre, c'est la vie en relief, une opération qui s'est imposée lentement. Transformer en sujet ce qui n'en est pas un, la perspective est délicieuse. Elle donne le sentiment que l'existence est inépuisable, qu'il y aura toujours un angle différent à trouver, à chaque fois l'impression de respirer plus large, en ayant tiré de la vie même ce qu'elle contenait mais demeurait enfoui."

Dans ce recueil d'instants suspendus et sensuels, le passé se confond avec le présent à travers des souvenirs d'enfance, des odeurs de l'adolescence, puis, aujourd'hui, des instants passés avec ses petits-enfants ou avec sa mère, le goût de l'alcool de prune, une étreinte.
Philippe Delerm n'en finit pas d'observer, de ressentir, de collecter ces instants et de nous éblouir.

Le Seuil, 2021, 240 pages.

D'autres chroniques sur les livres de Philippe Delerm :
- L'extase du selfie et autres gestes qui nous disent ;
- Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases ;
- Journal d'un homme heureux ;
- Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long ;
- Elle marchait sur un fil ;
- Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d'habiter la terre.

samedi 17 avril 2021

Appel à la simplicité

Jean Rouaud a obtenu le prix Goncourt pour son premier roman Les Champs d'honneur, mais son œuvre ne se cantonne pas au roman, bien au contraire : poésie, chansons, scénarios, essais... et parmi ses essais : L'avenir des simples, Petit traité de résistance, véritable plaidoyer pour l'écologie.
Pour l'écrivain, la littérature ne doit pas être déconnectée du réel, de notre environnement, du monde tel qu'il va, ou plutôt tel qu'il ne va plus du tout.
Dans une formidable synthèse et avec une colère réjouissante, Jean Rouaud tire à boulets rouges sur tout ce qui l'énerve, toutes les absurdités du monde, comme la sur-consommation (la cause de tous nos maux), les produits inutiles, l'agro-industrie, l'information, la politique, etc., et derrière tout cela le profit comme moteur de quelques "multi-monstres". Un moteur qui ne sert qu'à foncer dans le mur, voire le défoncer, en détruisant la planète.
Et pourquoi ? Pour asservir, d'une manière ou d'une autre, et rendre dépendants les autres êtres vivants, dont quelque 70 milliards d'animaux d'élevage qui consomment, eux aussi et nuisent à l'environnement, avant d'être consommés. Pour arrêter cette spirale infernale, il n'y a qu'à refuser de manger de la viande.
Si l'avenir appartient aux simples, aussi bien aux humbles qu'aux plantes médicinales et aromatiques, il suffit d'apprendre ou de ré-apprendre les choses simples et essentielles de la vie, faire soi-même autant que possible, comme la cuisine, reprendre son temps et résister aux sirènes de la tentation, à la servitude volontaire. Tout simplement.

"La patience qui ronge, qui s'impatiente, qui prend sur elle, naît de l'attente et de l'espérance. Elle est la vertu première : attendre chaque matin le retour du soleil, attendre les beaux jours en observant le vol des oiseaux, attendre le passage biannuel des troupeaux de rennes et la remontée des saumons, attendre la moisson en comptant les lunaisons, attendre le dégel, la floraison, attendre que l'enfant marche, parle, grandisse. Sans la patience, il n'y a pas de monde, pas de vie."

 Grasset, 2020, 252 pages ou Points n°5350.

vendredi 16 avril 2021

Kanyar 8, vite !

Illustration de couverture : Maca Rosee.
Dans ce numéro 8 de Kanyar, on vous raconte quatorze histoires tragiques ou comiques, émouvantes ou glaçantes, dans des mondes imaginaires, des souvenirs d'enfance, des univers plus vrais que nature et souvent très nature.
D'hier à aujourd'hui, on passe du coq à l'âne, ou plutôt des sangliers aux poissons, des arbres qui dansent aux objets extraordinaires, comme ce sac oublié qui refait surface ou cette voiture cahotante nommée Fidélia.
On y côtoie une foule de personnages singuliers : des Gilets jaunes, une factrice armée jusqu'aux dents, des ouvriers en usine, une mère en fuite, des guetteurs d'Ovnis, une nageuse en psychothérapie, un plongeur émerveillé, un kanyar qui traficote, un enfant qui apprend à lire, une romancière fantastique, des artistes peintres et quelques individus maléfiques.
Des sonneries stridentes et de la musique, parfois crispante et parfois ensorcelante, traversent ce numéro, avec une violoniste qui met en transe les dames, un chanteur qui casse un peu les oreilles et l'été indien qui promet éternellement d'aller où on voudra quand on voudra. 

Les autrices et auteurs de ce numéro sont : Joëlle Brethes, Estelle Coppolani, Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Nathalie Hermine, Jocelyne Le Bleis, Julie Legrand, Xavier Marotte, Isabelle Martinez, Marie Martinez, Johary Ravaloson, Gauthier Steyer, Ophélie Sautron, Nathalie Valentine Legros.

Bon voyage !

Tout savoir sur la revue Kanyar, la liste des librairies et autres informations sur les auteurs.


samedi 10 avril 2021

Chiennes de vie

Les Bâtardes est un recueil de nouvelles féministes qui nous plonge au cœur des préoccupations des très jeunes filles dans le Chili d'aujourd'hui. C'est poignant, hyper-réaliste et impossible à lâcher.
L'autrice, Arelis Uribe, est Chilienne, journaliste et directrice de la communication de l'observatoire contre le harcèlement de rue.
Cette série d'histoires trace à la fois un portrait caché d'un pays et d'une partie de la jeunesse, car toutes ces jeunes filles dont parle Arelis Uribe sont des laissées pour compte. Elle met en lumière avec une émouvante proximité et intimité — à la première personne du singulier —, cette période où les filles grandissent et découvrent le monde autour d'elles. Elles vivent dans des quartiers populaires du Chili où elles grandissent tant bien que mal entre leurs rêves et la dure réalité du mépris de classe, du racisme, du sexisme, des erreurs de jeunesse, des petits et gros tracas de l'adolescence. Il est beaucoup question du rapport avec les autres : les amitiés féminines, les parents (avec des familles recomposées ou des mères célibataires) et, bien sûr, les garçons. Toutes ces interrogations sont propres aux jeunes filles du monde entier, aux femmes qui luttent au quotidien, et aux Chiliennes en particulier. Époustouflant.

Quidam éditeur, traduit de l'espagnol (Chili) par Marianne Millon, 2021, 120 pages.

mardi 6 avril 2021

À la recherche du dodo et des pirates

Appollo et Lewis Tronheim se sont associés pour écrire le scénario de cette bande dessinée passionnante qui nous plonge dans une période charnière de l'île de La Réunion, il y a près de 3 siècles, lorsqu'elle s'appelait Bourbon et qu'elle était en partie peuplée de forbans amnistiés et de chasseurs de marrons en fuite. Tronheim a aussi assuré les dessins, dont de très belles planches de paysages, de cet ouvrage justement intitulé Île Bourbon 1730.
Les personnages sont pour partie fictifs et d'autres inspirés de l'histoire réelle de l'île. Le tout est très documenté. À ce propos, les nombreuses et instructives notes en fin d'ouvrage replacent les situations dans leur contexte historique.
Une foule de personnages se succèdent et donnent vraiment une idée de la vie et de l'ambiance de l'époque, à commencer par cet ornithologue à la recherche du dodo, accompagné par son assistant plutôt benêt qui, lui, est plutôt à la recherche des derniers pirates.
Ce qui est particulièrement agréable dans ce livre d'aventures plein d'humour, c'est que les deux femmes, Virginie et sa nénène Évangéline, ne jouent pas du tout les potiches mais se révèlent au contraire les personnages les plus subtils et intelligents de ces pages.
Merci et bravo les gars !

Delcourt, collection Shampooing, 2007, 288 pages

Lire aussi les livre de Charles-Mézence Briseul sur les  Pirates de l'océan Indien


dimanche 4 avril 2021

Vie et carnets de l'explorateur perdu

Illustration de François Schuiten
Jacques Abeille clôt dans ce roman, La vie de l'explorateur perdu, le long cycle des Contrées, initié il y a plus de quarante ans avec Les jardins statuaires.
Il éclaire sous des angles différents la biographie de certains personnages clés de cet univers imaginaire et comble ainsi certaines ellipses du long récit des Contrées qui s'étale sur plusieurs générations.
Cela donne à l'ouvrage un côté un peu labyrinthique, mais l'auteur réussit malgré tout à tenir le lecteur en haleine grâce à des péripéties assez imprévisibles.
La langue de Jacques Abeille, quant à elle, est toujours aussi magnifique. 

Le Tripode, 2020, 304 pages.
Chronique écrite avec la collaboration de Christophe Grigri.

La maison d'édition Le Tripode publie l'œuvre de Jacques Abeille, dont Les Carnets de l'explorateur perdu qui regroupent les récits de Ludovic Lindien, également parus en 2020 (174 pages).

Voir aussi cette vidéo qui présente Jacques Abeille et son œuvre. Il dit de lui : "Je suis beaucoup plus un peintre raté qu'un écrivain, je me sens de moins en moins écrivain, je n'ai jamais réussi à l'être tout à fait."

dimanche 28 mars 2021

Chère Simone !

L'autrice et journaliste allemande Julia Korbik nourrit une passion pour Simone de Beauvoir et nous offre une relecture et une redécouverte vivifiantes de sa vie et son œuvre, dans Oh, Simone ! Penser, aimer, lutter avec Simone de Beauvoir.
Celle qui écrivait à Nelson Algren : "J'aime avec passion la vie, j'abomine l'idée de devoir mourir. Je suis terriblement avide, aussi, je veux tout de la vie, être une femme et aussi un homme, avoir beaucoup d'amis, et aussi la solitude, travailler énormément, écrire de bons livres, et aussi voyager, m'amuser, être égoïste, et aussi généreuse..." était aussi écrivaine, philosophe, féministe.
Julia Korbik a un style vivant qui rend cette biographie captivante. Elle ponctue son texte de citations et d'anecdotes amusantes, comme "Le saviez-vous ? Simone en 14 points (surprenants)", de biographies de ses proches, comme sa meilleure amie Zaza.
Et bien sûr, les amours et rencontres décisives de sa vie : Sartre, Algren, Lanzmann... avec des extraits de lettres et de notes.
Lanzmann dira à propos de Simone : "Elle m'a appris à voyager. Elle m'a appris à voir. Elle m'a appris à penser." Et, Simone nous en apprend encore, comme le prouve cet ouvrage.
Cette forme dynamique, cet angle, vu d'une étrangère, avec l'objectif de faire connaître Simone aux jeunes lectrices, sont vraiment enthousiasmants.

« Je conclurai donc en vous disant qu’à mon avis le féminisme est loin d’être dépassé et qu’au contraire il faut le maintenir vivant ; s’y opposer, le nier, ce n’est pas dépasser quelque chose, mais c’est régresser. Je pense que le féminisme est une cause commune de l’homme et de la femme et que les hommes n’arriveront à vivre dans un monde plus juste, mieux organisé, un monde plus valable, que lorsque les femmes auront un statut plus juste et plus valable ; la conquête de l’égalité entre les sexes les concerne tous les deux. D’autre part, les femmes ne doivent pas s’enfermer dans des revendications spécifiques. Il faut qu’elles en élargissent la portée, et qu’elles luttent aussi au côté des hommes pour un changement général de la société, parce qu’elles n’arriveront à faire triompher leur propre cause qu’en aidant au progrès de l’humanité tout entière. »

Éditions La Ville brûle, 2020, 288 pages.  

Où l'on retrouve Simone dans d'autres chroniques :
- Audacieuses
- Simone de Beauvoir et les femmes

jeudi 18 mars 2021

L’étoffe des héros

Éric Dautriat a signé ce magnifique roman, Le brisement de la mer, son sixième livre, une fable mythologique et philosophique qui nous emmène en voyage dans le temps et l'espace.
Ulysse est-il vraiment heureux d'être rentré de voyage ? Il s’ennuie, se penche sur son passé (plus ou moins) glorieux et sa condition de mortel, obsédé par la mer et les femmes. Pénélope semble plus sereine. Elle n’est dupe de rien mais ne juge pas. Elle pardonne. Un étrange voyageur, nommé Nîl (dont le prénom devrait vous rappeler quelqu'un), débarque et prétend être allé sur la Lune.

Dans ce conte philosophique, où la mer a rendez-vous avec la Lune, se rencontrent deux personnages mythiques, deux époques, deux odyssées extraordinaires, qui, malgré quelques différences, ont beaucoup en commun.
Comme l'écrit Éric Dautriat dans son avant-propos : « L'aventure de l'espace du XXe siècle entretient avec les mythes les plus anciens des liens étroits, souvent conscients, si l'on en juge par les noms donnés aux fusées et aux vaisseaux spatiaux, à commencer par Titan et Apollo ». De même, les noms des constellations empruntent beaucoup à la mythologie grecque.

L'auteur, ingénieur de l'aéronautique et de l'espace, longtemps dirigeant du programme Ariane, réussit l'exploit d'interroger et revisiter ces mythes, avec poésie et sensualité. Les personnages d’Homère reprennent vie, corps et chair, et surtout esprit. Ces héros, taillés dans l'étoffe des légendes éternelles, deviennent proches et contemporains, tellement humains.
La lecture du
Brisement de la mer est du miel, une ode à la nature, à la beauté des étoiles et de la mer. On y voit la silhouette des pins et les rangées de vignes ; la vie rude et sèche des terres de marins baignées de soleil. On y sent les embruns, les parfums de lentisque des maquis et des garrigues de la Méditerranée. On y sent le goût du sel, de l’huile d’olive et du vin. On y sent le grain du sable et celui de la peau des femmes.
On en sort heureux d'avoir fait un beau voyage.
 

Éditions de La Belle Cordière, 2020, 230 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le n°110 des Carnets du Ventoux.

lundi 15 mars 2021

L'impermanence du monde

Dans Ce qui vient, le journaliste Stéphane Paoli interroge une quinzaine d'hommes et de femmes, savants, penseurs et chercheurs, sur ce qui se trame dans leurs disciplines respectives.
Il tente ainsi de tisser une toile du monde de demain, prenant en compte différents domaines, parfois complexes et souvent passionnants, interdépendants, tels que l'économie, internet, la génétique, la robotique, l'anthropologie, la santé, la culture, la géopolitique, l'art contemporain, les relations personnes-machines, etc.
Et pour parler de demain, il faut parfois revenir à hier, à l'histoire de la Terre et de l'humanité pour mieux comprendre son adaptation perpétuelle aux changements, surtout quand survient un virus invisible qui fait exploser bien des certitudes...

Les Liens qui Libèrent, 2020, 304 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le numéro 25 du magazine Sans Transition !.

Pour une transition positive et concrète

Grégory Derville est maître de conférences en science politique et a participé à "Beauvais en transition". Déjà auteur d'un livre sur la permaculture, il crée un écolieu à la campagne pour mettre en œuvre concrètement ses recherches. Avec ce livre pratique, Réussir la transition écologique. Outils pratiques pour agir ensemble, il explique, en expert et praticien, comment transformer en profondeur le territoire : quartiers, villages, villes. Lucide face à la situation écologique, il propose une vision positive et stimulante du futur pour la construction d'une autre société, en unissant les forces et compétences (famille, amis, voisins, associations, élus locaux...). Voilà un véritable mode d'emploi pour savoir comment s'y prendre et quelles actions mener, en s'appuyant sur 9 types d'initiatives détaillées et des exemples précis déjà existants.
Un véritable mode d'emploi pour la transition. 

Terre Vivante, préface de Pablo Servigne, 2019, 208 pages. 
 
Cette chronique est initialement parue dans le numéro 25 du magazine Sans Transition !.

Pour un journalisme constructif

Si ce livre, Imaginer le monde de demain : Le rôle positif des médias, de Gilles Vanderpooten, s'adresse en priorité aux professionnels de la presse et étudiants en journalisme, il remet en cause la presse telle qu'elle est décriée.
Pour sortir du catastrophisme médiatique qui joue sur le ressort de la peur, une nouvelle forme de journalisme, plus constructif, donne envie d'agir.
Certes, les mauvaises nouvelles abondent mais elles entraînent une certaine résignation (en plus de saper le moral). Le thème du changement climatique est un exemple de ces thèmes complexes et anxiogènes par excellence.
Malgré tout, le pire n'est pas majoritaire et des lueurs d'espoirs émergent. D'autres informations rendent compte de la réalité concrète et répondent aux attentes de certains citoyens fatigués de la spirale des mauvaises nouvelles. Les médias peuvent apporter des outils de réflexion et des solutions à plus long terme et à la portée des citoyens pour changer le monde.
Ils sont une source d'inspiration et permettent de mieux appréhender le monde.

Actes Sud, 2020, 176 pages.


Cette chronique est initialement parue dans le numéro 25 du magazine Sans Transition !.

Révoltez-vous ! Plantez partout !

Comme à New York dans les années 70, dans les friches urbaines, des citoyens jardinent et font pousser des fruits et légumes.
C'est la Green Guerilla et c'est l'objet de cette bande dessinée pour le jardinage urbain : Guerilla Green. Guide de survie végétale en milieu urbain d'Ophélie Damblé et Cookie Kalkair.
L'autrice Ophélie raconte sa propre histoire et incite à se lancer dans ce projet citoyen d'agriculture en ville : une pratique militante pour se réapproprier l'espace public. Elle nous fait part également de ses recherches et de l'historique de ces mouvements de rébellion par le jardinage. C'est instructif et malgré le sérieux du sujet, cela ne manque pas d'humour.
Elle raconte une foule d'anecdotes et d'histoires du monde entier. Et surtout elle explique tout en détails, voire en vidéo (à visionner grâce à des QR code).
Elle donne au moins cinq bonnes raisons de planter partout et notamment de dépolluer la ville et de créer un impact social positif. Ensuite, il n'y a plus qu'à passer à l'attaque.

Révoltez-vous ! Plantez partout !

Jardiner en ville, c'est un peu comme mettre une part de campagne à la ville, mais en plus militant. Et cela fait tout de suite du bien !

Steinkis, 2019, 176 pages.

Pour en savoir plus : Ta mère nature.

Le plastique, pas si fantastique

Nelly Pons s'attaque au problème du plastique dans Océan Plastique. Enquête sur une pollution globale. Comme nous nous y attendions, ce n'est pas fantastique !
Nos déchets sont partout, jusqu'au fond des mers, notamment à l'état de plastiques. Le recyclage total est presque impossible. En proie au trafic, il est mal géré. Tout l'écosystème est en danger et bien sûr aussi notre santé.
Comment freiner les multiples pollutions ?
L'autrice a voulu comprendre comment nous en sommes arrivés là et surtout comment en sortir : avec de vraies solutions. Car oui, nous pouvons agir.
Une enquête très complète avec des entretiens éclairants de spécialistes, des schémas, un plan d'action : nettoyer, mieux gérer les déchets, limiter... et surtout changer les mentalités et reconnaître des droits à la nature.
Si le plastique n'est pas fantastique, cet essai est un fantastique pavé dans la mare !

Actes Sud, 2020, 384 pages

Cette chronique est initialement parue dans le numéro 27 du magazine Sans Transition !.

Duo de choc

Deux grands noms américains de la littérature et du dessin sont réunis pour ces deux nouvelles de Charles Bukowski illustrées par Robert Crumb : There's no Business et Bring me your love.
Chaque nouvelle fait l'objet d'un livre à part. Le fait de ne pas avoir traduit les titres nous met davantage dans l'ambiance.
Bring me your love est excellente ! Bukowski, cet autre grand maître de la nouvelle américaine (avec Raymond Carver) nous mène littéralement en bateau jusqu'à la chute. Une histoire de couple et de folie où, quand on veut enfermer sa femme, on dit qu'elle est folle : une technique bien connue pour se débarrasser de celles qui ne se soumettent pas.
There's no Business est l'histoire d'un has been du show-business : c'est trash, bien dans le style des deux auteurs.
Deux textes courts et choc !

Au Diable vauvert, 2020 et 2021, 32 pages.

Lire aussi mes autres chroniques sur Bukowski :
- Sur l'alcool
- Sur l'écriture



dimanche 14 mars 2021

Un dernier voyage en images avec Hugo Pratt

En 1992, Hugo Pratt entreprend un dernier voyage dans le Pacifique. C'est le récit qu'il raconte dans J'avais un rendez-vous, une réédition augmentée d'une sorte de testament spirituel.
Il évoque son univers composé d'images et sa fascination pour les dessins depuis son enfance à Venise, comme ces vignettes représentant des paysages exotiques ou un grand livre illustré que sa voisine lui avait montré.
Autant de lectures, d'invitations au voyage et de rendez-vous, souvent inattendus, car dit-il : "au fond, les meilleures réponses nous sont données lorsqu'on ne pose pas de questions..."
Il part d'île en île sur ces lieux de légendes qui ne sont pas toujours des paradis, mais chargés d'histoires de marins, d'explorateurs, de colons... Rapa Nui, Rarotonga, Pago Pago, Samoa, Apia (avec un émouvant hommage à Stevenson), Nouvelle-Irlande...

Rapa Nui est une porte d’entrée vers des mondes disparus, vers des légendes trop belles pour qu’on y renonce et trop naïves pour qu’on y croie. Oui, sans aucun doute, cette île est une merveilleuse invitation à la rêverie, à l’imaginaire.

Comme le raconte Patrizia Zanotti qui a voyagé d'île en île avec Hugo Pratt, ce dernier préparait méticuleusement ses voyages, se documentait, étudiait les cartes, lisait la littérature. "En réalité, Pratt voyageait plus dans l’idée d’éprouver certains lieux que de les découvrir. Pour lui, se rendre dans le Pacifique, après toutes les pages qu’il avait dessinées avec Corto Maltese, Capitan Cormorant, ou encore pour L’Île au trésor, c’était retrouver les paysages qui avaient alimenté son imagination. Il ne cherchait pas à se documenter sur un lieu pour ensuite le dessiner, tout simplement parce que les dessins, il les avait déjà faits. Son voyage était un voyage nostalgique, où il cherchait à réanimer la fascination qui, depuis son adolescence, l’avait poussé à dessiner. Il recherchait les lieux dont il avait rêvé. C’était comme rentrer dans la magie des pages de Stevenson, de Conrad, de Melville et de tant d’autres", écrit-elle dans la postface.
L'ouvrage est superbement illustré avec, bien sûr, le personnage de Corto Maltese. Il comporte également un album photo de leur voyage, ainsi qu'une truculente biographie en quelques dates marquantes et citations.
Un passionnant et magnifique voyage dans l'imaginaire et les pas de ce grand dessinateur.

Le Tripode, 2020, 224 pages.

dimanche 21 février 2021

La nature de l'art

Si l'art est dans tout, il est surtout dans la nature. Elle nous force notre admiration, inlassablement.

On ne se lasse jamais de la nature !
David Hockney

Les auteurs, Angus Hyland et Kendra Wilson, écrivent en introduction de ce livre très inspirant, AR{T}BRES. Les arbres dans l'art :

Les gens qui nourrissent une passion pour les arbres s'imaginent qu'il en va de même pour tout le monde. Or, la plupart d'entre nous y sont indifférents. Ceux qui pratiquent le "bain de forêt" sont souvent gentiment moqués, alors que nous gagnerions tous à étreindre davantage les arbres.

On n'est pas obligé d'embrasser les arbres avec ses bras, mais on peut le faire du regard car "leur beauté se suffit à elle-même".
Voici un recueil d'œuvres d'artistes qui ont peint des arbres, avec citations poétiques et courtes biographies.
Gustav Klimt, Vincent Van Gogh, Claude Monet, Claire Cansick, Annie Ovenden… Personnellement, j'aurais consacré quelques pages à Félix Vallotton. Et tant d'autres !

Et tout à coup, l'été s'effondra en automne.
Oscar Wilde

En forêt, on sent la présence de la divinité.
Anton Tchekhov

Une autre façon de rêver devant la nature, la nature de l'art.

Éditions Pyramyd, 2021, 160 pages.



mercredi 17 février 2021

La femme est-elle aussi le passé de l'homme ?

Pascal Picq, paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France, bouscule les préjugés et idées reçues sur l'évolution des femmes et leur rôle dans l'humanité.
Il livre une instructive synthèse des connaissances actuelles sur la préhistoire des rapports entre hommes et femmes.
Comparées avec d'autres espèces (primates et singes), les femmes ne sont pas des femelles comme les autres : leur évolution est mal connue, biaisée, invisibilisée.
Non seulement quand on parle d'évolution de l'Homme, on oublie la femme, mais en plus, le pire ennemi de la femme, c'est l'homme, le seul mâle qui va jusqu'à tuer sa femelle.
Comment en est-on arrivé à cette domination masculine dans le passé ? Parmi les nombreux facteurs, les principales causes sont culturelles. Et demain ?
La femme sera-t-elle l'avenir de l'homme, sinon l'égale ?
Un travail de fond passionnant.

Éditions Odile Jacob, 2020, 464 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le magazine
Sans Transition !
n° 26, novembre 2020.

Trois très bonnes nouvelles !

Un livre d'Éric Plamondon est déjà une bonne nouvelle*, mais un recueil de trois nouvelles, ce sont trois très bonnes nouvelles !
L'auteur nous embarque dans son Québec natal, dans sa langue, dans ses souvenirs et c'est un formidable voyage dans le temps, mais surtout de l'autre côté de l'océan et dans un pays qui peut être glacial.
Oui, la langue est celle du Québec avec ses lots, ses expressions imagées, son parler. C'est elle qui nous plonge littéralement dans cet univers, ce pays et ses habitants.
La première, Aller aux fraises, donne son nom au recueil. Et ce qu'on dit ou pas entre père et fils. Ce qu'on fait ou pas quand on devient adulte. Émouvant.
La deuxième, Cendres, est une histoire que lui a raconté son père, sur une bande de copains qui ont une bonne descente et le cœur sur la main.
La troisième, Thetford Mines, se passe à l'époque où l'auteur vient d'avoir dix-huit ans. Il en profite pour nous raconter un pan de l'histoire méconnue du Québec (un peu comme dans le superbe Taqawan*) et ses mines d'amiante qui ont détruit la santé des travailleurs et le paysage. Et là, après un passage angoissant et magnifique dans une tempête de neige — car Éric Plamondon n'a pas son pareil pour raconter l'hiver et le froid —, surgit une vision magique (je n'en dis pas plus).

 J'avais l'impression de m'enfoncer dans la tempête, de plonger en son sein alors que ce n'étaient que les cieux qui passaient au-dessus de moi en balayant toute la Belle Province. Les phares de la Honda Civic creusaient un tunnel dans le blanc des tourbillons de cristaux. Ce n'était plus le véhicule qui avançait mais les éléments qui se précipitaient vers moi.

Allez donc dans une librairie et demandez Aller aux fraises.

Quidam éditeur, 2021, 88 pages.

** Taqawan est cité dans un essai passionnant sur l'écologie et l'environnement dans les œuvres littéraires contemporaines : Littérature et écologie. Le Mur des abeilles, de Pierre Schoentjes, éditions Corti, 2020, 464 pages).

* Lire aussi mes chroniques sur d'autres livres d'Éric Plamondon :
- Taqawan
- Oyana.

dimanche 7 février 2021

Vive les sorcières !

La figure de la sorcière sert de levier de transformation et de détonateur pour aborder et inventer un nouveau monde, au masculin comme au féminin, bien que le féminin l'emporte dans Sortir des bois. Manifeste d'une sorcière d'aujourd'hui d'Odile Chabrillac.
Sortir des bois consiste à sortir de l'ombre, se révéler, mais aussi se réconcilier avec son corps, les autres, tout le vivant autour de soi, avec une nouvelle spiritualité pour prendre un peu de hauteur.
C'est à une renaissance et une juste place que nous invite l'autrice, psychothérapeute et naturopathe, qui insuffle de la magie et des rituels bienfaisants dans le quotidien, tout en gardant les pieds sur terre.
Elle propose également de renouer avec la colère pour reprendre le pouvoir et le chemin de l'action.
Un livre joyeux, poétique, inspirant, qui ne donne pas de leçons mais ouvre grand les fenêtres des possibles.

Éditions Tana, octobre 2020, 214 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le magazine Sans Transition ! n° 26, novembre 2020.

samedi 6 février 2021

Tout sur la grande transition !

Ce Manuel de la grande transition. Former pour transformer est un ouvrage collectif dirigé par Cécile Renouard, Rémi Beau, Christophe Goupil, Christian Koenig.
Il est idéal pour les étudiants et les jeunes diplômés qui veulent se projeter dans un avenir professionnel en accord avec leur éthique et les impératifs environnementaux. Il propose une approche à la fois transversale, globale et systémique des problèmes pour réfléchir, comprendre et agir.
Quelque 70 experts et enseignants-chercheurs de diverses disciplines (environnement, sciences du vivant, éthique, santé, droit, gestion, philosophie, arts…) fournissent une réflexion complète et les contenus essentiels sur la transition dans six axes : habiter un monde commun, bien vivre ensemble, mesurer et gouverner, interpréter et imaginer, agir et travailler, se reconnecter à soi, aux autres et à la nature.
À lire de A à Z ou par chapitres, dans n'importe quel ordre.

Les Liens qui libèrent, 2020, 448 pages

Cette chronique est initialement parue dans le magazine Sans Transition ! n° 26, novembre 2020.

samedi 30 janvier 2021

Temps anciens tombés dans l'oubli

Apparemment rien ne nous rapproche de la belle Bèba, personnage solaire de La Verrerie de Mènis Koumandarèas, et pourtant, au fil des pages, il y a quelque chose d'elle en nous, d'universel.
Rien d'étonnant au fait que le roman soit considéré comme un classique de la littérature grecque.
Nous traversons la vie de la séduisante Bèba, ses secrets, ses regrets, ses rêves... Nous rencontrons ses hommes, jamais à la hauteur.
L'auteur nous capte dans la justesse des détails de l'histoire de ses personnages et de la grande histoire de la Grèce.

Puis ce fut Vlassis, le mariage, l'entreprise. Dans ses draps tachés, elle avait l'impression que tout était fini désormais et qu'une femme seule, autour de la quarantaine, glissait tout à fait naturellement dans la caste des bourgeois à laquelle, malgré les luttes et les idéologies, elle n'avait pu échapper. Tout ce qui restait de son passé, c'était une excursion à la mer ou à la montagne, une soirée de carnaval, l'illusion qu'elle avait connu des instants de bonheur et que tout allait continuer encore un certain temps avant de disparaître à jamais.

Le récit nous tient jusqu'au bout, jusqu'à ce dernier chapitre, Temps anciens tombés dans l'oubli, où tout s'ouvre puis ne se referme pas tout à fait, nous laissant pensif sur notre propre parcours, nos rêves, nos rencontres. Oui, on touche à l'universel.

Quidam, 2021, 156 pages.