mardi 26 mai 2026

Comme un écho en nous

Le nouveau roman de Joëlle BaultSous un jour différent, nous emporte tel un ruisseau qui se fraie un passage à travers les méandres des paysages intérieurs de la narratrice, entre réflexions profondes et tracas quotidiens. 
Au cours d'une insomnie s'invitent les souvenirs, heureux, inquiets ou cuisants, envahissants... Une situation entraîne des digressions par ricochet. Des liens mystérieux relient un moment du passé à une sensation, comme la lecture d'un livre interrompue par l'apparition d'un oiseau... Par un effet de miroirs, une image se superpose à une autre en transparence. 
Parfois, l'épreuve de la maladie nous fait prendre conscience de l'importance de notre corps, du temps qui passe et de la valeur de la vie. 

« Puis-je trouver, dans ces myriades de souvenirs et de sensations, des fragments de moi qui esquisseraient un tout ? » se demande Joëlle Bault. Le fil de ses pensées nous capte et fait écho en nous. 

Le texte — servi par une écriture précise et sensible — nous emporte.

Éditions des Offray, 2026, 80 pages. 

Lire aussi la chronique sur Trois âges de la même autrice.

lundi 25 mai 2026

Sujet littéraire : la mère

Dans un court et passionnant essai, Écrire sa mère. Des écrivaines et des écrivains à la recherche de l'amour perduRobert Neuburger nous parle des relations aux mères, qu'elles soient absentes, mal-aimantes ou trop aimantes, et comment les écrivains abordent ces sujets.
Alors que l'auteur est psychiatre et psychothérapeute, le texte est d'une grande limpidité : ni jargonneux ni abstrait. Il précise : 

Mon pari s'est inspiré de Georges Perec, qui écrivit tout un roman, La Disparition, sans utiliser la lettre « e » ; moi aussi je me suis imposé ici une contrainte, celle de n'utiliser qu'a minima le vocabulaire psychiatrique ou psychanalytique et, surtout, diagnostique. Le parcours des malaimées, et de certaines trop-aimées, apporte un éclairage sur la complexité du trajet qui les a menées, depuis le constat de ce qu'ils et elles avaient subi, jusqu'à leur émergence par l'écriture. Les étapes qu'ils et elles ont franchies, du moins telles que j'ai pu les identifier, témoignent que ce n'est pas un parcours simple et qu'elles doivent être respectées. Ce que j'en ai retenu de plus précieux est que l'on ne peut aborder les situations traumatiques frontalement. Aucune gomme n'effacera le passé, mais celui-ci peut être sublimé. Il ne s'agit pas de faire l'apologie du traumatisme, mais de souligner qu'il n'y a pas de destin irrémédiable. Du pire peut toujours surgir le meilleur.

Avec de nombreuses citations de : Annie Ernaux, Nancy Huston, Delphine de Vigan, Marguerite Duras, Pascal Quignard, Hervé Bazin, Simenon, Colette, Albert Cohen, Romain Gary, Saint-Exupéry, Amélie Nothomb, Eric-Emmanuel Schmitt, etc.

Payot Poches, 2026, 144 pages. 

mercredi 20 mai 2026

Dans les pas de Pétrarque à Vaucluse

Dans Courir à ce qui me brûle, l'écrivain Jean-Pierre Suaudeau, qui réside non loin de Vaucluse, marche dans les pas de Francesco Petrarca en Provence, littéralement et littérairement. 
Il s'inspire de la vie du poète des poètes, avec un titre tiré d'un de ses sonnets, et imagine son quotidien, ses états d'âme et ses zones d'ombre, ses rencontres... 
Comme lui, il trouve dans ces paysages l'écrin idéal pour écrire.

J'ai ensuite été cet homme venu chercher ici, tout comme Francesco, le calme, une forme de sérénité pour écrire, fuir l'activité incessante, et, comme lui, oscillant sans cesse entre vie sociale et retrait.
Se retirer, trouver la protection d'un écrin, oublier un temps les sollicitations auxquelles j'étais incapable de renoncer. En même temps y trouver un supplément d'âme que je ne parvenais pas alors à m'expliquer, un élan propre à l'écriture. Marcher, se laisser envahir par ce que distillaient les collines, la nature qui deviendrait peu à peu un cadre familier, rassurant, où l'air paraît immense, à l'égal de l'air marin sétois évoqué par Paul Valéry qui ouvre et ferme le livre.
Tout semble possible ici, n'avoir ni commencement ni fin. Rien pour limiter le désir d'écrire, pas même les bourrasques de plus en plus fréquentes du mistral, grand purificateur de la terre, ni les battues des chasseurs qui me fournissent des prétextes pour rester devant l'écran à bricoler des phrases. À l'automne ou en hiver, à l'exception de la cloche qui égrène les heures, la journée peut s'écouler, comble du luxe, sans que nul bruit humain ne me parvienne.

Le roman est bien sûr parsemé de poèmes du Canzionere de Pétrarque. 
Le tout est d'une grande poésie.

Éditions Joca Seria, 2025, 180 pages. 

Après l'apocalypse avec une renarde

Rousse ou les beaux habitants de l'univers est un roman étonnant de Denis Infante : l'épopée d'une renarde. 
En effet, les phrases du récit sont notamment dépouillées d'articles. Le vocabulaire est parfois remanié, comme si le narrateur (mystérieux et non humain) s'exprimait dans un langage nouveau et poétique, puisque les Homo sapiens, rebaptisés Têtes Plates, semblent avoir disparu de la surface de la Terre. 
Notre renarde se nomme Rousse et veut découvrir le vaste monde. On devine avec elle ses découvertes chemin faisant.
Elle fait des rencontres hostiles et risque sa vie au contact des loups, des crocodiles (rebaptisés Krakodile par un corbeau), de krakens (créature fantastique de la mythologie nordique)... 
Elle sympathise avec une ourse en deuil, un corbeau savant, des sangliers organisés, un écureuil altruiste, qui lui sauvent parfois la vie et qu'elle rebaptise amicalement... 
Elle traverse des paysages parfois désolés et détruits, parfois verdoyants et giboyeux. 
Une fois passé l'étonnement du style, on entre dans cet univers à hauteur d'animal et on se passionne pour les aventures de cette sympathique, curieuse et astucieuse petite renarde ! 

Brune grogna à  son côté, façon pour elle de rompre marche monotone, de dire qu'il est bon de voyager ensemble, et Rousse se pourlécha sèches babines, car aussi immense était ce monde, invisibles blanches montagnes, inatteignable son but, dangereux inconnu, elle avait rencontré Brune, et de cette rencontre imprévue son cœur s'était agrandi.

Éditions Tristram, 2024, 132 pages (existe aussi en Points poche).