samedi 31 mai 2014

Du long court au Goncourt, un bon court

Attirée par le bandeau "Goncourt de la nouvelle 2014", j'acquiers le livre de Nicolas Cavaillès, Vie de monsieur Leguat, par pure curiosité. La forme est entre deux : longue nouvelle ou court roman. Et quelle n'est pas ma surprise lorsque je découvre qu'il s'agit de la biographie d'un Français, François Leguat (1638-1735), qui, contraint à l'exil suite à la révocation de l'Édit de Nantes, alors qu'il est déjà âgé de cinquante ans, fut largué avec ses compagnons de voyage sur l'île Rodrigues en 1691 puis, souffrant maintes injustices et périples étonnants, finit ses jours dans les bas-fonds de Londres où il vécut quand même jusqu'à 98 ans. L'aventurier malgré lui avait écrit ses mémoires que j'avais souhaité lire après un voyage à Rodrigues : Aventures aux Mascareignes : voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales. La première édition date de 1707, la dernière, aux éditions La Découverte, en 1984. Plus de trois siècles après le premier témoignage de François Leguat, son destin aux trois vies a toujours passionné et fut l'objet d'attaques injustifiées et de réhabilitations successives.
Nicolas Cavaillès, originaire du même village de Bresse, s'est lui aussi penché sur la destinée hors du commun de ce gentilhomme, dans un style intemporel et dans un esprit philosophique sur le sens de la vie.
"Lui qui a partout pris soin de vivre avec humilité reste ainsi un modèle à suivre, pour ceux qui veulent jusques à la mort maintenir la pureté de l'ailleurs."
Vie de monsieur Leguat est publié aux éditions du Sonneur et je l'ai acheté dans la même petite librairie de Brantes que Comment écrire un livre de voyage.

Éditions du Sonneur, 2013, 72 pages.

mercredi 28 mai 2014

Un homme au foyer

Comme mon frère, l'auteur, Nathanaël Dupré La Tour, était homme au foyer et comme lui, il est décédé en 2013. De plus, Personnage sur fond bleu, 1959, de Gaston Chaissac — un peintre que mon frère admirait — illustre la couverture. J'avais donc plusieurs raisons personnelles d'avoir envie de lire cet essai, en plus de celle-ci et non des moindres : j'apprécie quand les hommes tentent l'expérience de se mettre à la place des femmes pour élargir leur point de vue et, en connaissance de cause, en profitent pour leur rendre hommage.
Une année au foyer, troisième essai de l'auteur*, est donc une œuvre posthume et de, ce point de vue, poignante, mais néanmoins très agréable à lire car bien écrite, pleine d'humour et émaillée de références plus ou moins farfelues à la philosophie et aux techniques de management, voire de marketing. Sur l'air d'Une année en Provence de Peter Mayle, il s'interroge et fait le récit — mi-excédé mi-papa-poule — de son expérience de parent au foyer qui veille au bon déroulement du quotidien de la maison, emmène et va chercher ses trois enfants à l'école, fait les courses et les repas, en tentant d'adapter les règles de gestion d'une entreprise...
"Je ne sais pas si le fait de passer l'aspirateur suppose d'être né avec deux chromosomes X, ni si changer les couches ressortit plus à la dignité féminine qu'à la dignité masculine. Ces questions me dépassent, je l'avoue, et Aristote lui-même en a très peu parlé.
En revanche je suis catégorique sur un point : il n'est pas dans la nature de l'homme de penser à mettre un bonnet sur la tête de ses enfants alors qu'il ne neige pas, mais qu'il peut neiger. Cette faculté d'anticipation, cette forme très haute de prophétisme, n'est pas inscrite dans le cerveau masculin. Je ne sais pas si elle s'acquiert, mais si c'est le cas, je le jure, cela demande beaucoup de temps. Et cet apprentissage est un chemin de croix."
Non sans humour encore, alors que, justement, il en fait tout un roman :
"Se dépasser sans cesse, investir des terres inconnues, réparer des chasses d'eau : telle est la vie héroïque du parent au foyer. Pensons-y toujours, n'en parlons jamais."
Et plus loin, dans le même esprit :
"Si j'ai une assez haute idée de mon propre héroïsme, je suis bien obligé de le mettre en perspective avec celui des millions de mères qui le partagent mais ne s'en contentent pas, y conjuguant une vertu de modestie qui m'est pour l'instant assez étrangère."
 Et pour conclure :
"En France, entre deux et trois millions de personnes se coltinent au quotidien avec cette question, et n'éprouvent pas le besoin de le crier sur tous les toits. C'est à celles et aux quelques ceux qui osent faire le job sans en faire des tartines que ce livre est aussi dédié.
À leur fatigue, à leur énervement, à leur manque de reconnaissance, et aux joies infinies que ce travail leur réserve."
Un beau témoignage qui se lit avec plaisir, comme un roman.

Éditions du Félin, 2014, 144 pages.
* Il a également publié, aux éditions du Félin, L'instinct de conservation et Au seuil du monde.

mardi 27 mai 2014

Chaque histoire d'amour est une histoire de chagrin potentielle

En prenant au vol une émission de Jean Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin (sous-titrée Présences), sur France Inter, je découvre le dernier livre de Julian Barnes, dont un texte bouleversant sur sa femme : Quand tout est déjà arrivé.
On peut se demander pourquoi l'auteur associe trois chapitres qui n'ont, a priori, rien à voir. Dans le premier, Le péché d'élévation, il retrace les premières expériences d'ascension et les clichés réalisés par Nadar lors de vols en ballon. Dans la deuxième partie, À hauteur d'homme, nous retrouvons l'extravagante et légère Sarah Bernhardt (souvent photographiée par Nadar, qui a bu du champagne et mangé des tartines de foie gras lors d'un voyage en montgolfière) qui changeait d'amant et d'avis comme de costume de scène. Enfin, dans La perte de profondeur, la partie la plus émouvante, juste et personnelle, Julian Barnes raconte qu'après avoir connu les altitudes de l'amour, il ne se remet pas de la mort de sa femme. De ces différents chapitres à première vue sans lien direct, l'auteur nous donne lui-même la subtile corrélation :
"Nous vivons à ras de terre, à hauteur d'homme, et pourtant — et par conséquent — nous aspirons à nous élever. Créatures terrestres, nous pouvons parfois nous hisser jusqu'aux dieux. Certains s'élèvent au moyen de l'art ; d'autres, de la religion ; la plupart, de l'amour. Mais lorsqu'on s'envole, on peut aussi s'écraser. Il y a peu d'atterrissages en douceur. On peut rebondir sur le sol assez violemment pour se casser une jambe, entraîné vers quelque voie ferrée étrangère. Chaque histoire d'amour est une histoire de chagrin potentielle. Sinon sur le moment, alors plus tard. Sinon pour l'un, alors pour l'autre. Parfois, pour les deux."
Et probablement la dernière partie du livre a besoin des deux premières parce que, parfois, des choses ou des personnes qui n'ont rien à voir sont réunies, avec plus ou moins de bonheur, et surtout parce qu'il peut être gênant, de but en blanc, de parler de son chagrin, un vide sidéral qui occupe pourtant tout l'esprit.
"Dans la jeunesse, le monde se divise sommairement entre ceux qui ont fait l'amour, et les autres. Plus tard, entre ceux qui ont connu l'amour, et les autres. Plus tard encore — du moins si l'on est assez chanceux (ou, d'un autre côté, malchanceux) —, il se divise entre ceux qui ont connu le chagrin, et les autres. Ces divisions sont absolues ; ce sont des tropiques que nous franchissons."
Ce sont des frontières ténues, parfois imaginaires, et des émotions aiguës de l'absence et de la présence que le génie de Julian Barnes nous aide à discerner.

Éditions Mercure de France, 2014, 144 pages.

vendredi 23 mai 2014

Et de trois !

Le numéro 3 de la revue Kanyar vient de paraître.
Voici le programme du voyage et vos guides pour chaque étape.
Comme pour le premier numéro, Emmanuel Brughera signe le dessin de la couverture.
Au sommaire, dans l'ordre d'apparition, Emmanuel Gédouin prend la route en Écosse et dérape avec Le monstre de Boar's Head. Ensuite, Sergio Grondin, dans Grand Bois la belle, nous entraîne à La Réunion, dans les champs de canne et les usines sucrières. Toujours à La Réunion, ça roule pour Emmanuel Genvrin qui met plein gaz avec Motor Gasy. Sven Hansen-Løve nous plonge dans le labyrinthe de la recherche d'emploi avec Métier d'avenir. Retour à La Réunion et retour sur le passé avec Marie-Jeanne Bourdon et son Delonix regia (le nom botanique du flamboyant). Xavier Marotte nous invite dans l'univers fantastique de La maison de Cordélia. Marie Martinez traverse le deuil et le parc Montsouris avec son Âme sœur. On suit Bertrand Mandico dans son style poético-décadent avec Un écureuil dans le cœur. On fait plusieurs fois l'aller-retour Budapest, Andalousie avec Raphaël Valade. Puis Edward Roux, dans La prodigieuse existence du narrateur, nous embarque dans une virée en stop, de bars en librairies, du côté de Saint-Rémy-de-Provence. Retour à Paris, avec André Pangrani, où l'on déambule et pense À voix haute. Quant à Matthieu Périssé, son mystérieux Fitore se passe en Albanie. Et pour terminer le périple, une escale dans la République de Djibouti : Obock de Nicolas Deleau.
Bon voyage !

samedi 10 mai 2014

Magique ou tragique ?

Il semble que toute personne frappée (c'est le mot pour exprimer la violence du choc) par la mort brutale d'un proche, réalise soudain, comme si on avait oublié que nous sommes mortels, que cela n'arrive pas qu'aux autres.
Le deuil plonge alors dans un questionnement nouveau et obsédant sur la mort. La perte de sens, de repères et de convictions pousse souvent à chercher des réponses dans la lecture de récits, d'études, de témoignages, d'œuvres littéraires sur la mort.
C'est ce qu'a fait Joan Didion dans L'année de la pensée magique. Ce qu'elle appelle l'année de la pensée magique est cette première année suivant la disparition de son mari, l'écrivain John Gregory Dunne, qui la place dans l'incrédulité, un demi-déni ou une demie-folie — Et s'il revenait ? — alors que le point de non-retour est passé. Comment continuer à faire vivre, d'une manière ou d'une autre, l'être cher ? Comment survivre, tout simplement.
Elle revient sur les circonstances de sa mort, sur ses souvenirs, sur ce réflexe impossible à corriger de s'adresser à l'autre, et le constat effrayant que la vie ne sera plus jamais comme avant.
"La vie change vite. La vie change dans l'instant. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête. La question de l'apitoiement."
Éditions Grasset, 2007, 281 pages.

Une autre grande dame de la littérature américaine, Joyce Carol Oates, a également raconté cette terrible première année après la disparition inattendue de son mari dans J'ai réussi à rester en vie

jeudi 8 mai 2014

Retrouver Marguerite, encore et toujours

Marguerite Duras aurait eu cent ans en avril dernier. Voilà pourquoi on voit fleurir les hors-série, les biographies et les souvenirs de ceux qui l'ont connue. Comme Alain Vircondelet qui n'en est pas à sa première publication sur son amie. Il a même été le premier, en France, a écrire une thèse sur son œuvre. Il lui rend encore et toujours hommage en tant que président d’honneur de l’Association Marguerite Duras, fondée en 1997, et président du prix Marguerite Duras.
La Petite Collection des éditions Mille et une nuits (qui fêtait ses 20 ans l'an dernier) vient de publier Rencontrer Marguerite Duras où il rassemble quatre textes inédits et revient sur ses rencontres avec Marguerite, son écriture, son cinéma et son attachement au Pays de Duras, où son père avait acheté une maison, et qui lui a inspiré son nom de plume.
"Duras, le Pays de Duras, devenait ainsi le nom du lien à quoi elle destinait l'art d'écrire : désir de rejoindre, de se relier, de remonter jusqu'aux siens. C'était de cela que l'écriture était porteuse, de cette tentative désespérée le plus souvent d'atteindre enfin l'origine des choses, du monde, des êtres. Écrire pour percer des secrets." 

Le hors-série Télérama paru en avril 2014.

Le hors-série Le Monde paru en juillet 2012.

mercredi 7 mai 2014

La grâce de René Frégni

En lisant Marseille noir, je me suis dit que je n'avais pas assez parlé de René Frégni dans mes chroniques.
Elle danse dans le noir, hyper-sensible hommage à sa mère, et On ne s'endort jamais seul m'ont beaucoup touchée.  
Tu tomberas avec la nuit m'a traumatisée, je dois avouer : le genre de livre bien noir bien glaçant, d'autant qu'il s'agit du récit de sa propre histoire, celui d'une méprise qui a envoyé l'auteur en garde à vue.
S'il a connu l'autre côté des barreaux, René Frégni fréquente aussi le milieu carcéral en tant qu'animateur d'ateliers d'écriture avec des détenus, notamment aux Baumettes.
Son univers est fait de grâce, d'amour et de tendresse mais aussi de violence, de voyous, de prison et de désir de justice.
Mais je ne suis pas à la page, car René Frégni a signé d'autres romans, une douzaine en tout, la plupart édités chez Gallimard, dont La fiancée des corbeaux ou Sous la ville rouge.

Éditions Gallimard, Collection Folio (n° 3576), 2001, 144 pages.

vendredi 2 mai 2014

Le brillant côté obscur de Marseille

Les plus brillantes plumes de Marseille (et du coin) sont réunies dans le recueil de nouvelles Marseille Noir, présenté par Cédric Fabre. François Beaune, Philippe Carrese, Patrick Coulomb, Cédric Fabre, René Frégni, Christian Garcin, Salim Hatubou, Rebecca Lighieri, Emmanuel Loi, Marie Neuser, Pia Petersen, Serge Scotto, Minna Sif et François Thomazeau : ils sont tous là pour une anthologie du côté obscur de la ville. Comme un tableau de Soulages aux subtils reflets, le noir est dans tous ses éclats. Les quatorze auteurs égratignent autant qu'ils aiment Marseille ; normal : cette ville exaspère autant qu'elle fascine, pétrie de contradictions et de légendes, vraies ou fausses.
Ce recueil — un diamant noir où chaque nouvelle mériterait une chronique — est également un prétexte pour arpenter quelques quartiers et lieux mythiques : le Panier, le Stade Vélodrome, Endoume, le Frioul, l'Estaque, la Plaine, Château-Gombert, le Vieux-Port, Belsunce et autres cités dans la cité... ainsi qu'un hilarant trajet en bus 49, car prendre le bus à Marseille revient souvent à acheter un billet pour le théâtre de l'improbable. En effet, toutes les histoires ne vous glacent pas le sang : on rit aussi volontiers à la gouaille de certains auteurs.
Ceux qui connaissent Marseille — comme ceux qu'elle fait fantasmer — apprécieront. Ceux qui connaissent certains auteurs se régalent d'avance et pour ceux qu'on ne connaît pas encore, cela vaut le détour ! C'est le recueil à avoir dans sa bibliothèque ou à offrir sans se tromper.
Et pour la bonne oreille, une playlist de morceaux (bien) choisis par les auteurs prépare, accompagne ou prolonge la lecture sur le site des éditions Asphalte.

Éditions Asphalte, 2014, 256 pages.