dimanche 16 septembre 2018

Chroniques de La Réunion dans les années 1940

Chroniques du Léopard, la bande dessinée (par Tehem) dont nous parlions dans l'entretien avec son scénariste Appollo (lire ici) est enfin parue.
Appollo s'était déjà attaqué aux années de l'après-première-guerre avec La Grippe coloniale en deux albums dessinés par Serge Huo-Chao-Si. Cette fois-ci, il s'agit d'un seul album très épais (196 pages) et documenté sur l'histoire de l'île de La Réunion, au début des années 1940.
Le point de vue est celui de deux lycéens, Lucien et Charles, ce qui donne tout son charme à l'histoire vue par ces jeunes gens pleins d'enthousiasme et d'humour, dessinés avec des yeux écarquillés de curiosité sur le monde.
Les deux héros sont bien campés, drôles et attachants malgré leurs faiblesses et leurs regrets (ne pas avoir défendu un camarade harcelé pour sa couleur de peau, avoir mis la main aux fesses d'une fille...), leurs crâneries d'adolescents (premières cigarettes, premières amours — Ah ! Simone, Simone... — ou premier rasage), mais aussi leurs fougues idéalistes et politiques, leurs modèles de bande dessinée qui donnent lieu à des planches truculentes où Lucien se prend pour Tintin avec un dessin à la Hergé tout en restant Tehem : très réussi !
Ils fréquentent le lycée Leconte-de-Lisle et ont, entre autres, pour camarades de classe un certain Raymond Barre (qui en prend pour son grade en premier de la classe) et deux jumeaux nommés Jacques et Paul Vergès. On croise également d'autres figures historiques et politiques : le prince Vinh San, Abd el-Krim, Léon de Lépervanche et bien d'autres.
Il se trouve qu'Appollo et Tehem ont également fréquenté ce lycée et ont vécu leurs enfances et adolescences à La Réunion, ce qui donne une ambiance tout à fait réaliste et subtile.
Un beau récit d'initiation, dans un contexte historique et politique avec le recul et l'engagement d'aujourd'hui. Bravo !

Éditions Dargaud, 2018, 196 pages.

vendredi 14 septembre 2018

La nature comme sujet de droit

Dans la nouvelle édition de son livre paru en 1990, Le Contrat naturel, Michel Serres persiste et signe : L'état de violence entre l'homme et le monde appelle l'élaboration d'un nouveau droit, à fonder sur un contrat naturel qui complèterait le contrat social établi entre les hommes.
Or, désormais, le ton est bien plus alarmiste, voire tragique, car, près de 30 ans plus tard, rien n'a changé. Bien au contraire, la situation s'est aggravée et par notre faute, à nous les hommes.
C'est une approche philosophique de la question qui fait bien sûr référence au Contrat social de Rousseau. Michel Serres prend notamment pour exemple le tableau de Goya où deux hommes se battent à coups de gourdins et s'enlisent dans des sables mouvants. Au final, aucun des deux ne sortira vainqueur puisqu'ils seront tous les deux engloutis.
L'idée de départ était de faire de la nature — eau de mer, glaciers de montagne, forêts, fleuves...— des sujets de droit. Et cette idée commence à faire son chemin puisque, ces dernières années, quelques pays ont appliqué cette législation à des fleuves ou des forêts pollués. Mais cela reste anecdotique.
Le parasite prend tout et ne donne rien ; l'hôte donne tout et ne prend rien. Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l'homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit.
Puisse Michel Serres être entendu en haut lieu, c'est-à-dire auprès des grands acteurs économiques davantage que les politiques, puisque c'est essentiellement là que ça se joue... ou pas.

Éditions Le Pommier, 2018, 240 pages.

lundi 10 septembre 2018

Le temps béni d'Hobopok

Le temps béni des colonies est un recueil signé Hobopok et entièrement re-dessiné pour la deuxième édition (dans un souci d'homogénéité mais surtout parce qu'il avait perdu les originaux dans un déménagement).
Il rassemble des strips parus initialement dans la revue de bande dessinée réunionnaise Le Cri du Margouillat.
Noir, c'est noir : de l'humour très noir (qui fait rire jaune), en noir et blanc, sur les Noirs et les Blancs, caricatural au possible et jusqu'à l'impossible.
Toutes les expressions et les clichés sur le sujet sont exploités avec crudité, ironie, cynisme et bien sûr second degré — autant dire que ces œuvres sont totalement à contre-courant du politiquement correct actuel.
Des quatre personnages principaux — un couple de Blancs, Bwana et sa femme, et un couple de Noirs, Coco et Boule de Neige —, Bwana est la vedette en caricature de colon, évidemment coiffé du fameux casque colonial : raciste, sadique et obsédé sexuel.
En fin d'ouvrage, un cahier spécial, intitulé Les aventures de Coco et Bwana, relate l'histoire de ces dessins et de leurs publications successives.
Le temps béni des caricatures est-il fini ?

Éditions du Centre du Monde, 2012 (première édition en 1998), 16 x 22 cm, 58 pages, avec une préface d'Éric Chevillard.
La couverture de la première édition.

Autoportrait de Willy Ronis

Quand Willy Ronis commente une cinquantaine de ses photos, il raconte des histoires, des moments de sa vie et des instants de photographe.
Au fil des textes se dessine un autoportrait émouvant.
Dans le recueil Ce jour-là, tous les commentaires commencent par ces mots : ce jour-là.
J'ai la mémoire de toutes mes photos, elles forment le tissu de ma vie et parfois, bien sûr, elles se font des signes par-delà les années. Elles se répondent, elles conversent, elles tissent des secrets.
Les photos de Willy Ronis sont toujours fortes en soi et pourraient se passer de commentaires, mais les anecdotes sont émouvantes, tendres avec ses modèles et ses souvenirs.
Parfois les larmes me sont montées au yeux.


Éditions Folio n° 4801, 2008, 208 pages.
On peut voir, jusqu'au 29 septembre 2018, une belle exposition gratuite au Pavillon Carré de Baudouin à Paris (121, rue de Ménilmontant).

jeudi 6 septembre 2018

Taxi driver à Barcelone

Dans Taxi, Carlos Zanón réinvente l'anti-héros du roman picaresque, avec ce chauffeur de taxi barcelonais qui prend la tangente, faute de pouvoir affronter sa réalité.
Parce que sa femme lui annonce un matin "Il faut qu'on parle", Sandino diffère sans cesse ce moment fatidique car il imagine trop bien ce qu'elle peut lui reprocher et lui annoncer...
S'ensuit une semaine d'errance, d'insomnie, d'anecdotes de clients, de rencontres de bars, plutôt dingues et louches — dont un improbable et imprévisible Jesús.
Mélancolique et lâche, il roule aux quatre coins de la ville, comme un boule de billard, au gré des courses et des rendez-vous galants, avec The Clash en fond sonore (et en titres de chapitres).
Notre taxi driver catalan est un séducteur impénitent doublé d'un altruiste qui ne sait pas dire non à ses amis ou à des inconnus dans la mouise, jusqu'à se retrouver mêlé à des affaires qui ne le concernaient pas (au lieu de régler ses propres problèmes).
Bref, Sandino est en roue libre et perd un peu les pédales.
Il est fatigué d'éviter les coups, d'être le maître de la feinte, d'avoir toujours été à l'heure aux rendez-vous sans jamais être allé nulle part.
Un roman noir et nostalgique, un road movie halluciné très cinématographique (inspiré de Taxi Driver de Martin Scorsese, entre autres), à la poursuite de rêves et de fantasmes évanouis, dans un Barcelone sombre où la Movida n'est plus ce qu'elle était.

Éditions Asphalte, traduit de l'espagnol par Olivier Hamilton, 2018, 416 pages.
Et comme toujours aux éditions Asphalte, la playlist de l'auteur qui commence, comme il se doit, par Police on my back des Clash.

mercredi 5 septembre 2018

On ira tous au paradis

Divine Comedy est un album en petit format (17,6 x 14 cm) qui rassemble plus de 160 strips de Damien Glez, le dessinateur franco-burkinabé.
Deux personnages principaux se partagent la vedette : Pete et Lord, des versions comiques de Saint-Pierre et Dieu, comme on ne les imaginait pas.
Les seconds rôles sont parfois attribués à des invités de marque : Mary Poppins, Bruce Lee, Andy Warhol, Hitchcock, Janis Joplin, Moïse...
Les gags fusent dans tous les sens, se moquant de nos travers et de ceux des autres, imaginant des situations absurdes, décalées, des surprises, jouant avec le format du strip, dans un humour tour à tour potache, cynique, poétique, naïf...
On ira tous au paradis, même Glez !

Éditions Rouquemoute, 2018, 17,6 x 14 cm, 100 pages. 

Lire mes autres chroniques sur les albums publiés par Rouquemoute :
CONversations de Jorge Berstein et Fabcaro
Kåtalög de Jorge Berstein
Down with the kids de Dav Guedin
Absconcités de Klub et Tout est dedans de Berth
Absconcités de Klub et Tout est dedans de Berth (suite)

vendredi 31 août 2018

Une vie sauvage

Dessin de couverture : Gabriel Gay
L'écart d'Amy Liptrot est considéré comme une révélation. C'est peu dire : c'est magnifique, entre noirceur et luminosité.
C'est le récit d'une jeune femme qui s'est égarée dans l'euphorie nocturne et alcoolisée de Londres et revient, après une cure de désintoxication, dans son archipel natal des Orcades, au nord de l'Écosse : des îles sans arbres, battues par les vents violents et où la nuit tombe à 15 heures à certaines périodes de l'année.
Amy Liptrot décrit parfaitement sa descente aux enfers, l'excitation des excès de la nuit suivie de la souffrance et la honte des brides de souvenirs pendant la gueule de bois. Ces hauts et ses bas reflètent étrangement la maladie de son père maniaco-dépressif, cette alternance de luminosité et de noirceur.
Toujours tentée par les extrêmes, elle se lance le défi d'une vie sobre, jour après jour, en se passionnant pour le travail à la ferme ou des missions ornithologiques ou botaniques pour compter des oiseaux rares (comme le râle des genêts) ou des primevères endémiques.
Cela donne lieu à des descriptions superbes de la nature, de cette terre sauvage, de la mer et du ciel avec ses aurores boréales, ses nuages noctulescents, ses pluies de météorites.
Quand je suis rentrée en cure de désintoxication, je me suis jetée dans le vide : mon avenir était un continent inconnu. J'ignorais ce qu'il adviendrait de ma vie quand je cesserais de la passer à boire. J'ignorais que je reviendrais aux Orcades ; j'ignorais que, l'été suivant, je n'aurais pas de plus cher désir que d'entendre le cri du râle des genêts ; j'ignorais que je goûterais aux joies des bains de mer en plein hiver et que je me mettrais sérieusement à écrire ; j'ignorais que je gravirais seule, en pleine tempête, une colline abrupte sur l'île la plus isolée du pays, par un après-midi glacial du mois de janvier. Je ne savais rien de tout cela — mais je voulais me donner la chance de le découvrir.
On est happé de bout en bout par le récit poétique et sur le fil du rasoir.

Éditions Globe, traduit de l'anglais par Karine Reignier-Guerre, 2018, 336 pages.

jeudi 30 août 2018

Les colombes d'Istambul

Valérie Manteau est journaliste. Elle a notamment travaillé pour Charlie Hebdo de 2008 à 2013. En tant qu'écrivain, dans Le Sillon, son dernier roman, elle a trouvé le ton juste pour informer sur la géopolitique et la lutte pour la liberté d'expression en Turquie, tout en racontant une fiction intime.
Une Française qui habite à Istanbul veut écrire la biographie de Hrant Dink, le journaliste et écrivain turc d'origine arménienne mort assassiné en 2007 (et dont le titre de son journal, Agos, signifie Le Sillon).
La narratrice nous emmène dans le sillage de cet homme et le sien, dans le quotidien tourmenté d'Istanbul, sa violence, ses attentats, ses purges, ses arrestations, ses emprisonnements — où l'on retrouve notamment Aslι Erdoǧan —, ses réfugiés... mais aussi son art de vivre : une ville où l'on boit, où l'on écoute de la musique, on l'on fait la fête et l'amour, même si l'amour aussi est, pour elle, en plein naufrage.
À la radio, Wajdi Mouawad raconte la légende de l'oiseau amphibie, qui tourne au-dessus du lac, fasciné par les poissons. L'oiseau craque, il plonge, il devrait se noyer mais il échappe à la mort, car son désir de l'autre, son empathie curieuse, est plus forte que les lois qui veulent que les oiseaux vivent dans l'air et les poissons dans l'eau.
Impressionnant et prenant roman, à la lisière du témoignage et du reportage.

Éditions Le Tripode, 2018, 280 pages.

La vie d'Adèle (et de son oncle Jacques)

Je peux réaffirmer ce que j'ai écrit de Charles Nemes, à propos de son précédent roman, Deux enfants du demi-siècle : que son écriture est d'une grande justesse, sur un ton piquant et ironique, souvent attendrissant et plein d'humanité. Dans Une si brève arrière-saison, la gravité finit par l'emporter dans la deuxième partie.
Jacques prend sa retraite mais peine à en profiter, en proie à des problèmes d'érection et à une certaine lassitude (il ne veut pas entendre parler de dépression), qui le rendent assez désabusé pour son entourage. Déjà fâché avec sa famille, il n'y a que sa rock and roll de nièce, Adèle, qui lui procure un peu de joie et de complicité dans son quotidien. Il lui cache cependant son intention d'écrire, notamment en tentant d'approcher Christine Angot, ce qui donne lieu à de savoureux moments !
Jacques était au bord de la nausée. Trop de vin rouge et de contrariété, pas de Viagra, il se leva de table et partit se coucher sans explication. Paule débarrassa, lava la vaisselle, resta un long moment à lire le premier bouquin venu, Sujet Angot, sans parvenir à s'y intéresser puis alla s'allonger dans l'obscurité près de Jacques assoupi qui ne bougea même pas. Une fois auprès d'elle, les hommes devenaient-ils donc tous semblables ? Le sommeil eut raison de ses larmes.
Mais un jour, tout bascule quand Adèle assiste au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Alors que l'une se débat dans une perte de sens, l'oncle se sent investit d'une mission pour l'empêcher de sombrer.
Charles Nemes réussit alors à traiter ces difficiles sujets du post-traumatisme et de la dépression avec élégance et délicatesse. Un très touchant hommage aux rescapés.

HC éditions, 2018, 224 pages.

mardi 28 août 2018

Cléa de 5 à 7

Nuit synthétique d'Anna Dubosc est la trajectoire chaotique de Cléa d'un amant à l'autre : Oscar, puis Julien, puis François, et Oscar à nouveau mais sans conviction.
Aimantée dans l'instant par son désir et celui des autres, qui vont et qui viennent, elle passe de l'un à l'autre sans pouvoir se raisonner, emportée par ses impulsions, malgré les impasses glauques, empêtrée dans ses contradictions et son insatisfaction permanente, entre fausse légèreté et dégoût, attachement et répulsion, malaise, petits mensonges et vérité violente.
Au moment de raccrocher, je lui dis que je l'aime. Ça me rassure, même si c'est un leurre. Il faut la paix en toile de fond, ne serait-ce que pour la déchirer.
Et en effet, ça déchire.
Le style d'Anna Dubosc, comme dans ses précédents livres*, est direct, taillé avec des mots simples et crus, vrais, comme directement sortis de l'esprit ou de la bouche de ses personnages.
Un roman sidérant, hypnotique, lu d'une traite.

Éditions Rue des Promenades, 2018, 176 pages.

* Lire aussi mes chroniques sur d'autres livres d'Anna Dubosc :
- Spéracurel
- Koumiko.

jeudi 23 août 2018

Coucher sur le papier

Philippe Annocque, dans Seule la nuit tombe dans ses bras, explore avec virtuosité l'un de ses thèmes de prédilection : le dédoublement, mais aussi le pouvoir des mots et de l'imagination, de leur influence directe sur la réalité, tout en frôlant l'auto-fiction, même si le narrateur, également écrivain, a un autre nom que lui.
Dans ce roman, il raconte une relation amoureuse, voire sexuelle, et néanmoins virtuelle — par tchat, mail, téléphone, vidéos, photos... — dans un monde numérique et non physique, entre deux êtres de chair (mais imaginaires puisqu'il s'agit d'un roman) qui communiquent avec passion sans jamais se rencontrer. De cette distance et cette absence liées aux moyens technologiques, il reste néanmoins des traces, ne serait-ce que dans l'esprit des personnages (et le nôtre !), à la fois dans la réalité de leur monde intérieur, de leur désir, et dans l'imaginaire d'un monde parallèle (ça peut paraître compliqué vu comme ça, mais pas du tout).
Le tout dans une mise en abîme vertigineuse d'un livre dans le livre, une histoire dans l'histoire. Un ingénieux dispositif, comme toujours, chez Philippe Annocque*.
Je dis "ah" parce qu'au fond, même si à ce moment-là de notre histoire je ne suis pas vraiment prête à le reconnaître, je sais bien au fond de moi que dire cet amour ne sera jamais que la seule chose possible. Le faire, non. On ne pourra jamais que faire semblant de le faire. "Je te fais l'amour" ne fait pas partie des énoncés performatifs cités par Austin, hélas, dans Quand dire, c'est faire.
L'auteur flirte et s'amuse avec les limites du roman, de la romance et du porno — c'est parfois un peu cru — sans jamais tomber dans la niaiserie ou le vulgaire. Il cultive au contraire l'art de parler très simplement et justement de choses infiniment subtiles et volatiles, parfois banales.
Avec brio, il transpose une histoire d'amour contemporaine, sur la virtualité des technologies de communication et la réalité dans lequelle nous vivons, et la couche sur le papier.
Et tout cela nous pose des questions, nous donne à réfléchir sur notre monde, nos relations aux autres et sur ce qui est vrai (ou pas).
Enthousiaste lecture !

Quidam éditeur, 2018, 152 pages.

* Lire aussi mes autres chroniques sur les livres de Philippe Annocque :
Élise et Lise ;
Pas Liev ;
Liquide ;
Vie des hauts plateaux ;
Notes sur les noms de la nature.

dimanche 19 août 2018

"Villosophez" à Marseille

Après ses Promenades philosophiques dans Marseille parues en 2012, Olivier Solinas publie un deuxième volume pour villosopher — philosopher à travers la ville — dans des lieux connus ou pas, communs ou insolites, modestes ou somptueux.
Le professeur de philosophie propose des sujets de réflexion pour mieux affronter demain et se retrouver, pour penser (panser) le cœur léger malgré et contre la violence infernale du monde.
Marseille est plus qu'un prétexte pour ce guide, c'est une invitation à approcher les lieux, quels qu'ils soient, à les regarder autrement, à se promener dans la ville, qu'on soit étranger ou Marseillais.
L'important est peut-être, l'espace d'un instant, d'être au bon endroit au bon moment, de trouver sa juste place.
La philosophie ne doit pas rebuter car Olivier Solinas l'aborde avec simplicité — la liberté, les voyages, le droit à l'imagination, l'amour et la passion... —, en racontant mille histoires et anecdotes passionnantes sur les gens qui ont fréquenté ces lieux avant nous et qu'il nous invite à (re)voir : l'herboristerie du père Blaize, la rue Venture, le lycée Thiers, l'hôtel de Cabre, la tour des Catalans, la villa Gaby... Et pourquoi ne pas se baigner à la Pointe-Rouge ?
Ce livre est un guide citadin pour prendre de la hauteur, (sans forcément monter à Notre-Dame-de-la-Garde) ouvrir nos esprits, se cultiver.
Se cultiver ne veut pas dire tout savoir, mais donner de la saveur à la vie. Se pourrait-il que tout ne soit qu'outil ? Un livre est une barque qui nous emmène au loin, vers l'étranger, l'inconnu, le différent. Se cultiver c'est s'enrichir par le voyage des mots, à la surface de la vague des sons, du clapotis des odeurs. Quelque chose de soi part alors au loin. Un petit rien en revient : tellement nouveau, terre fertile, où l'on peut se façonner et se renouveler soi-même. 
Embarquez !

HC éditions, 2018, 240 pages.

Mots croisés avec le père

C'est à son père que Marc-Émile Thinez rend hommage dans L'éternité de Jean ou l'écriture considérée comme la castration du maïs. Une malle pleine de Jean (papiers griffonnés, de coupures de journaux, de calepins, de lettres et de tracts) inspire l'auteur qui se souvient des mots du père et de ceux qu'il avait lui-même hérité de sa propre mère.
Il imbrique ces fragments de textes du père avec les siens, en planches, tableaux, épisodes poétiques ; les entremêle comme les mots croisés que le père affectionnait, armé de son dictionnaire usé. Le père ne lisait que L'Humanité, jamais de livres.
Il est question de la castration (du maïs, liée au métier du père, et de celle exercée sur le fils), de la filiation et de ce que l'on fait des mots, proférés, répétés ou écrits.
D'où viennent les mots ? Qu'est-ce que l'écriture ? semble s'interroger l'auteur qui cite Borges, Pessoa, Nietzsche, Claudel, Deleuze, Cioran...
Lui croise les mots comme on croise le fer. Tous les soirs dans la cuisine. Enfin seul. Jusqu'à 1 h du matin la table ronde est réquisitionnée. Le Larousse et Jean font pression sur une Humanité à plat. Quelques heures plus tard, je bois mon chocolat avant l'école en déchiffrant la vérité de l'Huma imprimée sur la toile cirée, vérité inversée, vérité partielle, des mots tronqués, d'autres qui manquent, dehors il fait noir, le monde est encore raplapla, la cuisine sent le tabac froid.
Éditions Louise Bottu, 2018, 140 pages.

samedi 18 août 2018

Robots, tics et TOC

Petit traité de cyberpsychologie (pour ne pas prendre les robots pour des messies et l'IA pour une lanterne) : passionnant essai de Serge Tisseron* qui nous pose les bonnes questions (notamment celles — fort judicieuses — auxquelles nous n'avions pas encore pensé) sur les rapports que nous entretiendrons avec les robots et leur intelligence artificielle.
Comment allons-nous considérer les machines à partir du moment où nous inter-agirons avec elles en les regardant dans les yeux, en leur parlant, exactement comme nous le faisons avec un humain? Ne risquons-nous pas de leur accorder trop vite notre confiance ? Et quelle idée aurons-nous de nous-mêmes quand elles  parleront de leurs sentiments (artificiels) bien mieux que nous des nôtres ?
Si ces machines peuvent nous être très utiles, nos émotions et nos comportements, eux, risquent de ne pas être artificiels et de se modifier à leur contact. Où l'on risque de passer d'un simple anthropomorphisme (on fait semblant de prêter des caractéristiques humaines à des objets) à un animisme plus sévère (on croit dur comme fer qu'ils sont animés d'émotions, par exemple).
Quelle réelle maîtrise aurons-nous des machines quand leurs capacités de "réflexion" seront probablement, dans certains domaines, bien supérieurs aux nôtres ?
Plus grave, les machines et les services vont modifier notre rapport à la satisfaction de nos désirs, à la solitude, à la société réelle (alors que les robots seront toujours plus aimables avec nous, probablement pour nous extorquer des données personnelles et mieux nous manipuler).
N'oublions pas que derrière une machine, il y a toujours des concepteurs qui tirent les ficelles, c'est-à-dire de gigantesques entreprises qui font d'aussi gigantesques profits : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
Et même s'il existe des repentis et des lanceurs d'alerte, mieux vaut prévenir que guérir et se poser les bonnes questions sur les bons et les mauvais aspects des robots et de l'intelligence artificielle, pour nous et les générations futures car, demain, tout va changer : notre rapport aux robots (avec le risque de les trouver plus agréables que les humains) mais aussi à la politique.
Un essai très documenté et approfondi, tout en étant parfaitement simple et passionnant, voire indispensable, à lire.
Bravo !

Éditions Le Pommier, essais, 2018, 304 pages.
* Psychiatrie et docteur en psychologie, membre de l'académie des technologies, il anime sur France Culture l'émission Matières à penser.

dimanche 29 juillet 2018

Appollo, en attendant le Léopard


La sortie prochaine de ses Chroniques du Léopard, avec le dessinateur Tehem, est l'occasion d'un entretien avec Olivier Appollodorus, dit Appollo, scénariste de nombreuses bandes dessinées et auteur de nouvelles pour la revue Kanyar.

Appollo par Ronan Lancelot

Tu as grandi à La Réunion où tu vis actuellement, après plusieurs années passées en Afrique : Nigeria, Angola, Congo. Dès le lycée, tu participes à la création de la mythique revue de bande dessinée, Le Cri du Margouillat. Justement, dans Chroniques du Léopard, les personnages principaux sont lycéens. L'adolescence est une période qui t'inspire ?
Appollo : Oui, beaucoup. J'ai une obsession de l'adolescence, ces années charnières entre 16 et 18 ans. C'était le cas déjà dans Pauline (et les loups-garous), dans Une vie sans Barjot et maintenant dans Chroniques du Léopard, dont Tehem a réalisé les dessins. Il s'agit d'une chronique de La Réunion dans le cadre historique des années 40. Il se trouve que j'ai fréquenté, comme Serge Huo-Chao-Si et Tehem, le même lycée Leconte-de-Lisle (maintenant collège de Bourbon) que Raymond Barre, Paul et Jacques Vergès au moment de la Libération et de l'arrivée du contre-torpilleur Léopard.
Sans vouloir raconter leurs vies, je voulais évoquer cette période de grandes amitiés fulgurantes et fusionnelles qui me tient à cœur — où j'ai moi-même rencontré Serge et Renaud Mader, dit Mad —, cette période où on rencontre des personnages atypiques et où on découvre la culture, le cinéma, la BD, etc. Pour Chroniques du Léopard, je me suis demandé quelles pouvaient être leurs lectures. On y retrouve donc beaucoup de références littéraires : Monfreid, Cendrars, Alain-Fournier, Rimbaud...

L'histoire, et surtout celle de l'île de La Réunion, fait partie des autres thèmes qui t'inspirent. Quels autres sujets ?
Bien sûr, l'histoire de l'île de La Réunion me passionne, et notamment les épisodes historiques que tout le monde oublie, mais aussi les questions d'identité, les rapports entre les gens... On retrouve ces thèmes dans La Grippe coloniale, créée avec le dessinateur Serge Huo-Chao-Si, ou dans Les Voleurs de Carthage avec Hervé Tanquerelle.

Alors que vous vous connaissez depuis longtemps, c'est la première fois que tu travailles avec Tehem. Comment nait un projet entre un scénariste et un dessinateur ?
Quand des envies rencontrent d'autres envies. Je suis devenu auteur de BD à 16 ou 17 ans, pour créer quelque chose avec mes copains dessinateurs, Serge et Renaud. Plus tard, j'ai rencontré Brüno pour Biotope, une BD de science-fiction, qui va d'ailleurs être rééditée fin août. J'ai connu Stéphane Oiry sur les forums de BD où nous nous sommes trouvé beaucoup de goûts communs, puis nous nous sommes rencontrés à Angoulême. Le scénario de Chroniques du Léopard ne pouvait pas être dessiné par quelqu'un d'autre que Tehem qui est réunionnais et arrive parfaitement à saisir des ambiances, à faire revivre dans sa mémoire et sur le papier La Réunion longtemps [La Réunion d'autrefois, NDLR]. Cela ne m'intéresserait pas de travailler avec un dessinateur qui aurait passé quinze jours de vacances à La Réunion, par exemple, et n'en rendrait peut-être qu'une image exotique. Pour La Grippe coloniale, on peut suivre pas à pas le cheminement des personnages dans Saint-Denis, tellement Serge est d'une précision obsessionnelle pour des décors fidèles à la réalité.

L'adolescence et l'époque des rêves : des thèmes de prédilection d'Appollo.
Serge et Tehem font aussi partie depuis le début du Cri du Margouillat dont la parution a cessé puis a repris pour son trentième anniversaire. L'aventure continue ?
Oui. Au moment de la création du Cri, Tehem était parti vivre en métropole, mais il nous a envoyé des planches quand Serge — dont il était un copain de lycée — l'a contacté. Le Cri a fait une pause quand quelques-uns d'entre nous ont été édités au niveau national et ont moins eu besoin de se faire la main par l'intermédiaire d'un fanzine. Aujourd'hui, alors que toute une équipe de jeunes dessinateurs est arrivée, notamment autour de Stéphane Bertaud, l'édition d'une revue redevient d'actualité. C'est très bien qu'elle existe de nouveau avec un gros numéro annuel, dans une dynamique de groupe et d'identité réunionnaise, comme un lieu de rencontres, avec plein de jeunes, des créoles et surtout des filles. Ça, c'est une nouveauté parce qu'il faut bien dire qu'à une époque, à part Flo, il n'y avait pas de filles et, au Cri du Margouillat, ça sentait un peu la chaussette !

On te connaît comme scénariste de BD, un peu moins comme auteur de nouvelles.
C'est vrai que sans André Pangrani, fondateur de la revue Kanyar, qui m'a sollicité et a beaucoup beaucoup insisté, je n'aurais pas osé me lancer dans l'écriture de nouvelles. Dans la BD, on est au moins deux auteurs, ce qui est rassurant : on se dit que si le dessinateur est bon, il va sauver la mise ! Dans l'écriture de nouvelles, c'est plus intimidant parce qu'on se retrouve derrière Flaubert et tous ces grands maîtres et grands chefs d'œuvres de la littérature.

Tu as finalement signé quatre nouvelles dans Kanyar.
La première, Le prophète et la miss de l'Équateur, est un récit de voyage sur le fleuve Congo, assez proche du reportage. Dans la deuxième, La Désolation, j'y suis allé un peu plus franco sur le côté fiction. Je reviens à La Réunion dans Les Cendres et Les petits événements, dans un genre SF.
Avant Kanyar et l'insistance d'André, je n'avais rien dans mes tiroirs : j'ai écrit spécialement pour la revue.

Cela fait donc trois projets pour les mois à venir.
Oui, la parution de Chroniques du Léopard et la réédition de Biotope pour fin août. Et le n° 32 du Cri du Margouillat en octobre.
[avec des chroniques à suivre dans ce blog ! NDLR]
Dans Chroniques du Léopard, de nombreuses références littéraires.

vendredi 20 juillet 2018

Walt et Roy Disney

The moneyman est un roman graphique sur les frères Disney d'Alessio de Santa, qui a travaillé chez Disney. Il met notamment en lumière celui qui est resté dans l'ombre : Roy, l'homme d'argent, sans qui les studios Disney n'auraient peut-être pas pu exister.
Roy Disney, le frère de Walt, rencontre une dame dans un hôtel d'Orlando juste avant de venir inaugurer le parc d'attractions Disney. Il a déjà atteint un âge mûr. Une sympathique discussion s'ensuit avec la dame qui l'interroge sur sa vie et les métiers du dessin animé et du cinéma. Roy se confie, se remémorant les moments les plus importants de sa vie : leur enfance, son soutien de toujours à son frère qui voulait être artiste, leurs débuts, leurs coups durs, les dettes colossales et les coups de génie de Walt, leurs succès depuis Mickey et Blanche-Neige, et aussi, malgré les disputes, leurs différences de caractère et leurs liens indéfectibles.
Ce roman graphique est donc à la fois une double biographie, un document réaliste sur la façon dont le studio Disney s'est créé et développé et sur le fonctionnement du cinéma.
Un passionnant roman graphique qui se lit d'une traite.

Éditions du Long Bec, 2018, 11,5 x 26 cm, 176 pages couleurs.

samedi 14 juillet 2018

La vie d'Alma Novi

Nous avons connu Julie Legrand dans Kanyar n° 4 et lu avec plaisir sa nouvelle La Petite communion, qui recrée avec finesse et émotion l'ambiance d'un banquet familial à La Réunion, mais qui pourrait se dérouler, à quelques détails typiques près, n'importe où ailleurs.
Julie s'inspire, dans la novella La Fleur que tu m'avais jetée, de la vie de Mina Agossi, chanteuse de jazz franco-béninoise. Sur fond d'histoire d'amour passionnelle, elle aborde les thèmes des racines et du métissage, entre Afrique et Europe, du voyage et de l'errance d'une vie d'artiste brillante, mais à l'équilibre fragile...
J'avais les lèvres pleines de mots qui n'étaient pas les miens. La couleur de mon horizon était plus sombre encore que ma peau. Noirs, étaient mes ongles peints ; noirs, mes oripeaux adolescents ; noires, mes humeurs après l'enfance dont je venais de franchir la frontière, sans espoir de retour. Combien de fois dans ma vie me faudrait-il affronter la violence de disparitions qui réveillaient la douleur fantôme, l'absence de l'Afrique ? 
Par petites touches musicales, entre scénario de documentaire et fausse auto-fiction, c'est un portrait poétique, à la fois haut en couleurs et sombre, d'une femme hors du commun, passionnée, imprévisible et prête à tout.
La fugue, cette fois, fut définitive. Le voyage devint un mode de vie ; seul moyen d'assembler les parcelles d'une âme, oscillant entre ombre et lumière. Je m'exilai aux frontières de pays inexplorés : Maroc, Espagne, où je restai fille au pair une année, le temps de sentir s'épanouir la distance entre les événements qui m'avaient construite, et ce que j'étais en passe d'expérimenter de neuf, exaltant, dangereux peut-être... À dix-huit ans, mes possibilités semblaient infinies. 
Éditions Zonaires, 2018, 48 pages.

vendredi 13 juillet 2018

La Nouvelle Revue de 73 ans

La Revue Nouvelle paraît en Belgique depuis 1945, désormais 8 fois par an. Un bel âge qu'elle porte admirablement avec une présentation sobre et régulièrement ajustée au goût du jour.
Elle tient une place particulière dans les médias en prenant le temps et la distance pour traiter de questions de société en toute indépendance.
Si cette revue intellectuelle est belge, elle s'intéresse bien sûr au reste du monde avec un esprit critique, du sérieux et souvent beaucoup d'humour comme les Belges savent en avoir (lire l'extrait ci-dessous).
Comme le précise Baptiste Campion, membre du comité de rédaction : “Depuis sa création, l'idée centrale de la revue est de partir des faits d'actualité pour les mettre en perspective. Elle traite de l'actualité, mais indirectement : il ne s'agit pas de donner des informations nouvelles ou toutes fraîches (ce qui n'a pas de sens avec sa fréquence de parution), mais plutôt de donner au lecteur des clés et cadres d'analyse sur ces faits d'actualité (y compris de manière contrastée à travers des dossiers qui peuvent donner des points de vue parfois divergents). On ne va par exemple pas donner les résultats des élections, que les lecteurs auront eu tout le loisir de découvrir dans les médias généralistes, mais mettre en perspective ceux-ci sur le temps long. Par exemple, dans le dernier numéro, on traite de l'achat d'un nouvel avion de chasse pour l'armée belge, non en révélant de nouvelles péripéties d'un dossier qui tient du feuilleton politico-médiatique, mais en expliquant les tenants et aboutissants contradictoires d'un tel achat, faisant que le processus est nécessairement long et controversé.
Chaque numéro comprend un dossier thématique (Algorithmocratie, Monstres, Féminismes en lutte,  Ressources naturelles...), des articles sur l'actualité mensuelle, ainsi que de la fiction (sur un thème de société) dans la rubrique Italique.
Comme par hasard, je tombe, en feuilletant le numéro 4 de 2017, sur un billet d'humeur écrit au lendemain des élections présidentielles françaises, signé par un mystérieux Anathème, et qui commence ainsi :
Les Français sont des idiots. 
Voilà qui est dit, reste à le démontrer, ce qui ne devrait prendre que quelques lignes, en cette période post et préélectorale française. À l'heure où nous écrivons ces lignes, la présidentielle s'est achevée par la victoire presque éclatante d'Emmanuel Macron sur Marine Le Pen. Le Français, qui aime à se faire peur, va maintenant par monts et par vaux, clamant que la démocratie l'a emporté, que la bête est morte, que les méchants sont défaits et que le Front national ne tardera pas à s'effondrer. Sur le champ de ruines qu'est la politique française — un PS à l'agonie, des Républicains laminés, une gauche radicale plus divisée que jamais —, le coq gaulois salue le petit matin blafard comme si se levait l'aube d'un monde nouveau. C'est beau. Parfois, l'idiotie flatte l'œil.  

Des blogs complètent la revue et sont accessibles sur le site de La Revue Nouvelle.
Longue vie à cette revue de 73 ans !

jeudi 12 juillet 2018

Les dents de la mère


Rebecca Lighieri réduit en charpie toute une famille dans Les garçons de l'été.
Un requin mord la jambe d'un beau surfeur et cela fait l'effet d'une bombe dans sa famille bourgeoise apparemment parfaite et bien sous tous rapports.
Rebecca Lighieri révèle ce qui se trame dans l'esprit de chaque personnage, multiplie ainsi les points de vue et allie un style soutenu avec des langues qui appartiennent à chacun.
Elle dissèque avec une méticulosité de médecin légiste, mais aussi beaucoup d'humour et de cynisme, les dysfonctionnements du clan, en éclairant les zones d'ombre d'un univers solaire. Il n'y a pas que les requins qui ont la dent dure.

— Tiens, Mylène. Ça va te détendre. C'est du rhum arrangé bibasse vanille. C'est ma mère qui le fait. Tu vas voir, c'est trop bon.
Je me fous de sa mère alcoolique, et puis d'où tient-elle qu'elle peut me tutoyer et que j'ai besoin de me détendre ? Mystère, mais elle n'en continue pas moins de m'agiter avec insistance son gobelet de polystyrène juste sous le nez. À bien la regarder, elle est effectivement très jolie, mais elle est passée à deux doigts de la laideur, avec ses yeux dorés à fleur de tête, ses lèvres surdimensionnées et comme tendues. 
— Non, merci. Contrairement à vous tous, je n'ai rien à fêter. 

Un roman carnassier et trash comme un thriller où la violence et la perversion hurlent derrière la normalité.
Excellent de bout en bout.

Éditions P.O.L, 2017, 448 pages.

lundi 9 juillet 2018

Que lire cet été ?

Dessin de Greg Loyau pour
Le Major contre le gang des Canotiers blancs
 d'André Pangrani
Mes meilleures lectures depuis Noël. La sélection est draconienne puisque j'ai aimé tout ce qui figure dans ce blog.

Romans, récits et poésie
Un galet dans le pare-brise et Le Major contre le gang des Canotiers blancs d'André Pangrani
Quichotte, autoportrait chevaleresque d'Éric Pessan 
Taqawan d'Éric Plamondon
Les oiseaux morts de l'Amérique de Christian Garcin
Berlin on/off de Julien Syrac
Le géographe des brindilles de Jacques Lacarrière
- Strip-tease d'Emma Subiaco
Les arbres d'Armelle Leclercq
Dans les pas d'Alexandra David-Néel, du Tibet au Yunnan de Christian Garcin et Éric Faye 
La Confession de John Herdman
Ma voix est un mensonge de Rafael Menjívar Ochoa
- L'amour après de Marceline Loridan-Ivens
En route vers Okhotsk d'Eleonore Frey
Article 353 du code pénal de Tanguy Viel 

Humour et BD
CONversations de Jorge Berstein  et Fabcaro 
Down with the kids de Dav Guedin

Essais
Bad News, derniers journalistes sous une dictature d'Anjan Sundaram 
La Note américaine de David Grann 
Marseillais de Patrick Coulomb et François Thomazeau 

Et aussi toute ma liste de Noël encore valable au soleil :
- Le meilleur de 2017

La vérité sur les Sioux


L'assimilation ou l'extinction — voilà l'alternative que Benton offrait aux Indiens. En bon Américain s'exprimant sur le sort des tribus, Benton abait utilisé la forme passive, comme si l'extinction devait survenir sans l'intervention humaine. Mais derrière l'expression de Benton, il y avait des actes intentionnels de génocide et d'ethnocide, certains déjà perpétrés, d'autres à venir. Les conséquences réelles d'un engagement national envers la Destinée Manifeste ont varié selon les situations et les époques. Au début des années 1850, sur la piste de la Platte River, cela servit à justifier l'extermination.
Est-ce que cela vous étonne si on vous dit que tout ce que l'on disait sur les Sioux était faux ?
Faux témoignages, fausses accusations, faux documents, escroqueries... désinformation jusqu'au massacre. C'est l'implacable machine de guerre pour bafouer la parole des opprimés pour mieux asservir, exproprier, coloniser et rayer de la carte.
Encore une fois, lorsque les historiens se penchent sur la véritable Histoire des Amérindiens, on découvre une toute autre vérité et on s'en doutait.
Cette fois-ci*, c'est Jeffrey Ostler, responsable du département d'Histoire de l'Université de l'Oregon, qui se penche méticuleusement sur le cas des Sioux des Plaines face au colonialisme et rétablit dans le détail leur véritable Histoire.
Trop tard pour les Sioux et les autres Amérindiens ? En partie. Mais il n'est jamais trop tard pour la vérité et peut-être pour une forme de réparation.

Éditions du Rocher, collection Nuage rouge, 2018, 608 pages.

* Lire aussi l'excellent roman d'Éric Plamondon, Taqawan, sur les Mi'gmaq du Québec, et la passionnante enquête sur les Osages dans l'Oklahoma du journaliste David Grann.

lundi 18 juin 2018

Histoires jubilatoires de brouteurs déboutés

Ah ! Quelle bonne surprise que ces CONversations de Jorge Berstein  et Fabcaro !
Par le biais de Facebook ou de Twitter, sur ces quatre dernières années, j’ai été régulièrement sollicité, comme tant d’autres, par des brouteurs qui inondent sporadiquement les réseaux sociaux dans le seul but d’extorquer de l’argent ou d’usurper des identités. Mais à la différence de 99,9 % des personnes sensées, je me suis amusé à leur répondre. Aussi absurdes que soient ces échanges, ils sont authentiques. Rien n’a été modifié, à commencer par les fautes d’orthographes et de syntaxe de mes interlocuteurs. Par souci d’équité, je n’ai pas non plus corrigé mes erreurs et mes coquilles.
Nous avons tous reçu ces appels ou messages de brouteurs qui nous broutent : nous voilà enfin dignement vengés !
Car Jorge Bernstein a un sens de l'humour très développé et, lorsqu'il a affaire à des "brouteurs" (escrocs du web), il s'amuse à leurs dépens, se moque d'eux et les fait tourner en bourrique, pour notre plus grand plaisir. C'est à pleurer de rire ! Avec un sens de la repartie, des jeux de mots à foison et un humour absurde, tout s'enchaîne avec brio.
Les échanges sont donc reproduits tels quels et s'intercalent avec des planches où Bernstein et Fabcaro imaginent qui se cache derrière ces prénoms souvent féminins pour appâter les pigeons. Sur ces dessins (presque les mêmes du début à la fin, seules les conversations extravagantes changent) deux personnages dégarnis en costumes à l'air sérieux tiennent des propos burlesques et si justes à la fois. Le propos rebondit sur la situation mais de façon complètement décalée. Il nous emmène où on ne s'attend pas et provoque l'hilarité — parfois même avec des blagues éculées !
Bref, j'ai ri à chaque page !
Cliquez ici pour lire les premières pages.

Éditions Rouquemoute, 2018, 76 pages, 19 x 25,2 cm.

lundi 11 juin 2018

Littérature forestière

Le géographe des brindilles rassemble des textes sur la nature de Jacques Lacarrière : articles, éditos, préfaces inédites, fictions, extraits de journal de voyage et d’entretien, souvenirs de lectures enfantines...
C'est un régal de cheminer parmi cette délicate forêt de signes, ode à la nature, aux vents, aux parfums forestiers, aux jardiniers-poètes, aux chemins de rencontres, aux sources, aux pierres, aux oiseaux, aux abeilles, aux crapauds et aux libellules, à toutes ces merveilles du monde décrites par l'écrivain-chemineau.
Où poésie, écriture sur la nature et regard philosophique sur le monde nous emmènent dans un pays sous l'écorce et une forêt des songes, tout en gardant les pieds sur terre.
Une délicieuse déambulation littéraire dans la nature.

Éditions Hozhoni, 2018, 288 pages.

Chemins faisant, le site de l'Association des amis de Jacques Lacarrière

samedi 26 mai 2018

Un peu de poésie ne peut nuire

Que se passe-t-il Au café d'Éole de Dimítris Stefanákis ?
Au café d'Éole, les héros des romans vont et viennent sans crier gare, comme s'ils surgissaient des pages de leur livre pour ensuite y retourner.
Si les héros vont et viennent, les protagonistes inconnus aussi, ainsi que les écrivains célèbres comme les poètes maudits, les lecteurs... tous ces gens concernés de près ou de loin par les romans se retrouvent là.
Le narrateur vient boire des cafés chez Éole, le patron du bar également féru de littérature. Son imagination débordante convie aux tables voisines tous ces personnages, réels ou imaginaires, avec qui il partage — ou pas — ses réflexions. Comme au théâtre, l'auteur met tout ce monde en scène, mais ne maîtrise pas toujours les acteurs. On se croirait parfois au café du coin, où chacun dit la sienne. Les allées et venues de sa pensée et des personnages sont pleines de surprises et d'humour.
Les discussions virent parfois à la foire d'empoigne, aux galéjades ou au défilé de célébrités. On y rencontre Emma Bovary, les sœurs Brontë, les géants de la littérature russe, française ou américaine, mais aussi des personnages en colère contre leurs auteurs ou un poète obscur sans lecteur.
On retrouve bien sûr des références connues et d'autres qu'on a envie d'inscrire sur sa liste de livres à lire, d'autres qu'on ne lira jamais parce qu'il faudrait plusieurs vies pour les lire.
Je vous laisse, je vais me faire un café et continuer à lire.

Ateliers Henry Dougier, 2018, 144 pages.

mercredi 23 mai 2018

C'est Byzance ! (en 1054 ou an 6563)

Ces vingt feuilles auraient été écrites il y a presque dix siècles, en 1054, par un eunuque nain nommé Nicétas. Elles s'adressent au célèbre polygraphe byzantin du XIe siècle, Michel Psellos.
Rouge encor du baiser de la reine est le premier roman pour le moins étonnant d'Anne Karen.
Ce texte historique est résolument dédié à la poésie (le titre emprunte un vers de Gérard de Nerval). Le style est à l'image de la vie à la cour byzantine du XIe siècle : riche, sensuel et luxuriant.
Sur des parchemins attribués à Michel Psellos, un historien décrypte et reconstitue une écriture cachée, celle d'un nain eunuque — moine démoniaque d'une nature exaltée — qui lui aurait écrit vingt lettres passionnées restées sans réponse. L'occasion de revenir aussi sur son passé auprès de Zoé Porphyrogénète, et de retracer la longue vie troublée et trépidante de l'impératrice, mariée trois fois, instigatrice et victime de complots...
Quatre jours sans te voir. Sans te croiser dans les couloirs. Sans pouvoir t'épier. Je t'ai cherché à la bibliothèque, au scriptorium, au réfectoire. Mes yeux avaient faim de toi. À l'unisson du déluge déversé tous ces jours derniers par les nuages noirs du ciel, mon désespoir.
Quidam éditeur, 2018, 128 pages.

vendredi 18 mai 2018

Roulio relève le (poil) plat

Un simple prénom pour nom d'autrice, Julia, et un titre qui décoiffe, Roulio fauche le poil : nous voilà partis dans une aventure échevelée, ou plutôt épilée, enfin... au poil !
Mademoiselle de Printemps (Roulio de Printemps, donc, mais que chacun appelle de son surnom personnel) est une fille somme toute (extra)ordinaire : une jeune fille sans emploi (mais esthéti'hyène de son état) sans amoureux et un peu perdue à Paris.
N'écoutant que son grand cœur, elle s'occupe du mieux qu'elle peut de sa cocasse grand-mère marseillaise en maison de retraite (qui hurle à qui veut l'entendre qu'elle veut sortir de là), et prend sous son aile un SDF du quartier, Marcel, à moins que ce ne soit l'inverse.
Comme autres personnages, nous avons aussi quatre chats hystériques et un voisin qui a tout pour plaire, mais que notre héroïne fuit comme la peste. Et comme dit son ami Marcel :
Quand faut pas y aller, tu y vas. Et alors quand faut y aller, hein, bin t'y vas pas. Si tu vois de quoi et de qui je veux parler.
Quand on n'a que son grand cœur dans la vie, ce qui compte c'est d'avoir du style et notre Roulio n'en manque pas : elle a la gouaille burlesque et poétique d'une Précieuse qui aurait avalé le capitaine Haddock, et vous relève le plat d'une vie aussi désespérante que chaotique.
Mots-valises, fantaisies langagières, envolées pittoresques aux accents étrangers, scènes rocambolesques, humour désopilant... Roulio-Julia a la langue bien pendue et le langage fleuri, voire mordant, surtout chez le dentiste furibard dans le doigt duquel elle vient de planter ses canines.
Je sors du cabinet sans demander mon reste et rampe jusqu'au bureau de la secrétaire, laquelle beugle dans la foulée :
— Mais qu'est-ce qu'il se passe là-dedans ?
J'hausse les épaules et déballe mon petit chéquier, sous ses yeux mortifiés de lapine albinos prise dans les phares d'un 4x4 immatriculé l'Estaque Gare. En l'espace d'un an, périple au Canada compris, c'est le troisième dentiste que je mords. Si señor.
Et pour illustrer le fait qu'on plane à 100 miles dans ce roman, une superbe et fascinante photo de couverture signée Jerry Pigeon, alias LePigeon.

Éditions Le Tripode, printemps 2018, 240 pages.

samedi 12 mai 2018

Les tribulations d'un poète en Chine

Dans la tradition du voyage littéraire — comme dans L'ascension du mont Ventoux de Pétrarque —, Ascension de Guillaume Condello est le récit poétique et philosophique d'une randonnée vers le sommet d'une montagne chinoise par deux amis poètes français.
Ces derniers marchent également sur les traces de Li Bai et Du Fu, deux amis poètes chinois du 8e siècle, buvant, devisant et écrivant aux étapes.
Le narrateur souffre dans la montée, sous la pluie et dans la brume, affamé et assoiffé, avec son ordinateur dans son sac à dos. Il cherche l'inspiration en même temps que son souffle.
Mais comment écrire la poésie au XXIe siècle ?
La forme sort des sentiers battus : les phrases sont, non pas alignées au kilomètre mais fractionnées, clairsemées sur la page, peut-être au rythme de la pensée (ou des pas et du souffle) du narrateur, peut-être pour imiter les nuages en barbe à papa du paysage, ou bien encore pour nous laisser lire entre les lignes et glisser nos propres pensées entre les mots...
           on dirait que la nature plagie
les peintures à l'encre de Chine et l'unique coup de pinceau infiniment ralenti pousse
la brume
                      les arbres accrochent
un peu du ciel emporté
dans leurs branches
          duveteuses le rouleau
La ponctuation est quasiment inexistante. Comme dans un jeu de piste, le lecteur trace sa propre voie dans les pas de l'auteur et dans la forêt de sa prose.
Le prologue et l'épilogue, dans l'agitation de la ville, ouvrent et ferment la parenthèse dans la nature, loin des familles et du quotidien des deux amis.
Le texte est semé de références littéraires, de surprises, d'humour et de dérision parce que "la poésie, c'est pas des cacahuètes".
Une Ascension comme une méditation contemporaine et émouvante.

Éditions Le corridor bleu, 2018, 80 pages.
Lire aussi quelques notes de l'ami poète, Pierre Vinclair, qui l'accompagnait dans ces tribulations.

vendredi 11 mai 2018

Les mécaniques de la désinformation

"Tu sais, ajouta-il, pour contrôler un peuple, il faut créer une grande dose de peur."
En 2009, dans le cadre d'un programme de l'Union européenne, le grand reporter indien Anjan Sundaram est chargé d'enseigner le journalisme au Rwanda.  
Bad News, derniers journalistes sous une dictature est le témoignage de cette expérience et de la découverte des mécaniques infernales de désinformation du gouvernement rwandais pour imposer une pensée unique aux médias — et à tout un peuple. Les journalistes participants au programme seront tour à tour oppressés, emprisonnés, manipulés, infiltrés, exilés...
C'est ainsi que les dictateurs détruisent les pays et prennent le pouvoir : ils s'attaquent d'abord à la liberté d'expression, puis aux institutions indépendantes et enfin à la libre pensée.  
Anjan Sundaram décortique la violence de la dictature : l'endoctrinement, la privation de liberté de penser et de s'exprimer, l'action forcée sans marge de manœuvre des habitants, comme lors du génocide qui a eu lieu quelques années auparavant. Et tout cela sous une apparence idyllique, de façon à recevoir des soutiens financiers et matériels des puissances et organisations étrangères.
La beauté était corrompue. Le silence avait été éventré, dévoilant sa menace. La fragilité du calme sautait aux yeux. Il était possible de vivre ici et d'aimer le calme éternellement, mais il fallait éviter d'en connaître le cœur et de s'en approcher.
Et l'auteur témoigne aussi, malgré toutes ses convictions et tentatives de résistance, de son incapacité à faire face à l'implacable machine :
J'avais le sentiment de ne pouvoir me fier à rien ni personne. Je me sentais incroyablement seul.
Un grand reportage vécu de l'intérieur du monstre et servi par une belle plume.

En annexes, la liste des pays et institutions majeures qui ont offert leur soutien au gouvernement rwandais, ainsi que celle, non exhaustive, des journalistes ayant subi des représailles après avoir critiqué le gouvernement.
Notons enfin le très beau travail de graphisme et de typographie du livre des éditions Marchialy qui publient quatre livres par an de « littérature du réel ».

Éditions Marchialy, traduit de l'anglais (Inde) par Charles Bonnot, 2018, 300 pages.