lundi 18 juin 2018

Histoires jubilatoires de brouteurs déboutés

Ah ! Quelle bonne surprise que ces CONversations de Jorge Berstein  et Fabcaro !
Par le biais de Facebook ou de Twitter, sur ces quatre dernières années, j’ai été régulièrement sollicité, comme tant d’autres, par des brouteurs qui inondent sporadiquement les réseaux sociaux dans le seul but d’extorquer de l’argent ou d’usurper des identités. Mais à la différence de 99,9 % des personnes sensées, je me suis amusé à leur répondre. Aussi absurdes que soient ces échanges, ils sont authentiques. Rien n’a été modifié, à commencer par les fautes d’orthographes et de syntaxe de mes interlocuteurs. Par souci d’équité, je n’ai pas non plus corrigé mes erreurs et mes coquilles.
Nous avons tous reçu ces appels ou messages de brouteurs qui nous broutent : nous voilà enfin dignement vengés !
Car Jorge Bernstein a un sens de l'humour très développé et, lorsqu'il a affaire à des "brouteurs" (escrocs du web), il s'amuse à leurs dépens, se moque d'eux et les fait tourner en bourrique, pour notre plus grand plaisir. C'est à pleurer de rire ! Avec un sens de la repartie, des jeux de mots à foison et un humour absurde, tout s'enchaîne avec brio.
Les échanges sont donc reproduits tels quels et s'intercalent avec des planches où Bernstein et Fabcaro imaginent qui se cache derrière ces prénoms souvent féminins pour appâter les pigeons. Sur ces dessins (presque les mêmes du début à la fin, seules les conversations extravagantes changent) deux personnages dégarnis en costumes à l'air sérieux tiennent des propos burlesques et si justes à la fois. Le propos rebondit sur la situation mais de façon complètement décalée. Il nous emmène où on ne s'attend pas et provoque l'hilarité — parfois même avec des blagues éculées !
Bref, j'ai ri à chaque page !
Cliquez ici pour lire les premières pages.

Éditions Rouquemoute, 2018, 76 pages, 19 x 25,2 cm.

lundi 11 juin 2018

Littérature forestière

Le géographe des brindilles rassemble des textes sur la nature de Jacques Lacarrière : articles, éditos, préfaces inédites, fictions, extraits de journal de voyage et d’entretien, souvenirs de lectures enfantines...
C'est un régal de cheminer parmi cette délicate forêt de signes, ode à la nature, aux vents, aux parfums forestiers, aux jardiniers-poètes, aux chemins de rencontres, aux sources, aux pierres, aux oiseaux, aux abeilles, aux crapauds et aux libellules, à toutes ces merveilles du monde décrites par l'écrivain-chemineau.
Où poésie, écriture sur la nature et regard philosophique sur le monde nous emmènent dans un pays sous l'écorce et une forêt des songes, tout en gardant les pieds sur terre.
Une délicieuse déambulation littéraire dans la nature.

Éditions Hozhoni, 2018, 288 pages.

Chemins faisant, le site de l'Association des amis de Jacques Lacarrière

samedi 26 mai 2018

Un peu de poésie ne peut nuire

Que se passe-t-il Au café d'Éole de Dimítris Stefanákis ?
Au café d'Éole, les héros des romans vont et viennent sans crier gare, comme s'ils surgissaient des pages de leur livre pour ensuite y retourner.
Si les héros vont et viennent, les protagonistes inconnus aussi, ainsi que les écrivains célèbres comme les poètes maudits, les lecteurs... tous ces gens concernés de près ou de loin par les romans se retrouvent là.
Le narrateur vient boire des cafés chez Éole, le patron du bar également féru de littérature. Son imagination débordante convie aux tables voisines tous ces personnages, réels ou imaginaires, avec qui il partage — ou pas — ses réflexions. Comme au théâtre, l'auteur met tout ce monde en scène, mais ne maîtrise pas toujours les acteurs. On se croirait parfois au café du coin, où chacun dit la sienne. Les allées et venues de sa pensée et des personnages sont pleines de surprises et d'humour.
Les discussions virent parfois à la foire d'empoigne, aux galéjades ou au défilé de célébrités. On y rencontre Emma Bovary, les sœurs Brontë, les géants de la littérature russe, française ou américaine, mais aussi des personnages en colère contre leurs auteurs ou un poète obscur sans lecteur.
On retrouve bien sûr des références connues et d'autres qu'on a envie d'inscrire sur sa liste de livres à lire, d'autres qu'on ne lira jamais parce qu'il faudrait plusieurs vies pour les lire.
Je vous laisse, je vais me faire un café et continuer à lire.

Ateliers Henry Dougier, 2018, 144 pages.

mercredi 23 mai 2018

C'est Byzance ! (en 1054 ou an 6563)

Ces vingt feuilles auraient été écrites il y a presque dix siècles, en 1054, par un eunuque nain nommé Nicétas. Elles s'adressent au célèbre polygraphe byzantin du XIe siècle, Michel Psellos.
Rouge encor du baiser de la reine est le premier roman pour le moins étonnant d'Anne Karen.
Ce texte historique est résolument dédié à la poésie (le titre emprunte un vers de Gérard de Nerval). Le style est à l'image de la vie à la cour byzantine du XIe siècle : riche, sensuel et luxuriant.
Sur des parchemins attribués à Michel Psellos, un historien décrypte et reconstitue une écriture cachée, celle d'un nain eunuque — moine démoniaque d'une nature exaltée — qui lui aurait écrit vingt lettres passionnées restées sans réponse. L'occasion de revenir aussi sur son passé auprès de Zoé Porphyrogénète, et de retracer la longue vie troublée et trépidante de l'impératrice, mariée trois fois, instigatrice et victime de complots...
Quatre jours sans te voir. Sans te croiser dans les couloirs. Sans pouvoir t'épier. Je t'ai cherché à la bibliothèque, au scriptorium, au réfectoire. Mes yeux avaient faim de toi. À l'unisson du déluge déversé tous ces jours derniers par les nuages noirs du ciel, mon désespoir.
Quidam éditeur, 2018, 128 pages.

vendredi 18 mai 2018

Roulio relève le (poil) plat

Un simple prénom pour nom d'autrice, Julia, et un titre qui décoiffe, Roulio fauche le poil : nous voilà partis dans une aventure échevelée, ou plutôt épilée, enfin... au poil !
Mademoiselle de Printemps (Roulio de Printemps, donc, mais que chacun appelle de son surnom personnel) est une fille somme toute (extra)ordinaire : une jeune fille sans emploi (mais esthéti'hyène de son état) sans amoureux et un peu perdue à Paris.
N'écoutant que son grand cœur, elle s'occupe du mieux qu'elle peut de sa cocasse grand-mère marseillaise en maison de retraite (qui hurle à qui veut l'entendre qu'elle veut sortir de là), et prend sous son aile un SDF du quartier, Marcel, à moins que ce ne soit l'inverse.
Comme autres personnages, nous avons aussi quatre chats hystériques et un voisin qui a tout pour plaire, mais que notre héroïne fuit comme la peste. Et comme dit son ami Marcel :
Quand faut pas y aller, tu y vas. Et alors quand faut y aller, hein, bin t'y vas pas. Si tu vois de quoi et de qui je veux parler.
Quand on n'a que son grand cœur dans la vie, ce qui compte c'est d'avoir du style et notre Roulio n'en manque pas : elle a la gouaille burlesque et poétique d'une Précieuse qui aurait avalé le capitaine Haddock, et vous relève le plat d'une vie aussi désespérante que chaotique.
Mots-valises, fantaisies langagières, envolées pittoresques aux accents étrangers, scènes rocambolesques, humour désopilant... Roulio-Julia a la langue bien pendue et le langage fleuri, voire mordant, surtout chez le dentiste furibard dans le doigt duquel elle vient de planter ses canines.
Je sors du cabinet sans demander mon reste et rampe jusqu'au bureau de la secrétaire, laquelle beugle dans la foulée :
— Mais qu'est-ce qu'il se passe là-dedans ?
J'hausse les épaules et déballe mon petit chéquier, sous ses yeux mortifiés de lapine albinos prise dans les phares d'un 4x4 immatriculé l'Estaque Gare. En l'espace d'un an, périple au Canada compris, c'est le troisième dentiste que je mords. Si señor.
Et pour illustrer le fait qu'on plane à 100 miles dans ce roman, une superbe et fascinante photo de couverture signée Jerry Pigeon, alias LePigeon.

Éditions Le Tripode, printemps 2018, 240 pages.

samedi 12 mai 2018

Les tribulations d'un poète en Chine

Dans la tradition du voyage littéraire — comme dans L'ascension du mont Ventoux de Pétrarque —, Ascension de Guillaume Condello est le récit poétique et philosophique d'une randonnée vers le sommet d'une montagne chinoise par deux amis poètes français.
Ces derniers marchent également sur les traces de Li Bai et Du Fu, deux amis poètes chinois du 8e siècle, buvant, devisant et écrivant aux étapes.
Le narrateur souffre dans la montée, sous la pluie et dans la brume, affamé et assoiffé, avec son ordinateur dans son sac à dos. Il cherche l'inspiration en même temps que son souffle.
Mais comment écrire la poésie au XXIe siècle ?
La forme sort des sentiers battus : les phrases sont, non pas alignées au kilomètre mais fractionnées, clairsemées sur la page, peut-être au rythme de la pensée (ou des pas et du souffle) du narrateur, peut-être pour imiter les nuages en barbe à papa du paysage, ou bien encore pour nous laisser lire entre les lignes et glisser nos propres pensées entre les mots...
           on dirait que la nature plagie
les peintures à l'encre de Chine et l'unique coup de pinceau infiniment ralenti pousse
la brume
                      les arbres accrochent
un peu du ciel emporté
dans leurs branches
          duveteuses le rouleau
La ponctuation est quasiment inexistante. Comme dans un jeu de piste, le lecteur trace sa propre voie dans les pas de l'auteur et dans la forêt de sa prose.
Le prologue et l'épilogue, dans l'agitation de la ville, ouvrent et ferment la parenthèse dans la nature, loin des familles et du quotidien des deux amis.
Le texte est semé de références littéraires, de surprises, d'humour et de dérision parce que "la poésie, c'est pas des cacahuètes".
Une Ascension comme une méditation contemporaine et émouvante.

Éditions Le corridor bleu, 2018, 80 pages.
Lire aussi quelques notes de l'ami poète, Pierre Vinclair, qui l'accompagnait dans ces tribulations.

vendredi 11 mai 2018

Les mécaniques de la désinformation

"Tu sais, ajouta-il, pour contrôler un peuple, il faut créer une grande dose de peur."
En 2009, dans le cadre d'un programme de l'Union européenne, le grand reporter indien Anjan Sundaram est chargé d'enseigner le journalisme au Rwanda.  
Bad News, derniers journalistes sous une dictature est le témoignage de cette expérience et de la découverte des mécaniques infernales de désinformation du gouvernement rwandais pour imposer une pensée unique aux médias — et à tout un peuple. Les journalistes participants au programme seront tour à tour oppressés, emprisonnés, manipulés, infiltrés, exilés...
C'est ainsi que les dictateurs détruisent les pays et prennent le pouvoir : ils s'attaquent d'abord à la liberté d'expression, puis aux institutions indépendantes et enfin à la libre pensée.  
Anjan Sundaram décortique la violence de la dictature : l'endoctrinement, la privation de liberté de penser et de s'exprimer, l'action forcée sans marge de manœuvre des habitants, comme lors du génocide qui a eu lieu quelques années auparavant. Et tout cela sous une apparence idyllique, de façon à recevoir des soutiens financiers et matériels des puissances et organisations étrangères.
La beauté était corrompue. Le silence avait été éventré, dévoilant sa menace. La fragilité du calme sautait aux yeux. Il était possible de vivre ici et d'aimer le calme éternellement, mais il fallait éviter d'en connaître le cœur et de s'en approcher.
Et l'auteur témoigne aussi, malgré toutes ses convictions et tentatives de résistance, de son incapacité à faire face à l'implacable machine :
J'avais le sentiment de ne pouvoir me fier à rien ni personne. Je me sentais incroyablement seul.
Un grand reportage vécu de l'intérieur du monstre et servi par une belle plume.

En annexes, la liste des pays et institutions majeures qui ont offert leur soutien au gouvernement rwandais, ainsi que celle, non exhaustive, des journalistes ayant subi des représailles après avoir critiqué le gouvernement.
Notons enfin le très beau travail de graphisme et de typographie du livre des éditions Marchialy qui publient quatre livres par an de « littérature du réel ».

Éditions Marchialy, traduit de l'anglais (Inde) par Charles Bonnot, 2018, 300 pages.

samedi 5 mai 2018

La thérapie du string

Emma Subiaco signe un premier et excellent album de bande dessinée : Strip-tease.
Les hommes comme les femmes vont adorer !
Le scénario à rebondissements est aussi drôle que sérieux, original et positif. Les personnages sont bien campés, attachants ou ridicules, voire odieux selon les rôles.
Emma Subiaco a des choses à dire et elle l'exprime rudement bien. Elle traque le sexisme et les préjugés ordinaires (à la maison, au travail...) et pour cela nous entraîne dans le comble de l'ultra-féminité : une boîte à strip-tease.
C'est l'histoire de Camille, une jeune architecte qui, suite à une cuisante déception, décide de changer radicalement de vie : elle devient strip-teaseuse et se fait appeler Élise.
C'est un peu le grand écart façon pole danse ou la "thérapie du string", comme l'appelle Emma Subiaco, une façon de jeter son string par dessus les moulins rouges.
Efficace et pertinent : dès que je l'ai eu dans les mains, je m'y suis aussitôt plongée et ne l'ai plus lâché jusqu'à la fin.
Une lecture vraiment réjouissante et inspirante.

Éditions du Long Bec, 2018,18,5 x 26 cm, 144 pages.

mercredi 2 mai 2018

La tragédie des Osages

La Note américaine du journaliste David Grann fait écho au roman d'Éric Plamondon, Taqawan, inspiré du sort des Mi'gmaq du Québec.
Cette fois-ci, il s'agit d'une minutieuse enquête sur les Osages de l'Oklahoma (États-Unis) qui ont également subi discriminations et injustices.
À la fin du XIXe siècle, alors que les survivants amérindiens sont parqués dans des réserves, les Osages se voient attribuer des terres arides de l'Oklahoma. Or, elles abritaient les plus grands gisements de pétrole des États-Unis, ce qui rend bientôt les Osages immensément riches.
Mais comme ces derniers n'étaient pas considérés comme citoyens à part entière et étaient jugés incapables de gérer leurs fortunes, ils sont placés sous la tutelle des Blancs ! Une situation qui a bien sûr attiré les convoitises de curateurs peu scrupuleux, voire prêts à tout pour s'approprier les biens des Osages, quitte à les empoissonner ou les assassiner — en toute impunité.
Le St Louis Post-Dispatch écrivit à propos de ces meurtres : "Les shérifs ont enquêté et ne sont parvenus à rien. Les procureurs d'État ont pris le relais pour un résultat identique. Puis ce fut au tour du procureur général de se casser les dents. Ce n'est que lorsque le gouvernement fédéral et le ministère de la Justice prirent les choses en main que la loi put redorer son blason."
Les familles des victimes en étaient réduites à payer eux-mêmes les enquêtes, en vain, jusqu'à ce que le jeune directeur du Bureau of Investigation, Edgar J. Hoover, ait l'ambition de créer un service d'élite (futur FBI) et tienne à tout prix à faire la lumière sur une partie de ces disparitions en série des années 1920.
La Note américaine est le récit brillant et plein de suspense de ces périlleux démêlés.  
David Grann s'est replongé dans les montagnes d'archives pendant cinq ans pour comprendre comment et pourquoi les enquêtes n'aboutissaient pas et comment d'incorruptibles enquêteurs ont réussi à déjouer complots et escroqueries en bandes organisées.
Sur le terrain, en 2015, il a ensuite rencontré des descendants de ces familles décimées d'Osages et a découvert un tableau encore plus terrifiant, bien au-delà de ce qu'indiquaient les chiffres officiels.
Comme dans le roman d'Éric Plamondon, c'est tout un pan négligé de l'histoire de l'Amérique qui refait surface et pointe une colonisation basée sur la violence envers ceux qu'on appelaient des "Sauvages".
Un efficace thriller politique qui sera adapté au cinéma par Martin Scorsese.

Éditions Globe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, 2018, 368 pages, avec photographies en noir et blanc.

D'autres chroniques sur les livres des éditions Globe :
- Juan F. Thompson : Fils de Gonzo.
- Shulem Deen : Celui qui va vers elle ne revient pas.

mardi 1 mai 2018

La vie poétique des arbres

40.
Je voudrais dire mon grand amour des arbres. Je sais, les jonquilles sont jalouses.
Les arbres d'Armelle Leclercq est un enchantement, une promenade dans les bois ou auprès des arbres des villes.
Ce recueil de 500 petits paragraphes, d'une ou deux phrases, trois au maximum, nous plonge dans la vie poétique de ces grands végétaux.
Numérotés de 1 à 500, ces fragments se suivent comme de courts chapitres, poèmes, pensées, aphorismes... — comme des surprises toujours — et peuvent être lus et médités indépendamment.  
114.
Depuis toujours, le mimosa fait dans la dentelle.
Les arbres n'ont (presque) aucun secret pour Armelle Leclercq. Elle pose sur eux un regard plein de tendresse, d'humour, d'admiration et de poésie, tout naturellement.
Tout y passe, comme autant de points de vue : jeux sur les noms des espèces, symboles, rôles et usages, projections anthropomorphiques, questions enfantines, réflexions naïves ou écologiques ou philosophiques...
175.
L'arbre à palabres, on lui casse quand même un peu les oreilles.
302.
Ne croyez jamais quelqu'un qui vous dit qu'il a commencé à parler avec un arbre. C'est toujours l'arbre qui commence.
445.
Avec leurs cimes comme des pointes de stylo-plume, les sapins essaient d'écrire sur le ciel.
Éditions Le corridor bleu, 2016, 96 pages.

dimanche 29 avril 2018

Vive les sales gosses !

Franchement, au premier abord, la couverture de la Down with the kids (À bas les enfants) ne m'attirait pas. En inculte de la BD, je ne connaissais même pas Dav Guedin ni ses travaux antérieurs. Ça commençait mal.
Mais l'avant-propos commence bien :
Pourquoi faire un tel livre ? Parce que l'enfance peut être un moment magique dans la vie d'un être humain. Parce que les enfants sont magiques eux-mêmes, Déjà, ils m'ont réconcilié avec l'humanité ! J'ai commencé à travailler avec des gosses à seize ans, en pleine crise adolescente. Ça m'a fait un bien fou et je n'ai jamais complètement arrêté. J'ai toujours préféré les enfants aux adultes ou ceux qui prétendent l'être.
Et plus loin :
C'est ma première bande dessinée en couleur, à l'aquarelle qui plus est. Et ce sera sans doute aussi la dernière... Quelle galère ! Je voulais trancher avec mes publications plus trash en noir et blanc et me mesurer à la couleur. Le résultat est parfois inégal mais, au final, cela donne à l'ensemble un certain charme.
Il s'agit donc des confessions d'un animateur un peu foufou et très inventif.
La préface de Pierrick Starsky, rédac chef de feu la revue de bande dessinée Aaarg, donne envie de lire le livre et de mieux connaître l'auteur. Allons-y !
Et là, je souris et je ris, du début à la fin : c'est drôle, charmant, touchant. Beaucoup d'humour et autant d'amour.
Pourtant Dav Guedin ne se la raconte pas, ne se montre pas toujours sous son meilleur jour. Il est cash, voire trash avec les enfants — souvent de sales gosses qu'il arrive à mettre dans sa poche.
Finalement (on ne devrait jamais trop se fier à sa première impression sur la couverture), c'est vraiment une belle découverte. Je suis très agréablement surprise.

Éditions Rouquemoute, 2018, 19,4 x 28,6 cm, 104 pages couleur (aquarelle) avec un carnet de croquis.
Lire un extrait (dont l'avant-propos et la préface)

mercredi 25 avril 2018

La bataille du saumon

Taqawan, nom du saumon qui revient pour
la première fois dans sa rivière natale
et nom d'un personnage du roman.
Éric Plamondon est né à Québec et vit en France depuis une vingtaine d'années. Il a réussi avec Taqawan un roman puissant et touchant, brûlant d'actualité, sur fond social et historique.
Il met en lumière des événements méconnus — même par les Québécois — qui se sont déroulés en 1981 entre les forces de l'ordre et la communauté des Mi'gmaq, des Amérindiens ou autochtones du Québec. Ces derniers vivent notamment de la pêche du saumon dans une réserve et, pris entre querelles politiques, sont, encore aujourd'hui, totalement niés dans leur identité, leur culture et leurs droits.
C'est aussi l'histoire quelque peu occultée et remaniée des autochtones et des colons, c'est-à-dire des Français et des Anglais — dont les premiers n'auraient jamais survécu à l'hiver rigoureux sans l'aide de ceux qu'on appelait les Sauvages.
Un roman très prenant, impossible à lâcher, bien qu'assez violent puisqu'il y a des coups, du sang, des larmes, des arrestations, des humiliations, des viols... (des faits qui font écho à d'autres violences : plus de 1200 femmes autochtones assassinées ou portées disparues entre 1980 et 2012).
Heureusement, l'auteur nous ménage des pauses, en courts chapitres instructifs et passionnants, sur l'histoire des Mi'gmaq, leurs légendes et leur mode de vie, mais aussi sur les mystères du saumon ou sur l'étymologie des noms... Où l'on apprend des mots en langue mi'gmaq et d'autres qui ont un léger accent québécois : un maringouin est un moustique, un char est une voiture, un ski-doo est un motoneige...
Et des moments de pure poésie, comme celui où un garde forestier parle de l'hiver et des beautés de la nature à une Française :
Je suis né dans le froid. La glace et la neige sont dans mes veines. Il n'y a pas de ciel plus clair et d'air plus pur qu'au milieu de l'hiver. Il n'y a pas d'odeur plus parfumée que celle de la neige fraîchement tombée sur les branches des sapins. Il n'y a pas de silence plus parfait que celui d'une nuit étouffée sous les flocons d'un début de tempête. J'aime cette saison parce que les choses y sont claires. On sait exactement ce qui se passe dans les bois quand tout est blanc. La moindre forme de vie laisse une trace. Les branches sans feuilles permettent de voir clairement les corneilles en haut des cimes. Les rivières sont des routes pour s'enfoncer au plus profond de l'inconnu. On n'est pas emmêlé dans les broussailles, on file droit, en raquettes ou en ski-doo. C'est une sensation de fuite qui n'est possible que dans la neige. Ceux qui se plaignent du froid n'ont jamais passé une nuit dehors à moins quinze devant un feu de camp et sous la lune qui éclaire comme en plein jour.
Que dire de plus ? Mille choses encore, mais surtout qu'il faut lire Taqawan absolument.

Quidam éditeur, 2018, 208 pages.

samedi 21 avril 2018

Pirates des Mascareignes

Un beau livre
avec de nombreuses illustrations.
Pirates de l'océan Indien, de Charles-Mézence Briseul et Emmanuel Mezino, est une passionnante anthologie historique et littéraire sur les pirates dans la région des Mascareignes, de la fin du XVIIe au début du XVIIIe siècle.
Ce recueil de textes administratifs, récits de voyages, fictions — de Daniel Defoe, Isidore Guët, Jules Hermann, Élie Pajot, Charles de La Roncière, Jean-Baptiste de Villers — dévoile notamment des pans méconnus de l'histoire et du patrimoine de La Réunion.
On entend davantage parler des pirates des Caraïbes, mais ces aventuriers corsaires, forbans ou flibustiers (des statuts quelque peu différents) se sont ensuite repliés vers Madagascar et l'île Bourbon (rebaptisée La Réunion).
Certains y ont été pendus, d'autres se sont installés là et ont fondé des familles. Leurs histoires, leurs modes de vie et leurs utopies sont fascinants.
Tout aussi fascinant : des pirates célèbres, bien réels ou plus légendaires, comme La Buse, ont probablement caché des trésors. On peut encore voir, sur différents sites de La Réunion, les traces de signes qu'ils auraient gravés, quand ils n'ont pas été vandalisés. En effet, ces butins attirent forcément des pilleurs peu scrupuleux.
Ils ont de tout temps fait rêver des chercheurs, comme Bibique ou le grand-père de Jean-Marie Gustave Le Clézio (lire Le Chercheur d'or et Voyage à Rodrigues).
D'autres passionnés encore, comme Emmanuel Mezino, président d'Âme de pirates (association pour l'étude et la mise en valeur du patrimoine lié à la piraterie à l'île de La Réunion et autres territoires exotiques) sont convaincus de l'existence du trésor enfoui mais surtout de l'importance de protéger ces vestiges, véritables trésors en soi.
L'aventure continue !

Éditions Feuille songe, 2017, 296 pages.

À suivre : une très intéressante conférence des auteurs, Charles-Mézence Briseul et Emmanuel Mezino :
- première partie ;
- deuxième partie.

En complément, explorer le catalogue des éditions du Corridor bleu dirigées par Charles-Mézence Briseul.

dimanche 15 avril 2018

La fascination du Tibet

C'est peu dire que le Tibet fascine, qu'il n'est "pas tant une région qu'un itinéraire intérieur, un trésor enfoui en chacun de nous".
En leurs temps, des explorateurs ont bravé l'interdiction d'entrer dans la cité interdite de Lhassa, comme Alexandra David-Néel en se faisant passer pour une mendiante, quand d'autres n'ont pas réussi. Même Hergé avec son Tintin au Tibet a participé au mythe, sans parler de la figure de l'actuel dalaï-lama.
Voilà où nous emmènent Christian Garcin et Éric Faye, compagnons de route et d'écriture : Dans les pas d'Alexandra David-Néel, du Tibet au Yunnan.
Dans ce très bel hommage, on voyage avec eux et avec elle. Ils racontent les différences, les similitudes, le Tibet et la Chine actuels et ceux de l'extraordinaire femme de lettres et exploratrice, un siècle auparavant. Leurs périples se superposent, s'entrelacent, se croisent, dans le temps, sur la carte et dans le récit. Ils commentent et nous font revivre ses aventures à elle, dans des conditions si éprouvantes. Elle est présente avec eux et nous faisons un peu partie aussi du voyage, littéraire.
Ils partagent leurs exaltations devant certains paysages :
Les étendues de plateaux traversées tournaient à la steppe mongole et les chaînes brutales, blanches, comme neuves, laissaient parfois tomber d'un épaulement un glacier vertigineux, comme une écharpe en hermine : le Tibet sortait le grand jeu. Toutes les dix minutes, nous demandions à faire halte quelques minutes, le temps d'une énième photo. Nos appareils photo n'en pouvaient plus.
Des splendeurs photographiées qu'on regrette de ne pouvoir admirer en grand format et en couleurs : chaque chapitre commence et s'achève par une de leurs prises de vue en noir et blanc. Ce qui donne déjà une petite idée.
Mais ils se désolent aussi en traversant des lieux entièrement refabriqués pour le tourisme de masse ou envahis par les plastiques et les détritus.
Passionnants voyages dans les pas d'Alexandra David-Néel, puis dans les pas d'Éric Faye et de Christian Garcin.

Éditions Stock, 2018, 320 pages. 

D'autres chroniques sur les livres de Christian Garcin dans ce blog :
- Les oiseaux morts de l'Amérique
- Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
- Jeremiah & Jeremiah
- Selon Vincent et un entretien sur Selon Vincent, entre autres
- Vétilles
- J'ai grandi
- Labyrinthes et Cie, La jubilation des hasards et Carnet japonais
- La neige gelée ne permettait que de tout petits pas
- Sortilège 
- Des femmes disparaissent
- Les nuits de Vladivostok
- Romans pour la jeunesse

Sur les livres d'Éric Faye :
- Malgré Fukushima - Journal japonais
- Nagasaki

samedi 14 avril 2018

Louanges de l'hiver

À lire en toute saison, si possible dehors.
Dans Une promenade en hiver, Henry D. Thoreau veut redonner ses lettres de noblesse à l'hiver, à la neige et au givre dans les campagnes, mais aussi aux hommes modestes, comme le bûcheron et le pêcheur qui ont toute leur place dans la nature.
Cet essai très court nous invite à une promenade contemplative, à une réflexion sur le soi-disant endormissement de la nature en hiver, à une expérience sur notre rapport au monde, à la nature et à l'ordinaire, à des souvenirs jubilatoires de neige immaculée qui crisse sous la semelle dans une nature silencieuse...
Si Thoreau est à la recherche du divin qui se cache dans la nature, il est également engagé dans une quête poétique pour décrire ses observations et ses émotions, jetant ainsi un pont entre nature et culture.
Une introduction et des commentaires de Michel Granger permettent de replacer cette œuvre dans son contexte.
Autant de choses en un si petit livre dont le plaisir est décuplé s'il est lu en immersion dans la nature.
Je me hâte fébrilement vers la vallée,
Comme si je venais d'apprendre une belle nouvelle :
La nature offre un splendide festival
Qu'il ne faudrait surtout pas manquer.
Éditions Le mot et le reste, introductions et postfaces de Michel Granger, 2018, 80 pages, 11 x 17,6 cm.

Lire aussi mes chroniques sur :
- Marcher et Teintes d'automne. ;
- Vivre une vie philosophique - Thoreau le sauvage de Michel Onfray ;
- La Nature de Ralph Waldo Emerson.

vendredi 13 avril 2018

Un certain art de vivre à Berlin


J'avais adoré La Halle (lire ma chronique) et le second roman de Julien Syrac, Berlin on/off, est tout aussi réussi !
Dans un autre registre, on retrouve son humour cru et grinçant, sa critique revendicative mais aussi sa sensibilité. Après avoir taillé en pièces un petit patron dans La Halle, cette fois-ci il s'attaque au monde de l'art.
Berlin on/off est un triptyque de trois monologues d'un apprenti artiste français dans le milieu artistique berlinois.
Dans la première histoire, le narrateur prend son mal en patience à l'aéroport en attendant une poétesse israélienne qui tarde à arriver. Il est accompagnateur de poètes pour un festival de poésie dont le directeur, entre autres, en prend pour son grade.
Dans la deuxième histoire, il pose nu dans un cours de dessin et se retrouve dans une situation aussi comique que gênante en apercevant sa colocataire à qui il a emprunté sans le lui dire le châle qui lui sert de cache-sexe.
La troisième histoire commence très violemment avec son maître sculpteur qui le menace avec un marteau !
Peut-être que le Pr Steinberger ne sait tout simplement pas dessiner. Peut-être que comme moi avec mon CV de modèle aux Beaux-Arts de Paris, le Pr Steinberger a falsifié le sien de peintre diplômé de la Kunsthochschule de Berlin. Peut-être que le Pr Steinberger était facteur ou chauffeur-livreur sous la RDA et qu'après la chute du Mur, il a profité de la confusion pour se lancer dans la compétition capitaliste comme professeur d'art. Peut-être que comme tous les modèles de nu, tous les professeurs d'art sont des imposteurs. Peut-être que l'art tout entier est une vaste imposture. Peut-être que le monde en général est une immense imposture, peut-être que tous les diplômes, les discours et les sourires sont faux.
Une verve ironique, drôle et savoureuse.

Quidam éditeur, 2018, 142 pages.

mardi 10 avril 2018

Mission inconnue

Rue Prume. Passe une voiture. Personne dedans. Et sans doute le dysfonctionnement est-il aussitôt signalé, car un peu moins de cinq minutes plus tard, de nouveau passe une voiture, la même et avec un conducteur cette fois-ci. 
Il y a des missions impossibles parce qu'inconnues : dans Clonck et ses dysfonctionnements de Pierre Barrault, deux personnages aux noms étranges, Aughrim et Podostrog (et s'il n'y avait que les prénoms qui soient étranges dans cette histoire !), sont en quête de... on ne sait pas trop quoi au juste, et eux non plus d'ailleurs, entre autres d'un personnage nommé Perstorp.
Clonck est une ville à géométrie variable.
Et Clonck sonne comme une anomalie, un bug informatique (l'écrire bogue semble encore plus bizarre). Il peut y arriver tout et contraire, parfois les deux à la fois, parfois alternativement. Il suffit alors de recommencer pour que tout s'arrange, par magie. Ou pas.
Mais peu importe si Clonck est une ville où ça dysfonctionne à tous les coins de rues : l'univers de Pierre Barrault est aussi surréaliste que poétique, plein de surprises et d'humour.
Merci pour ce voyage fantastique à Clonck !

Le tout est joliment illustré par Claire Morel.
Et toujours, chez Louise Bottu, cette élégance des beaux livres, au beau papier vergé des couvertures et à la typographie chic.

Éditions Louise Bottu, 2018, 174 pages.
Le blog de Pierre Barrault.

lundi 9 avril 2018

L'écrivain qui en savait trop

L'histoire de La Confession, de John Herdman, est celle d'un écrivain qui accepte d'écrire l'autobiographie d'un certain Torquil Tod.
Dès les premières pages on comprend que, nécessité faisant loi, il s'est laissé entraîner sur une voie dangereuse, il en sait trop et la fameuse confession le lie inexorablement à son commanditaire.
Le suspense est installé. Très vite, l'intrigue plonge dans le paranormal, la névrose, la paranoïa et la manipulation, dans un magistral et subtil jeu de dédoublements et de tiroirs.
Qui est le mystérieux Tod ? Pourquoi vouloir confier et écrire ses souvenirs encombrants ? Et surtout pourquoi à un écrivain ?
Le titre original, Ghostwriting — quand un livre est écrit par quelqu'un d'autre —, fait référence à une écriture fantôme et donne une idée de l'aspect fantastique du roman.
Justement, La Confession ensorcelle prodigieusement : un diabolique roman, impossible à lâcher.
En attendant de découvrir le prochain roman de John Herdman, Le cabaret sinistre, à paraître également chez Quidam, lisez Imelda, déjà paru en 2006.

Quidam éditeur, traduit de l'anglais (Écosse) par Maïca Sanconie, postface de Jean Berton, 2018, 192 pages.

dimanche 8 avril 2018

Failles profondes

Gourmande, premier roman d'Isabelle Kichenin, est actuel à tous points de vue. Actuel dans sa forme, actuel par son sujet. Dans un style simple et enlevé, elle aborde les sujets les plus courants de la vie comme les plus difficiles : pédophilie, inceste, avortement, abandon...
L'histoire se passe à La Réunion où vit l'autrice*.
Les trois principaux personnages — Mathilde, Damien et Marie — ont pour point commun de profondes failles d'enfance qu'ils colmatent tant bien que mal dans une gourmandise de la vie. Or, le passé, à fleur de peau, finit toujours par se manifester...
Mathilde enquête sur les énigmes de sa famille, d'autant qu'elle traîne ses propres fardeaux. Elle croit trouver une solution radicale pour stopper la spirale des répétitions de la tragédie familiale.
Malgré tout, son destin aura des conséquences sur ceux de son entourage : son compagnon, Damien, qui tentera de réparer à sa manière, et son amie Marie dont la volte-face est pour le moins inattendue.
Autant de trajectoires surprenantes et paradoxales qui laissent dans un état de stupeur et de questionnement sur les capacités de chacun à se délester, ou pas, d'un passé trop lourd.
Quant au fils de Mathilde, on se demande ce qu'il fera de cet héritage... Peut-être un prochain roman d'Isabelle Kichenin ? On l'espère !

Éditions Orphie, 2017, 136 pages.
* Le blog d'Isabelle Kichenin

dimanche 1 avril 2018

Science-fiction à très court terme

Meurtres, en toute intelligence, de Jacques Attali, est un roman policier de science-fiction à court terme, c'est-à-dire qu'il se passe en octobre 2018 et nous interpelle sur les dangers possibles, dans un avenir proche, de l'intelligence artificielle, des drones et de leur utilisation à des fins destructrices.
On ne présente plus Jacques Attali : ancien conseiller de Mitterrand, éditorialiste, fondateur d'institutions internationales, dont Action contre la faim et Positive Planet.
S'il s'agit d'un roman, on en apprend tellement sur ces questions d'intelligence artificielles associées aux stratégies commerciales, financières, géopolitiques et terroristes, qu'il s'agit presque d'un essai !
Autant dire que cela fait froid dans le dos...
De quoi s'agit-il ? Au départ, du mystérieux meurtre d'un homme d'affaires américain dans un palace parisien. Comme dans Le Crime de l'Orient-Express d'Agatha Christie, plusieurs suspects ont de bonnes raisons d'avoir commandité le crime.
Soit dit en passant, les références littéraires sont nombreuses, du Seigneur des anneaux aux écrits de Thoreau, Emerson, Whitman... Les références aux séries policières foisonnent également : elles en apprendraient davantage sur la criminologie que l'école de police...
Mais ce n'est pas tout : cet assassinat serait lié à l'attentat le plus meurtrier de l'histoire.
Or, la talentueuse commissaire Fatima Hadj — magnifique personnage féminin — est aussi courageuse qu'intelligente.
Dans une mise en abîme pour le moins malicieuse, Jacques Attali se permet de raccrocher encore davantage le lecteur de sa fiction à la réalité :
Un journaliste anglais en poste à Paris rappelle qu'un roman, publié quelques mois plus tôt en France, a raconté exactement cet attentat, au même endroit, avec le nom exact des bateaux concernés et le mode opératoire. À l'époque, on n'y avait pas fait attention plus que de mesure. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus la même chose : comment l'auteur a-t-il pu être au courant ? Est-il suspect ? Ou seulement plus imaginatif que les policiers aveuglés par leur routine ? Faut-il, comme le font les Américains avec les scénaristes de Hollywood, associer des écrivains à la prévention antiterroriste ? L'auteur, en tout cas, n'est plus à Paris ; sans doute même plus en France.
De plus, un personnage du livre existe réellement et apparaît sous son vrai nom, Stuart Russell. Professeur de l'université de Berkeley, il est spécialiste de l'intelligence artificielle.
Alors, la domination des machines sur l'homme et la démocratie, c'est pour demain ?

Éditions Fayard, 2018, 336 pages.

mercredi 28 mars 2018

Le pouvoir de l'herbe

Jardin des plantes de Paris. © Marie M.
Comment une si minuscule chose comme un brin d'herbe peut autant inspirer les poètes, écrivains et peintres ? N'avez-vous pas remarqué comme l'herbe fraîche suscite l'émerveillement et bien d'autres émotions ? Sa couleur verte et reposante, sa fraîcheur et sa douceur, ses odeurs bien sûr, donnent envie de la fouler, de s'y asseoir ou s'y étendre, de rêver aux souvenirs d'enfance et de pique-nique, plus tard aux premiers baisers et autres fantasmes...
Elle évoque la simplicité, la renaissance, la fragilité et la vigueur, qu'elle soit en brins ou en touffe, en pré ou en prairie, folle ou mauvaise, coupée ou haute.
Autant d'aspects, intenses et foisonnants, que passe en revue Alain Corbin dans son essai La fraîcheur de l'herbe - Histoire d'une gamme d'émotions de l'Antiquité à nos jours.
Il cite abondamment les auteurs qui, depuis la nuit des temps, célèbrent son pouvoir : Pétrarque, Rimbaud, Thoreau, Rousseau, Whitman, Giono, Delerm, Ponge, Jaccottet... 
On peut mettre un immense amour dans l'histoire d'un brin d'herbe.
Gustave Flaubert à Louise Colet, le 22 avril 1854.
Tout un monde apparaît — artistique, sensoriel, sensuel, vivant et bucolique —, à la lecture de cette très longue histoire, enivrante, émouvante.
Quelle fraîcheur !

Éditions Fayard Histoire, 2018, 240 pages.

lundi 26 mars 2018

Ni potiche ni soumise

Une fille normale ne demande pas grand-chose: être aimée, rester en bonne santé, que les choses ne changent pas, qu'elles ne changent jamais, ne pas tomber enceinte, ne plus jamais voir de sang, que ses proches ne se retrouvent pas sur la liste des morts et disparus de cette ville, que les sirènes des ambulances ne la réveillent pas pendant qu'elle dort. Une fille normale ne demande rien de plus : que son père meure vite, s'il est encore en vie, et de manière tragique, horrible et dégoûtante si possible, pour que ça fasse la une de tous les journaux et qu'elle l'apprenne aux infos ; que sa sœur ne soit jamais découpée en morceaux ; que personne n'ait l'idée de violer sa nièce ; que son homme ne finisse pas un jour avec une balle dans le crâne ; que la police ne s'avise plus de lancer sur elle la tête d'un macchabée.
On sait à quel point vouloir être normal ne se décrète pas, surtout quand on est une étudiante mexicaine sexy et qu'on sort avec le caïd du coin.
C'est l'histoire de Fernanda, explosive jeune fille à fleur de peau, qu'on croit potiche et soumise mais à qui rien ni personne ne résiste, dans Ni de jour ni de nuit, premier roman d'Orfa Alarcón, jeune autrice mexicaine.
Passion, sexe, luxe, misère, mafia, violence, trahison, enfances meurtries, hip-hop et reggaeton... C'est une bombe à chaque chapitre.
Un roman fulgurant et ahurissant qu'on lit comme vit la sauvage Fernanda : à toute allure !

Éditions Asphalte, traduit de l'espagnol (mexicain) par Mélanie Fusaro, 2018, 240 pages.
Ni de jour ni de nuit a été finaliste du prix Iberoamericano de Narrativa Las Américas.
Écouter la bande-son du roman sur le site d'Asphalte.

vendredi 23 mars 2018

Mots et gros maux de la modernitude

Attention : instructif et drôle !
On croit qu'on va picorer dans ce Petit lexique de la modernitude, sautant d'une définition à l'autre dans le désordre, mais on se surprend à tout lire, de A comme acter à Z comme zénitude, tellement il est bien écrit, précis, juste et surtout drôle !
Les auteurs, Jean-Marie Audignon et Pierre Laurendeau, ont exercé divers métiers dont celui de correcteur. Tout s'explique !
Ils ont traqué tous ces "mots, expressions qui nous chatouillent l'oreille et nous gratouillent l'entendement" tous ces néologismes, anglicismes, pluriels abusifs, jargons divers (dont l'informatique), figures de styles, clichés en veux-tu en voilà et autres tics et scies qui boursoufflent les conversations entre collègues, les discours politiques et les papiers des journalistes...
Chaque entrée est définie, remise à sa place voire moquée et agrémentée d'une citation.
Quelques exemples tendance : arty, bankable, buzz, cliver, coach, "c'est compliqué", CSP+, culte, faire son deuil, disruptif, énorme, expertise, fooding, glamping, impacter, juste, faire bouger les lignes, en mode, patate chaude, pipolisation, ressenti, spin doctor, c'est à tomber, ubérisation, véganisme, vintage, zadiste...
On va dire. - Locution passe-partout, de type invasif. Contrairement à ce qu'elle annonce, ne dit strictement rien de ce qui va suivre dans la conversation. "On va dire" est une ponctuation parlée. Du même tonneau, nous avions "quelque part", "au niveau de"... Les temps (lexicaux) changent, on va dire.
Un régal !

Éditions Ginkgo, collection L'Ange du bizarre, 2018, 128 pages.
Avec des illustrations de Michel Guérard.

jeudi 22 mars 2018

Quels Marseillais ?

Marseille n'est pas unique, elle n'est pas linéaire. C'est une ville de passage, de rupture. Une ville de mouvements brusques, de communautés disparates, installées, néo-arrivantes, ethniques, culturelles, religieuses, sociales.
Les auteurs, Patrick Coulomb et François Thomazeau, ont astucieusement choisi de présenter les Marseillais de la collection Lignes de vie d'un peuple des Ateliers Henry Dougier en utilisant les cartes du tarot de Marseille.
Ils ont ainsi contourné la difficulté de définir les Marseillais — quels Marseillais ? Et qu'est-ce qu'être Marseillais ? — en 22 portraits comme autant d'arcanes majeurs.
Quelques exemples : l'ancien maire Robert Vigouroux est l'Empereur, l'architecte Rudy Riciotti est le Diable, le sénateur Bruno Gilles est le Bateleur, Philippe Carrese est l'Amoureux, Henri-Frédéric Blanc est l'Ermite, Marianne Chaillan est l'Impératrice, Sophie Le Saint est le Soleil, etc.
Chaque portrait est suivi d'un texte complémentaire sur un aspect de Marseille, sans clichés et en connaissance de cause : son patrimoine, ses quartiers, ses grandes familles, ses réseaux, sa littérature, sa presse, ses bandits, ses médecins, ses avocats, son football...
Autant de facettes que de contradictions, de splendeurs et de disgrâces qui forment un tout hétérogène, un kaléidoscope composite et cosmopolite, une ville qui fascine autant qu'elle fatigue, mais un paysage particulier, à part, entre mer et collines, entre calanques paisibles et sauvagerie urbaine où un théâtre vivant se joue à chaque coin de rue.
Les grandes lignes du peuple marseillais — en admettant qu'un "peuple marseillais" existe — sont habilement esquissées, sans caricatures.
Tout est juste, documenté, bien tourné dans ce livre écrit par deux Marseillais, journalistes et écrivains, qui proposent des ouvertures, des interstices d'un territoire toujours à explorer.
... "il y a autant de façons d'être marseillais que de Marseillais à Marseille." (Marianne Chaillan)
Ateliers Henry Dougier, Collection Lignes de vie d'un peuple, 2018, 160 pages.

vendredi 16 mars 2018

Tout André Pangrani

Les deux recueils des écrits complets d'André Pangrani viennent de paraître !
Pour ceux qui ne le connaissent pas, André avait notamment fondé la revue Kanyar et participé activement à diverses publications réunionnaises comme Le Cri du Margouillat et les éditions Centre du Monde.
• Le premier recueil, Un galet dans le pare-brise, rassemble tous les écrits littéraires d'André, c'est-à-dire les 5 nouvelles publiées dans la revue Kanyar et 28 autres textes parus sur la page Facebook "Nanofictions" ou totalement inédits, parfois inachevés.
À la fois tendres et mordants, engagés ou plus légers, drôles ou érotiques, tous ces textes dessinent un portrait émouvant d'André, toujours brillant et piquant.
Dessin de Greg Loyau
• Le second recueil réunit l'intégralité de deux truculents feuilletons parus dans les années 80 et 90 dans Le Cri du Margouillat, journal de bande dessinée de La Réunion : Le Major contre le gang des Canotiers blancs suivi de Pamela et les chiens rouges.
Signés du pseudo Alfred Lénine, dans un style joyeusement foutraque et fantaisiste à la Boris Vian, ils passent allègrement du coq à l'âne et du crocodile à la zourite (poulpe).
Trois dessinateurs du Cri du Margouillat — Li-An, Greg Loyau et Tehem — ont généreusement rendu hommage à leur ami avec de superbes dessins inédits qui font de ce second recueil un petit bijou.

Éditions Les Amis de Kanyar, 2018, 13,5 x 19 cm, 152 et 96 pages.

jeudi 15 mars 2018

Cavalier seul

Le cavalier de Derek Munn est l'histoire de toute une vie, par petites touches, dans le désordre, en courts chapitres et au gré des souvenirs, peut-être, d'un homme d'une autre époque, peut-être, mais dans un style très contemporain. Au lecteur de reconstituer le puzzle, de se laisser traverser par le mystère des images qui surgissent.
Toute une vie, c'est-à-dire une lente décomposition (dans les deux sens du terme) et quelques morts pudiquement évoqués, où la souffrance semble lointaine ou tenue à distance. Malgré l'affection de son entourage, Jean garde toujours une retenue avec les autres.
Il s'est conformé à l'image attendue de son père et gère les terres héritées. Il fait ce qu'on attend de lui — mis à part ce voyage à cheval qu'il décide, seul, lui qui est habituellement si indécis, si à côté de lui-même (de ses bottes devrait-on dire alors que, justement, ces chaussures laissent des traces tout le long du récit), entre rêverie, contemplation et réalité.
Derek Munn est d'une grande subtilité pour décrire les moments invisibles et fugaces, les non-dits, les regrets, la fatalité d'un destin, mais aussi les beautés concrètes de la nature, ses parfums et ses couleurs.
Édité comme le précédent Vanité aux fruits par L'Ire des marges — qui accorde une grande importance à l'objet livre, cousu de fil rouge apparent et présenté sous étui — le texte est d'autant plus précieux et mystérieux.

CHAPITRE XXIX
Un chapitre comme un ciel blanc, vaste comme un dos tourné, comme un regard inattentif. Chapitre de passage où on ne voit pas le temps passer, où sont rassemblés divers moments, heures, jours, semaines, mois entiers éparpillés sur de nombreuses années, qui n'ont pas laissé de traces.

Éditions L'Ire des marges, collection Majuscules, 2018, 296 pages.

Lire aussi ma chronique sur Vanités aux fruits.

mercredi 14 mars 2018

Klub et Berth (suite)

Comme il était annoncé, à la sortie des premiers tomes, la collection Mamoute s'agrandit : les tomes 2 et 3 des séries Absconcités de Klub, et Tout est dedans de Berth débarquent enfin.
On les lit, on les relit !
Bon, il faut pouvoir rire de tout et surtout de La mort. L'absurdité et l'humour noir de Klub sont à leur comble : accrochez-vous ou soyez mort de rire.
Le dessinateur est tout aussi grinçant avec Dame Nature et les animaux à poils ou à écailles. Tous ces dessins à jeux de mots, expressions au premier degré et situations décalées à gogo sont parus dans le magazine Psikopat.

Quant à Berth, tout y passe : les gros bûcherons, les petits et grands poissons, les éléphants, les tatoués, les scientifiques, les hommes des cavernes, les Gaulois, les comédiens, les déconnectés d'aujourd'hui, les gangsters, les cow-boys, les rêveurs...
Faussement au premier degré, ses dessins invitent à réfléchir sur nos comportements plus absurdes que ce que laissent entendre ses dessins.
Encore deux tomes pour une sélection des meilleurs dessins parus dans Spirou.


Éditions Rouquemoute, Collection Mamoute, 2018, 13 x 15 cm, 84 pages.

Lire aussi la chronique sur les premiers tomes.

lundi 5 mars 2018

Macabre comédie

Un comédien de feuilletons radiophoniques est sans espoir de nouveaux rôles. Mais son agent lui propose un mystérieux et juteux contrat avec une police spéciale.
— Ta voix ne convient pas pour les publicités, dit-il sur un ton compatissant. Tu es trop connu. Tu es le méchant des feuilletons radiophoniques, et ça ne fait pas vendre. Tu enregistres une publicité pour Coca Cola et Coca Cola fait faillite. C’est aussi simple que ça.  
Comme dans Le directeur n'aime pas les cadavres, le narrateur de Ma voix est un mensonge, de Rafael Menjívar Ochoa, tombe dans un milieu opaque, corrompu et violent où police, pouvoir et presse sont étroitement mêlés dans une macabre comédie.
En prêtant sa voix, il doit survivre aux complots, menaces, manipulations d'un milieu qui n'est pas le sien. Un vrai cauchemar : absurde, effrayant.
Heureusement, notre artiste trouve auprès des femmes un peu de tendresse.
Au café du coin, il y avait Guadalupe Frejas, immense comme une boule de glace à la fraise géante. Quelque chose de bon devait arriver ce jour-là, et c'était Guadalupe. Elle avait une cinquantaine d'années, mais en faisait moitié moins ; la graisse sous sa peau l'empêchait de vieillir. Elle avait un visage de bébé. Elle transpirait comme un geyser, mais ce n'était pas une transpiration violente : tout en elle n'était que douceur et tendresse. Sa voix était la plus mélodieuse jamais émise par un poste de radio, la plus pure. Son registre n'était pas très étendu, mais son expressivité était étonnante. Tout en elle était graisse et voix, et c'est sa voix qui la faisait vivre.
Un roman noir latino-américain — donc pas très loin de la réalité politique actuelle ou passée que l'on se fait de cette région du monde — et, malgré l'ambiance cauchemardesque, plein de verve et d'humour.

Quidam éditeur, traduit de l'espagnol (Salvador) par Thierry Davo, Collection Les Âmes Noires, 2018, 158 pages.

Du même auteur, chez le même éditeur : Le directeur n'aime pas les cadavres.

jeudi 1 mars 2018

K.O. par Chaos

Chaos de Mathieu Brosseau est un roman qu'on devrait lire à voix haute ou très lentement pour écouter sa musique et sa composition résonner en nous, pour se laisser envahir par sa prose poétique.
Le flux de sa conscience se tend terriblement, ça crisse, pneus sur l'asphalte, dérapage, flot, torrent, fougue, prend soudain une autre direction, un autre ton, radical, les nerfs, et ainsi fusent en elle ses mots d'énergumène.
Sa forme — le son des mots, le mouvement des phrases, un faux chaos — contourne, épouse les contours flous, élastiques et désordonnés de la pensée et de la parole. Illusion de confusion, elle flotte entre réalité et folie, vole entre rêve et visions — pas seulement de La Folle mais aussi de l'Interne, de l'Infirmier, de l'Aînée, de tous ces personnages sans noms, simplement désignés par leur fonction, leur rôle. Peu de noms propres (seulement pour deux rongeurs !), peu de repères.
Au début on est K.O., ensuite on reste abasourdi — halluciné — de tant de liberté prise avec les mots, au-delà du sens.
On finit par se frayer une voie dans l'exubérance, à moins que ce soit le chaos qui s'empare de nous.
— Vous savez, contrairement à vous, je n'ai aucune imagination, je suis absolument incapable d'inventer ce que je vois.
De l'histoire on sait seulement qu'une folle est enfermée dans un hôpital psychiatrique et qu'elle intrigue ceux qui l'entourent au point que l'Interne — coup de folie ou coup de génie ? — prend la liberté de la faire sortir pour retrouver sa sœur jumelle.
Un roman dingue et mesuré, démesuré. Une fable sur le chaos du monde. 

Quidam éditeur, 2018, 168 pages.

lundi 19 février 2018

Deux recueils posthumes d'André Pangrani

Deux recueils complets des écrits d'André Pangrani vont paraître courant mars.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, André avait notamment fondé la revue Kanyar et participé activement à diverses publications réunionnaises comme Le Cri du Margouillat et les éditions Centre du Monde.
• Le premier recueil, Un galet dans le pare-brise, rassemble tous les écrits d'André, c'est-à-dire les 5 nouvelles publiées dans la revue Kanyar et 28 autres textes parus sur la page Facebook "Nanofictions" ou totalement inédits, parfois inachevés, et qui ne manquent pas de piquant.
À la fois tendres et mordants, engagés ou plus légers, drôles ou érotiques, tous ces textes dessinent un portrait émouvant d'André, toujours brillant et précis dans ses propos.
Dessin de Greg Loyau
• Le second recueil réunit l'intégralité de deux truculents feuilletons parus dans les années 80 et 90 dans Le Cri du Margouillat, journal de bande dessinée de La Réunion : Le Major contre le gang des Canotiers blancs suivi de Pamela et les chiens rouges.
Signés du pseudo Alfred Lénine, dans un style joyeusement foutraque et fantaisiste à la Boris Vian, ils passent allègrement du coq à l'âne et du crocodile à la zourite (poulpe).
Trois dessinateurs du Cri du Margouillat — Li-An, Greg Loyau et Tehem — ont généreusement rendu hommage à leur ami avec de superbes dessins inédits qui font de ce second recueil un petit bijou.

Éditions Les Amis de Kanyar, 2018, 13,5 x 19 cm, 152 et 96 pages.

Pour les recevoir avant tout le monde, souscrivez ici (frais de port inclus).

mardi 13 février 2018

La valise aux lettres d'amour

J'ai ouvert une vieille valise à laquelle je n'avais pas touché depuis plus de cinquante ans. Je l'avais bouclée en déménageant ici rue des Saints-Pères avec Joris, en me promettant sûrement de faire le tri, ce que je n'ai jamais fait. elle déborde de papiers jaunis, listes de livres à lire que je réclamais et au bout desquelles jamais je n'arriverai, programmes de théâtre, vernissages d'expos, textes politiques, factures de gaz et d'électricité, enveloppes déchirées envoyées rue Condorcet chez ma mère, puis rue de Chéroy, adresse de mon premier appartement dans le XVIIe arrondissement.
Et dans cette valise oubliée, Marceline Loridan-Ivens retrouve notamment des lettres d'amour — dont certaines de Georges Perec et Edgar Morin —, avant sa rencontre avec Joris Ivens, l'amour de sa vie.
Elle revient sur ses souvenirs amoureux d'après la guerre et son retour des camps nazis. Car comment aimer après avoir été anéantie par la violence dès 14 ou 15 ans ? Comment exprimer ses sentiments et son rapport au corps ravagé ? Comment simplement oser se déshabiller ?
Marceline raconte dans L'amour après, co-écrit avec Judith Perrignon, son comportement non conventionnel, totalement libre, qui ne se préoccupait pas du qu'en-dira-t-on, à la fois entreprenant et fuyant avec ses amoureux.
Elle se souvient avec beaucoup de franchise, d'audace — sans tabou — et une grande sensibilité.
Un récit passionnant. Un hymne à la vie et à l'amour.

Éditions Grasset, 2018, 162 pages.

lundi 5 février 2018

Et lire, c'est voyager

Ça ne va pas toujours de soi. D'avoir une fenêtre. En Sibérie, il avait habité pendant des semaines une cabane qui n'avait qu'une porte et une trappe pour l'aération. Et le conduit de la cheminée pour la fumée. Ça lui convenait bien. Mieux que la plupart des logements habités au cours de sa vie. Lui qui si souvent vit sans fenêtres. Pas dans une yourte, mais en lui-même.
Au cœur du roman d'Eleonore Frey, En route vers Okhotsk, se trouve un autre livre, également intitulé En route vers Okhotsk. Ce dernier, et dont on peut lire quelques extraits, fait sensation depuis des mois en librairie.
Il fascine les personnages du roman qui parlent tous d'aller à Okhotsk — en soi, rêver d'aller en Sibérie, c'est une drôle d'idée, une idée d'écrivain, et c'est probablement pour cela que le roman d'Eleonore Frey intrigue.
Il envoûte : on y pense, on en rêve longtemps après (j'ajoute cette phrase des semaines plus tard — magie du blog et d'internet qui permet de reprendre un texte — alors que je réalise à quel point l'atmosphère de ce roman m'imprègne encore et suscite une nostalgie heureuse).
Partir, ils en rêvent, comme Robert (pourtant le véritable auteur du livre dans le livre) qui ne sait jamais trop où il va. Ou comme Otto, qui envisage aussi le voyage et lit également un autre livre dans le livre : le rapport d'un médecin sur un voyage vers Okhotsk.
Tous deux veulent y emmener Sophie la libraire qui referait bien sa vie et se pose beaucoup de questions. Tout se dédouble et se relie dans ce roman, s'enroule dans une spirale magnétique.
Mais qui ira vraiment là-bas, au bout de ses rêves et dans ce bout du monde ? 
Rêver, c'est partir un peu, c'est sortir de soi — grâce à la littérature. Et parfois ce n'est pas la destination qui compte mais la route, la lecture.
Et lire, c'est voyager.
En route vers Okhotsk est un roman qui marque durablement, comme le livre au même titre qui inspire, aspire ses personnages et donne envie de reprendre la route, ce qui signifie pour le lecteur de relire le roman, de se laisser à nouveau emporté par son énergie, par sa magie — un magnétisme confirmé par la superbe couverture.

Quidam éditeur, traduit de l'allemand (Suisse) par Camille Luscher, 2018, 152 pages.

samedi 3 février 2018

Un roman monstre

"Pris entre le marteau de la pauvreté comme échec moral personnel et l'enclume de ce miroir aux alouettes qu'était la récompense matérielle d'une citoyenneté à laquelle ils ne pouvaient jamais prétendre, ils étaient des réprouvés partout où ils jetaient l'ancre. Toute leur histoire était un kaléidoscope insensé de faits, de fantasmes sur grand écran, de mensonges de protection instinctifs et de vérités un peu arrangées pour entrer dans le moule d'un rêve américain modeste et présentable."
Un jardin de sable de Earl Thompson est un livre monstre de 832 pages — monstrueux et beau à la fois, d'une épaisseur impressionnante, qui vaut son pesant de littérature.
L'objet brut à la couverture cartonnée et gravée, soigneusement peaufiné comme Monsieur Toussaint Louverture sait le faire, est un choc, un monument de la littérature américaine des années 70, loin du rêve américain.
Dans l'univers et la trempe, on est proche de John Fante, Charles Bukowski ou Donald Ray Pollock qui se contente de signer la préface, lui qui rêvait d'écrire la biographie de l'auteur. "Qui sait, si je n'avais pas les livres d'Earl Thompson, je n'écrirais peut-être pas aujourd'hui", avoue-t-il.
Ce premier roman très autobiographique, pour ce qu'on sait de la vie de Thompson, est le récit plus que chaotique des premières années de Jack, de sa naissance dans le Kansas jusqu'à son enrôlement dans les Marines bien avant l'âge requis, alors qu'il n'a même pas 14 ans. Rien ne lui sera épargné dans cette famille en perpétuel naufrage, mis à part le seul repère positif assuré par les grands-parents.
Un cocktail brut et explosif de misère, d'injustice, de violence, de délinquance, de déchéance, d'errance, d'alcool, de sexe...
Âmes sensibles s'abstenir. Amateurs de littérature se précipiter.

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa, préface de Donald Ray Pollock, 2018, 832 pages.

vendredi 26 janvier 2018

Le parti pris des choses de Voutch

Une version papier du blog de Voutch sur le site du Monde.fr T'es sûr qu'on est mardi ? est parue aux éditions du Cherche Midi.
Chaque mardi, une courte bande dessinée donne la parole à des personnages vivants ou non, habituellement privés de langages, que Voutch a la délicatesse de nous traduire.
L'inventaire de ces personnages est à lui seul un poème : des galets, des épis de blé, des libellules, des aiguilles d'horloge, des pinces à linge, des vers luisants, des bouses, des vers de vase, des chaussures, des fourmis, des patelles, des colonnes antiques, des tomates, des dalles de jardin, des rouleaux de papier toilette, des feuilles d'automne, des cactus, des sapins de Noël...
Les dessins sont tellement beaux, les situations tellement poétiques ou absurdes ou cyniques : on ne peut pas s'arrêter de les lire, plus qu'une et une encore, juste la suivante pour voir...
C'est la version de Vouth du Parti pris des choses.

Éditions Le Cherche-Midi, 2017, 317 x 135 mm, 96 pages.
Voir aussi ma chronique sur Petit traité de Voutchologie fondamentale à l'usage des fans et autres Voutchophiles éventuels.

mercredi 24 janvier 2018

La vie d'un autre

Stéphane Allix est journaliste, ancien reporter de guerre depuis longtemps fasciné et opposé à la violence dans le monde, jusqu'à ce que le décès de son frère le pousse à tenter de comprendre ce qui se joue après la mort. C'était l'objet de son livre d'investigation La mort n'est pas une terre étrangère.
Il a également fondé l'Institut de recherche sur les expériences extraordinaires (Inrees) en 2007 et le magazine Inexploré en 2008, et se consacre désormais à l'écriture.
Cette fois-ci, dans Lorsque j'étais un autre, il raconte une minutieuse enquête, aussi passionnante que troublante, après une vision qui s'est imposée à lui et l'a mené, à partir de quelques indices, sur les traces d'un inconnu et sa part d'ombre de SS pendant la Seconde guerre mondiale.
Guidé par de nombreux spécialistes (historiens, généalogiste, traducteurs, médiums...), mais aussi par des rencontres inespérées, les coups du hasard et ses intuitions, il retrace le parcours de cet homme, jusqu'en Allemagne et en Russie, et cherche à comprendre son lien avec lui.
Encore une fois, l'auteur nous entraîne dans une aventure aussi réelle (ou surnaturelle) qu'extraordinaire, qu'on adhère ou pas à certaines croyances (le livre peut se lire comme un palpitant thriller), avec beaucoup de questionnements et de réflexions sur l'humanité, le bien, le mal, la vie, la mort... et les liens entre eux.
Et puis ma femme me fit découvrir cette phrase admirable de Romain Gary : "Lorsque vous écrivez un livre, mettons, sur l'horreur de la guerre, vous ne dénoncez pas l'horreur, vous vous en débarrassez."
Mama Éditions, 2017, 456 pages, 30 photos.

mardi 23 janvier 2018

Florilèges de Klub et Berth

https://www.rouquemoute-editions.fr/wp-content/uploads/2017/11/Absconcites_Klub_t1_Dieu_133x150mm_Couv.jpgLes jeunes éditions Rouquemoute ont encore frappé avec la nouvelle collection Mamoute : des recueils de dessins d'humour grand public sur un petit format (13 x 15 cm) avec rabats, joliment présentés et à prix modique.
Deux premières séries de trois livres verront le jour d'ici mars : Tout est dedans, par Berth, et Absconcités par Klub.
On peut dès aujourd'hui profiter des deux premiers titres : Dieu de Klub (florilège de dessins déjà parus dans le magazine de bande dessinée Psikopat) et Des bonhommes de neiges, des sportifs, etc. de Berth, avec des dessins parus dans Spirou.
https://www.rouquemoute-editions.fr/wp-content/uploads/2017/11/Tout-est-dedans_Berth_t1_133x150mm_Couv.jpgKlub place dans ses dessins un personnage — qui rappelle l'image qu'on se fait de Dieu — dans des situations plus ou moins ordinaires ou actuelles, de façon à décaler la situation. Plutôt qu'un long discours, mieux vaut les voir, et c'est vraiment très drôle ! (Lire les premières pages de Dieu.)
Encore plus absurde ou poétique, l'humour des gags de Berth frappe dans tous les sens. (Lire les premières pages des Bonhommes de neiges, des sportifs, etc.)
Vivement les tomes suivants !
Suivez le site de l'éditeur.

Éditions Rouquemoute, Collection Mamoute, 2018, 13 x 15 cm, 84 pages.
Avec des petits cadeaux en plus si vous commandez via la boutique du site.

Lire ma chronique sur Kåtalög de Jorge Bernstein chez le même éditeur.

mercredi 17 janvier 2018

Viva Quichotte !


Je plains les gens qui ne lisent pas.
Moi aussi. Surtout ce Quichotte, autoportrait chevaleresque.
Déjà, l'idée est réjouissante : reprendre aujourd'hui le flambeau (ou la lance) du chevalier Quichotte. En guise de Rossinante, le cheval de bataille d'Éric Pessan sera la littérature.
Ce livre s'en tient à la littérature, à décrire un désir de fiction qui vienne contrer la cécité, la surdité, l'obstination, la mauvaise foi et la sécheresse du réel.
Le projet est aussi périlleux qu'ambitieux, mais l'auteur s'en sort brillamment, avec humilité, légèreté, humour, lucidité et toute la dose d'idéalisme nécessaire.
On sourit dès le prologue où l'auteur nous expose son projet de surmonter la misère du monde d'aujourd'hui, grâce à son moteur : la joie d'écrire. Et sa joie est communicative.
Il rend notamment hommage à tous les héros des temps modernes et leurs actes héroïques, souvent du quotidien, invisibles, silencieux et si nombreux.
Selon la coutume de l'époque de Cervantès, il demande également des lettres de recommandation à quelques amis écrivains vivants : Antoine Volodine, Nicole Caligaris, Christian Garcin, Pierre Senges, Marie Cosnay, Emmanuelle Pagano, Arno Bertina, Christophe Fourvel...
Il convie à une fête imaginaire ses auteurs de prédilection : Cervantès, bien sûr, mais aussi Pessoa, Kafka, Borges, Beckett, Duras, Melville...
Un jour un journaliste m'a demandé si j'écrivais pour changer le monde, et j'ai répondu : oui, bien sûr. Le monde change entre les pages d'un livre, quelque chose qui n'était pas là arrive peu à peu. Je crois en la littérature. J'insiste sur ce verbe : je crois. Elle m'a offert de si beaux moments de lecture, elle m'a offert des pensées, des inquiétudes, des regards obliques sur la société, elle m'a offert de la beauté et de la compréhension, elle m'a offert cette vibration qui partout me saisit : à l'estomac comme à l'esprit, au bout de mes doigts comme dans mon sexe, et me donne à mon tour envie d'écrire. Je n'ai aucune certitude, je ne sais jamais si le texte que j'écris deviendra un livre.
Ce texte est devenu un livre, pour notre plus grand plaisir.
Et que vivent tous les Don Quichotte !

Éditions Fayard, 2018, 420 pages.