mercredi 20 mars 2019

Explosif et prenant

Après le puissant et touchant Taqawan, Éric Plamondon nous entraîne dans un roman explosif — et tout en finesse —, Oyana, entre le Pays basque et son Québec natal.
Explosif, parce qu'une nouvelle fait jaillir le passé secret de la narratrice et la pousse à tout avouer à son mari dans une lettre qu'elle lui laisse avant de s'enfuir.
Explosif, parce qu'il est question des actions des indépendantistes basques (sur lesquelles on apprend beaucoup).
Explosif, parce que la narration est tellement prenante et tendue qu'on lit Oyana d'une traite.
Inutile d'en dire davantage : il faut lire Éric Plamondon et ce nouveau roman, intimiste et politique, inclassable — mais quelle classe !
Vingt-quatre heures depuis mon départ. Ça ne se passe pas comme prévu. D'un autre côté, il n'y avait pas grand-chose de prévu. L'avantage de larguer les amarres, c'est la dérive.
Quidam éditeur, 2019, 152 pages.
Le site d'Éric Plamondon.

samedi 16 mars 2019

Encore un Kanyar sans André, mais avec lui

André Pangrani, fondateur de la revue Kanyar, n'est plus là mais il est toujours présent dans cette aventure de créations littéraires, et pas seulement sur la couverture de ce beau numéro 6 avec cette illustration de Joe Dog.
Comme d'habitude, on vous raconte des histoires : cette fois-ci il est question de disparitions et de revenants, d'histoires de familles, d'enfants et de nénènes, de folies douces et d'enfermements, de fugues et de voyages, d'accidents de la route et de vengeances tranchantes.
On vous emmène à La Réunion, bien sûr, sur la plage de l'Hermitage, dans une case créole, à Saint-Pierre, et aussi dans le monde entier : dans l'église de Saint-Germain-des-Prés, dans les rues de Nîmes et sur les chemins d'Auvergne, dans un hôpital psychiatrique anglais, dans les paysages sauvages et saisissants d'Islande, dans des lieux imaginaires d'une drôle d'entreprise et d'une Troie mythique...
Les auteurs sont : Cécile Antoir, Vincent Constantin, Anna Dumas-Pangrani, Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Xavier Marotte, Marie Martinez, André Pangrani, Matthieu Périssé, Edward Roux.

Kanyar n°6, Les Amis de Kanyar, mars 2019, 184 pages.

Chroniques des précédents numéros :

En vente sur le salon Livre Paris jusqu'au 18 mars 2019, bientôt dans les librairies de La Réunion et du monde qui l'entoure, ainsi que sur le site de la revue Kanyar.

mardi 12 mars 2019

Voyage au pays des chocolats

Le chocolat est devenu si commun qu'on s'étonne de découvrir son histoire et le long processus de son terroir jusqu'à nous.
C'est ce que nous raconte Géraldine Pellé, docteure en géographie humaine, dans un petit livre simplement intitulé chocolat(s).
Des plantations des pays d'origine, de la récolte, l'écabossage, la fermentation, le séchage, la torréfaction, le conchage, le moulage, le tempérage et la dégustation, sans nous noyer dans les détails techniques, l'autrice nous propose un voyage initiatique dans ce pays mystérieux et pluriel.
Certains pensent et disent qu'expliquer, rechercher, comprendre, réduirait la puissance de sentir, d'éprouver. Qu'il faudrait garder entier le mystère de ce qu'on rencontre, du moins en rester sur un plan émotionnel. Mon sentiment est tout autre. La découverte de toutes ces histoires, ces héritages, ces territoires d'hier et d'aujourd'hui qui entourent le cacao et le chocolat renforce encore et encore mon attraction, mon envie, la densifie d'une conscience élargie. La matière que je goûte gagne en texture, en poids, en présence sensuelle à mesure du chemin parcouru avec elle, pour elle.
Nous sommes bien d'accord : ce texte ouvre d'autres dimensions, encore plus riches, à la dégustation.
Merci pour ce chocolat(s) !

Éditions Les ateliers d'Argol, 2019, 96 pages.

Les ateliers d'Argol proposent des explorations littéraires du goût et de la création en gastronomie, ainsi que de l'alimentation durable.

mercredi 6 mars 2019

Crimes et damnation

Dmitry Glukhovsky signe avec Texto un thriller magistral sur les traces de Crime et Châtiment et dans une Russie d'aujourd'hui avec ses contrastes, ses contradictions, ses injustices et ses mensonges.
Dès les premières lignes, le lecteur est happé par le style. Les phrases frappent et saisissent les détails sans les dire. Le suspense est installé dès le premier dialogue de la première page où l'on ne sait pas encore qui parle :
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Je vais vivre. Tu ferais quoi, toi ? 
— Je le buterais. 
— Eh ouais. Moi je lui ai pardonné. Je veux vivre, maintenant.
On comprend vite qu'un type sort de prison où il a purgé une peine pour un crime qu'il n'a pas commis. Il en commet un autre, vole un téléphone où la vie entière de sa victime est inscrite. Il doit s'en servir pour faire croire qu'il est encore en vie dans un milieu à haut risque, entre pouvoir et crime organisé.
À cause des températures, la peur se mit à fondre, remplacée par un bloc de fureur cristallisée de plus en plus gros. Pourquoi tout se déroulait ainsi pour lui ? Il avait passé sa vie au coin et il allait l'y finir ! Pourquoi était-il aussi impuissant face au monde ? Était-ce juste que, quoi qu'il fit, il fût puni ? Pourquoi était-il plus facile de tuer un homme que de lui pardonner ? Pourquoi tout était-il entre la vie des pourris ? Pourquoi hormis le suicide n'y avait-il pas d'échappatoire, et que ceux-là allaient en enfer ? Est-ce que t'es Dieu ou patron d'un abattoir ?
Et enfin, l'excipit :
Il est des gens qui laissent une trace derrière eux, et il y a ceux dont il ne reste rien. 
Un roman noir et politique absolument captivant !

Éditions L'Atalante, 2019, 416 pages.

vendredi 1 mars 2019

Non, tout le monde ne s'en fout pas

Vous connaissez Lexa (de son vrai nom Axel Lattuada), avec ses lunettes et sa capuche, dans les vidéos "Et tout le monde s'en fout" ?
Eh bien, voilà que le trio (avec Fabrice De Boni et Marc De Boni) signe un livre qui reprend les thèmes qui leur sont chers : société, actualité, développement personnel (rapport à soi, aux autres et au monde), écologie (planète et animaux, actions humaines)... Plus précisément : le sexisme, le racisme, la non violence, la biodiversité, les zones d’ombre, la pollution, l’eau, le recyclage, les biais cognitifs, etc.
C'est à cause de la dissonance cognitive qu'ils ont commencé à réaliser leur web-série sur des sujets graves dont tout le monde a l'air de s'en foutre, d'où son nom.
L'originalité de ce livre instructif, c'est que les thèmes sont abordés dans le désordre avec un foisonnement qui crée des surprises à chaque page. On peut cependant s'y retrouver aisément dans un sommaire dessiné avec des ramifications qui relient les sujets les uns aux autres.
La mise en page est créative et didactique, avec différents niveaux de lecture, explicatifs et/ou humoristiques, pour aborder des sujets graves (tellement graves qu'on reste dans le déni) et/ou sérieux.
On pourrait penser que le livre s'adresse plutôt à des jeunes, mais pas seulement car je me suis beaucoup amusée à le lire et j'ai appris pas mal de choses — je suis certainement très jeune dans ma tête 😁.
Comme quoi, on peut être éducatif et très sympa à lire.

Éditions First, 2018, 160 pages.

mercredi 20 février 2019

Notre cerveau demain

Catherine Vidal est neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur, membre du comité d'éthique de l'Inserm.
Elle s'intéresse notamment aux enjeux éthiques des neurosciences et s'interroge dans ce court et très accessible essai, Nos cerveaux resteront-ils humains ?, sur l'avenir de l'intelligence artificielle face à l'intelligence du cerveau humain.
Compte tenu de la plasticité de notre cerveau, quels sont les espoirs possibles, les fantasmes et la réalité ? Et surtout quelles sont les dérives possibles ? S'il s'agit de pallier un handicap, très bien. Mais en Chine, les employés d'une usine se sont vus imposer (on peut imaginer qu'ils n'avaient pas le choix) des casques avec émetteurs pour détecter ceux qui manquaient de concentration.
Nos enthousiastes congénères qui croient dur comme fer au transhumanisme (la transformation de l'espèce humaine vers une humanité hybride et augmentée d'intelligence artificielle) oublient parfois que le cerveau humain n'est pas un ordinateur et que notre pensée est le fruit d'une très très longue évolution du cerveau. À moins que leurs intentions ne soient pas celles avouées.
Ce n'est plus de la science fiction, surtout quand on sait que ceux qui financent les recherches sont essentiellement les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft).
Bref, voilà un essai très instructif sur le devenir de notre humanité, et sur ceux qui veulent prendre beaucoup de pouvoir sur les autres. C'est le moment d'y réfléchir.

Éditions Le Pommier, collection Essai et Docs, 2019, 84 pages.

D'autres chroniques sur le cerveau dans ce blog :
- La femme qui tremble de Siri Hustvedt
Vivre Penser Regarder de Siri Hustvedt
101 astuces pour mieux penser - Débloquez le potentiel de votre cerveau ! de Xavier Delengaigne
- Le cerveau peut-il faire deux choses à la fois ? de Fiamma Luzzati
La femme qui prenait son mari pour un chapeau de Fiamma Luzzati
Mon cerveau, ce héros - Mythes et réalités d'Elena Pasquinelli
Peut-on manipuler notre cerveau ? de Christian Marendaz

lundi 11 février 2019

Rester philosophe face à la connerie

Le philosophe Maxime Rovere s'attaque à un sujet universel avec Que faire des cons ? (pour ne pas en rester un soi-même) car vivre en société nous confronte forcément à des attitudes exaspérantes que nous devons subir.
Si nous ne pouvons pas les éviter (la fuite est un bon remède), comment lutter, surmonter cette épreuve et ne pas perdre notre sang-froid — ce qui risque alors de nous faire devenir le con d'un autre, que nous jugeons donc envers qui nous avons une attitude condescendante ou moralisatrice. Autrement dit, comment rester philosophe face à ce qui aurait tendance à nous pomper l'air, nous vriller les nerfs et/ou nous faire sortir de nos gongs ?
Noble objectif ! Reste à trouver la méthode, au moins pour cesser d'être le con d'un autre.
C'est avec beaucoup d'humour, et néanmoins de sérieux, que l'auteur nous propose une attitude philosophe : celle de quelqu'un qui réfléchit, donc qui tente de comprendre à la fois l'autre et lui-même face à sa réaction (primaire et conne).
Puisqu'on ne peut pas changer l'autre et empêcher les emmerdeurs d'exister, de détruire, de gouverner, de se multiplier et de gagner toujours : comment "faire avec" dans la vie de tous les jours ? C'est tout l'enjeu — et le jeu — que propose ce livre.

Éditions Flammarion, 2019, 208 pages.

dimanche 10 février 2019

Le Salut de la forêt

Je découvre l'écrivain Richard Powers grâce à ce roman sur les arbres : L'arbre-monde.
Les arbres sont au centre du récit, comme ressource et comme premières victimes de la déforestation et du changement climatique, peut-être avant les autres personnages qui se retrouvent liés, de près ou de loin, avec des histoires d'arbres et de prises de conscience.
L'écrivain s'appuie sur les derniers résultats des études scientifiques sur la nature et s'inspire de faits réels pour proposer des histoires romancées d'hommes et de femmes, parfois de couples. Ce roman est donc autant une fiction, qu'une vulgarisation scientifique ou un livre engagé pour la défense de l'environnement.
Il rappelle l'interdépendance des arbres entre eux et avec d'autres êtres vivants qui les entourent, dont les hommes, ce que certains semblent encore ignorer ou dénier.
L'écrivain aurait préféré prendre davantage de temps pour écrire ce livre mais l'attitude de Trump l'a incité à entrer dans le débat au plus vite. En effet, nous sommes à un moment historique de la guerre du bois, de la déforestation en dépit du bon sens de la nature (les non humains) et de l'humanité, juste pour le gain financier égoïste à court terme d'un petit nombre.
Et la forme du livre épouse le fond avec des ramifications de racines, de branches, de troncs communs, d'enchevêtrements élaborés de parcours, puisque l'histoire de l'homme est liée à celle des arbres.
Il est aussi question de littérature, d'arborescences informatiques, d'arbres plantés par des ancêtres et bien sûr d'activisme écologique.
Prodigieux, gigantesque, impressionnant comme une forêt, un séquoia ou un chêne monumental.

Éditions du Cherche-Midi, traduit de l'américain par Serge Chauvin, 2018, 550 pages.


J'en profite pour attirer l'attention sur ce documentaire choc de François-Xavier Drouet, à voir absolument : Le temps des forêts, sorti en 2018.

lundi 4 février 2019

C'est de la bombe !

Macadam Butterfly de Tara Lennart est un recueil de nouvelles explosives, dans une ambiance de sexe, drogues et rock 'n' roll, dans un style caustique et drôle.
Où l'on se retrouve dans des situations périlleuses ou embarrassantes, parfois angoissantes, parfois comiques, parfois émouvantes et parfois tout cela dans une même nouvelle et parfois juste au moment de la chute.
Que faire quand on est descendu aux toilettes situées au sous-sol d'un bar et qu'une fusillade éclate en haut ?
Que faire quand une copine artiste vient de commettre un happening/attentat artistique et vous rend complice des faits ?
Que faire quand sa sœur est sous substances et reste clouée aux étoiles ?
Que faire quand on a une transpiration nauséabonde et qu'on est en manque de sexe ?
Que faire quand une personne handicapée tient des propos sexistes et racistes ?
Que faire quand on nous apprend notre séropositivité et qu'il faut informer ses ex ?
Et bien d'autres histoires échevelées pour dynamiter les préjugés et aborder des sujets actuels de société tels que le féminisme, la solidarité, la tolérance...
C'est de la bombe.

Éditions Rue des Promenades, 2019, 216 pages. 
Tara Lennart a créé le site de littérature BooKalicious.

dimanche 3 février 2019

Candide en apprentissage

La boîte à outils de Gérard Besnier est un roman d'apprentissage pur jus, avec un dispositif jubilatoire à deux narrateurs inspiré de Jacques le Fataliste.
C'est l'histoire d'un jeune homme naïf et maladroit, entre Candide et Gaston Lagaffe, qui a le cœur dans une main et une boîte à outils héritée de son père dans l'autre.
Ce pauvre garçon se fait tellement manipuler par ses patrons plus ou moins branquignols, comme par ses amis et petites amies, que cela en devient affligeant. De maladresses en négligences, on atteint le cataclysme.
Heureusement, lors d'apartés, un second narrateur vient interpeller le lecteur — ou plutôt la lectrice — pour le prendre à témoin et critiquer le premier narrateur sur l'histoire en cours.
Ces intermèdes d'autocritique sont alors d'une lucidité et d'une drôlerie inattendue, rattrapant au vol le lecteur — ou plutôt la lectrice — qui était à deux doigts de lâcher le livre. En voici un extrait :
Je suis affreusement désolé, chère lectrice, de ne jamais tenir parole et d'interrompre encore et toujours votre lecture. Je voulais simplement vous mettre en garde contre les propos sexistes et pour le moins "beauf" que le narrateur met dans la bouche de son personnage au nom italien, Ciccio, je crois. Ces propos sont ridicules ; ils constituent le cliché de l'artisan viril et sont proprement inacceptables. 
Il y a de tout dans ce récit, décidément, et beaucoup de sottises. 
Il faut dire qu'aucun détail technique ne nous sera épargné sur les métiers manuels — un roman d'apprentissage pur jus — jusqu'à la technique et aux calculs pour fabriquer un cercueil. Et là, on touche le fond. Tout y est : l'ambiance de chantier avec ses blagues de potaches, la formation des apprentis à l'emporte-pièce et autres magouilles juteuses pour les organisateurs. C'est du lourd.
Certes, l'humour rocambolesque et picaresque des aventures de ce jeune homme m'aura un peu échappé, celui des apartés beaucoup moins !

Éditions François Bourin, 2019, 496 pages.

vendredi 25 janvier 2019

L'impact des paysages

Alexandre Lacroix, philosophe, tente de nous expliquer, dans un essai au style fluide et agréable à lire, souvent drôle, pourquoi nous nous extasions Devant la beauté de la nature.
Et si nous ne le faisons pas et avons perdu ce lien avec la nature, pourquoi nous devrions la contempler davantage.
Voilà un sujet passionnant !
Alexandre Lacroix n'hésite pas à aborder des souvenirs émouvants des paysages de son enfance, d'autres beaucoup plus tragiques.
Il reste accessible, même quand il aborde des philosophes ardus. Il cite également des peintres, des poètes, des scientifiques...
Ce livre est une charmante balade entre philosophie et contemplation, une invitation à l'émerveillement.
Après, il ne vous reste plus qu'à lever le nez pour regarder les nuages ou baisser les yeux pour observer l'herbe et la mousse car "il n'est pas certain que le savoir enrichisse nos émotions esthétiques".
Quelques extraits :
Le paysage est un bain où nous nous immergeons.
La nature nous emmène au-delà du langage. Pour entrer en contact avec elle, nous n'avons pas besoin d'un CV, mais d'un corps. C'est tellement bête. Voilà ce que l'esthétique devrait nous rappeler.
Je dis "C'est beau !" devant un paysage, quand ses apparences mes bouleversent au point que j'ai l'impression de faire un saut, par-dessus la réalité et les faits connus, et de me trouver relié aux sources mêmes de toutes choses.
Ce livre n'est pas un manifeste — mon propos est bien de traiter de l'esthétique de la nature. Cependant, cette tâche est indirectement politique. Je n'ai aucun programme pour lutter contre le changement climatique et serais bien incapable d'en fournir un. Mais je n'ai pas ménagé ma peine : car il est urgent que les hommes ravivent en eux la flamme de l'admiration et qu'ils tombent amoureux de la nature menacée.
On en revient toujours au même constat accablant : le lien perdu avec la nature, l'incompréhension et l'ignorance de l'humanité — mais peut-être aussi les cerveaux asservis aux écrans, au marketing, au hold-up du temps disponible... — semblent expliquer ce comportement égoïste qui consiste à la saccager.
Car au final, quand on aime la nature, quand on se rend compte à quel point elle nous est indispensable, physiquement et moralement, à quel point sa beauté nous touche et nous concerne depuis toujours, on se sent faire corps avec elle et il nous paraît alors évident que notre survie dépend d'elle.

Éditions Allary, 2018, 444 pages.

jeudi 17 janvier 2019

Totalement délicat

Antoine Choplin, dans Partiellement nuageux, nous emmène au Chili. Ce n'est qu'au fil des pages que l'histoire et les personnages se révèlent dans un style tout en subtilité et profondeur. L'atmosphère de ce court roman imprègne longtemps après sa lecture.
Un homme perdu dans ses pensées tourne en rond autour du Palais de la Moneda comme un satellite. Astronome solitaire, il est monté à la capitale pour demander une subvention pour son vieux télescope. L'homme est taciturne, mélancolique, hanté par une disparition.
Au musée de la Mémoire, il croise une femme.
Quelle mémoire, l'un et l'autre, sont-ils venus tenter de comprendre ou d'expier ?
Faut pas t'inquiéter pour ce genre de nuages, j'ai continué en regardant vers le ciel. Quelquefois, ils amènent la pluie, et quelquefois non. Mais, même s'ils en amènent, ça dure jamais longtemps.
Elle a regardé elle aussi vers les nuages pendant un moment.
Partiellement nuageux est un roman élégant, qui pèse et creuse — avec légèreté et profondeur (oui, tout cela à la fois)— chaque mot, chaque expression. Partiellement nuageux est totalement délicat.

Éditions La fosse aux ours, 2019, 144 pages.

mardi 8 janvier 2019

Secrets et mensonges

On le sait, secrets et mensonges sont des pièges dans une famille, et ce sont souvent les enfants qui trinquent. Un cadenas sur le cœur de Laurence Teper est un roman subtil et palpitant, tout ce qu'il faut pour bien commencer l'année !
Ce cadenas tient le lecteur prisonnier jusqu'à la dernière page. J'ai lu d'une traite ce roman puissant qui vous prend par la main et ne vous lâche pas. On est éblouit par sa subtile justesse, avec un style apparemment simple mais très près du réel (qui rappelle l'ambiance cocasse de Valérie Mréjen), qui vous fait entrer dans l'histoire et vous y cadenasse jusqu'au bout : la narratrice en a tellement sa claque des mensonges qu'elle va droit au but sans fioritures. Elle veut tirer cela au clair (d'ailleurs, elle s'appelle Claire). La trame est implacable. Au départ, tout semble gros comme une maison, voire deux maisons. À tel point qu'on se dit qu'il doit y avoir autre chose. Le mystère plane.
Entre la famille Coquillaud et la famille Meunier, les liens sont étroits. Voire flous.
Et on se demande comment tout cela va finir.
La mère est folle (le personnage est digne de figurer en bonne place du palmarès des mères névrosées et toxiques) et pleine de contradictions (qui pourraient être drôles si elles ne perturbaient pas toute la famille), mais elle a un seul objectif : l'ascenseur social. Coûte que coûte. Elle n'a que faire de valeurs comme la loyauté et la vérité, par exemple. Quant au père... c'est peut-être là que le bât blesse !
Claire réfléchissait beaucoup. Et elle se posait la question que tous les enfants se posent : mes parents s'aiment-ils ? Elle ne savait pas y répondre. Elle se résumait les données du problème : sans son père, sa mère serait à l'asile de fous ; sans sa mère, son père serait en prison. Était-ce cela, l'amour ? Elle ne savait pas.
Un premier roman très réussi, prenant, tellement fin du point de vue psychologique qu'il pourrait passer pour un récit. D'ailleurs, l'épilogue assène le coup en laissant penser qu'il s'agit d'une histoire vraie.
Vraiment impeccable !

Quidam éditeur, 2019, 196 pages.

vendredi 4 janvier 2019

La nature du pouvoir

Le premier roman de Jean-Baptiste de Froment, État de nature, est une incroyable (mais crédible) fable sur les rouages et roueries du pouvoir et de la politique.
Qui dit fable dit ironie et symboles, voire critique à peine déguisée. Si tout est inventé et exagéré à outrance dans cette démocratie aux airs de monarchie, ce n'est que pour mieux souligner les ficelles d'un système vermoulu qui perd de vue sa nature profonde, sa véritable fonction d'État, pour se limiter aux bassesses d'un panier de crabes qui squatte éternellement le pouvoir — où l'on mesure tous les jeux de mots possibles du titre État de nature.
Les tractations et passations en vue d'une élection présidentielle prennent des allures de complots machiavéliques et stratégies ubuesques dictés par des objectifs purement égocentriques.
L'auteur n'oublie pas d'accentuer le caractère misogyne de la situation car le panier de crabes virerait plutôt au combat de coqs— malgré une présidente de la République presque aussi immuable qu'une tête couronnée.
Et l'ironie de l'histoire, c'est que l'intrigue rocambolesque, qui s'inspire de l'Histoire de la France, fait aussi écho, avec une coïncidence prémonitoire, à l'actualité brûlante de ces derniers mois. Une crapulerie supplémentaire et c'est le feu aux poudres : un peuple qui semblait assoupi pour longtemps sort de son bois dormant...
Comme quoi, la vie politique est un roman aux rebondissements improbables mais plus vrais que nature !

Éditions Aux forges de Vulcain, 2019, 272 pages.

jeudi 3 janvier 2019

Le mythe du mérite

Avec beaucoup d'ironie et d'humour, Gilles Vervisch démonte, dans Peut-on réussir sans effort ni aucun talent ? Les mirages du mérite, les préjugés et contradictions de la réussite.
L'auteur, agrégé de philosophie, cite ces "petites phrases" ou attitudes de personnes soi-disant self made man (ou woman dans le cas de Léa Seydoux) qui se font croire et nous font croire n'être parties de rien pour réussir ou n'ont compté que sur leur talent et leurs efforts. Certes, il faut du talent, parfois des efforts, mais aussi pas mal de chance et de conditions extérieures... (être né quelque part, notamment) car il semblerait que le mérite ne réponde à aucune loi.
Nous adorons les entrepreneurs qui réussissent, héros des temps modernes, mais leurs parcours sont des exceptions.
Qu'est-ce que la réussite ? Cette question que les philosophes triturent dans tous les sens depuis des millénaires ne trouve pas de réponse. Or, des "gourous" (ainsi que les hommes politiques et quelques personnes qui cherchent à justifier leur réussite) vous la résument en quelques points à appliquer. Comme s'il suffisait de se donner un peu de mal et de persévérer pour mériter de réussir selon le principe que "quand on veut on peut".
Un raté n'aurait donc qu'à s'en prendre à son manque de combativité ?
Que penser alors des artistes qui n'ont "connu" le succès qu'après leur mort ? La liste est longue mais prenons Van Gogh. Peut-on dire qu'il a raté sa vie ? Méritait-il la vie qu'il a mené ? Et ces autres artistes qui ont triomphé de leur vivant et sont complètement oubliés aujourd'hui : ont-ils usurpé leur gloire ?
Et pourquoi les métiers les plus utiles et pénibles (là aussi la liste est longue mais prenons les éboueurs) sont-ils les plus ingrats, c'est-à-dire souvent les plus mal payés ? La situation la plus élevée dans l'échelle sociale, la gloire ou l'argent n'ont donc rien à voir avec l'utilité, le travail et les efforts (prenons Kim Kardashian). La notion de mérite n'a donc aucun sens car le monde est totalement injuste. C'est comme au foot, l'équipe gagnante n'est pas forcément la meilleure ni la plus méritante mais il en faut une. Le problème, c'est que les autres équipes sont des perdantes, même si elles méritaient de gagner.
La morale de l'histoire ? Il faudrait se montrer plus solidaire envers ceux qui ont eu moins de chance, au départ ou en cours de route.
En tout cas, ce questionnement philosophique, aussi passionnant que plaisant à suivre, mérite vraiment d'être lu.

Le Passeur éditeur, 2019, 160 pages.

Le roman qui met la barre très haut

Dans L'appel, Fanny Wallendorf semble parler de sport et de sportifs, mais elle parle davantage de l'attitude d'un jeune sportif qui a inventé de façon intuitive une technique de saut en hauteur qui porte encore son nom : Fosbury. Cette création tout à fait originale ne sera pas du tout admise au départ et passera par des détours saugrenus avant d'être homologuée.
C'est véritablement le style limpide de l'autrice qui nous embarque dans cet univers et le rend attractif, tout en sensibilité et justesse. En effet, Fanny Wallendorf réussit à tisser un récit plein de suspense, dans les années 60 aux États-Unis, en pleine guerre du Vietnam.
Le sujet de cet épatant roman n'est pas une biographie de l'athlète (le personnage n'est jamais nommé que par le prénom Richard), mais plutôt l'histoire de la trajectoire d'un grand malingre plutôt moyen qui devient champion — ce qui n'était pas gagné.
De façon plus générale, c'est une réflexion sur la différence, la persévérance pour imposer une façon de faire personnelle et inédite.
— Champion mec, où t'as appris cette technique ?
Les juges relèvent la tête, perplexes, et annoncent que Richard est officiellement troisième du meeting, avec une barre effacée à 1,77 mètre. Rien dans les textes ne permet de le disqualifier. 
— Hein ? T'as appris ça où ? répète le Goliath en lui serrant amicalement la main. 
— Euh... nulle part. Je voulais juste passer la barre. 
Notons également l'humour de la couverture où le paysage inversé illustre ce saut en hauteur qui consiste à se retourner sur le dos.
Un premier roman qui met la barre très haut !

Éditions Finitude, 2019, 352 pages.