samedi 30 mars 2019

Rage dedans

Après son deuxième et truculent roman L'assassinat de Gilles Marzotti, Christophe Desmurger vient de publier Rage, dans un registre plus nostalgique, sensible et émouvant, et aussi plein d'humour.
Après avoir perdu de vue son meilleur ami pendant des années, Raphaël le rencontre par hasard. C'est l'occasion d'un retour sur le passé, l'adolescence, puis un bilan sur ce que sont devenues les personnes de son entourage, parents et copains.
Le narrateur, Raphaël, est un personnage qui manque de confiance en lui, ce qui le rend attachant. Tout semble plus difficile pour lui parce qu'il n'est pas le fils dont son père (qui est CPE) rêvait ; il vit avec désarroi le fait de ne pas être à la hauteur.
Je l'ai bien mérité. le sable doré de mon désert. J'ai eu le baccalauréat. Le CPE est le dernier homme à prononcer le mot en entier. Le CPE passe le baccalauréat, regarde la télévision. Probablement prend-il le métropolitain, à l'occasion.
Souvent en retrait, Raphaël admire ses amis plus beaux, plus sûrs d'eux, plus chanceux, plus rebelles comme son ami Serge dont la rage éclate au grand jour alors que la sienne reste intérieure, voire inexistante. Il vit en marge, dans l'ombre des autres, chante les chansons des autres au lieu d'écrire les siennes — on entend une bande-son tout au long du roman, essentiellement des chansons françaises.
Ce n'est pourtant pas faute que les autres lui trouvent des qualités :
— T'as pas le temps ? Tu as raison. T'as pas le temps. Pas le temps d'attendre. La vie, c'est court. Écris et puis tu verras bien. Quand c'est mauvais, tu en fais une boule et tu recommences. Tu sais, vivre sans prendre de risques, c'est pire que la mort.
Mais finalement, pourquoi se rêve-t-il un autre alors qu'il pourrait apprécier ses propres valeurs et qualités ? Il lui faudra du temps pour comprendre.

Éditions Fayard, 2019, 240 pages.

mercredi 20 mars 2019

Explosif et prenant

Après le puissant et touchant Taqawan, Éric Plamondon nous entraîne dans un roman explosif — et tout en finesse —, Oyana, entre le Pays basque et son Québec natal.
Explosif, parce qu'une nouvelle fait jaillir le passé secret de la narratrice et la pousse à tout avouer à son mari dans une lettre qu'elle lui laisse avant de s'enfuir.
Explosif, parce qu'il est question des actions des indépendantistes basques (sur lesquelles on apprend beaucoup).
Explosif, parce que la narration est tellement prenante et tendue qu'on lit Oyana d'une traite.
Inutile d'en dire davantage : il faut lire Éric Plamondon et ce nouveau roman, intimiste et politique, inclassable — mais quelle classe !
Vingt-quatre heures depuis mon départ. Ça ne se passe pas comme prévu. D'un autre côté, il n'y avait pas grand-chose de prévu. L'avantage de larguer les amarres, c'est la dérive.
Quidam éditeur, 2019, 152 pages.
Le site d'Éric Plamondon.

samedi 16 mars 2019

Encore un Kanyar sans André, mais avec lui

André Pangrani, fondateur de la revue Kanyar, n'est plus là mais il est toujours présent dans cette aventure de créations littéraires, et pas seulement sur la couverture de ce beau numéro 6 avec cette illustration de Joe Dog.
Comme d'habitude, on vous raconte des histoires : cette fois-ci il est question de disparitions et de revenants, d'histoires de familles, d'enfants et de nénènes, de folies douces et d'enfermements, de fugues et de voyages, d'accidents de la route et de vengeances tranchantes.
On vous emmène à La Réunion, bien sûr, sur la plage de l'Hermitage, dans une case créole, à Saint-Pierre, et aussi dans le monde entier : dans l'église de Saint-Germain-des-Prés, dans les rues de Nîmes et sur les chemins d'Auvergne, dans un hôpital psychiatrique anglais, dans les paysages sauvages et saisissants d'Islande, dans des lieux imaginaires d'une drôle d'entreprise et d'une Troie mythique...
Les auteurs sont : Cécile Antoir, Vincent Constantin, Anna Dumas-Pangrani, Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Xavier Marotte, Marie Martinez, André Pangrani, Matthieu Périssé, Edward Roux.

Kanyar n°6, Les Amis de Kanyar, mars 2019, 184 pages.


Chroniques des précédents numéros :

En vente sur le salon Livre Paris jusqu'au 18 mars 2019, bientôt dans les librairies de La Réunion et du monde qui l'entoure, ainsi que sur le site de la revue Kanyar.

mardi 12 mars 2019

Voyage au pays des chocolats

Le chocolat est devenu si commun qu'on s'étonne de découvrir son histoire et le long processus de son terroir jusqu'à nous.
C'est ce que nous raconte Géraldine Pellé, docteure en géographie humaine, dans un petit livre simplement intitulé chocolat(s).
Des plantations des pays d'origine, de la récolte, l'écabossage, la fermentation, le séchage, la torréfaction, le conchage, le moulage, le tempérage et la dégustation, sans nous noyer dans les détails techniques, l'autrice nous propose un voyage initiatique dans ce pays mystérieux et pluriel.
Certains pensent et disent qu'expliquer, rechercher, comprendre, réduirait la puissance de sentir, d'éprouver. Qu'il faudrait garder entier le mystère de ce qu'on rencontre, du moins en rester sur un plan émotionnel. Mon sentiment est tout autre. La découverte de toutes ces histoires, ces héritages, ces territoires d'hier et d'aujourd'hui qui entourent le cacao et le chocolat renforce encore et encore mon attraction, mon envie, la densifie d'une conscience élargie. La matière que je goûte gagne en texture, en poids, en présence sensuelle à mesure du chemin parcouru avec elle, pour elle.
Nous sommes bien d'accord : ce texte ouvre d'autres dimensions, encore plus riches, à la dégustation.
Merci pour ce chocolat(s) !

Éditions Les ateliers d'Argol, 2019, 96 pages.

Les ateliers d'Argol proposent des explorations littéraires du goût et de la création en gastronomie, ainsi que de l'alimentation durable.

mercredi 6 mars 2019

Crimes et damnation

Dmitry Glukhovsky signe avec Texto un thriller magistral sur les traces de Crime et Châtiment et dans une Russie d'aujourd'hui avec ses contrastes, ses contradictions, ses injustices et ses mensonges.
Dès les premières lignes, le lecteur est happé par le style. Les phrases frappent et saisissent les détails sans les dire. Le suspense est installé dès le premier dialogue de la première page où l'on ne sait pas encore qui parle :
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Je vais vivre. Tu ferais quoi, toi ? 
— Je le buterais. 
— Eh ouais. Moi je lui ai pardonné. Je veux vivre, maintenant.
On comprend vite qu'un type sort de prison où il a purgé une peine pour un crime qu'il n'a pas commis. Il en commet un autre, vole un téléphone où la vie entière de sa victime est inscrite. Il doit s'en servir pour faire croire qu'il est encore en vie dans un milieu à haut risque, entre pouvoir et crime organisé.
À cause des températures, la peur se mit à fondre, remplacée par un bloc de fureur cristallisée de plus en plus gros. Pourquoi tout se déroulait ainsi pour lui ? Il avait passé sa vie au coin et il allait l'y finir ! Pourquoi était-il aussi impuissant face au monde ? Était-ce juste que, quoi qu'il fit, il fût puni ? Pourquoi était-il plus facile de tuer un homme que de lui pardonner ? Pourquoi tout était-il entre la vie des pourris ? Pourquoi hormis le suicide n'y avait-il pas d'échappatoire, et que ceux-là allaient en enfer ? Est-ce que t'es Dieu ou patron d'un abattoir ?
Et enfin, l'excipit :
Il est des gens qui laissent une trace derrière eux, et il y a ceux dont il ne reste rien. 
Un roman noir et politique absolument captivant !

Éditions L'Atalante, 2019, 416 pages.

vendredi 1 mars 2019

Non, tout le monde ne s'en fout pas

Vous connaissez Lexa (de son vrai nom Axel Lattuada), avec ses lunettes et sa capuche, dans les vidéos "Et tout le monde s'en fout" ?
Eh bien, voilà que le trio (avec Fabrice De Boni et Marc De Boni) signe un livre qui reprend les thèmes qui leur sont chers : société, actualité, développement personnel (rapport à soi, aux autres et au monde), écologie (planète et animaux, actions humaines)... Plus précisément : le sexisme, le racisme, la non violence, la biodiversité, les zones d’ombre, la pollution, l’eau, le recyclage, les biais cognitifs, etc.
C'est à cause de la dissonance cognitive qu'ils ont commencé à réaliser leur web-série sur des sujets graves dont tout le monde a l'air de s'en foutre, d'où son nom.
L'originalité de ce livre instructif, c'est que les thèmes sont abordés dans le désordre avec un foisonnement qui crée des surprises à chaque page. On peut cependant s'y retrouver aisément dans un sommaire dessiné avec des ramifications qui relient les sujets les uns aux autres.
La mise en page est créative et didactique, avec différents niveaux de lecture, explicatifs et/ou humoristiques, pour aborder des sujets graves (tellement graves qu'on reste dans le déni) et/ou sérieux.
On pourrait penser que le livre s'adresse plutôt à des jeunes, mais pas seulement car je me suis beaucoup amusée à le lire et j'ai appris pas mal de choses — je suis certainement très jeune dans ma tête 😁.
Comme quoi, on peut être éducatif et très sympa à lire.

Éditions First, 2018, 160 pages.