dimanche 25 février 2024

Le retour de la fine équipe

Attention ! Charles Gobi publie un nouveau tome de sa série de personnages marseillais rocambolesques.
Le titre, qu'il faut lire à haute voix en détachant les syllabes pour mieux comprendre le jeu de mot (j'avoue, je n'ai pas compris tout de suite), est : L'aidant de la mère. En effet, cet épisode ne manque pas de mordant !
Cette fois-ci nos justiciers, la fine équipe qui se retrouve au Bar de la Sidérurgie, s'attaquent à des racketteurs, des prêtres pédophiles, des racistes qui n'hésitent pas à passer à tabac juste pour se défouler, mais aussi des promoteurs sans cœur qui expulsent de braves gens... et j'en oublie peut-être.
Des victimes sans défense — des sans-papiers qui travaillent pour un salaire de misère, une personne âgée qui veut rester chez elle et ne pas aller à l'Ehpad — vont trouver de sérieux appuis.
Donc, comme d'habitude dans les livres de Charles Gobi, et pour notre plus grand plaisir, l'action, la justice, mais aussi l'humour et les jeux de mots sont au rendez-vous.
L'amour aussi, et ce dernier tome me semble d'ailleurs plus pimenté que les autres en scènes érotiques.
À lire et relire, dans le désordre et comme il vous plaira !

Éditions Le Confort numérique, 2024, 238 pages.

Pour acheter les livres, lire des extraits, consulter la liste des librairies qui les vendent, consultez le site de Charles Gobi.
Mais aussi chez "Marseille in the box", 13, rue de la reine Élisabeth 13001 à Marseille.

* Chaque roman peut se lire indépendamment :
- Le Bar de la Sidérurgie
- Les Goudes, c'est de l'anglais...
- Hercules des Trois Ponts
- Chemin des Prud'hommes
- Il est pas con, ce con ?
- La grosse Janine
-
Fatche d'eux.   

mardi 6 février 2024

Pas d'histoires

Très jolie illustration
de Lisa Masse

On leur a demandé de ne pas faire d'histoires et de vivre dans l'ombre. Alors Catherine Laurent les met en lumière et en écrit une très belle histoire : La possibilité d'un enfant.
Elle s'adresse à son petit-fils et lui explique pourquoi il a quatre grands-mères et pourquoi sa mère avait deux mères et deux pères. Et surtout comment cela s'est passé.
La narratrice raconte son homosexualité à partir des années 70 et 80, à une époque où il était encore plus dur de le vivre sans se cacher. (C'était d'ailleurs un délit jusqu'en 1982.)
Issue d'une famille catholique et rigide, sa vie avec une femme n'a jamais été acceptée par sa famille, contrairement à sa compagne, et elle a passé sa vie à culpabiliser, coupée en deux, niée. Au travail aussi, il valait mieux ne pas trop se révéler. (Il est peu probable que ce soit beaucoup plus simple aujourd'hui.)
Il est question des années du Sida qui ont décimé toute une génération, mais surtout du désir d'enfant et de la relation pas toujours simple à établir quand les parents sont multiples. 

Je ne savais plus très bien qui j'étais. J'occupais la place d'un homme à côté d'une femme devenue mère, j'étais une femme à laquelle avait été greffé un cœur de mère, j'étais la fille indigne de mes parents, une fille qui avait perdu le sens des réalités, sans morale ni viatique, une fille en mal d'enfant qui se procurait un enfant.

Une écriture délicate et très juste.

Éditions Hors d'atteinte, 2024, 192 pages.

dimanche 4 février 2024

Il y a maldonne sur l'amour

Majé a beaucoup aimé, et a peut-être beaucoup trop donné. Elle s'est brûlée. Elle en a marre et décide de s'en passer et de ne plus s'engager dans une relation amoureuse. En fait, elle propose autre chose, une autre forme de relation, plus tendre. C'est le propos de cet original essai, court et puissant, Ne plus tomber (en amour).

J'ai eu envie d'écrire sur l'amour parce que je ne crois plus qu'il y ait quoi que ce soit à reconstruire ou à réinventer. Il faut détruire l'idée de l'amour. Il faut cesser de nourrir des relations qui nous affaiblissent terriblement, parce qu'elles sont à la fois déterminantes et très fragiles.

Un peu radical, mais Majé est anarchiste.
Elle nous raconte qu'elle est issue d'une lignée d'enfants illégitimes où l'absence du père, et donc du mari, se répète. D'où la difficulté à faire couple. Mais y a-t-il nécessité à faire couple ? On confond amour et couple. Mais c'est l'amour qui nous met en danger, chaque fois, à chaque histoire. Majé pense qu'il "existe un lien puissant et inexplicable entre l'amour et la mort." C'est peut-être parce que les histoires d'amour finissent mal, en général, comme dit la chanson. D'ailleurs, les chansons traversent le texte et viennent à point nommé l'enrichir, puisque les chansons d'amour ne manquent pas.
Et le sexe dans tout ça ? Faut-il s'en méfier ? Est-ce que cela entraîne de l'attachement ? Sommes-nous égaux vis-à-vis de nos figures d'attachement ? Non. Bien sûr que non. Et la jalousie ? Et les doutes ? Peut-on dire "plus jamais" ? Qu'est-ce qui différencie une rencontre, un coup d'un soir, une plus longue relation, une amitié-amoureuse ? Est-on vraiment libre ? Est-ce qu'une relation amoureuse enferme ? Qu'est-ce que ça change d'être une femme ? Et si "habiter ensemble" suffisait ?
Autant de questions soulevées, de réflexions à mener.
Au fait, c'est quoi l'amour ?

Il est temps d'aérer tout ça. D'ouvrir les portes, les fenêtres, de secouer les tapis. De fair circuler l'air, la parole.

Éditions iXe, 2023, 96 pages.

Adieux volés

De rage et de chagrin de n'avoir pas pu accompagner son père qui s'est laissé mourir de solitude à l'hôpital pendant le Covid, Bruno Le Dantec écrit d'abord un texte pour lui, qui deviendra finalement un livre incandescent, Et mon père un oiseau ?
L'auteur revient sur les absurdités du confinement, sur le travail des soignants, sur l'état du milieu hospitalier (pas toujours hospitalier) et ses dysfonctionnements qui déglinguent parfois la santé, physique et morale, des gens.
S'il n'y avait que l’hôpital qui partait en "biberine", comme on dit dans le Sud... Cette histoire familiale et personnelle devient universelle en abordant la vie politique, et notamment marseillaise.
De fil en aiguille, les souvenirs reviennent et Bruno Le Dantec raconte la vie de son père, professeur de sciences naturelles, puis celle de sa mère. Leurs relations n'ont pas toujours été faciles, lui qui a été un jeune punk rétif au système, puis qui a roulé sa bosse à l'étranger, avant de revenir vivre à Marseille, et qui a exercé tous les métiers.
Sa fille métisse, qu'il élève seul, apparait aussi dans ce récit autobiographique, offrant ainsi un point de vue différent.
On se laisse emporter par ce livre poignant, impossible à lâcher, écrit avec les tripes — pétri de colère et de tristesse —, mais écrit aussi avec le cœur, et donc d'une grande sensibilité et une émouvante poésie.
Un magnifique hommage à sa famille.

Éditions Hors d'atteinte, 2024, 272 pages.

mercredi 31 janvier 2024

Psychomagique !

La voie de l'imagination. De la psychomagie à la psychotranse est une synthèse très complète, avec exemples à l'appui, des travaux relatifs à la psychomagie d'Alejandro Jodorowsky.
La genèse, les grands principes et l'évolution de cette pratique sont d'abord rappelés, suivis d'une conférence-démonstration donnée à l’université de Jussieu en 1987 qui s'est terminée par la distribution de cahiers. Les étudiants étaient invités à répondre à de nombreuses questions pour développer la conscience et à réaliser un acte, que le lecteur pourra également effectuer.
Pendant des décennies, notamment dans le café Le Téméraire à Paris (et ailleurs dans le monde), Alejandro Jodorowsky a rencontré des milliers de personnes qui venaient lui demander de l'aide pour tenter de résoudre leurs blocages, conflits, névroses, traumatismes...
Il examinait leur arbre généalogique ou lisait le tarot afin d'identifier leur problème et proposait un acte psychomagique, qui mobilise le corps et l'esprit, pour communiquer directement à l’inconscient.
En échange de cette consultation gratuite, il demandait qu'on lui écrive ensuite une lettre rappelant le problème, l'acte conseillé, la façon dont il avait été réalisé et les résultats obtenus.
La publication de 84 de ces lettres constitue la plus grande partie de cet ouvrage.
Ces témoignages et parcours de vies d'une grande diversité se lisent comme un roman, mais peuvent aussi inviter à l'introspection.
Ce qui frappe, chaque fois, c'est le caractère étrange, osé et radical de certains actes, dont la réalisation demandait un certain courage, et donc une grande volonté de guérison de la part des intéressés.
Et comme par magie, les voilà libérés et pleins de gratitude envers celui qu'ils appellent le Maître, car "Pour notre inconscient, tout ce que nous imaginons est réel."

Actes Sud, 2024, 320 pages.

Oh ! Le style haut, avec ou sans stylo

Pas de nom d'auteur, deux textes et donc deux titres pour un même livre imprimé tête-bêche, pas de pagination : l'objet littéraire surprend et le concept singulier donne à réfléchir.
Les titres sont : Sans son stylo, du côté de la couverture bleu ciel, et Avec mon stylo de l'autre côté, sur fond bleu foncé.
Pourquoi l'auteur* se cache-t-il ? (plus ou moins). Il donne un début d'explication, fort intéressant, sur le site de l'éditeur

"il y a plein de raisons de ne pas mettre le nom de l’auteur sur une couverture. De nombreux livres gagneraient à paraître sans nom d’auteur. Tous, peut-être. L’auteur, c’est rien du tout. Je crois très peu à son autorité. Le livre est souvent au moins autant l’auteur de son auteur que son auteur n’est l’auteur du livre. Relisez ça. Et, en tant que lecteur — je suis aussi lecteur —, il me semble que le nom de l’auteur, très souvent, pollue ma lecture."

C'est tellement vrai !
Évidemment, la surprise ne s'arrête pas là quand on plonge dans le texte : qui est le narrateur ? Un double de l'auteur à la première personne ou un personnage imaginaire ? Le sait-il lui-même ? Est-il atteint d'hallucinations ou de pertes de mémoire quand divers objets disparaissent (ou bien n'ont peut-être jamais existé) : son stylo avant tout, mais aussi un château d'eau, un arbre, sa femme... ?
Si ce n'est pas très clair, cela ne l'empêche pas d'écrire de façon limpide, par circonvolutions pour mieux illustrer ses obsessions. Il réfléchit beaucoup à sa façon d'écrire, avec ou sans stylo, et se soucie — avec ironie — de ne pas perdre les lecteurs, malgré le récit labyrinthique, les mises en abîmes et sa distance avec la réalité. Mais la fiction n'est-elle pas à opposer à la réalité ?
Si ce livre est un audacieux OLNI (objet littéraire non identifié), perturbant et déroutant (où l'éditeur non moins audacieux a joué le jeu), il est aussi plein d'humour  et de jeux de mots. Le texte attise la curiosité car on a tendance à chercher des indices, à vouloir percer les mystères de ce livre où tout est, à la fois, double et en creux, à prendre dans tous les sens.

Éditions DO, 2024, 180 pages.

* Dans la liste des livres du même auteur, on trouve des titres de Philippe Annocque (mais cela reste entre nous), un auteur toujours en recherche de concepts littéraires. Cherchez dans ce blog les autres chroniques en tapant Annocque dans "Rechercher".

lundi 29 janvier 2024

La fille qui murmure à l'oreille des animaux

Virginia Markus est une jeune militante animaliste.
Dans ce récit sur son expérience, notamment au sanctuaire suisse des animaux de l'association Co&xister, elle parle avec passion de la sensibilité des animaux et du lien étroit qu'elle a réussi à tisser avec eux.
Le titre, Ce que murmurent les animaux, fait référence à son rapport étonnant car extrêmement proche et sensible des animaux. En effet, elle est capable de comprendre leur langage, d'entrer en communication avec eux et parfois de recevoir leurs messages en rêve.
Elle raconte avec talent le comportement d'animaux d'élevage (veaux, vaches, cochons, lapins, couvées... dont une poule incroyable !) qu'elle a sauvé de l'abattoir, leur résilience quand ils ne sont plus soumis à des conditions de vie effroyables, leurs capacités exceptionnelles. Non seulement, elle leur apporte beaucoup mais elle apprend et grandit aussi à leurs côtés.

Les animaux m'ont appris la naissance et la mort, l'amour, la joie, la tristesse et la colère. Les côtoyer m'en apprend autant sur eux que sur les rapports entre humains. Et sur moi. À leurs côtés, j'ai appris à percevoir la vie avec davantage d'ouverture, d'humilité et de confiance. Par-dessus tout, ils m'ont amenée à faire fi des étiquettes pour apprendre à connaître autrui au travers du filtre du cœur. Pour porter leur voix au mieux, il a fallu dépasser les clivages.

En effet, elle réussit à transmettre un message sensible de notre façon de vivre avec, ou plutôt d'exploiter, les autres êtres vivants. Elle accompagne également des éleveurs qui souhaitent se reconvertir.
Un petit livre puissant, et vraiment impressionnant, qui change le regard.

Bayard, 2024, 140 pages.