vendredi 18 juin 2021

Miscellanées de Christian Garcin

À la manière des Notes de chevet de Sei Shonagon, ou tout simplement de son Vétilles, Petits oiseaux, grands arbres creux est un recueil de miscellanées de Christian Garcin.
C'est une île de plus à l'archipel de son œuvre, ou l'extension du réseau souterrain entre ses autres livres, plus personnel.
De ces extraits de carnets de notes, l'écrivain trop discret (qui gagnerait à être connu et reconnu au-delà du petit cercle de happy few qui l'apprécient) se dévoile subtilement, par petites touches, en une phrase ou deux pages.
Notes d'humeur, d'humour, anecdotes douces-amères, aveux, impressions fugaces ou tenaces, souvenirs d'enfance ou de voyage, extraits de lectures, choses entendues, vues ou non vues, réflexions piquantes, politiques ou philosophiques, instants magiques, coïncidences, petits bonheurs et grands malaises, poésie du quotidien, de la nature...
On passe ainsi de l'araignée au blaireau en passant par la grive et le pic mar, de Proust à Balzac en passant par Claude Sautet, de la Patagonie au Japon en passant par l'Inde, de surprise en surprise.
J'ai coché tellement de paragraphes qui me touchent que je ne sais lequel citer, sachant qu'aucun ne sera représentatif dans cet ensemble hétéroclite.

— Et finalement, tu as été heureux ?
Il réfléchit.
— Tu sais, nous, à l'époque, le bonheur, on savait pas ce que c'était. Alors, forcément, on n'était pas malheureux.

Et c'est toujours un bonheur de lecture.

Éditions Finitude, 2021, 176 pages.

D'autres chroniques sur ses nombreux ouvrages :

- Entretien avec Christian Garcin
-
Selon Vincent
- Les oiseaux morts de l'Amérique
- Dans les pas d'Alexandra David-Néel

- Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
- Jeremiah & Jeremiah
- Vétilles
- J'ai grandi
- Labyrinthes et Cie, La jubilation des hasards et Carnet japonais
- La neige gelée ne permettait que de tout petits pas
- Sortilège 
- Des femmes disparaissent
- Les nuits de Vladivostok
- Romans pour la jeunesse

mercredi 16 juin 2021

Dix femmes d'esprit

La journaliste Nathalie Calmé s'est entretenu avec dix femmes exceptionnelles, passionnantes et inspirantes. Elle les a parfois rencontrées plusieurs fois sur plusieurs années.
Ce recueil, Aventurières de l'esprit, dix femmes remarquables, a été écrit pendant le confinement et, en fin d'entretien, il est demandé à chacune quel message elle souhaite transmettre au regard de l'année 2020.
Elles ont toutes des parcours hors du commun, étonnants, et sont souvent engagées pour des causes et aussi dans la spiritualité : la navigatrice et romancière Isabelle Autissier et son rapport à la solitude ; la voyageuse Amandine Roche engagée dans des missions humanitaires ; la pianiste coréenne H. J. Lim ; sœur Chân Không bouddhiste zen vietnamienne ; Byron Katie qui a inventé la méthode d'introspection du Travail ; sœur catherine ermite (elle tient à son nom en minuscules) et son expérience extrême de vie solitaire mais encadrée par son église ; la directrice d'orchestre Claire Gibault ; Dominique Loreau qui est installée au Japon et prône l'art de la simplicité ; la pasteure Lytta Basset et enfin la théologienne Annick de Souzenelle

Un recueil très habité, que l'on a envie de garder en livre de chevet.

Éditions du Relié, 2021, 240 pages.

dimanche 13 juin 2021

Un roman très singulier

Métastase ou le caillou rigolo, le titre de ce roman singulier de Jacques Fulgence n'attire pas forcément : il intrigue. Et il annonce le topo. Certes, il sera question de troubles (amoureux parfois) et de névroses, mais aussi d'auto-dérision, d'inventivité et de poésie.
Et cela commence fort avec un poème placé en exergue :

À que te chue l'argaille du vérol,
Si ton bilic s'enfloche d'estiercol ?
Zupe ! zupe le klour nyfule !
Foin de pithor dans nos anchules !

Lucien Boisvert
Les Sonatiques

Ne cherchez pas le poète qui invente ce langage exalté : Lucien Boisvert est le personnage principal du roman. Cet hypocondriaque a la particularité d'écrire un grand poème sur des maladies, histoire de les conjurer. À part cela, il mène une vie de vieux garçon sans histoires, avec ses manies, ses habitudes et sa chienne, qui porte le nom étrange de Métastase.
Jusqu'au jour où il rencontre Laure la bien nommée, elle qui est doreuse, solaire et éclatante de gaieté.
L'imprévu est au coin de la rue, ce qui déstabilise quelque peu notre poète. Malgré des résistances, la lumière semble enfin éclairer son quotidien. 

Elle le pousse à sortir de sa coquille. Si on se voyait ce soir à neuf heures et demie ? Ce soir, ah ! Attendez, je regarde si je n'ai pas... Il fait semblant de chercher, mais il sait bien qu'il n'a pas. La seule chose qu'il ait, c'est l'envie de bousculer le temps à coups de poing pour qu'il soit plus vite neuf heures et demie.


Elle réussit à l'emmener en voyage, lui qui ne quitte jamais Paris.
Et, dans ce roman subtil, étonnant et totalement original, Jacques Fulgence réussit à nous entraîner, de surprise en surprise, où l'on ne s'y attend pas.

Auto-édition, 2016, 192 pages, disponible directement chez l'auteur
(04 90 66 33 73).

Lire aussi la chronique sur L'écrevisse à cheval, un recueil de nouvelles de l'auteur.

samedi 22 mai 2021

À l'ombre de René Char

C'est le témoignage émouvant et l'enquête d'Alice Casado, la petite-fille de la fille naturelle de René Char, Marcelle.
Dans Sois la bienvenue, elle reconstitue le parcours chaotique de son arrière-grand-mère, abandonnée, pupille de la Nation, prise en charge mais brimée par l'Assistance publique et un inspecteur plein de préjugés.
Elle est placée dans la famille Char comme domestique et rencontre le dernier né de la famille, René, lors de vacances d'été.
Enceinte, elle est rejetée de toutes parts, sauf de sa première nourrice, avec qui elle a toujours gardé un lien fort. Elle réussit à garder et élever son enfant, Marcelle.
Celle-ci, à l'âge de 28 ans, rencontrera son père et entamera une relation avec lui, mais le poète ne la reconnaitra jamais officiellement.
Où l'on comprend dans ce témoignage que les enfants naturels et illégitimes ne recherchent pas tant un héritage mais, justement, une reconnaissance, c'est-à-dire de l'amour.
Ce livre captivant jusqu'à la dernière page, nous plonge dès le début dans l'ombre du poète, mais bien plus, dans la lâcheté des pères (sans parler du mépris de classe), et surtout dans la détresse de ces mères-filles rejetées par la société et ces enfants sans père.

Lui, qui était convaincu qu'un poète n'a pas d'enfant, ne semblait pas concevoir à quel point l'enfant pouvait avoir besoin d'un père, poète ou non.

Stock, 2021, 240 pages.

Robinson des Pyrénées

Jacob Karhu est étudiant à Normale sup et se destine à la climatologie. Il décide de réaliser un vieux rêve : vivre un temps en pleine nature avec presque rien. C'est ainsi qu'il passe sept mois dans un refuge isolé des Pyrénées, une ancienne bergerie, à 1 700 mètres d'altitude et c'est l'expérience qu'il raconte sous forme de journal dans Vie sauvage, mode d'emploi.
Il obtient de la mairie l'autorisation d'occuper la cabane en échange de sa restauration et de son aménagement pour les randonneurs.
L'hiver est particulièrement long et rude. La vie sauvage aussi.
Jour après jour, mois après mois, il raconte l'avancée de ses travaux, ses tracas, ses réflexions sur la solitude, ses rapports avec les autres et le monde, avec sincérité. 

Vivre loin du monde, pour tenter de me comprendre moi-même.

Il va de temps en temps à la station la plus proche ou au village, qui est à cinq ou six heures de marche, pour se ravitailler et recevoir et envoyer des messages. Il a une chaîne YouTube où il est connu comme "l'ermite des Pyrénées" pour partager son expérience et montrer qu'on peut vivre avec le minimum. Il est presque autonome, construit une serre, cultive un petit potager et élève des poules.
Il reçoit de temps en temps des visites d'amis, d'habitants du village qui viennent lui donner un coup de mains ou d'inconnus qui le suivent sur YouTube.
Très didactique avec des croquis, des recettes, des explications scientifiques, des listes de matériels... son récit se veut un mode d'emploi pour la vie dans les bois. Il se lit comme un livre d'aventures, un paarcours initiatique, dans un style simple et vivant.

Flammarion, 2021, 280 pages. 

En complément du livre, Jacob Karhu a réalisé un film : Rénovation d'une cabane dans les Pyrénées.

jeudi 13 mai 2021

Le temps de vivre

Illustration de Simon Roussin
Le programme est enthousiasmant : travailler trois heures par jour. C'est le thème de l'essai écrit par le personnage principal, Émilien Long, du brillant roman Paresse pour tous signé Hadrien Klent *.
C'est un roman qui fait semblant de ne pas être un essai puisque l'auteur nous invite dans une mise en abîme où un Prix Nobel d'économie a écrit un livre intitulé Le Droit à la paresse au XXIesiècle, inspiré du livre de Paul Lafargue et qui rappelle aussi Le capital au XXIesiècle de Thomas Piketty.
Encouragé par ses proches, Émilien se présente aux élections présidentielles, mais à sa façon, et nous entraîne dans les coulisses d'une campagne électorale.
Le roman mêle personnages fictifs et lieux réels (un vrai Marseille pas caricaturé) mais surtout des réflexions engagées sur le monde actuel.
Ce dispositif permet de mieux expliquer le propos, de donner des exemples précis, de mettre en situation la théorie, de donner la parole aux contradicteurs pour mieux argumenter en abordant de nombreux sujets politiques et sociétaux : capitalisme, surproduction et surconsommation, inégalités, minorités, transport, transition écologique, environnement...
Brillant et enthousiasmant, donc.

On n'a qu'une vie : celle que vous êtes en train de vivre, là, aujourd'hui, maintenant. Ce n'est pas un brouillon, ce n'est pas une esquisse. C'est votre vie : vous ne pouvez pas perdre votre temps pour la gagner. Il est temps de la vivre.

* Qui se cache derrière ce pseudo ? Tout ce que l'on sait, c'est que l'auteur habiterait à Marseille et qu'il a écrit ce livre de mars à décembre 2020. Autant dire que le confinement l'a inspiré et qu'il n'a pas cédé à la paresse.

Le Tripode, 2021, 360 pages.

vendredi 7 mai 2021

Tempête sous la neige

C'est avec grand plaisir que nous retrouvons le style fluide, d'une grande justesse, plein d'humour et d'humanité de Jean-Paul Didierlaurent pour des personnages et des situations bien campés.
Dans ce dernier roman, Malamute, on passe successivement d'un journal écrit en 1976 à un présent situé en 2015, dans une station de ski des Vosges.
L'auteur instille le suspense dès le début avec un couple de Slovaques qui vient s'installer en montagne pour élever des chiens de traineaux (ces fameux malamutes), mais échoue. Pourquoi ?
Quarante ans plus tard, le voisin taiseux est toujours là et semble bien connaître l'histoire... Comme il se fait âgé, sa fille lui impose un petit-neveu pour veiller sur lui. Une jeune femme vient s'installer dans la ferme des Slovaques. Chaque personnage a ses tourments, ses secrets, ses tragédies, ses fantômes.
On frise le burlesque avec une procession pour demander que la neige tombe sur la station, puis cela vire au fantastique quand il en tombe de telles quantités que le village est enseveli et coupé du monde.
La neige crée un huis-clos et sert de révélateur. Enfin, le dénouement tragique est inattendu et subtilement amené.
C'est un roman qu'on ne veut plus lâcher et qu'on referme, impressionné et admiratif, à la dernière page.
Un bonheur de lecture.

Au Diable Vauvert, 2021, 368 pages.

Lire aussi ma chronique sur Le reste de leur vie.