mardi 7 janvier 2020

Au bout du téléphone, il y a une voix

Le répondeur de Luc Blanvillain démarre comme une comédie avec un scénario original et rocambolesque : un écrivain, qui a besoin de calme pour écrire, confie son téléphone à un imitateur pour répondre à sa place.
Comme l'imitateur ne remplit pas les salles, il accepte la mission, délicate mais bien payée. Il se glisse dans la voix et la vie de l'écrivain, jongle comme il peut avec les appels, improvise, tire des ficelles sans trop savoir où il met les pieds (d'autant qu'il marche sur des œufs), y met du sien, accorde peut-être plus de temps et d'attention aux autres, ment parfois et, forcément, bouleverse la donne, frôle parfois le désastre.
Il recompose des dialogues avec le père, la fille, l'ex-femme, l'ami trompé, etc. Mais peu importe puisque la plupart des interlocuteurs se racontent leur propre histoire, se moquent de la réalité, ne parlent que d'eux et n'ont envie que d'une chose : qu'on parle d'eux. Pourvu qu'à l'autre bout du téléphone, il y ait une voix, en guise de miroir.
La situation se complique lorsque l'imitateur tombe amoureux de la fille de l'écrivain, qui est peintre, et se met à jouer sur plusieurs tableaux, au sens propre comme au figuré.
Au fil des pages le ton se fait plus grave et la comédie devient une satire des temps modernes, de l'ère de la communication (vraiment ?) et de la célébration de la célébrité dans un milieu artistique où gravitent des écrivains, un éditeur, une attachée de presse, un traducteur, une peintre, une galeriste, une costumière, un directeur de salle de spectacles, des journalistes... 
Le répondeur dessine une vision profonde et ambivalente des relations humaines qui se dédoublent entre réalité, impostures, projections et coups de théâtre.
Un roman qui a du répondant !

Quidam éditeur, 2020, 260 pages.

mercredi 25 décembre 2019

Réveillez vos pensées

Sur le modèle de la microfiction et du haïku, voilà la microréflexion ! C'est ce que nous invite à pratiquer Alexandre Lacroix, dans Microréflexions. Comment philosopher au fil des jours ?
Il s'agit d'une série de 70 à 80 courts essais (deux à cinq pages) de philosophie légère pour stimuler la pensée en nous, amorcer un processus de réflexion, histoire de ne pas d'enliser dans la routine et ramollir du cerveau. Autant dire que l'exercice devrait faire office de café pour les méninges.
Ces microréflexions partent toujours d'un exemple précis, d'un souvenir, d'une expérience pour inciter le lecteur à s'interroger.
Les thèmes abordés vont de l'érotisme à l'art en passant par le travail, le deuil, le courage, le genre ou la fête.
C'est un peu sur ce modèle que l'auteur, directeur de la rédaction de Philosophie magazine, a bâti ses éditos depuis la création de la revue en 2006.
À vous de jouer !

Allary Éditions, 2019, 300 pages.

Lire aussi la chronique sur Devant la beauté de la nature,

mardi 24 décembre 2019

Jouons sans entraves

Vous croyez tout savoir, même ce que vous n'avez jamais osé demander sur la sexualité féminine ? Faux !
Comment se fait-il que nous commencions seulement à comprendre vaguement ce qu'il se passe dans le corps des femmes ?
L'autrice et journaliste Sarah Barmak est Canadienne, donc son essai Jouir : en quête de l'orgasme féminin concerne avant tout l'Amérique du Nord (l'Europe ne doit pas être loin du compte), où l'anatomie féminine est quasiment inconnue car les études scientifiques sont rares. Ni vue ni connue, devrions-nous dire, puisqu'elle a longtemps été mal vue, au propre comme au figuré, voire niée.
4e de couverture
Ce livre n'est pas un mode d'emploi pour grimper aux rideaux, mais une enquête sur la sexualité des femmes et son épanouissement.
Après un tour d'horizon des recherches scientifiques et des pratiques pour découvrir son corps — dont la méditation de pleine conscience —, il s'agit d'une exploration du sujet et une source de réflexion sur la vie des femmes en général.
Le constat n'est pas jouissif : malgré la pilule et la prétendue révolution sexuelle, la plupart des femmes n'atteignent jamais l'orgasme — un phénomène complexe à décrire.
Décrire l'orgasme avec des mots, c'est comme essayer de gloser sur le reflet de la lune qu'on apercevrait à la surface d'un lac à travers la brume — difficile de parler d'une perception subjective, à laquelle seule la personne qui l'expérimente a accès.
Alors que notre culture occidentale semble obsédée par le sexe, les lacunes sont encore profondes. Quoi de plus normal, finalement, quand les violences sexuelles font toujours rage et que le monde n'est toujours pas suffisamment sûr pour s'exprimer publiquement sur le sujet — sans parler des milieux ou des régions où il est tabou, réprimé ou bafoué. 
Une lecture ré-jouissante !

Éditions Zones, préface de Maïa Mazaurette, 2019, 208 pages.

Un autre excellent ouvrage des éditions Zones : Sorcières. La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.

samedi 21 décembre 2019

Sauver son âme

Corinne Morel Darleux s'est retirée de ses responsabilités partidaires, mais elle est toujours conseillère régionale et ne renonce pas à des actions politiques plus radicales et concrètes pour métamorphoser la société. 
"L'acte isolé, même démultiplié, n'a aucune chance dans un sytème dominé par les oligopoles et les lobbies, qui l'ont bien compris : eux ont tout intérêt à prôner ces petits gestes qui donnent l'illusion d'agir pour le bien commun sans bousculer l'ordre établi ni établir de réseau trop maillé", écrit-elle dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Réflexion sur l'effondrement.
Elle laisse libre cours à ses réflexions sur le monde moderne en perte de repères, le climat, la disparition du vivant, sur ces gens qui sont là où il faut parce qu'ils ont fait un pas de côté, choisi leur voie, abandonnant parfois le brillant d'une carrière au profit d'une vie plus digne à leurs yeux.
Elle cite de nombreux écrivains (Romain Gary, Françoise Héritier, Mona Chollet...) et s'inspire surtout du navigateur Bernard Moitessier qui, en 1969, était donné vainqueur du premier tour du monde en solitaire et sans escale, mais a abandonné la course pour prendre sa liberté en laissant ce message : "Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme." En renonçant aux honneurs, il signe un refus de parvenir, un geste admirable où la compétition n'est pas le but ultime.
J'ai envie d'un livre d'intuitions qui donne à penser tout en laissant des espaces de liberté et de fiction. De fondus et d'ellipses... Pourquoi faudrait-il toujours tout disséquer, tout expliciter ?
Ce bel essai philosophique et littéraire est une source d'inspiration.

Éditions Libertalia, 2019, 104 pages.

Le blog de Corinne Morel Darleux

Chez ces gens-là

Quelle trouvaille que ce merveilleux roman d'Elisabeth Clementz : L'Adret !
Il s'agit d'un premier roman, court et dense, sensible, profond et subtil, qui commence comme une comptine enfantine dont chaque couplet correspond à un chapitre. Chaque chapitre fait un bond dans l'histoire, des années 20 aux années 50 ou 60. Mais souvent derrière les chansons se cachent des drames.
L'histoire commence par une rencontre, un coup de foudre irrépressible, entre deux jeunes gens que tout sépare, une religion et une vallée, dans la France rurale. L'un est sur l'adret, le bon côté ensoleillé ; l'autre est sur l'ubac, plus austère et violent.
Les chiens n'avaient rien dit, le père n'avait pas pointé sur lui son fusil et elle avait d'un hochement de tête acquiescé à sa demande. Elle n'avait pas semblé surprise de le voir, c'était à chaque fois pareil, comme si elle l'avait attendu, comme si leurs rencontres avaient pour elle un caractère d'évidence absolue.
Le lecteur sait (presque) tout — mais pas les personnages — et il lui en faut peu pour être tenu en haleine jusqu'au bout.
À découvrir absolument !
La forêt c'était pour se cacher, bien sûr, mais pas seulement. C'était aussi pour apprendre de la vie, en ligne directe. Sa mère la laissait aller à sa guise, mais une fille seule dans la forêt, c'était mal vu. Ça apportait de la salive au moulin des ragots, à la désastreuse réputation de leur famille dont les membres faisaient office de parias, et il en faut, paraît-il, pour que la communauté accède à une sensation de complétude.

Éditions du 81, 2019, 152 pages.

jeudi 19 décembre 2019

Ode aux typographes

Les éditeurs, secrétaires de rédaction, imprimeurs, auteurs et autres passionnés de lettres vont apprécier ce Dictionnaire de l'argot des typographes, augmenté d'une histoire des typographes au XIXe siècle et d'un choix de coquilles célèbres, d'Eugène Boutmy.
L'ouvrage nous invite dans l'univers insolite de ce métier vieux comme l'imprimerie, son histoire — riche en faits et fugues alcoolisées — et surtout sa langue pittoresque et imagée.
Où l'on découvre que ce jargon haut en couleurs est peuplé d'animaux : si l'on sait ce qu'est un canard, on connaît moins les chiens, les singes, les chèvres, les loups-phoques, les hannetons (quand ce ne sont pas des araignées dans la coloquinte)...
Les coquilles — la hantise du correcteur et du typographe — dont l'étymologie est inconnue (l'auteur nous propose sa version) font l'objet d'un chapitre entier tant il y a d'anecdotes malencontreuses à raconter.
Enfin, pour terminer le bestiaire, un florilège d'âneries que des typographes ou gens de lettres dignes de ce nom n'auraient pas dû laisser passer.
Si la modernisation de l'imprimerie a fait disparaître ce métier, son histoire et son langage revivent grâce à cet ouvrage.

Éditions Le Mot et le Reste, 2019, 152 pages.

mercredi 18 décembre 2019

Autobiographie d'un vagabond

Thierry Pardo a toujours arpenté le monde. Spécialiste des éducations alternatives (en liberté) et relatives à l'environnement, il ne professe évidemment pas dans Les savoirs vagabonds et pose davantage de questions qu'il n'apporte de réponses.
Ces carnets de route livrent ses expériences, souvenirs et pensées sur ses pérégrinations et flâneries dans les forêts, montagnes, déserts, villes et eaux du monde entier.
Chemin faisant, ce Marseillais qui s'est établi au Canada nous entraîne dans ses pas et ses réflexions sur la liberté, la façon de voyager, mais aussi le difficile retour...
C'est souvent dans le silence des déserts, de sable, de sel, de glace que j'ai reçu mes plus grandes leçons. Je sais ce que je dois aux forêts, à la mer, aux flancs escarpés des montagnes. Il peut sembler étrange qu'un environnement naturel professe. Pourtant chacun peut sentir intuitivement que nous appartenons aux paysages où nous avons flâné, où nous avons su prendre le temps de nous perdre.
Un passionnant essai philosophique et poétique sur la nature et les voyages qui forment la jeunesse... et les moins jeunes.

Éditions Écosociété, 2019, 136 pages.
Écosociété est une maison d'édition indépendante, une œuvre collective, fondée en 1992 par un groupe de militants convaincus qu’il était grand temps de défendre une société où l’écologie sociale serait une valeur cardinale.

Le site de l'auteur : Une éducation sans école