mardi 26 janvier 2021

Les jeux de l'écriture et pas du hasard

L'Anomalie, le Goncourt 2020, bat des records de ventes. Ce n'est pas un hasard. Tout cela est bien mérité : un roman brillant à tiroirs, à clefs, à références multiples à l'Oulipo dont Hervé Le Tellier est président.

Mais tous ces jeux d'écriture en scoubidou, dédoublements et mises en abîme n'empêchent pas d'apprécier au premier degré le style, les différents genres explorés, les portraits, l'humour et les clins d'œil, mais aussi la façon de traiter des sujets graves comme la politique, la surveillance globale ou l'environnement.
Autant d'occasions de réfléchir et de s'interroger sur la réalité ou sur ce que nous ferions si c'était à refaire.

Victor vient de poser le dernier mot au court livre qui raconte l'avion, l'anomalie, la divergence. Comme titre il a pensé à Si par une nuit d'hiver deux cent quarante-trois voyageurs — et Anne a secoué la tête —, puis il a voulu en faire l'incipit — et Anne a soupiré. Ce sera finalement un titre bref, un seul mot. Hélas, L'Anomalie était déjà pris. Il ne tente pas d'expliquer. Il témoigne, avec simplicité. Il n'a retenu que onze personnages, et devine qu'hélas, onze, c'est déjà beaucoup trop. Son éditrice l'a supplié, Victor, pitié, c'est trop compliqué, tu vas perdre tes lecteurs, simplifie, élague, va à l'essentiel. Mais Victor n'en fait qu'à sa tête. Il a attaqué le roman avec un pastiche à la Mickey Spillane, à propos de ce personnage dont nul ne sait grand-chose. Non, non, pas assez littéraire pour un premier chapitre, lui a reproché Clémence, quand cesseras-tu de jouer ? Mais Victor est plus joueur que jamais.

Et pour finir en beauté, un calligramme en forme de sablier qui s'écoule comme du sable fin. Parce que tout ceci est bien joli, mais le temps passe, inexorablement.

Gallimard, 2020, 336 pages.

jeudi 21 janvier 2021

Un roman vert et poétique

Klaus Modick a choisi la mousse pour parler du lien de l'humain avec la nature dans ce roman court et captivant : Mousse.
Quoi de plus poétique, en effet, que la mousse, cet étrange, magnifique et fascinant végétal ?
Dans ce roman écrit en 1984, l'auteur crée une fiction écologique et fantastique.
Un vieux botaniste se retire dans sa maison de famille, à la campagne, pour écrire.
Les souvenirs d'enfance affluent dans cette maison où il a grandi et subi l'éducation de son père qui considérait que la nature devait être maîtrisée dans sa propriété.
Est-ce la maison à la campagne qui inspire le vieil homme et le pousse à l'introspection, à une réflexion sur sa vie personnelle et professionnelle ? Alors qu'il a passé sa vie à classifier et nommer la nature en tant que botaniste, il se rend compte qu'il a, en fait, un rapport lointain avec la nature elle-même. Il se rapproche alors d'elle, à moins que ce ne soit l'inverse...
Tous ses souvenirs sont liés à la mousse, celle que son père l'obligeait à éradiquer, celle de ses premiers émois... et désormais la mousse envahit tout, même sa barbe.
Un roman vert, rafraîchissant, poétique, instructif et engagé sur notre rapport à la nature (dont nous faisons partie, ce que nous oublions souvent).
Une ode au végétal et aux mousses.

Leur seule utilité est aussi leur inutilité, bien qu'en réalité elles ne soient pas des plantes ornementales. Il est probable qu'elles soient aussi belles tout simplement parce qu'elles ne sont que belles. Et pourtant, il doit y avoir quelque chose de plus dans la mousse. Quelque chose qui pousse la mousse à m'approcher. Mais quoi ? Je le sais, je l'ai su autrefois. Mais quand ?

Éditions Rue de l'échiquier, 2021, 176 pages.

samedi 16 janvier 2021

Traverser l'épreuve

Frédéric Worms est professeur de philosophie à l'École normale supérieure et membre du Comité consultatif national d'éthique. Il est aussi l'auteur, entre autres, de Revivre, Éprouver nos blessures et nos ressources ou Les Maladies chroniques de la démocratie. Il écrit également des chroniques pour le journal Libération.
Ce recueil, Sidération et Résistance, en rassemble un certain nombre parues entre 2015 et 2020, de l’attentat de Charlie Hebdo jusqu’à la pandémie, en passant par # MeToo ou l'incendie de Notre-Dame. Ces textes nous aident à trouver du sens face à la sidération et aux dangers qui nous menacent. "Car le propre et le pire de la sidération, c’est qu’elle semble détruire jusqu’au sens de ce qu’elle vient atteindre, ce sens sans lequel pourtant elle ne serait pas possible."
Après le choc, comment répondre et réagir ? Qu'est-ce que cela détruit ? Comment entrer en résistance ? Peut-être ne sommes-nous pas totalement démunis pour répondre, c’est-à-dire pour nous orienter et donc pour résister à une possibilité à venir, en en dessinant une autre."
Quand la philosophie vient au secours du citoyen.

Éditions Desclée de Brouwer, 2020, 328 pages.

Peu mais délicieux

L'économiste Serge Latouche, après son Petit traité de la décroissance sereine et Comment réenchanter le monde, revient avec un essai inédit sur la gastronomie et la joie : L'abondance frugale comme art de vivre. Bonheur, gastronomie et décroissance.
Nous assistons à la faillite du bonheur lié à l'abondance, au progrès et à la modernité. Face à la crise de la société de consommation et son désastre écologique, un art de vivre joyeux est possible dans la frugalité, la convivialité et les plaisirs de la table. La décroissance n'est pas forcément synonyme d'austérité et de malbouffe.
De Slow Food à la reconquête du temps libre : il s'agit de revenir à l'essentiel, éviter le superflu pour mieux goûter le bonheur d'une nourriture saine et responsable.

Éditions Rivages-Payot, 2020, 208 pages.

mercredi 13 janvier 2021

Plaidoyer pour le salaire du bonheur

Benoît Hamon revient en détails sur le revenu universel qu'il avait défendu dans son programme de candidat à la présidentielle dans Ce qu'il faut de courage. Plaidoyer pour le revenu universel.
Alors que la pandémie a encore creusé les inégalités, le revenu universel, individuel et inconditionnel serait une contrepartie légitime au partage inégal des richesses entre les hommes, génération après génération. Certains pays ont testé des expériences d'allocations plus ou moins provisoires pour les plus pauvres. Mais la crise de la Covid-19 a aussi fait réfléchir sur la perception du travail, les priorités de chacun, sa place dans la vie de chacun et dans la société, l'utilité de certaines tâches non rémunérées et l'utilité de certains métiers aux bas salaires, etc.
Non seulement le revenu universel éradiquerait la précarité et la pauvreté, mais il serait surtout un outil d'émancipation qui éradiquerait la charge mentale, le stress et l'angoisse des fins de mois difficiles voire des fins de revenus.
Les études ont montré (notamment lors d'une expérimentation finlandaise) que le revenu universel et inconditionnel est "source de bien-être parce qu'il donne de l'autonomie et donc une maîtrise, perdu ou inconnue jusqu'ici, de leur propre vie". "L'argent permet au citoyen de se réapproprier le temps qui lui manque cruellement pour choisir sa vie." Ce salaire du bonheur serait à opposer au salaire de la peur et du carcan à court-terme.
Quant à la peur des opposés à ce revenu, ce serait de favoriser la paresse et de dénaturer les valeurs du travail. Ce n'est pas ce que démontre la Prix Nobel d'économie Esther Duflo : "Quelqu'un qui perçoit un revenu garanti ne s'arrête pas de travailler parce qu'il a d'un coup assez d'argent". Au contraire, cette autonomie "leur permet de se former, de mener à bien un projet professionnel, de déménager pour se rapprocher d'un emploi, bref de travailler plus". "L'homme n'a aucune pente naturelle au parasitisme. Il ne s'épanouit pas naturellement de vivre aux dépens des autres. Il cherche l'œuvre à partir de laquelle il s'accomplira, tirera estime de lui-même et obtiendra la reconnaissance des autres. Cette œuvre, il veut l'atteindre par le travail."
Alors, prêts pour la grande conquête sociale du siècle ?

Éditions des Équateurs, 2020, 256 pages.

Lire aussi : Peut-on réussir sans effort ni aucun talent ? Les mirages du mérite.

Ça crie des bulles !

# Balance ta bulle est une superbe anthologie de 62 dessinatrices coordonnée par Diane Noomin sur le thème du harcèlement et de la violence sexuelle.
Après la vague # MeToo, et plus récemment des témoignages comme ceux de Vanessa Springora (lire ma chronique) ou Camille Kouchner, les souvenirs enfuis refont surface et la parole (ou le dessin) se libèrent.
C'est l'occasion pour une soixante d'artistes de s'interroger sur le sujet, chacune à sa façon et dans son style de dessin, et de relater des incidents ou agressions. Et surtout comment elles ont trouvé la force de faire face.
Comme le dit Diane Noomin dans sa préface : "Ces artistes ne se présentent pas en victimes, mais plutôt comme passeuses de vérité, et dévoilent au grand jour les vilains secrets de leurs agresseurs."
Elle dit également : "Parmi toutes les femmes que j'ai contactées, une seule m'a dit qu'elle n'avait jamais vécu une telle expérience. Pour certaines, les événements étaient encore trop récents pour qu'elles réussissent à témoigner. Mais la plupart étaient impatientes d'apporter leur pierre à l'édifice."
Et l'édifice est monumental. Autant dire que les histoires foisonnent, diverses, variées, comme omniprésentes dans la vie des femmes.

Massot éditions, 2020, 250 pages.

mardi 12 janvier 2021

Le duende de Marie Charrel

Ce formidable roman de Marie Charrel, Les danseurs de l'aube, nous emporte dans la vie virevoltante de deux couples de danseurs de flamenco exceptionnels : Emporio et Dolores. Le premier a réellement existé et a presque été oublié : c'est la vie incroyable de Sylvin et Maria Rubinstein, des jumeaux nés en Russie d'une mère juive. Obligés de fuir la révolution russe, une vie de traque et de drames commence, mais aussi de vengeance et de succès. Maria disparaît pendant la guerre et Sylvin n'a de cesse d'honorer sa mémoire. Il devient tueur de Nazis.
Sur leurs traces, Marie Charrel imagine un autre couple situé en 2017 et formé d'une Rom, Iva, et d'un garçon androgyne, Lukas. Eux aussi fuient des hommes en noir. Ils sillonnent l'Europe pour hanter les lieux où ont dansé leurs idoles et cherchent ce duende, cher à Federico Garcia Lorca.
Le roman passe d'un couple à l'autre dans un récit palpitant qu'on a du mal à interrompre.
L'autrice décrit avec une vibrante virtuosité les scènes de danse : elles se déroulent sous nos yeux et nous prennent au corps. Elle s'approche au plus près de ce fougueux duende difficile à traduire et qui enchante le lecteur.
Magnifique !

Alors, Lukas comprend enfin. "Le duende, tu ne le trouves pas tant que tu le cherches. Un jour, il rugit en toi, et tu comprends qu'il a toujours été là", avait dit Manolo. En vérité, le duende n'est pas en soi : il est dans l'échange. Il s'épanouit dans la transe du don — ici, dans l'offrande totale de son être à Iva, Alvaro, aux Andalous tout autour. L’abandon à l'instant présent.

Éditions de l'Observatoire, 2021, 256 pages.