mardi 3 mai 2022

Plonger en eaux troubles

Sous l'eau est un roman trouble et troublant de Deborah Levy qui nous donne à voir la surface et nous invite à plonger en profondeur, surtout quand l'eau n'est pas claire.
Une jeune fille, belle et fantasque, vient troubler les vacances d'un poète anglais dans la villa qu'il a louée sur la Côte d'Azur avec sa famille et un couple d'amis. Botaniste et poétesse en herbe, elle est fan du poète, possède tous ses livres et veut lui faire lire un poème qu'elle a écrit, intitulé Sous l'eau.
On ne l'attendait pas ; elle est inattendue.
Elle va troubler leurs vacances, troubler l'eau de la piscine, troubler les autres par sa beauté et son extravagance. Imprévisible, est-elle folle ? Originale ? Talentueuse ? Déterminée ? Suicidaire ? Exhibitionniste ?
C'est comme si chaque personnage était à son point de bascule — ou de rupture — et avait décidé que tout devait se jouer pendant ces vacances, sous le soleil ardent de l'été méditerranéen.
Le mystère et la tension planent sur ce roman jusqu'au dénouement, inattendu.

Points, traduit par Pierre Ménard, préface de Chantal Thomas, 2021, 192 pages.

Lire aussi la chronique sur l'autobiographie en mouvement de Deborah Levy.

samedi 30 avril 2022

Ce qui compte c'est le style

Ici ça va. C'est ainsi que commencent les lettres ou les cartes postales.
C'est ainsi que commence ce magnifique roman de Thomas Vinau.
C'est l'histoire d'un jeune couple qui emménage dans une vieille maison à la campagne. Il débroussaille ; elle jardine.
Une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit. On n'a rien dit de la poésie de Thomas Vinau qui fait feu de tout bois avec trois fois rien — semble-t-il —, des phrases de trois mots parfois, des chapitres courts, des images lumineuses.

Il y a de quoi faire. C'est un joyeux chantier. Un peu comme une vie en kit dont les milliers d'éléments seraient éparpillés sur le sol et  qu'il faudrait prendre le temps de remonter.

Il débroussaille aussi son esprit et ses souvenirs. Au fur et à mesure, il découvre des trésors enfouis, des arbres fruitiers sous les ronces, la rivière au bout du terrain, mais aussi des souvenirs et un regain de confiance et de sérénité.

Mon esprit est un jardin désordonné. Une friche remplie de coton, de glace, de ronces et de fraises sauvages.

Par petites touches impressionnistes, Thomas Vinau peint des tableaux pleins de couleurs, d'émotions à fleur de peau, de parfums d'herbes et de vase mentholée.
Et c'est éblouissant.
C'est la vie, avec ses angoisses et ses moments de grâce.

Et puis un jour on se rend compte que le monde est plus grand que nos yeux. Et on reste là, perdus. Au bord du vertige.

Ce roman court est tellement beau qu'on a envie de le reprendre une fois fini pour se délecter à nouveau de ses charmes.

Alma éditeur, 2012 et version poche en 10/18, 2014, 144 pages.

vendredi 29 avril 2022

Une fiction très visionnaire

Écotopia est un roman d'anticipation d'Ernest Callenbach écrit en 1975 qui est en train de devenir réalité (enfin, qui pourrait). Les concepts n'en sont pas moins visionnaires, en tout cas l'auteur s'est inspiré des courants de pensées déjà présents dans les années 70 mais qui peinaient déjà à être entendus, encore moins à être appliqués. Bref, rien n'a changé.
Très en avance sur son temps, l'auteur décrit de façon impressionnante tous les principes actuels sur la transition écologique, l'après-pétrole, la sobriété heureuse, la semaine de 20 heures, le pouvoir et l'égalité des femmes, la communication non violente, le vivre-ensemble, la protection de la nature, la cause animale, le fonctionnement du recyclage, de l'éducation, des médias, des soins médicaux…
C'est l'histoire d'un journaliste Américain invité en Écotopia (comme son nom l'indique, un pays écologiste et utopique), composé de trois États de la côte Ouest des États-Unis (Californie, Oregon et État de Washington) et fermé depuis 20 ans car il y a eu sécession.
Le narrateur nous donne à lire à la fois son journal intime, pour ses réflexions personnelles sur ses découvertes et expériences, ainsi que les articles qu'il publie dans la presse américaine sur ce pays aux mœurs et à l'économie particulières.
Plein d'a priori et d'ironie au départ, le journaliste finit par apprécier le pays et ses habitants, d'autant qu'il va rencontrer une Écotopienne… (Et on rêve d'habiter dans cette utopie).
Un roman initiatique et une époustouflante fiction visionnaire, proche de nos préoccupations actuelles sur l'environnement.

Rue de l'échiquier, traduit de l'anglais (États-Unis) et préfacé par Brice Matthieussent, 2018, 304 pages.

mercredi 27 avril 2022

Portrait de Jim Harrison avec paysages

Seule la Terre est éternelle est un film de François Busnel et Adrien Soland, un portrait touchant sur l'écrivain américain Jim Harrison.
Cette longue interview est l'occasion de montrer de superbes paysages, les grands espaces américains, et de parler des thèmes chers à celui qui a notamment écrit sur le monde rural, la nature et sur la cause des Indiens d'Amérique.
L'homme paraît plus âgé qu'il ne l'est, fume et boit, tremble, marche difficilement. Il a été filmé peu avant sa disparition en 2016.

Film documentaire, 2022.


jeudi 21 avril 2022

Attendre, c'est la vie

Dans L'Attente, Michelle Willi rend un magnifique hommage à sa grand-mère en publiant une sélection de lettres parmi les centaines qu'elle a écrit à son fiancé pendant la guerre, entre 1914 et 1919.
Sa grand-mère Luce est alors une jeune fille d'une vingtaine d'années, pleine de projets, d'envies, de passion. Elle a une belle plume et s'exprime avec sincérité, intensité et sensibilité. C'est une artiste, qui dessine et peint notamment. Quelques-unes de ses œuvres picturales sont d'ailleurs reproduites dans l'ouvrage, ainsi que des photos.
Michelle Willi a eu la bonne idée de répondre à sa grand-mère de façon posthume, une centaine d'années plus tard, pour donner un peu de contexte historique et renvoyer à ses propres souvenirs de petite fille.
Car il s'agit de lettres intimes, bien sûr, mais qui racontent bien davantage. Il y a d'abord l'aspect historique de la vie parisienne à cette époque troublée — et les guerres ne sont jamais si loin. Ces lettres sont le signe même de l'absence et de l'attente, longue et insoutenable, de l'être aimé.
Et il s'agit également d'un témoignage de la condition féminine : ce dont cette artiste, intelligente et pas encore mariée, rêvait et ce qu'elle est devenue par la suite, d'après ce que nous confie Michelle Willi. 
Entre les lignes, on imagine et on devine bien des choses.
Un ouvrage passionnant et touchant.

Éditions Sous le vent, 2021, 176 pages, 13,50 euros.
L'ouvrage est en vente à la librairie Montfort de Vaison-la-Romaine, au Point presse et à l'office de tourisme d'Entrechaux.

vendredi 15 avril 2022

Un Kanyar tout neuf !

Superbe dessin de couverture de Sara Quod.
Pour son numéro 9, Kanyar, fidèle à sa diversité de sujets, de lieux et de styles, passe du coq à l'âme.
Oui, il y a des histoires de coq, mais aussi d'abeilles et de cabris à La Réunion, et beaucoup d'états d'âme, sombres ou ensoleillés, d'ici ou d'ailleurs.
On voyage en train vers Reims ou Marseille, en 4L dans les Hauts de L’Étang-Salé, en Panda ou en Twingo sur les routes de Mayenne ou de Bretagne.
On passe d'une salle de gym à la terrasse d'un café parisien, d'un cabinet de psy au cimetière de Sainte-Suzanne.
On croise aussi une machine à coudre, des timbres-poste, un coffret à clé, un jardin hanté, une statue vacillante.
On pénètre dans des univers, graves ou fantaisistes, dans des histoires inventées, rêvées, hallucinées, ou inspirées de faits et personnages réels.
Ce sont des histoires d'amour, des drames, des secrets et des repas de famille, des chroniques du quotidien…
Il y a des souvenirs de voyages, des souvenirs d'enfance mais aussi des histoires d'exils et de pays lointains.
La poésie, la littérature, l'art et la musique inspirent et traversent ce numéro avec des airs de chansons, de maloya ou de jazz manouche. 

Ont contribué à ce numéro 9 : Karine Boulanger, Estelle Coppolani, Catherine Coulombel, Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Nathalie Hermine, Élodie Lauret, Jocelyne Le Bleis, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Isabelle Martinez, Marie Martinez, Sara Quod (dessin de couverture), Marie Ranjanoro, Bruno Testa.

Ce numéro, comme les précédents, est aussi en vente dans la supérette du site de la revue Kanyar si vous ne trouvez pas de librairie à proximité de chez vous. Cliquez ici et laissez-vous guider.

Kanyar n°9, avril 2022, 176 pages.

Manifeste pour la beauté du vivant

Le célèbre botaniste Francis Hallé lance un projet d'une forêt en libre évolution sur un grand espace (environ 70 000 hectares) en Europe de l'Ouest et sur plusieurs siècles.
Pourquoi ? Il s'en explique en détail dans ce petit livre : Pour une forêt primaire en Europe de l'Ouest.
Les forêts primaires sont d'une grande beauté et d'un grand intérêt : à la fois berceau et muséum du vivant.
Alors que les forêts primaires ont presque disparu en Europe et qu'elles sont en déclin sous les tropiques, il rappelle ce qu'elles représentent et l'importance du temps long.
Il détaille l'origine du projet, ses aspects philosophiques et différentes questions : comment sera gérée et étudiée cette expérience, avec qui, pourquoi, de quelle façon.
À l'été 2021, le lieu précis n'était pas encore déterminé.

À savoir que, pour son association, il ne cherche pas forcément des moyens financiers mais surtout des adhérents pour avoir davantage de poids et faire entendre sa voix. 

Actes Sud, 2021, 10 x 19 cm, 64 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le magazine
Sans Transition !