samedi 21 février 2026

Dévorer Duras

Marguerite Duras fascine ou excède. Personnellement, elle m'inspire. Je dévore même les livres sur elle. 
Dans Marguerite Duras. Dévorer, tout, la journaliste du Monde Béatrice Gurrey se base sur des entretiens exclusifs et archives pour dresser un portrait sensible et honnête, c'est-à-dire sans occulter les défauts et contradictions de l'écrivaine qu'elle compare à une ogresse qui dévore tout et tous. 
Duras gardait tout, surtout certains secrets et mystères, et transformait en œuvres littéraires, pièces de théâtre ou films, transposait, brouillait les pistes. Béatrice Gurrey rétablit aussi quelques vérités. 
Aujourd'hui encore, Marguerite Duras est toujours lue, jouée, vue au cinéma. Pourquoi ? L'autrice le résume fort bien, page 57 :

Pourquoi, trente ans après sa mort, Duras fascine-t-elle autant ? Sans doute pour sa vie romanesque, faite de contradictions, de zones d'ombre, d'amours sublimes et contrariées, de liberté, de sexe, d'alcool, de dépressions et d'une envie de vivre à toute épreuve. Celle d'une petite femme rieuse et autoritaire, d'une liberté folle, élevée au rang de mythe à la force de l'écriture. et bien sûr pour son œuvre magnétique et dense, reconnaissable entre mille — autant objet de sarcasmes que d'une inaltérable admiration. En son noyau, l'enfance, dont elle a gardé une approche enchantée et douloureuse.

Éditions de l'Aube et du Monde, 2026, 224 pages. 

Frida pour Diego

Dans ce recueil intitulé Lettres à Diego Rivera, écrites par Frida Kahlo, se trouvent également 
- une préface de Roland Béhar sur le contexte biographique des deux artistes mexicains ; 
- un portrait de Diego écrit par Frida pour le catalogue d'une exposition ; 
- une sélection de lettres ; 
- des extraits du journal qui sont souvent des poèmes ; 
- un texte de Patrizia Cavalli sur la peinture de Frida ; 
- une bibliographie choisie
 et des notes passionnantes. 

Bref, un ensemble qui donne une idée de la vie et des relations tumultueuses entre les deux artistes, néanmoins un grand amour, ou plus exactement une passion aussi destructrice que créatrice, surtout vu du point de vue de Frida. Aujourd'hui, on parlerait d'emprise...

"J'ai eu deux accidents graves dans ma vie. L'un, ce fut celui du bus, l'autre, ce fut Diego. Diego fut de loin le pire."

La peinture colorée et la figure de Frida sont devenues de véritables icônes de notre époque, de la mode et du féminisme, mais on ne connaît pas toujours la réalité de la légende.
Poignant.

Rivages poches, 2026, 96 pages. 

mardi 17 février 2026

L'aventure des groupes d'écriture

L'écriture est une île est l'histoire d'une romancière qui se jette à l'eau en acceptant d'animer un atelier d'écriture sur la charmante île de Groix. Elle n'imagine pas ce qui va lui arriver...
Le roman de Lorraine Fouchet est totalement invraisemblable — tellement idyllique et romanesque ! — et justement il est beaucoup question d'écriture et de fictions (c'est ce qui m'intéressait au départ). 
Donc au début, on peut être dubitatif, mais ensuite on est tellement pris par l'histoire qu'on ne lâche plus le livre. 
En effet, une belle galerie de portraits nous fait passer d'un point de vue d'un personnage à l'autre. 
Chacun est venu dénouer quelque chose, un secret, un drame, une situation... et le suspense est à son comble, même si nous savons qu'il y aura un happy end. C'est donc super bien ficelé.

C'est ce soir-là qu'Alix reçut cette offre absurde qu'évidemment elle aurait dû refuser. 
Elle pensa le sujet clos, l'histoire terminée.
Au contraire, cela ne faisait que commencer.
Et rien ne serait plus comme avant...

S'il est question d'écriture et d'ateliers, côté paysages, il est beaucoup question d'îles (Groix, Angleterre, Corse, Venise... ) et de bonnes recettes gourmandes et bretonnes ! 
Du pur roman feel-good !

Éditions Héloïse d'Ormesson, 2024, existe en poche Pocket et en audio.

dimanche 15 février 2026

Les pouvoirs du repos

L'époque n'est pas au farniente. On aurait plutôt tendance à culpabiliser ou, pire, à grignoter bêtement ses heures de sommeil. 
Grave erreur ! nous explique Anaïs Gauthier dans son ouvrage La Stratégie du repos. Le sous-titre est explicite : Apprendre à se régénérer dans un quotidien surchargé
En effet, notre agitation permanente (y compris la sollicitation continue de notre cerveau par les écrans) mène à une recrudescence de burn-out et de mal-être au travail, assortis d'un déficit de sommeil. 
Or, sans repos, nous passons à côté de choses précieuses (et gratuites) comme le temps, l'énergie et la présence. Et par conséquent, nous négligeons notre santé, notre bien-être, notre créativité et notre performance.
L'autrice est la fondatrice de l'École d'Écologie personnelle, qui propose des accompagnements pour explorer son être et sa relation au Vivant. 
Elle nous invite à développer l'art du repos au quotidien, à auto-réguler notre système nerveux et donc aider notre cerveau et notre corps à se régénérer avec des habitudes et exercices simples à adopter : respiration, massages, chant. 
Le livre sera en bonne place sur la table de chevet avec une méthode pour lutter contre l'insomnie.
Elle propose également à découvrir notre rythme intime et déployer notre sensorialité : car les sens donne du sens !
Dans la dernière partie du livre, intitulée "Se reposer, un acte politique", Anaïs Gauthier nous fait réfléchir à notre rapport au repos, à notre aliénation par la société de consommation et à ce qu'est une vie réussie. Car "la bonne vie ne vient pas après le travail", a écrit Geneviève Pruvost.Voilà de quoi instaurer un autre rapport au temps et au repos. 
Je pense également à Françoise Sagan (qui n'était pourtant pas un modèle de zénitude) : "Mon passe-temps favori, c'est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre du temps, perdre du temps, vivre à contretemps."

Eyrolles, 2026, 288 pages, avec une préface de Satish Kumar. 

lundi 9 février 2026

Forcément

Les Forces de Laura Vazquez est un roman totalement original, érudit et familier, loufoque, intense et facile à lire tant les mots et les phrases s'enchaînent avec une logique surprenante qui tient en haleine. 
C'est aussi un texte difficile à identifier, mouvant, vivant. 
C'est un rythme, un flot de pensées, un long poème à lire à voix haute ou à se prononcer en silence.
La narratrice s'insurge contre la fausseté du monde, les croyances et les mensonges de la famille, des groupes, de la société. 
Elle fait des rencontres et des expériences pour le moins étonnantes, parfois dérangeantes.
Certains chapitres sont émaillés de citations en italiques avec le nom de l'auteur dans la marge. 
Poésies pures.

Les heures étaient longues dans mon enfance, mais je ne me suis pas tuée. J'ai l'air calme. Plus jeune, je cherchais tout. Et je pouvais rester devant les fleurs à la recherche de la scène : un pétale en train de tomber. Je voulais des scènes. Je ne me comprenais pas moi-même mais, à l'intérieur, dans les parties sans paroles j'avais une connaissance et sans arrêt je la touchais. Je suis bizarre. Si mon regard se pose au marché sur des œufs de poissons, je m'arrête et je pense les œufs de poissons possèdent une beauté proche du ciel le soir, des visages d'enfants, ou des beaux arts. 
 

Éditions du Sous-Sol, 2025, 304 pages. 


Un splendide roman à redécouvrir

Il n'est jamais trop tard pour découvrir des écrivains formidables. 
C'est grâce à la maison d'édition Au Vent des Îles, fondée à Tahiti il y a 35 ans, que nous découvrons ce roman exceptionnel et inédit en France : L'Arbre de l'homme de Patrick White (1912-1990). 
Publié en 1955, il est considéré comme son chef d'œuvre. Sinon, toute son œuvre est éditée par Gallimard. 
Patrick White a reçu le Prix Nobel de littérature en 1973. Né à Londres, il s'est installé en Australie où il est décédé en 1990. 
L'Arbre de l'homme est un roman à l'écriture ciselée, sensible, époustouflante, où la beauté et la poésie se cachent dans les détails, le mystère et parfois dans le silence. 
C'est l'histoire d'un couple de pionniers qui s'installe dans le bush australien, autant dire dans un no man's land, qui se peuple peu à peu, et que nous suivons toute leur vie. 
Il y a du Faulkner dans la violence de la nature et la cruauté des hommes. 
L'arbre du titre est aussi généalogique : il est question de la sève qui circule entre les membres d'une famille, même si les enfants fuient ce bush sans pouvoir se couper de leurs racines et ancêtres.
Une immense (re)découverte !

Autour, le bush était en train de disparaître. Dans cette lumière de nuit tombante, sous le ciel blanc, les ramures noires des arbres, les broussailles sombres et menaçantes se repliaient jusqu'à ne faire plus qu'un. Seul le feu tenait bon. Et dans le cercle de sa lumière, les traits de l'homme étaient inébranlables tandis qu'il effilochait du tabac entre les paumes endurcies de ses mains, un carré de papier grelottant collé à sa lèvre inférieure. 

 Au Vent des Îles, 2025, 576 pages.

jeudi 15 janvier 2026

Nouvelles mexicaines fantastiques

Gabriela Damian Miravete est une jeune autrice mexicaine. 
Ce recueil de nouvelles, Elles rêveront dans le jardin, a reçu plusieurs prix littéraires et il les vaut bien ! 
Ses histoires sont fantastiques dans tous les sens du terme : à la fois magiques, surnaturelles, tragiques, poétiques, politiques et réalistes. 
C'est aussi un livre-hommage aux femmes, inscrit dans la lignée d'Ursula K. Le Guin.
On y rencontre des fantômes, des enfants traumatisés, une Blanche-Neige revue et corrigée, un écrivain revenant, le procès d'une nonne du XVIIIe siècle, la dernière survivante d'un engin spatial, une fleur inconnue aux pouvoirs puissants, des hologrammes de femmes victimes de féminicides dans un jardin futuriste... 
Des nouvelles intenses qui touchent au cœur.

Les orangers crouleront sous les fruits, et leurs fleurs embaumeront l'humidité du jardin ouest. Une brume soyeuse rafraîchira les brins d'herbe qui poussent dans cette priaire. Le soleil se lèvera toujours derrière l'amandier et les branches du plus vieil arbre, un corpulent cyprès de Montézuma, s'étendront d'abord vers ses rayons, s'étirant comme une jeune fille qui se réveille. vers 9 heures, le jardin se peuplera de silhouettes. Certaines se diront bonjour. D'autres sursauteront à la chute d'une orange et s'éloigneront en riant vers l'ombre d'autres feuillages. Certaines regarderont la mer qui, en contrebas du jardin ouest dominant la plage, rugira et s'étendra jusqu'à grimper dans le gris-bleu du ciel. 

(Extrait de la nouvelle Elles rêveront dans le jardin)

Rivages, 2026, 220 pages.