mercredi 20 mars 2019

Explosif et prenant

Après le puissant et touchant Taqawan, Éric Plamondon nous entraîne dans un roman explosif — et tout en finesse —, Oyana, entre le Pays basque et son Québec natal.
Explosif, parce qu'une nouvelle fait jaillir le passé secret de la narratrice et la pousse à tout avouer à son mari dans une lettre qu'elle lui laisse avant de s'enfuir.
Explosif, parce qu'il est question des actions des indépendantistes basques (sur lesquelles on apprend beaucoup).
Explosif, parce que la narration est tellement prenante et tendue qu'on lit Oyana d'une traite.
Inutile d'en dire davantage : il faut lire Éric Plamondon et ce nouveau roman, intimiste et politique, inclassable — mais quelle classe !
Vingt-quatre heures depuis mon départ. Ça ne se passe pas comme prévu. D'un autre côté, il n'y avait pas grand-chose de prévu. L'avantage de larguer les amarres, c'est la dérive.
Quidam éditeur, 2019, 152 pages.
Le site d'Éric Plamondon.

samedi 16 mars 2019

Encore un Kanyar sans André, mais avec lui

André Pangrani, fondateur de la revue Kanyar, n'est plus là mais il est toujours présent dans cette aventure de créations littéraires, et pas seulement sur la couverture de ce beau numéro 6 avec cette illustration de Joe Dog.
Comme d'habitude, on vous raconte des histoires : cette fois-ci il est question de disparitions et de revenants, d'histoires de familles, d'enfants et de nénènes, de folies douces et d'enfermements, de fugues et de voyages, d'accidents de la route et de vengeances tranchantes.
On vous emmène à La Réunion, bien sûr, sur la plage de l'Hermitage, dans une case créole, à Saint-Pierre, et aussi dans le monde entier : dans l'église de Saint-Germain-des-Prés, dans les rues de Nîmes et sur les chemins d'Auvergne, dans un hôpital psychiatrique anglais, dans les paysages sauvages et saisissants d'Islande, dans des lieux imaginaires d'une drôle d'entreprise et d'une Troie mythique...
Les auteurs sont : Cécile Antoir, Vincent Constantin, Anna Dumas-Pangrani, Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Xavier Marotte, Marie Martinez, André Pangrani, Matthieu Périssé, Edward Roux.

Kanyar n°6, Les Amis de Kanyar, mars 2019, 184 pages.

Chroniques des précédents numéros :

En vente sur le salon Livre Paris jusqu'au 18 mars 2019, bientôt dans les librairies de La Réunion et du monde qui l'entoure, ainsi que sur le site de la revue Kanyar.

mardi 12 mars 2019

Voyage au pays des chocolats

Le chocolat est devenu si commun qu'on s'étonne de découvrir son histoire et le long processus de son terroir jusqu'à nous.
C'est ce que nous raconte Géraldine Pellé, docteure en géographie humaine, dans un petit livre simplement intitulé chocolat(s).
Des plantations des pays d'origine, de la récolte, l'écabossage, la fermentation, le séchage, la torréfaction, le conchage, le moulage, le tempérage et la dégustation, sans nous noyer dans les détails techniques, l'autrice nous propose un voyage initiatique dans ce pays mystérieux et pluriel.
Certains pensent et disent qu'expliquer, rechercher, comprendre, réduirait la puissance de sentir, d'éprouver. Qu'il faudrait garder entier le mystère de ce qu'on rencontre, du moins en rester sur un plan émotionnel. Mon sentiment est tout autre. La découverte de toutes ces histoires, ces héritages, ces territoires d'hier et d'aujourd'hui qui entourent le cacao et le chocolat renforce encore et encore mon attraction, mon envie, la densifie d'une conscience élargie. La matière que je goûte gagne en texture, en poids, en présence sensuelle à mesure du chemin parcouru avec elle, pour elle.
Nous sommes bien d'accord : ce texte ouvre d'autres dimensions, encore plus riches, à la dégustation.
Merci pour ce chocolat(s) !

Éditions Les ateliers d'Argol, 2019, 96 pages.

Les ateliers d'Argol proposent des explorations littéraires du goût et de la création en gastronomie, ainsi que de l'alimentation durable.

mercredi 6 mars 2019

Crimes et damnation

Dmitry Glukhovsky signe avec Texto un thriller magistral sur les traces de Crime et Châtiment et dans une Russie d'aujourd'hui avec ses contrastes, ses contradictions, ses injustices et ses mensonges.
Dès les premières lignes, le lecteur est happé par le style. Les phrases frappent et saisissent les détails sans les dire. Le suspense est installé dès le premier dialogue de la première page où l'on ne sait pas encore qui parle :
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Je vais vivre. Tu ferais quoi, toi ? 
— Je le buterais. 
— Eh ouais. Moi je lui ai pardonné. Je veux vivre, maintenant.
On comprend vite qu'un type sort de prison où il a purgé une peine pour un crime qu'il n'a pas commis. Il en commet un autre, vole un téléphone où la vie entière de sa victime est inscrite. Il doit s'en servir pour faire croire qu'il est encore en vie dans un milieu à haut risque, entre pouvoir et crime organisé.
À cause des températures, la peur se mit à fondre, remplacée par un bloc de fureur cristallisée de plus en plus gros. Pourquoi tout se déroulait ainsi pour lui ? Il avait passé sa vie au coin et il allait l'y finir ! Pourquoi était-il aussi impuissant face au monde ? Était-ce juste que, quoi qu'il fit, il fût puni ? Pourquoi était-il plus facile de tuer un homme que de lui pardonner ? Pourquoi tout était-il entre la vie des pourris ? Pourquoi hormis le suicide n'y avait-il pas d'échappatoire, et que ceux-là allaient en enfer ? Est-ce que t'es Dieu ou patron d'un abattoir ?
Et enfin, l'excipit :
Il est des gens qui laissent une trace derrière eux, et il y a ceux dont il ne reste rien. 
Un roman noir et politique absolument captivant !

Éditions L'Atalante, 2019, 416 pages.

vendredi 1 mars 2019

Non, tout le monde ne s'en fout pas

Vous connaissez Lexa (de son vrai nom Axel Lattuada), avec ses lunettes et sa capuche, dans les vidéos "Et tout le monde s'en fout" ?
Eh bien, voilà que le trio (avec Fabrice De Boni et Marc De Boni) signe un livre qui reprend les thèmes qui leur sont chers : société, actualité, développement personnel (rapport à soi, aux autres et au monde), écologie (planète et animaux, actions humaines)... Plus précisément : le sexisme, le racisme, la non violence, la biodiversité, les zones d’ombre, la pollution, l’eau, le recyclage, les biais cognitifs, etc.
C'est à cause de la dissonance cognitive qu'ils ont commencé à réaliser leur web-série sur des sujets graves dont tout le monde a l'air de s'en foutre, d'où son nom.
L'originalité de ce livre instructif, c'est que les thèmes sont abordés dans le désordre avec un foisonnement qui crée des surprises à chaque page. On peut cependant s'y retrouver aisément dans un sommaire dessiné avec des ramifications qui relient les sujets les uns aux autres.
La mise en page est créative et didactique, avec différents niveaux de lecture, explicatifs et/ou humoristiques, pour aborder des sujets graves (tellement graves qu'on reste dans le déni) et/ou sérieux.
On pourrait penser que le livre s'adresse plutôt à des jeunes, mais pas seulement car je me suis beaucoup amusée à le lire et j'ai appris pas mal de choses — je suis certainement très jeune dans ma tête 😁.
Comme quoi, on peut être éducatif et très sympa à lire.

Éditions First, 2018, 160 pages.

mercredi 20 février 2019

Notre cerveau demain

Catherine Vidal est neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur, membre du comité d'éthique de l'Inserm.
Elle s'intéresse notamment aux enjeux éthiques des neurosciences et s'interroge dans ce court et très accessible essai, Nos cerveaux resteront-ils humains ?, sur l'avenir de l'intelligence artificielle face à l'intelligence du cerveau humain.
Compte tenu de la plasticité de notre cerveau, quels sont les espoirs possibles, les fantasmes et la réalité ? Et surtout quelles sont les dérives possibles ? S'il s'agit de pallier un handicap, très bien. Mais en Chine, les employés d'une usine se sont vus imposer (on peut imaginer qu'ils n'avaient pas le choix) des casques avec émetteurs pour détecter ceux qui manquaient de concentration.
Nos enthousiastes congénères qui croient dur comme fer au transhumanisme (la transformation de l'espèce humaine vers une humanité hybride et augmentée d'intelligence artificielle) oublient parfois que le cerveau humain n'est pas un ordinateur et que notre pensée est le fruit d'une très très longue évolution du cerveau. À moins que leurs intentions ne soient pas celles avouées.
Ce n'est plus de la science fiction, surtout quand on sait que ceux qui financent les recherches sont essentiellement les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft).
Bref, voilà un essai très instructif sur le devenir de notre humanité, et sur ceux qui veulent prendre beaucoup de pouvoir sur les autres. C'est le moment d'y réfléchir.

Éditions Le Pommier, collection Essai et Docs, 2019, 84 pages.

D'autres chroniques sur le cerveau dans ce blog :
- La femme qui tremble de Siri Hustvedt
Vivre Penser Regarder de Siri Hustvedt
101 astuces pour mieux penser - Débloquez le potentiel de votre cerveau ! de Xavier Delengaigne
- Le cerveau peut-il faire deux choses à la fois ? de Fiamma Luzzati
La femme qui prenait son mari pour un chapeau de Fiamma Luzzati
Mon cerveau, ce héros - Mythes et réalités d'Elena Pasquinelli
Peut-on manipuler notre cerveau ? de Christian Marendaz

lundi 11 février 2019

Rester philosophe face à la connerie

Le philosophe Maxime Rovere s'attaque à un sujet universel avec Que faire des cons ? (pour ne pas en rester un soi-même) car vivre en société nous confronte forcément à des attitudes exaspérantes que nous devons subir.
Si nous ne pouvons pas les éviter (la fuite est un bon remède), comment lutter, surmonter cette épreuve et ne pas perdre notre sang-froid — ce qui risque alors de nous faire devenir le con d'un autre, que nous jugeons donc envers qui nous avons une attitude condescendante ou moralisatrice. Autrement dit, comment rester philosophe face à ce qui aurait tendance à nous pomper l'air, nous vriller les nerfs et/ou nous faire sortir de nos gongs ?
Noble objectif ! Reste à trouver la méthode, au moins pour cesser d'être le con d'un autre.
C'est avec beaucoup d'humour, et néanmoins de sérieux, que l'auteur nous propose une attitude philosophe : celle de quelqu'un qui réfléchit, donc qui tente de comprendre à la fois l'autre et lui-même face à sa réaction (primaire et conne).
Puisqu'on ne peut pas changer l'autre et empêcher les emmerdeurs d'exister, de détruire, de gouverner, de se multiplier et de gagner toujours : comment "faire avec" dans la vie de tous les jours ? C'est tout l'enjeu — et le jeu — que propose ce livre.

Éditions Flammarion, 2019, 208 pages.