mercredi 26 avril 2017

L'art d'en rire

Téhem, un des "dessinateurs historiques" du Cri du Margouillat et auteur de nombreuses BD, a créé le personnage Nowan qui traverse les temps pour raconter aux enfants (et aux grands) une folle histoire de l'art, vraiment farfelue : Par amour de l'art.
Nous commençons par la grotte de Lascaux et découvrons comment, d'après Nowan, de si beaux animaux sauvages ont été reproduits. Vous serez également surpris d'apprendre que le sourire de Mona Lisa et le cri de Munch ne sont pas forcément ceux que vous croyez. Et vous serez étonnés de constater que Braque et Picasso n'ont peut-être pas inventé le cubisme...
Nowan s'immisce partout, fait des bêtises et se rattrape in extremis avec une rocambolesque créativité...
Comme nous l'avons vu dans la chronique précédente : une invention est une façon judicieuse de sortir du cadre.
Merci qui ? Merci Nowan !

BD-Kids, 2017, 64 pages.

mardi 25 avril 2017

La clé de la pensée créative

Pensée magique, pensée logique - Petite philosophie de la créativité de Luc de Brabandere vient de sortir en poche chez Le Pommier. Ce mathématicien et philosophe écrit de façon limpide et drôle, comme je l'avais déjà écrit à propos de sa réjouissante Petite philosophie des mots espiègles. Il combine aussi bien les chiffres que les lettres et fait aimer les deux.
Dans cet essai, il est question de logique, et surtout de créativité : ce processus d'émergence de nouvelles idées quand la pensée sort du cadre.
Quelle est cette posture intellectuelle qui, tout à coup, fait apparaître une idée pour la première fois ? Et puis, est-ce réellement la première fois ?
L'auteur décortique cette aptitude à changer sa perception, à voir les choses autrement. Magique ? Non, plutôt logique, mais une logique inattendue.
De décalages en détournements, de surprises en étonnements, il y a parfois un abîme entre le projet d'un inventeur et l'usage qu'en fait le public.
C'est donc la clé de la pensée créative que nous propose cet essai, cet instant magique de l’eurêka.

Éditions Poche Le Pommier, 2017, 208 pages.

mercredi 19 avril 2017

Trop de murs, pas assez de ponts

Alessandro Pignocchi, dans son roman graphique intitulé Petit traité d'écologie sauvage, nous propose une étonnante et instructive recomposition du monde* en changeant la donne, notamment sur notre vision de la nature.
En effet, cet ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie de l'art imagine que, du jour au lendemain, les dirigeants de la planète adoptent les valeurs, la culture et la façon de voir le monde des Jivaros Achuar qui vivent dans la jungle amazonienne. Ces derniers, par exemple, considèrent tous les êtres vivants comme des sujets, dotés d'un esprit, avec une vie intellectuelle et sentimentale (contrairement à nous qui les considérons souvent comme des objets utilitaires, des ressources à notre service). 
Sur les traces de Philippe Descola, anthropologue français qui a vécu avec cette tribu dans les années 70, Alessandro Pignocchi a, quarante après, également fréquenté les Achuar et a déjà publié une BD (Anent - Nouvelles des Indiens jivaros) sur la façon dont ils communiquent avec les autres êtres vivants par des sortes de poèmes appelés anent
Une autre de nos différences avec les Achuar : leur chef est au service du peuple et n'a aucun pouvoir. Inversement aussi, dans le roman graphique, un anthropologue jivaro vient étudier les restes de nos sociétés occidentales... sans toujours bien saisir les intentions des groupes observés.
Cette recomposition complètement décalée ne manque pas de provoquer des situations absurdes, inquiétantes ou comiques qui, on l'aura compris, nous invite à réfléchir sur notre façon de penser le monde et notamment de considérer la nature et notre environnement.
Percutant.

Éditions Steinkis, 2017, 128 pages.

* d'après le titre de l'essai de Philippe Descola : La Composition des mondes.

Consulter le blog d'Alessandro Pignocchi : Puntish, du nom d'une friandise achuar offerte aux invités de marques et qui consiste en larves de coléoptères)

Lire aussi ma chronique sur Comment pensent les forêts de l'anthropologue Eduardo Kohn.  

vendredi 14 avril 2017

Ça va saigner !

Ça va saigner... façon de parler parce qu'on va aussi bien rigoler à propos de ce sujet sérieux. Je ne pensais pas rire (et apprendre) autant en lisant l'essai d'Élise Thiébaut : Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font — un titre qui en dit long.
L'autrice y dynamite le tabou des règles, et ses légendes tenaces, avec un humour et un franc parler jubilatoires.
J'ai choisi de vous raconter ici les histoires les plus saignantes — et parfois les plus surprenantes — de cette épopée périodique. Tenter de comprendre le mystère des règles, tel que je l'ai vécu, n'est en effet pas une mince affaire. Entre les mythes, les réalités, les superstitions et la très récente appréhension scientifique de ce phénomène, le tabou qui entoure les règles prend les formes les plus diverses. Toute ressemblance avec des films d'horreur ou des sketches comiques ne saurait être que coïncidence.
Le sujet vous met mal a l'aise ? Élise Thiébaud va vous dire pourquoi.
On dirait toujours qu'on parle de quelque chose de dégoutant et de trop intime pour l'aborder à voix haute alors que la moitié de l'humanité connaît ce phénomène environ une fois par mois. Or, si chez nous on en parle encore trop peu, ailleurs ce phénomène est franchement discriminatoire quand, par manque de protections périodiques, les filles ne peuvent pas aller à l'école et les femmes ne peuvent travailler.
Et justement, sur ces fameuses protections, le mystère de leur fabrication reste entier : comment est-ce possible alors que, par exemple, tout produit cosmétique est soumis à une stricte règlementation ?
Mille et une questions cruciales, scientifiques, religieuses, sociales, pratiques, artistiques... (qu'on se posait ou qu'on découvre) sont abordées dans ce livre d'utilité publique : sang pour sang pour !

Éditions La Découverte, 2017, 248 pages.

mercredi 5 avril 2017

Compositions et décompositions

Les cahiers reliés sortis de leur étui.
Vanité aux fruits, de Derek Munn, se contemple et se savoure d'abord en tant qu'objet original, conçu par les éditions L'Ire des marges. La couverture est un étui qui habille et protège le petit livre (12 x 16 cm) nu, d'apparence fragile. Or, les cahiers de papier vergé sont solidement cousus d'un fil de lin rouge, bien visible sur la tranche et à l'intérieur du livre.
C'est ensuite à tâtons, par petites touches, que l'on avance dans le texte tout aussi délicat, mystérieux, qui ne se livre pas tout de suite.
La couverture est un étui.
Derek Munn est Anglais, vit en France depuis bientôt 30 ans et écrit directement en français, d'où peut-être cette originalité stylistique et poétique.
Le narrateur est un personnage insaisissable, peu impliqué, hésitant, indécis, qui pense une chose et son contraire, raconte avec distance des événements ordinaires : un stage, une grève, des vacances... Il compose avec les autres et compose avec lui-même.
Il évoque des souvenirs de fruits, mais sans appétit ni grand plaisir car jamais aussi bons que mangés sur l'arbre, même véreux, parfois sortis d'une boîte. Ils ont le goût de la nostalgie, d'un passé en décomposition, comme ces vanités auxquelles fait référence le titre du livre, ces natures mortes ou allégories de la mort et du temps qui passe...
Et puis, un jour, c'est la révélation : le narrateur entre dans un musée presque par hasard — parce qu'il pleut et parce que l'entrée n'est pas chère — et se découvre une passion pour les œuvres d'un certain Aerts, artiste méconnu qui peint surtout des pommes.
Aerts disait, Si tu peux peindre une pomme tu peux tout peindre. Mais alors, il n'y a plus de nécessité de peindre autre chose. Si tu as peint une pomme tu as déjà le monde devant toi... Il est impossible de tout regarder, mais si tu regardes bien une chose, tout le reste est inclus. Et ce qu'on regarde est moins important que comment on le regarde...
Il est donc question de fruits, de couleurs, de peinture (Cézanne, Warhol, Arcimboldo...), de compositions et de décompositions, de contemplation... jusqu'au tableau final, le chef d'œuvre d'une vie.
L'atmosphère mystérieuse persiste encore longtemps après la lecture, avec ces questions existentielles que le texte inspire sans les poser directement : la vie, quelle vie, pourquoi, comment... à la manière des vanités.

Éditions L'Ire des marges, 2017, 208 pages.

samedi 1 avril 2017

L'éblouissant destin de Jane Fairchild

Résumer l'intrigue de ce roman, Le dimanche des mères, est sans intérêt tant Graham Swift utilise un procédé de narration subtil, par petites touches qui se répondent — comme ces histoires d'orchidées —, distillant détails et informations cruciales, page après page.
Ainsi le suspense va grandissant, intenable dans les derniers chapitres, alors que l'essentiel est révélé. On comprend cependant qu'il va se passer quelque chose de décisif pour la jeune et belle Jane Fairchild, ce jour de dimanche des mères de 1924, jour de congé des domestiques. En cette journée radieuse, le destin de cette jeune fille futée et solaire, enfant trouvée devenue bonne, va basculer, ou du moins rencontrer le point de départ d'une trajectoire hors du commun.
Aurait-elle fait ce qu'elle venait de faire aujourd'hui, si elle avait eu une mère chez laquelle se rendre ? Aurait-elle eu la vie qu'elle ne savait pas encore qu'elle aurait ? Sa mère aurait-elle pu savoir, en faisant ce choix terrible, à quel point elle l'avait comblée ?
Elle aime lire, dévore les volumes de la bibliothèque de son patron et se découvre une passion pour Joseph Conrad.
Au-delà de l'intrigue, un des sujets de ce roman intense et sensuel, est la littérature, l'amour des mots, de la langue, des histoires ; un autre est la réalisation de soi, le franchissement des obstacles, des classes, des sexes...

Éditions Gallimard, traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, 2017, 144 pages.

mercredi 29 mars 2017

Tentative de compréhension du monstre

Pourquoi les histoires de famille passionnent autant ?
Celle de Dominique Costermans, Outre-Mère, révèle de lourds secrets sur le passé et la personnalité monstrueuse d'un grand-père juif et belge, Charles Morgenstern, qui n'a pas choisi le bon camp pendant la guerre. Il se révèle être un véritable psychopathe, incapable d'empathie, même avec les siens, n'hésitant pas à abandonner femmes et enfants, voire à les envoyer en enfer.
Le secret étant rapidement dévoilé, c'est le processus, le travail d'investigation de la narratrice, qui est passionnant dans ce roman qui se lit d'une traite — un roman, soit dit en passant, qui a toute l'apparence d'un récit autobiographique.
On comprend aisément que les propres filles, nées de différentes mères, n'aient pas envie d'en savoir davantage sur l'auteur de leurs jours (l'une d'elle refuse d'employer le terme de père).
Mais la curiosité des descendants apparaît souvent à la génération suivante.
Passant outre la résistance et le mutisme de sa mère (d'où ce beau titre d'Outre-Mère), la narratrice mène l'enquête pendant des années, éclaire certaines zones d'ombre de l'arbre généalogique et tente même de réhabiliter son aïeul en cherchant à comprendre comment il est devenu un monstre.
Ce faisant, elle noue des liens avec d'autres membres de la famille (qui n'en n'ont pas forcément envie ou ignorent l'existence des autres) et dénoue — déjoue aussi — les blocages de sa mère.
Une quête autant qu'une enquête, un travail de réparation nécessaire pour les descendants...
Parce que souterrainement, inconsciemment, nous expions, nous expions tous. Nous payons au prix fort, depuis soixante-dix ans, les choix de Charles Morgenstern.
Éditions Luce Wilquin, 2017, 176 pages. 
Voir le site de Dominique Costermans.