lundi 15 octobre 2018

La vraie vie des artistes

Les artistes ont-il vraiment besoin de manger ? est un recueil collectif d'entretiens menés par Coline Pierré et Martin Page avec une trentaine d'artistes de différentes disciplines : littérature, dessin, peinture, art plastique, photographie, musique, théâtre, traduction, cuisine, cinéma...
Ils répondent à des questions sur des sujets quotidiens comme leurs conditions de travail, matérielles et financières, leur statut, leur organisation, leurs problèmes existentiels, leurs colères, leurs combats, leurs joies, leur famille, ce qu'il y a sur leur bureau et dans leur frigo...
À Ryoko Sekiguchi : Quelle est la question que tu as toujours voulu qu’on te pose ? 
— Pourquoi a-t-on besoin de toujours poser des questions ? 
— Parce que cela nous permet de ne jamais en finir.
Les artistes sont : Thomas Vinau, Peggy Vialat, Maëva Tur, Antoine Tharreau, Mathieu Sominet, Ryoko Sekiguchi, Laurent Sagalovitsch, Cécile Roumiguière, Dominique Rocher, Melle Pigut, Coline Pierré, Eric Pessan, Eddy Pallaro, Martin Page, Justine Niogret, Marc Molk, Marie Laforêt, Julia Kerninon, Neil Jomunsi, Emmanuelle Houdart, Roland Glasser, Loïc Froissart, Quentin Faucompré, Amandine Dhée, Fanny Chiarello, Julie Bonini, François Bon, Rodrigo Bernardo, Clémentine Beauvais, Audrey Alwett.
Un recueil passionnant de rencontres enrichissantes et foisonnantes, de conversations et de belles réflexions — et des cris aussi — sur l'art, la vie, l'argent, la précarité, la nourriture...
La question du titre du recueil a-t-elle vraiment besoin d'être posée ? Il semblerait puisque l'essentiel ne saute pas aux yeux de tous.
À Quentin Faucompré : As-tu vraiment besoin de manger ? 
— Non. Les structures qui oublient de me payer le savent.
C'est une porte d'entrée dans les coulisses, les ateliers, les cuisines et les bureaux de ces artistes, qui donne envie d'en savoir davantage. On pourrait d'ailleurs imaginer un beau livre de ce recueil avec des portraits, des photos de leurs lieux de travail et bien sûr de leurs travaux.

Éditions Monstrograph, 2018, 353 pages.
Livre vendu sur le site de la maison de microédition associative, un petit atelier d'expérimentation et de sérigraphie en désordre bricolé par Martin Page et Coline Pierré. Ou à commander auprès de votre libraire.

samedi 13 octobre 2018

Mystérieux écrivains

Ah ! Ces mystérieux écrivains !
Le titre du livre d'Élise Costa est des plus clairs : Mystères d'écrivains - 50 histoires secrètes et insolites.
Le talent de conteuse de l'autrice, le ton alerte de son style, humoristique ou émouvant, nous embarque dans une série de chroniques toutes plus piquantes les unes que les autres.
Les histoires sont regroupées  en six parties :
- La naissance d'une œuvre est parfois entourée de mystères...
- L'écrivain est-il toujours celui que l'on croit ?
- Procès, disparitions ou les aléas de la vie d'auteur
- Quand l'écrivain a l'art de dissimuler des secrets...
- Amis ou ennemis ? Les compagnons de route de l'écrivain
- De l'autre côté du miroir
Où l'on retrouve les plus connus — Victor Hugo, Anaïs Nin, Poe, Steinbeck, Stephen King, Faulkner, Nabokov, Hemingway...— et où l'on découvre des moins connus, voire des reclus, qu'on a envie de lire ou relire.
Il ne s'agit pas seulement d'une collection d'anecdotes mais aussi d'une réflexion sur l'anonymat, les supercheries marketing, la diversité humaine...
Bien écrit et très divertissant !

Éditions Armand Colin, 2018, 224 pages.

samedi 6 octobre 2018

Québec mode d'emploi

ElDiablo, artiste multi-casquettes*, vivait en banlieue parisienne et rêvait de grand Nord américain, de froid polaire et de tempêtes de neige.
En 2015, il saute le pas (et l'Atlantique) avec sa petite famille et s'installe à Montréal.
Il raconte sa vie d'immigré dans Wesh ! Caribou, une série de chroniques en bandes dessinées, dont certaines planches ont été publiées dans Fluide Glacial, et transforme tout en gags.
Quatrième de couverture
Par exemple : l'impression étrange d'être chez le garagiste en discutant tarif avec le dentiste ; se faire verbaliser pour avoir traversé la rue hors des clous ; les rapports hommes-femmes ; les pourboires et les taxes qui font croître la note de restaurant ; le mythe de la ville souterraine... mais aussi la vie quotidienne en famille (à Montréal ou à New-York) ou la cause des autochtones.
Cette autobiographie démonte les clichés des Français envers le Québec et les immanquables péripéties et surprises de la vie quotidienne, avec beaucoup d'humour, bien sûr, mêlant ses propres expressions et celles du cru, car "Bienvenue, ça fait plaisir !"
Instructif et drôle.

Éditions Rouquemoute, 2018, 19 x 15 cm, 124 pages. 
Lire les premières pages de Wesh ! Caribou.

* ElDiablo, de son vrai nom Boris Dolivet, vient du hip-hop et du street art. Il est notamment auteur de BD, scénariste et réalisateur de la série animée Lascars (à voir et à revoir), adaptée au cinéma.

lundi 1 octobre 2018

L'inspiration du mont Ventoux

Le mont Ventoux est désormais mythique dans le monde entier comme "Everest des cyclistes", mais aviez-vous imaginé qu'il inspirait autant les poètes, écrivains, explorateurs et chroniqueurs ?
Ils sont plus de 150 à figurer dans l'anthologie Ventoux, versant littéraire, dirigée par Bernard Mondon, avec plus de 200 textes choisis, dont certains ont traversé les siècles et restent emblématiques du Ventoux, comme l'ascension de Pétrarque.
Les textes sont regroupés en trois parties : la montagne à l'horizon, l'ascension et le sommet.
Nuit sur le sommet du Vaucluse. La voie lactée descend jusque dans les nids de lumières de la vallée. Tout se confond. Il y a des villages dans le ciel et des constellations dans la montagne. (Albert Camus, Carnets
On y retrouve également Madame de Sévigné, René Char, Philippe Jaccottet, Noëlle Châtelet, Sylvain Tesson, Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Jean-Henri Fabre, Jean Giono, Jean Proal, Roland Barthes, Antoine Blondin, Emil Cioran, Marie Mauron, Pierre Seghers, Marie Cardinal...
J'ai hanté dix ans le Ventoux. En long, en large et en hauteur. Et en profondeur aussi, car je crois avoir entendu battre son cœur secret. Cette montagne qui m'a paru d'abord dérisoire — tas de cailloux aux marges de la Provence, imitation grossière des vraies crêtes et des vrais sommets, trompe-l'œil à l'usage des épiciers de Marseille — a pris pour moi son sens et sa vertu de montagne. Car les épiciers partis, elle me restait intacte, dédaigneuse des papiers gras et des litres vides. Intacte accessible à l'amour seul. Aussi fermée, aussi secrète, aussi hautaine que les grandes cimes. Vivante aussi, chargée de plantes et de bêtes, baignée de ciel vivant, changeante au gré des heures et des saisons. Tout entière vivante : faite de ruses et de colères et de désarmantes douceurs. (Jean Proal, Bagarres)
Un magnifique livre de chevet à explorer sans modération.

Éditions Esprit des Lieux, 2018, 560 pages, avec notamment des photos de Firmin Meyer et des dessins de Joseph Eysséric.

samedi 29 septembre 2018

Le livre monstre de la poésie brute

Le poète Ivar Ch'Vavar ainsi que ses camarades, avec pseudo et hétéronymes (auteurs fictifs), nous invitent dans leurs univers de poésie brute et singulière — par comparaison à l'art brut et singulier — dans cette troisième édition augmentée de Cadavre grand m'a raconté - Anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le Nord de la France.
Un livre monstre parce que très gros (plus de 500 pages), polymorphe dans sa forme (mais peu poli dans le fond), qui ne ressemble à rien de connu (me concernant en tout cas), totalement surprenant, extraordinairement inventif et libre, complètement fou, burlesque donc drôle, et où tout est pure création.
L'initiative de cette anthologie reviendrait à l'improbable et vociférant abbé Lepécuchel — dont la biographie vaudrait son pesant d'or — qui s'intéressait aux écrivains et poètes du dimanche nuls, naïfs et tordus, soi-disant gens de peu (peu de quoi ? en tout cas pas des pauvres d'esprit).
Une biographie cocasse retrace le parcours souvent cabossé de chaque auteur, suivie de son œuvre.
Les œuvres sont souvent des poèmes, mais aussi des pièces de théâtre (comme celle de Josse Degreuppe mettant en scène des personnages de facteur rural, paysan, archéologue ou motocycliste aux noms de poètes célèbres), des projets de conférence (comme celle sur le parallélopicard de Viviane Lenglacé), des correspondances (comme celle des sœurs Gwendoline et Josiane Naze), devinettes, etc..
Bien sûr, les notes de bas de pages et annotations réservent également leur lot de surprises, comme celles de Gabriel Tueux sur ses quatrains. J'en passe et des plus comiques.
Plus de 500 pages de trouvailles littéraires et poétiques, foisonnantes et inouïes, dont les coéditeurs peuvent se féliciter.

Coédition Le Corridor bleu et Lurlure, 2015, 528 pages.
Lire aussi mes chroniques sur :
- Les arbres d'Armelle Leclercq ;
- Ascension de Guillaume Condello.

lundi 24 septembre 2018

Peut-on vraiment disparaître ?

Voici ce qu'Antoine Bello dit de son roman L'homme qui s'envola : "Qui n'a pas rêvé de disparaître pour recommencer à zéro ? S'affranchit-on jamais de son passé ? Est-on jamais aussi seul qu'au milieu des autres ? Voici quelques-unes des questions que je me posais avant d'écrire ce livre. Les réponses que j'ai découvertes risquent de vous surprendre."
En effet, les amateurs d'histoires de disparitions volontaires vont être servis !
Un brillant chef d'entreprise américain a un emploi du temps un peu trop chargé et peu de marge de manœuvre : rien ne va pouvoir changer dans sa belle vie qui devient un enfer à long terme. Il peut tout acheter sauf le temps et sa liberté. Il rêve de mettre les voiles — ou plutôt de s'envoler dans son avion privé — pour ne jamais revenir, mais comment faire en épargnant au mieux son adorable famille ?
Un concours de circonstances va lui donner une chance de mettre son projet à exécution. La police le déclare mort. Sauf que le meilleur détective des États-Unis sera mandaté par la compagnie d'assurance pour le débusquer. Un chassé-croisé tendu va s'engager entre les deux hommes jusqu'au-boutistes, avec une stupéfiante scène en miroir le soir d'Halloween — jour des morts, des fantômes et des disparus.
Le dispositif installe un suspens à couper le souffle. Trois points de vue vont se succéder, de trois personnages — le fugitif, sa femme et le détective — diablement intelligents, portés par leurs valeurs, pleins de verve et dotés d'un sens de l'humour décapant malgré l'adversité.
Un roman très prenant qui ferait un excellent film avec les vastes paysages américains vus d'avion, les belles villas, mais aussi l'Amérique profonde avec ses motels crasseux, et surtout avec son scénario de thriller à la mécanique parfaitement huilée.
Une lecture époustouflante que l'on termine le sourire aux lèvres.

Éditions Gallimard, 2017, 320 pages.

L'art pour l'art

De toutes pièces de Cécile Portier est le journal tenu par un curateur qui a carte blanche pour acheter des œuvres et créer un cabinet de curiosités pour un commanditaire mystérieux — ce qui crée un suspens qui nous tient jusqu'à la fin : pour qui, pour quoi ?
De plus, l'atmosphère étrange des cabinets de curiosités imprègne le roman — un véritable cabinet de curiosités en soi — et mêle le merveilleux, le monstrueux, le fabuleux, le cauchemardesque, le rare, le délirant, le fascinant...  qui évoquent tour à tour les métamorphoses de Kafka, un inventaire à la Prévert ou les mythologies de Barthes.
De même, l'humeur du narrateur passe de l'angoisse à la drôlerie, du sérieux à la plus grande désinvolture, de l'enthousiasme à la désillusion.
La forme du journal permet de sauter allègrement du coq à l'âne, comme une visite de musée en apparence suranné mais plein de secrets, de surprises et de drôlerie, qui me rappelle celui de la chasse et de la nature avec ses meubles à tiroirs, ses bestiaux empaillés, ses œuvres anciennes et rococo jouxtant des créations contemporaines.
12 janvier  
Me suis fait livrer mon troisième colis. Des instruments d'optique, d'optimisme, pour grossir tout à l'échelle du spectaculaire. Voir près ce qui est loin, voir plus gros ce qui est petit, corriger en lorgnon ce qui se déforme. Télescopes, loupes, lentilles. Tout un lot de concentration.
Ce journal est bien sûr une invention littéraire montée de toutes pièces, truffée de trouvailles et de merveilles, de créatures légendaires et imaginaires ainsi qu'un chat, où tout se mêle et tient prodigieusement ensemble : entre préciosité et banalité, imagination et réalisme. Car dans cette collection en devenir, nous sommes encore à l'étape non moins énigmatique de la mise en œuvre et de l'envers du décor, entre bureaux, vigiles et hangar de stockage.
En effet, l'art et la poésie transportent le lecteur puis le ramènent brutalement à la réalité de mornes paysages alignant magasins Ikea, plateformes d'Amazon, PMU, hôtels Ibis...
Et surtout, De toutes pièces nous l'interroge sur bien des points comme la valeur de l'art, l'intérêt d'une collection, l'objectif d'un collectionneur, l'importance du discours qui l'accompagne ou le fameux regardeur qui fait l'œuvre...
Une lecture extraordinaire, foisonnante, intrigante et fascinante, où finalement chacun pourrait y lire son propre livre.

Quidam éditeur, 2018, 170 pages.