lundi 20 avril 2026

Le livre est bien plus qu'une marchandise

Frantz Olivié est, entre autres, historien et éditeur. Il a co-fondé avec Charles-Henri Lavielle les éditions Anacharsis. 
Dans cet essai passionnant sur l'Édition, il nous en brosse l'univers prolifique et impitoyable (comme l'actualité nous le prouve au moment où une grande maison voit son directeur viré du jour au lendemain.
Comme entrée en matière, l'auteur nous raconte son aventure éditoriale hors-norme, celle du roman catalan du XVe siècle et de près de mille pages : Tirant le Blanc (aux éditions Anacharsis).
Puis, chapitre après chapitre, il nous détaille ce qu'est un livre, quelles sont les pratiques du monde de l'édition, comment se passe chaque étape de la fabrication jusqu'à la mise en librairie, en passant par les diffuseurs et distributeurs, les traducteurs, les bibliothèques, etc. 
Il aborde de nombreux points : qui gagne quoi, à quoi servent les salons, pourquoi les catalogues disparaissent, etc.
Il faut différencier, bien sûr, les éditeurs de création, indépendants et souvent précaires, et les gros groupes avec leur surproduction et leur concentration éditoriale.
En tant que "petit éditeur", Frantz Olivié détaille ce qui fait sa mission, ce qu'est "faire un livre" : la lecture des manuscrits et leur évaluation, le choix de l'apparence du livre en fonction de son contenu, etc.
Il regrette que, dans les relations éditeur/auteur, la longueur des contrats soit proportionnelle au manque de confiance. 
Malgré la crise de la lecture, le livre continue de fasciner et certains éditeurs passionnés s'efforcent de défendre et publier des auteurs.
L'auteur finit le livre par le récit d'un souvenir : la première fois où on lui a confié la lecture de manuscrits et l'euphorie qu'il en a ressentie : 

J'avais l'impression d'avoir plongé dans une mer tiède dont je n'aurais jamais voulu sortir : l'océan infini de la littérature, de la chose écrite. J'étais là où il fallait que je sois.

Car s'il a envie de faire des livres, c'est avant tout parce qu'il est un lecteur. 

Anamosa, 2026, collection Le Mot est faible, 120 pages. 
Les éditions indépendantes Anomosa fêtent leurs 10 ans : consulter leur site.

Lire mes chroniques sur d'autres titres de la collection : Nature et Féminisme

samedi 18 avril 2026

Des chambres à soi

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas fait évidemment référence à Virginia Woolf, mais aussi à Colette et Patti Smith, trois femmes écrivains de nationalités, de langues et d'époques différentes. 
L'autrice évoque aussi ses chambres de jeunesse et d'oisiveté.

Tout ce temps vivace et inventif, ce temps pour rien, consacré, selon la belle formule de Dany Laferrière, à l'art presque perdu de ne rien faire. Ce flottement, la chambre d'écriture et le coin bien à soi, juste pour faire une pause, reprendre contact avec soi-même, était là dans le texte de ma conférence. Il est toujours présent dans cet essai. J'interroge Virginia Woolf, Colette et Patti Smith sur leur conquête d'un espace à soi qui permette de se réaliser en tant qu'écrivaine et artiste. Mais, plus largement, j'attends de leurs exemples qu'elles nous suggèrent des voies vers la fixation intime, à chaque fois singulière, d'un point d'ancrage sûr, “d'un espace en soi, imprenable” d'où vivre sa vie. 

À l'origine de cet essai, il y eut une invitation du Département de Français de l'Université de Yale en 2024 pour une conférence.
Un essai très inspirant.

Éditions Rivage Poche, 2026, 108 pages.

vendredi 17 avril 2026

Marseille en compagnie de Christian Garcin


Le bandeau rouge sur le livre annonce "Un guide à dévorer comme un roman", et c'est vrai. 
Mais ce n'est pas le roman de Marseille avec ses clichés persistants et sa mauvaise (ou fausse) réputation.
J'ai vécu à Marseille et j'apprécie particulièrement l'écrivain Christian Garcin*, ce qui fait au moins deux bonnes raisons de lire cette promenade commentée : se balader dans la ville en sa compagnie, guidée, et embarquée par son style. 
C'est passionnant : j'ai appris des choses sur Marseille (je ne prétendais pas tout connaître), mais c'est aussi un récit personnel, une histoire intime, dans une ville que l'auteur connait très bien, puisque il y est né et la fréquente régulièrement. 
Ce grand voyageur a un talent particulier pour décrire les paysages, du bout du monde comme du coin de la rue, qu'ils soient urbains ou bucoliques (parce qu'il y a du bucolique dans les quartiers Nord) et cette visite de Marseille est comme un voyage aux confins de la ville. 
Christian Garcin nous emmène aussi dans l'histoire de la ville, très ancienne, et dont la mémoire est encore palpable aujourd'hui. Il nous fait découvrir quelques particularités et curiosités. 
Il aime sa ville mais ne l'adule pas et ne cache pas ses défauts. Et en effet, Marseille peut être détestable, rude et hostile, résistante et grouillante, et à la fois admirable, lumineuse et ouverte sur la nature, selon où l'on se situe.

À Marseille, les couleurs cohabitent avec la grisaille, le mistral glacial avec la chaleur sèche et brûlante, la légèreté des rires avec l'intensité noire des regards, le goût de la galéjade avec une susceptibilité toute méditerranéenne.

L'ouvrage est aussi un vrai guide "touristique", avec des cartes, des repères historiques et géographiques, des itinéraires, des adresses, etc.
À lire, que l'on connaisse ou pas Marseille, qu'on ait l'intention d'y aller ou pas, qu'on en rêve ou qu'on la déteste.

L'arbre qui marche, collection Premier voyage, 2026, 192 pages. 

* Il suffit d'écrire "Garcin" dans le moteur de recherche de la colonne de droite de ce blog pour découvrir toutes mes chroniques et entretiens avec l'écrivain.

Et pendant que vous y êtes, vous pouvez aussi chercher "Marseille" et trouver d'autres livres sur la ville, dont ce recueil de nouvelles vraiment excellent

jeudi 16 avril 2026

Voyage en Moldavie

La Moldavie est un pays dont on parle peu*, donc Lionel Duroy, ancien journaliste à Libération, s'y intéresse et nous raconte son actualité et son histoire dans Une journée dans la vie de Maria Ivanova
Ce roman est donc une sorte de long reportage sur la situation géopolitique de ce pays, qui est construit comme un roman et une mise en abîme puisque Maria, la narratrice, guide un écrivain français, Marc, qui ressemble fort à Lionel Duroy, surtout sur les photos qui illustrent le livre. 
C'est donc avec une pointe de malice, et un style limpide et agréable à lire, que l'auteur nous entraîne dans un récit passionnant. 
Les rencontres — un repas de famille, une visite à un ex-amoureux ou un auto-stoppeur — permettent d'aborder différents points de vue et les enjeux tendus. 
En effet, l'histoire se passe pendant les élections présidentielles d'octobre 2024 et un référendum pour le rattachement du pays à l'Union européenne. Les générations et les camps s'affrontent : certains sont nostalgiques de l'ex-URSS, d'autres trouvent avantageux de se faire payer pour voter pour le candidat pro-Poutine. 
Comme dans de nombreux autres romans de Lionel Duroy, il est question de secrets, ici de l'histoire (ailleurs de secrets de famille), et des origines (ou de l'enfance) qui constituent les personnes. 

Flammarion, 2026, 176 pages.

Lire également ma chronique sur Un mal irréparable qui plonge dans le passé trouble de la Roumanie

* (Je suis allée vérifier sur une carte : la Moldavie est enclavée entre l'Ukraine et la Roumanie).  

mercredi 15 avril 2026

Pour les petits explorateurs naturalistes

C'est l'ouvrage dont on aurait rêvé enfant : Mon Larousse de la nature. Le guide des petits curieux. 
Écrit par Sandra Lebrun et agréablement illustré par Mary Gribouille, c'est un joli guide pratique pour explorer son jardin et mieux connaître toutes les espèces animales et végétales qui nous entourent. 
Chaque espèce fait l'objet d'une fiche (120 fiches d'identification en tout, et autant d'autocollants) avec des informations passionnantes. 
En plus, des fiches bricolage ou documentaires permettent de fabriquer un nichoir ou connaître la migration de la cigogne, ou donnent des conseils si on trouve un oiseau blessé, etc. 
Il est interactif : on peut écrire sur les fiches la date à laquelle on a rencontré l'espèce en vrai, et coller l'autocollant correspondant, qu'il s'agisse d'insectes, de batraciens, d'un oiseau (merle noir, hirondelle, rouge-gorge...), d'une fleur (pissenlit, jasmin, crocus, hortensia...), d'un arbre (noisetier, figuier, cèdre...). 
On peut écouter le chant de l'oiseau ou de l'animal sauvage (écureuil, sanglier, marmotte...) grâce à des QR-codes.

C'est parfait pour les naturalistes en herbe !

Larousse Jeunesse, 2026, 274 pages. 

samedi 21 février 2026

Dévorer Duras

Marguerite Duras fascine ou excède. Personnellement, elle m'inspire. Je dévore même les livres sur elle. 
Dans Marguerite Duras. Dévorer, tout, la journaliste du Monde Béatrice Gurrey se base sur des entretiens exclusifs et archives pour dresser un portrait sensible et honnête, c'est-à-dire sans occulter les défauts et contradictions de l'écrivaine qu'elle compare à une ogresse qui dévore tout et tous. 
Duras gardait tout, surtout certains secrets et mystères, et transformait en œuvres littéraires, pièces de théâtre ou films, transposait, brouillait les pistes. Béatrice Gurrey rétablit aussi quelques vérités. 
Aujourd'hui encore, Marguerite Duras est toujours lue, jouée, vue au cinéma. Pourquoi ? L'autrice le résume fort bien, page 57 :

Pourquoi, trente ans après sa mort, Duras fascine-t-elle autant ? Sans doute pour sa vie romanesque, faite de contradictions, de zones d'ombre, d'amours sublimes et contrariées, de liberté, de sexe, d'alcool, de dépressions et d'une envie de vivre à toute épreuve. Celle d'une petite femme rieuse et autoritaire, d'une liberté folle, élevée au rang de mythe à la force de l'écriture. et bien sûr pour son œuvre magnétique et dense, reconnaissable entre mille — autant objet de sarcasmes que d'une inaltérable admiration. En son noyau, l'enfance, dont elle a gardé une approche enchantée et douloureuse.

Éditions de l'Aube et du Monde, 2026, 224 pages. 

Frida pour Diego

Dans ce recueil intitulé Lettres à Diego Rivera, écrites par Frida Kahlo, se trouvent également 
- une préface de Roland Béhar sur le contexte biographique des deux artistes mexicains ; 
- un portrait de Diego écrit par Frida pour le catalogue d'une exposition ; 
- une sélection de lettres ; 
- des extraits du journal qui sont souvent des poèmes ; 
- un texte de Patrizia Cavalli sur la peinture de Frida ; 
- une bibliographie choisie
 et des notes passionnantes. 

Bref, un ensemble qui donne une idée de la vie et des relations tumultueuses entre les deux artistes, néanmoins un grand amour, ou plus exactement une passion aussi destructrice que créatrice, surtout vu du point de vue de Frida. Aujourd'hui, on parlerait d'emprise...

"J'ai eu deux accidents graves dans ma vie. L'un, ce fut celui du bus, l'autre, ce fut Diego. Diego fut de loin le pire."

La peinture colorée et la figure de Frida sont devenues de véritables icônes de notre époque, de la mode et du féminisme, mais on ne connaît pas toujours la réalité de la légende.
Poignant.

Rivages poches, 2026, 96 pages.