lundi 18 juin 2018

Histoires jubilatoires de brouteurs déboutés

Ah ! Quelle bonne surprise que ces CONversations de Jorge Berstein  et Fabcaro !
Par le biais de Facebook ou de Twitter, sur ces quatre dernières années, j’ai été régulièrement sollicité, comme tant d’autres, par des brouteurs qui inondent sporadiquement les réseaux sociaux dans le seul but d’extorquer de l’argent ou d’usurper des identités. Mais à la différence de 99,9 % des personnes sensées, je me suis amusé à leur répondre. Aussi absurdes que soient ces échanges, ils sont authentiques. Rien n’a été modifié, à commencer par les fautes d’orthographes et de syntaxe de mes interlocuteurs. Par souci d’équité, je n’ai pas non plus corrigé mes erreurs et mes coquilles.
Nous avons tous reçu ces appels ou messages de brouteurs qui nous broutent : nous voilà enfin dignement vengés !
Car Jorge Bernstein a un sens de l'humour très développé et, lorsqu'il a affaire à des "brouteurs" (escrocs du web), il s'amuse à leurs dépens, se moque d'eux et les fait tourner en bourrique, pour notre plus grand plaisir. C'est à pleurer de rire ! Avec un sens de la repartie, des jeux de mots à foison et un humour absurde, tout s'enchaîne avec brio.
Les échanges sont donc reproduits tels quels et s'intercalent avec des planches où Bernstein et Fabcaro imaginent qui se cache derrière ces prénoms souvent féminins pour appâter les pigeons. Sur ces dessins (presque les mêmes du début à la fin, seules les conversations extravagantes changent) deux personnages dégarnis en costumes à l'air sérieux tiennent des propos burlesques et si justes à la fois. Le propos rebondit sur la situation mais de façon complètement décalée. Il nous emmène où on ne s'attend pas et provoque l'hilarité — parfois même avec des blagues éculées !
Bref, j'ai ri à chaque page !
Cliquez ici pour lire les premières pages.

Éditions Rouquemoute, 2018, 76 pages, 19 x 25,2 cm.

lundi 11 juin 2018

Littérature forestière

Le géographe des brindilles rassemble des textes sur la nature de Jacques Lacarrière : articles, éditos, préfaces inédites, fictions, extraits de journal de voyage et d’entretien, souvenirs de lectures enfantines...
C'est un régal de cheminer parmi cette délicate forêt de signes, ode à la nature, aux vents, aux parfums forestiers, aux jardiniers-poètes, aux chemins de rencontres, aux sources, aux pierres, aux oiseaux, aux abeilles, aux crapauds et aux libellules, à toutes ces merveilles du monde décrites par l'écrivain-chemineau.
Où poésie, écriture sur la nature et regard philosophique sur le monde nous emmènent dans un pays sous l'écorce et une forêt des songes, tout en gardant les pieds sur terre.
Une délicieuse déambulation littéraire dans la nature.

Éditions Hozhoni, 2018, 288 pages.

Chemins faisant, le site de l'Association des amis de Jacques Lacarrière

samedi 26 mai 2018

Un peu de poésie ne peut nuire

Que se passe-t-il Au café d'Éole de Dimítris Stefanákis ?
Au café d'Éole, les héros des romans vont et viennent sans crier gare, comme s'ils surgissaient des pages de leur livre pour ensuite y retourner.
Si les héros vont et viennent, les protagonistes inconnus aussi, ainsi que les écrivains célèbres comme les poètes maudits, les lecteurs... tous ces gens concernés de près ou de loin par les romans se retrouvent là.
Le narrateur vient boire des cafés chez Éole, le patron du bar également féru de littérature. Son imagination débordante convie aux tables voisines tous ces personnages, réels ou imaginaires, avec qui il partage — ou pas — ses réflexions. Comme au théâtre, l'auteur met tout ce monde en scène, mais ne maîtrise pas toujours les acteurs. On se croirait parfois au café du coin, où chacun dit la sienne. Les allées et venues de sa pensée et des personnages sont pleines de surprises et d'humour.
Les discussions virent parfois à la foire d'empoigne, aux galéjades ou au défilé de célébrités. On y rencontre Emma Bovary, les sœurs Brontë, les géants de la littérature russe, française ou américaine, mais aussi des personnages en colère contre leurs auteurs ou un poète obscur sans lecteur.
On retrouve bien sûr des références connues et d'autres qu'on a envie d'inscrire sur sa liste de livres à lire, d'autres qu'on ne lira jamais parce qu'il faudrait plusieurs vies pour les lire.
Je vous laisse, je vais me faire un café et continuer à lire.

Ateliers Henry Dougier, 2018, 144 pages.

mercredi 23 mai 2018

C'est Byzance ! (en 1054 ou an 6563)

Ces vingt feuilles auraient été écrites il y a presque dix siècles, en 1054, par un eunuque nain nommé Nicétas. Elles s'adressent au célèbre polygraphe byzantin du XIe siècle, Michel Psellos.
Rouge encor du baiser de la reine est le premier roman pour le moins étonnant d'Anne Karen.
Ce texte historique est résolument dédié à la poésie (le titre emprunte un vers de Gérard de Nerval). Le style est à l'image de la vie à la cour byzantine du XIe siècle : riche, sensuel et luxuriant.
Sur des parchemins attribués à Michel Psellos, un historien décrypte et reconstitue une écriture cachée, celle d'un nain eunuque — moine démoniaque d'une nature exaltée — qui lui aurait écrit vingt lettres passionnées restées sans réponse. L'occasion de revenir aussi sur son passé auprès de Zoé Porphyrogénète, et de retracer la longue vie troublée et trépidante de l'impératrice, mariée trois fois, instigatrice et victime de complots...
Quatre jours sans te voir. Sans te croiser dans les couloirs. Sans pouvoir t'épier. Je t'ai cherché à la bibliothèque, au scriptorium, au réfectoire. Mes yeux avaient faim de toi. À l'unisson du déluge déversé tous ces jours derniers par les nuages noirs du ciel, mon désespoir.
Quidam éditeur, 2018, 128 pages.

vendredi 18 mai 2018

Roulio relève le (poil) plat

Un simple prénom pour nom d'autrice, Julia, et un titre qui décoiffe, Roulio fauche le poil : nous voilà partis dans une aventure échevelée, ou plutôt épilée, enfin... au poil !
Mademoiselle de Printemps (Roulio de Printemps, donc, mais que chacun appelle de son surnom personnel) est une fille somme toute (extra)ordinaire : une jeune fille sans emploi (mais esthéti'hyène de son état) sans amoureux et un peu perdue à Paris.
N'écoutant que son grand cœur, elle s'occupe du mieux qu'elle peut de sa cocasse grand-mère marseillaise en maison de retraite (qui hurle à qui veut l'entendre qu'elle veut sortir de là), et prend sous son aile un SDF du quartier, Marcel, à moins que ce ne soit l'inverse.
Comme autres personnages, nous avons aussi quatre chats hystériques et un voisin qui a tout pour plaire, mais que notre héroïne fuit comme la peste. Et comme dit son ami Marcel :
Quand faut pas y aller, tu y vas. Et alors quand faut y aller, hein, bin t'y vas pas. Si tu vois de quoi et de qui je veux parler.
Quand on n'a que son grand cœur dans la vie, ce qui compte c'est d'avoir du style et notre Roulio n'en manque pas : elle a la gouaille burlesque et poétique d'une Précieuse qui aurait avalé le capitaine Haddock, et vous relève le plat d'une vie aussi désespérante que chaotique.
Mots-valises, fantaisies langagières, envolées pittoresques aux accents étrangers, scènes rocambolesques, humour désopilant... Roulio-Julia a la langue bien pendue et le langage fleuri, voire mordant, surtout chez le dentiste furibard dans le doigt duquel elle vient de planter ses canines.
Je sors du cabinet sans demander mon reste et rampe jusqu'au bureau de la secrétaire, laquelle beugle dans la foulée :
— Mais qu'est-ce qu'il se passe là-dedans ?
J'hausse les épaules et déballe mon petit chéquier, sous ses yeux mortifiés de lapine albinos prise dans les phares d'un 4x4 immatriculé l'Estaque Gare. En l'espace d'un an, périple au Canada compris, c'est le troisième dentiste que je mords. Si señor.
Et pour illustrer le fait qu'on plane à 100 miles dans ce roman, une superbe et fascinante photo de couverture signée Jerry Pigeon, alias LePigeon.

Éditions Le Tripode, printemps 2018, 240 pages.

samedi 12 mai 2018

Les tribulations d'un poète en Chine

Dans la tradition du voyage littéraire — comme dans L'ascension du mont Ventoux de Pétrarque —, Ascension de Guillaume Condello est le récit poétique et philosophique d'une randonnée vers le sommet d'une montagne chinoise par deux amis poètes français.
Ces derniers marchent également sur les traces de Li Bai et Du Fu, deux amis poètes chinois du 8e siècle, buvant, devisant et écrivant aux étapes.
Le narrateur souffre dans la montée, sous la pluie et dans la brume, affamé et assoiffé, avec son ordinateur dans son sac à dos. Il cherche l'inspiration en même temps que son souffle.
Mais comment écrire la poésie au XXIe siècle ?
La forme sort des sentiers battus : les phrases sont, non pas alignées au kilomètre mais fractionnées, clairsemées sur la page, peut-être au rythme de la pensée (ou des pas et du souffle) du narrateur, peut-être pour imiter les nuages en barbe à papa du paysage, ou bien encore pour nous laisser lire entre les lignes et glisser nos propres pensées entre les mots...
           on dirait que la nature plagie
les peintures à l'encre de Chine et l'unique coup de pinceau infiniment ralenti pousse
la brume
                      les arbres accrochent
un peu du ciel emporté
dans leurs branches
          duveteuses le rouleau
La ponctuation est quasiment inexistante. Comme dans un jeu de piste, le lecteur trace sa propre voie dans les pas de l'auteur et dans la forêt de sa prose.
Le prologue et l'épilogue, dans l'agitation de la ville, ouvrent et ferment la parenthèse dans la nature, loin des familles et du quotidien des deux amis.
Le texte est semé de références littéraires, de surprises, d'humour et de dérision parce que "la poésie, c'est pas des cacahuètes".
Une Ascension comme une méditation contemporaine et émouvante.

Éditions Le corridor bleu, 2018, 80 pages.
Lire aussi quelques notes de l'ami poète, Pierre Vinclair, qui l'accompagnait dans ces tribulations.

vendredi 11 mai 2018

Les mécaniques de la désinformation

"Tu sais, ajouta-il, pour contrôler un peuple, il faut créer une grande dose de peur."
En 2009, dans le cadre d'un programme de l'Union européenne, le grand reporter indien Anjan Sundaram est chargé d'enseigner le journalisme au Rwanda.  
Bad News, derniers journalistes sous une dictature est le témoignage de cette expérience et de la découverte des mécaniques infernales de désinformation du gouvernement rwandais pour imposer une pensée unique aux médias — et à tout un peuple. Les journalistes participants au programme seront tour à tour oppressés, emprisonnés, manipulés, infiltrés, exilés...
C'est ainsi que les dictateurs détruisent les pays et prennent le pouvoir : ils s'attaquent d'abord à la liberté d'expression, puis aux institutions indépendantes et enfin à la libre pensée.  
Anjan Sundaram décortique la violence de la dictature : l'endoctrinement, la privation de liberté de penser et de s'exprimer, l'action forcée sans marge de manœuvre des habitants, comme lors du génocide qui a eu lieu quelques années auparavant. Et tout cela sous une apparence idyllique, de façon à recevoir des soutiens financiers et matériels des puissances et organisations étrangères.
La beauté était corrompue. Le silence avait été éventré, dévoilant sa menace. La fragilité du calme sautait aux yeux. Il était possible de vivre ici et d'aimer le calme éternellement, mais il fallait éviter d'en connaître le cœur et de s'en approcher.
Et l'auteur témoigne aussi, malgré toutes ses convictions et tentatives de résistance, de son incapacité à faire face à l'implacable machine :
J'avais le sentiment de ne pouvoir me fier à rien ni personne. Je me sentais incroyablement seul.
Un grand reportage vécu de l'intérieur du monstre et servi par une belle plume.

En annexes, la liste des pays et institutions majeures qui ont offert leur soutien au gouvernement rwandais, ainsi que celle, non exhaustive, des journalistes ayant subi des représailles après avoir critiqué le gouvernement.
Notons enfin le très beau travail de graphisme et de typographie du livre des éditions Marchialy qui publient quatre livres par an de « littérature du réel ».

Éditions Marchialy, traduit de l'anglais (Inde) par Charles Bonnot, 2018, 300 pages.