mercredi 22 mai 2024

Un maillon fort

Camille Lextray apporte un fameux maillon à la chaîne de réflexion sur le patriarcat dans son essai Briser la chaîne : Misogynes de mères en filles ?
Elle part du constat que ce sont souvent nos mères qui, en voulant nous mettre en garde contre les violences faites aux femmes, nous inculquent plus fortement les injonctions et les modèles attendus — qui sont donc complètement intégrés.
Elle décortique également ce rôle de mère et ce qu'il suppose dans nos sociétés.
Fort intéressant également, l'autrice démontre comment le patriarcat rend les femmes hostiles envers elles-mêmes, entre elles et comment la "solidarité féminine" ne serait souvent qu'une légende tant elle est sanctionnée.
Quant aux tentatives de rébellion ou d'indépendance d'esprit, elles se retournent souvent contre celles qui ont osé lutter ou souligner les inégalités — au lieu de coopérer et soutenir passivement le patriarcat.
Et au passage : bon courage à celles qui crient haut et fort, c'est-à-dire publiquement, leur féminisme ! Elles sont nombreuses à faire les frais de leur combat contre les injustices car le retour de bâton est disproportionné (bannissement, harcèlement et menaces, notamment sur les réseaux sociaux).
Camille Lextray explique donc pourquoi le système est si difficile à contrecarrer et comment les initiatives individuelles ne servent pas à grand-chose. C'est un peu comme faire sa part de colibri pour sauvegarder l'environnement : tout est à faire. Ou plutôt, tout est à défaire !
Un brillant essai jubilatoire tant il dit avec clarté et justesse ce que chacune et chacun pense ou pressent tout bas (ou souvent n'a même pas encore été jusque là...). Indispensable !

Leduc, 2024, 160 pages.

samedi 18 mai 2024

Révélation


Isild Le Besco, actrice, scénariste et réalisatrice, fait le récit de sa vie, son enfance et comment elle est devenue actrice dans Dire Vrai.
Elle explique notamment comment elle était la proie parfaite pour accepter l’inacceptable toute sa vie.
Dès son enfance dans une famille dysfonctionnelle (toutes les familles sont dysfonctionnelles, mais certaines le sont plus que d'autres !), elle a eu le réflexe de la dissociation : son corps n'est plus connecté à son esprit et à ses émotions.
Elle n'a jamais voulu passer pour une victime, jusqu'à ce qu'elle se prenne un coup dans le train par une personne sous l'emprise de la drogue.
En parlant d'emprise, cela devrait servir à toutes celles (j'utilise le féminin parce que la majorité des victimes sont des femmes) qui n'ont pas l'occasion de s'exprimer en public ou d'être publiées.
Le livre tombe à pic pour asséner le coup sur ces artistes, cinéastes — dont Benoît Jacquot et Luc Besson — et autres hommes de pouvoir (connus ou inconnus du coin de la rue) qui se croient tout permis. (Je me dis qu'en ce moment il y a en a qui doivent se faire discrets pour se faire oublier...)
Il faut du courage pour s'exprimer, se dévoiler, dire sa vérité quand on est de nature discrète : c'est s'exposer. Mais c'est aussi une question de survie, dit-elle. Cela passe par l'écriture et par un livre parce qu'il "n'y a que l'écriture qui permet de regarder son passé en face et de mettre chacun face à ses responsabilités." Il fallait au moins ces quelque 170 pages pour tout nuancer, peser chaque mot avec sensibilité.
Et l'on sent aussi cette urgence à dire enfin la vérité, cette libération.
D'ailleurs, ce livre est une telle confession qu'il est difficile de le laisser en cours : il faut le finir d'une traite, aller au bout.
C'est un témoignage émouvant, bouleversant et nécessaire.

Aujourd'hui, je me fais l'avocate de celle que j'étais, qui n'avait ni les mots, ni l'aisance sociale, ni l'entourage pour la protéger...
Ces exemples - parmi d'autres - illustrent comment une enfant se construit dans un monde d'adultes. Quels que soient ses interlocuteurs, elle est constamment ramenée à son rang de jeune fille inexpérimentée, bien qu'elle ait un contrat d'adulte.
Cette mécanique favorise le déséquilibre des forces, accroissant le sentiment d'illégitimité qui rend la jeune fille plus vulnérable. 

Denoël, 2024, 176 pages.

vendredi 17 mai 2024

Sur les routes du passé

Quel plaisir de s'embarquer à nouveau dans les errances, tribulations et réflexions des personnages de Pierre-Louis Rivière ! On entre dans son texte, tout en délicatesse et poésie, avec une grande délectation.
Pour ceux et celles qui ne connaissent pas l'île de La Réunion, où se situe une grande partie du roman, Ligne Paradis est un quartier rural de Saint-Pierre, en hauteur.
Les deux personnages principaux, Mad et Gabriel, qui se retrouvent après s'être perdus de vue depuis des années et se promènent régulièrement en voiture sur les routes tortueuses des Hauts de l'île.
Les noms des personnages valent qu'on s'y attarde un peu. Mad est le diminutif de Marie-Madeleine, personnage biblique, et veut aussi dire fou ou folle en anglais. Elle est d'ailleurs un rien fofolle, expansive et pleine de vie. Son nom est Técher — on entend T'es chair — et elle multiplie les aventures et les partenaires.
Les hommes, qui semblent plus éthérés, mystérieux et introvertis, portent des noms d'anges : Gabriel et Angi.
Au fil de ces longues virées, Mad se livre et se délivre peu à peu. L'habitacle du véhicule est le réceptacle idéal pour les confidences, alors que le paysage défile et que les deux protagonistes n'ont pas à affronter leurs regards en face à face. Elle cache des secrets et veut changer d'identité.
On ne sait presque rien du narrateur, mais lui aussi cache une vie secrète.
Un roman plein de tiroirs secrets, dont certains s'ouvrent et d'autres éveillent notre imagination. 

À rouler ainsi des heures durant le long des routes qui sinuent à travers le relief chaotique de l'île, il me semble que nous parcourons les milliers de vaisseaux sanguins qui irriguent un monstrueux cerveau de basalte. Nous sommes les particules infimes qui nous déplaçons le long des courbes infinies qui composent les circonvolutions du cerveau d'un géant assoupi. Mais peu à peu, nous devinons que les accidents du terrain se mêlent insensiblement aux méandres de notre propre cerveau. Nous venons à la rencontre de zones délaissées, à moitié effacées par le temps, nous frôlons des à-pic, nous nous tenons au bord de gouffres insondables, noyés de brume, nous longeons des ravines bouillonnantes.

Orphie, 2023, 240 pages.

Lire aussi :
- un entretien avec Pierre-Louis Rivière ;
- Todo mundo ;
- Clermance Kilo, voyante extralucide ;
- Le Vaste monde
;
-
Vertige.

jeudi 2 mai 2024

Mémoires vives

Le titre du roman de Keigo Higashino, Mondes parallèles, Une histoire d'amour, résume bien, mais partiellement, le sujet du livre puisqu'il s'agit aussi d'une grande histoire d'amitié.
C'est l'histoire de trois chercheurs en neuroscience, deux hommes et une femme, qui travaillent sur la réalité virtuelle et la mémoire, dans le même laboratoire.
Mais les deux hommes, qui sont liés depuis l'enfance par une profonde amitié, sont tous les deux amoureux de la femme.
Ce trio de chercheurs est donc tiraillé entre un très grand respect pour les autres et de très forts sentiments d'amour. Leurs vies personnelles et professionnelles sont inextricablement mêlées.
Par le jeu des flashbacks, tout s'emmêle entre les trous de mémoires, les faux (ou vrais) souvenirs, les fantasmes et la réalité. Tout est poreux, se confond ou s'inverse. Des disparitions inquiétantes et des incohérences commencent à se produire.
L'auteur nous tient brillamment en haleine dans ce dédale mystérieux jusqu'au dénouement final.

Actes Sud, traduit du japonais par Sophie Refle, collection Exofictions, 2024, 336 pages.

lundi 22 avril 2024

J'ai rendez-vous avec vous

Dans ce brillant essai, L'art du rendez-vous, le psychiatre Michel Debout décortique cette notion apparemment banale, mais pleine de sens et de dimensions.
L'auteur élève le rendez-vous au rang d'art et nous fait comprendre sa véritable portée.
Ce moment particulier, comme dans les tragédies du théâtre classique, est précis dans le temps, dans un lieu, avec une ou des personnes particulières et pour des raisons plus ou moins précises.
C'est une rencontre régie par des règles, implicites ou explicites, de respect et d'engagement. Manquer un rendez-vous peut avoir de lourdes conséquences.
Attendre le moment du rendez-vous n'est pas anodin non plus et permet de se projeter avec plus ou moins de plaisir selon l'objet du rendez-vous.
Notre rapport au temps est lié à nos rendez-vous quotidiens, périodiques ou exceptionnels. 

Préparation, partage et respect conditionnent l'ensemble des rendez-vous qui étayent notre quotidien, nourrissent notre personnalité tout autant qu'ils socialisent nos existences. Redonner aux rendez-vous toute leur importance et leur force dans la construction de nos vies, dans le rapport aux autres, dans le sens de l'histoire est la meilleure façon d'éviter de sombrer dans l'angoisse existentielle que le monde d'aujourd'hui, à travers la guerre, les violences et les désastres écologiques, nous propose comme destin.

Fondation Jean Jaurès, éditions de L'Aube, 2024, 120 pages.

mercredi 17 avril 2024

Faire histoire

Une fille sans histoire de Tassadit Imache est l'histoire d'une fille qui se croit, ou se voudrait, sans histoire.
Née d'un Algérien et d'une Française, elle vit dans ce métissage et cette confrontation des cultures, mais surtout elle subit le racisme, jusque dans sa famille qui bannit sa mère.
Il y a son histoire personnelle et singulière, et bien sûr l'histoire franco-algérienne, violente et douloureuse.
La narratrice rejette d'abord son histoire, laisse planer le doute sur l'origine de son nom à la consonance poétique. Finalement, elle va s'approprier son histoire et en faire toute une histoire, un roman.
Elle passe alors de la troisième personne du singulier, distante, à la première du pluriel, puis à la première du singulier. 
Ce premier roman, édité initialement en 1989 chez Calmann-Lévy, sera suivi par bien d'autres.
Tassadit Imache écrit notamment dans la postface : 

Il faut rendre leur visage et leur existence aux effacés, aux disparus, au lieu de les retirer aux ciseaux de la photo de famille ! Il faut livrer à tous les descendants la pluralité des récits de ce qui a été vécu, de ce qui s'est passé. Laissons s'écrire et se transmettre toutes les histoires de notre pays, qu'elles soient lues, reconnues de l'intérieur, dans l'intimité d'un roman, voir la place de chacun ensemble.

Un livre tout en émotions, avec une magnifique préface de Faïza Guène.

Hors d’atteinte, préface de Faïza Guène, 2024, 128 pages.

D'autres livres de cette belle maison d'édition, Hors d'atteinte, féministe de fiction et de non-fiction, installée à Marseille :
- Collectif Piment : Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation ;
- Alexandra Frénod et Caroline Guibet Lafaye : On ne va pas y aller avec des fleurs. Violence politique : des femmes témoignent ;
- Daphné Ticrizenis : Ces grandes effacées qui ont fait la littérature ;
- Catherine Laurent : La possibilité d'un enfant ;
- Bruno Le Dantec : Et mon père un oiseau ? ;
- Mariame Kaba : En attendant qu'on se libère : vers une justice sans police ni prison.

Louise ou la vie sauvage

Une île pour elle d'Anne-Solange Muis est l'histoire de Louise, une étudiante en géographie qui part s'isoler quelques semaines sur l'île aux Moutons, au large de Concarneau, dans le cadre de son mémoire de maîtrise. L'îlot est (presque) désert, hormis la faune et quelques visiteurs qui débarquent, dans un esprit pas toujours respectueux de la nature et de la jeune femme.
L'autrice est géographe, comme sa narratrice, d'où une description à la fois littéraire, écologique et scientifique des lieux et de la vie rudimentaire dans un refuge pour marins.
Louise est presque coupée du monde avec juste un téléphone qui ne peut que recevoir des appels.
L'atmosphère est souvent chargée de tensions et de tourments car cette aventure, dont l'étudiante rêvait, n'est pas si routinière qu'on pourrait l'imaginer. Les nouvelles qui arrivent de la terre ferme deviennent inquiétantes, comme la météo.
Petit à petit, la jeune femme fait corps avec les éléments, la nature environnante de cette île, qui est un personnage à part entière et semble la retenir. L'espace de liberté de l'île est aussi une prison.
Ce premier roman très réussi est d'une grande sensibilité. À la fois parcours initiatique et récit d'aventures, c'est aussi une réflexion sur l'écologie et sur le rapport des femmes à la nature (et aux autres), parfois risqué.

Jamais, dans les récits de voyage, il n'était question de la vie de ces aventuriers laissée derrière eux, de ce qu'ils avaient dû sacrifier pour vivre leur périple. Pourquoi les défis des explorateurs étaient-ils toujours si héroïques ? Pourquoi ne parlaient-ils jamais de l'endurance psychologique qu'ils devaient supporter lors de l'épreuve ? Louise aurait voulu trouver dans ces pages autre chose que les raisons qui poussent ces hommes à s'aventurer à l'autre bout du monde — celles-là, elle les connaissait déjà — mais celles qui les amènent, en dehors du challenge physique, à continuer quand tout s'arrête autour d'eux.

Phébus, 2024, 192 pages.

Anne-Solange Muis a également créé les éditions Terre Urbaine, dont ces ouvrages :
- GénérationT pour la Terre (recueil de nouvelles sur l'écologie) ;
- Gilles Fumey : Feu sur le breakfast ! (histoire et démythification du petit déjeuner).

D'autres chroniques aux éditions Phébus :
-
La Dérobade de Jeanne Cordelier ;
- Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka ;
- Quand l'empereur était un dieu de Julie Otsuka.