dimanche 14 juin 2020

Giono, furieusement

Disponible début juillet autour du Ventoux
et sur commande.
Alors que nous préparions un superbe (vraiment) numéro d'été des Carnets du Ventoux consacré à Jean Giono, j'achète spontanément Giono, furioso d'Emmanuelle Lambert. Que je lis presque furieusement, fiévreusement plutôt, dès les premières lignes*.
J'ai aussi écrit une chronique de ce livre dans ce numéro et qui est un peu différente de celle que vous êtes en train de lire.
Enfin, l’intérêt de ce numéro superbe et consacré réside surtout dans la participation de quelques membres des Amis de Giono, spécialistes de l'œuvre : Éric Briot, Éric Dautriat, Jacques Mény, Daniel Puravet.
Emmanuelle Lambert écrit ce livre alors qu'elle prépare, en tant que commissaire, l'exposition sur l'écrivain qui s'est tenue au MuCEM il y a quelques mois. Cette biographie-essai est aussi traversée de réflexions autobiographiques de l'autrice : sa Provence à elle, comment elle a connu Giono, en classe, alors qu'elle n'avait "strictement rien compris". Oui, nous sommes parfois trop jeunes pour apprécier toute la poésie et la profondeur d'une œuvre mais, comme elle le dit : "Seul comptait le contact primitif avec la beauté, qui n'est pas affaire de compréhension".
J'ai marqué, souligné, bien des phrases dans ce Giono, furioso : signe qu'il est inspirant et donne envie de (re)lire l'écrivain, auquel je n'avais probablement pas tout compris moi non plus, mais je me souviens parfaitement des lectures, alors que j'étais adolescente, de Regain et de Un de Baumugnes qui laissent encore des traces aujourd'hui.
La fille de l'écrivain, Sylvie Durbet-Giono (dont un entretien figure également dans le numéro superbe et consacré) aurait dit du livre d'Emmanuelle Lambert : "Vous m'avez restitué mon père vivant. Il n'y avait qu'une femme pour écrire ce livre". C'est dire toute la sensibilité qui surgit des pages pour capter le Giono qui se cache à peine entre les lignes, lui qui écrivait : "Ce que j'ai à dire je l'écris, le reste c'est zéro".
*On dit de lui, c'est un solaire. Un amoureux des hommes, des bêtes et de la nature, aux jambes plantées droit dans la terre. On dit, Giono, sorcier de la langue, conteur, poète traversé de légendes comme on en racontait au pays lorsqu'il était enfant. Elles sont des temps lointains, des origines où l'on croyait au cosmos.
Éditions Stock, 2020, 224 pages.

vendredi 12 juin 2020

La chronique est-elle un art ?

Voici une chronique de chroniques ou plutôt d'une collection. En effet, les éditions Louise Bottu lancent une nouvelle collection, nommée Alcahuete, consacrée à la chronique littéraire.
Des livres qui parlent (par écrit) d'autres livres. C'est souligner son amour des livres et transformer en livre des textes épars publiés souvent sur internet. Et les livres de Louise Bottu sont toujours beaux, agréables au toucher et au regard. C'est un bel hommage à ce travail acharné de quelques passionnés (dont je suis) qui s'évertuent (depuis bientôt 10 ans pour ce blog et bien avant pour d'autres journaux moins intimes), alors que personne (ou presque) ne leur demande rien, à faire part de leur avis textuel. Je ne peux que souligner la belle idée.
Il paraît que la critique est un genre littéraire. Qu'en est-il de la chronique, genre plus libre et personnel ? Loin de moi l'idée de répondre à la question, mais quelques textes fort intéressants en fin de ce premier recueil nous éclairent : une Réflexion sur la critique littéraire de Josyane Savigneau ; une présentation de La Cause littéraire par son directeur, Léon-Marc Lévy, et d'autres réflexions de Frédéric Aribit et de Carles Diaz.
Effectivement, du moment qu'il y a écriture, il y a possibilité d'art. Certains articles de presse s'élèvent à ce niveau, d'autres pas. Comme le rappelle l'éditeur, Jean Michel Martinez-Esnaola, "en ces temps de blogs et de réseaux sociaux, l'activité s'est démocratisée. Pour le meilleur et pour le pire." Mais on lit parfois aussi le pire dans des journaux payants et imprimés. Comme quoi.
Le premier recueil de cette collection, donc, est consacré aux chroniques de Philippe Chauché parues initialement dans La Cause littéraire (un site non commercial, accessible et utilisable gratuitement dont l'objectif est de servir la littérature) et revues par l'auteur qui tient également un blog littéraire : Chauché-écrit.
Un recueil très agréable à lire donc, pour comparer son point de vue au mien parfois, découvrir des livres que je n'ai pas lus, d'autres que je ne lirai jamais (notamment celui de Gabriel Matzneff, qu'on ne peut plus lire impunément après avoir lu Le Consentement de Vanessa Springora) mais dont j'étais curieuse de lire ce qu'on pouvait en dire, etc.
Comme je le cite en bas de ce blog, Amin Maalouf le dit parfaitement : "On parle souvent de l'enchantement des livres. On ne dit pas assez qu'il est double. Il y a l'enchantement de les lire, et il y a celui d'en parler".

Éditions Louise Bottu, 2020, 174 pages.

jeudi 28 mai 2020

Blague à part, d'excellentes nouvelles de Grèce

Blague, le recueil de nouvelles de Yànnis Palavos commence fort avec la mini-nouvelle, ou micro-fiction, Password : si c'est une blague, c'est de l'humour noir et glacé d'indifférence. Excellente.
Dans la deuxième nouvelle, Des vieux, un autre personnage, tout aussi indifférent à la souffrance d'autrui (sa grand-mère en l'occurrence) et léthargique, a un choc et paf ! bascule dans un monde inattendu, contraire, plein de grâce et de complicité.
Autour de nous la neige tombait paisiblement, comme si l'on retournait une boule de verre pleine d'eau et de flocons blancs. La nuit tombait.
Inversement, comme dans la nouvelle Dans la forêt, on passe d'une attendrissante histoire de chien fou-fou à la folie effrayante.
Voilà d'excellentes nouvelles venues de Grèce.

Quidam éditeur, 2020, 116 pages.

mardi 12 mai 2020

Julie Legrand écrit avec le chant des oiseaux

C'est au tour de Julie Legrand, autrice et éditrice, de répondre à mes questions. Elle écrit des romans, des novellas, des pièces de théâtre, des histoires pour enfants, des nouvelles... dont certaines sont publiées dans Kanyar. Elle nous parle d'écriture, d'inspiration, de lectures...

Julie Legrand : "J'aime particulièrement
la littérature américaine".

Depuis quand écris-tu en général, et des nouvelles en particulier? 
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours écrit : dans un carnet à secrets en CP, où je consignais des anecdotes d’école. Des poèmes pour mon grand-père, à 9 ans. Un journal intime, après avoir lu le journal d’Anne Franck à douze ans. Je me souviens avoir éprouvé très tôt des difficultés à sortir de la forme intime. Mes lectures initiaient une envie d’écrire très forte, doublée d’une impuissance à atteindre mes modèles. À douze ans, j’ai rédigé un début de roman de science-fiction inspiré par Dune de Frank Herbert sans réussir à dépasser le premier chapitre. Au lycée, j’aimais les surréalistes, les cadavre-exquis, l’écriture automatique. J’ai été une diariste compulsive entre vingt et trente ans, période au cours de laquelle j’avais décidé que, à défaut de pouvoir écrire de la fiction (par manque d’idées ou de sujet, croyais-je — en réalité, j’avais surtout peur de me lancer), je devais m’imposer une rigueur d’écriture dans laquelle je serai la plus précise possible ; une sorte de pacte d’honnêteté passé avec moi-même-là, duquel naitrait forcément quelque chose. Formée au métier de comédienne, j’ai ensuite écrit des scripts de court-métrages, des formes dialoguées, des monologues. Un stage de commedia dell Arte m’a permis de me familiariser avec la dramaturgie en construisant le canevas d’un spectacle en quelques heures à partir d’improvisations. J’ai ensuite rédigé des critiques de films, proposé (sans succès) des piges sur des sujets variés, et même créée l’épisode d’une sitcom Puis, progressivement, la forme s’est étoffée, la fiction s’est imposée et après avoir écrit deux romans (plutôt brefs), j’ai privilégié la nouvelle, forme qui me permet de mettre en scène toutes les idées et fulgurances qui me traversent.

Tu écris dans Kanyar depuis quelques numéros : comment as-tu rencontré André ?
J’ai connu André par le biais de l’appel à textes publié sur le site de la revue Kanyar où j’ai envoyé par mail ma nouvelle, La petite communion. Il m’a ensuite contactée pour m’annoncer que mon texte était sélectionné. Quelques semaines plus tard, j’ai assisté à la soirée de lancement de Kanyar 3, au café Édouard, à Saint-Denis de La Réunion où je l’ai rencontré avec une partie de la troupe du théâtre Vollard !

Dans quelles autres revues écris-tu ?
 

La première revue dans laquelle j’ai écrit était La Gazette de la lucarne, revue de la librairie parisienne La lucarne de l’écrivain. J’ai ensuite collaboré avec des revues d’éditeurs : Éclat d’encres (éditions Chèvre-feuille étoilée) ou Festival permanent des mots (éditions Tarmac) et plusieurs recueils collectifs initiés par les éditions Jacques Flament.

Quelles autres formes (romans, poèmes, chansons, blog…) ?
J’ai publié deux romans : l’Extinction, chez La P’tite Hélène éditions, et Constellation du corbeau qui paraitra fin avril chez Zonaires éditions. J’ai animé quelque temps le blog La lézarde et le pianocktail, un « gîte de couvert littéraire » inspiré par l’Oulipo. Je m’essaye de temps à temps à la poésie. Et j’ai écrit plusieurs spectacles jeunesse pour une compagnie de théâtre montée par une amie comédienne. Forme qui m’a amenée à développer des projets pour la jeunesse. 

Pourquoi as-tu créé une maison d’édition ? Quelle est sa ligne éditoriale ? 
J’ai créé Alice au Pays des Virgules, après avoir démarché un conte inspiré des mythes du Mahabharata, l’épopée indienne, illustré par ma mère, Nicole Legrand. Suite aux retours encourageants que je recevais ; mais le projet tardant à voir le jour, j’ai décidé de me lancer et créer ma propre structure, ce qui a permis de développer de nouveaux projets en lançant deux collections : Les petits hublots (albums illustrés) et Pierre-feuille-ciseaux (cahiers d’activités) sur le thème de la faune et la flore réunionnaise. En parallèle des éditions, je propose des ateliers créatifs dans le milieu périscolaire.
 
En tant que lectrice, quel genre de littérature préfères-tu ? Quels auteurs/autrices ont pu t’influencer ?  
J’aime particulièrement la littérature américaine. Á vingt ans, j’ai beaucoup apprécié Paul Auster, Siri Hudsvedt, Jim Harrison, John Irving, ou Nancy Huston. J’ai eu un choc esthétique avec Toni Morrison dont l’audace formelle, en plus de la force des sujets, m’a obsédée. Beloved reste un livre de chevet avec ses fulgurances poétiques, l’usage des slash ou de nuée de mots surgissant inopinément dans le récit. Joyce Carol Oates, aussi, m’a impressionnée par son écriture foisonnante et la liberté avec laquelle elle s’empare des sujets de société ou de faits divers. Aujourd’hui j’aime Lionel Shriver ou Chuck Palahniuk pour leur regard incisif et sans concession sur le monde moderne. Laura Kassiscke pour sa poésie vénéneuse. Dans le désordre, j’ai aussi aimé Duras, Racine, Césaire, Tchekhov ou Marie Ndiaye… Et Bilal, Bourgeon, Comès, ou Yslaire pour l’univers BD.
 
Avec le recul, as-tu des sujets de prédilection ? Je veux dire : as-tu remarqué des sujets de prédilection qui se dégagent et dont tu n’avais pas forcément conscience avant ?

Le rapport à l’art est un thème récurrent. Les rapports familiaux, amicaux et la maternité, en sont d’autres. 

D’où te vient l’inspiration ?
De situations vécues ou plus simplement de l’observation de la vie autour de moi et tous ces personnages inspirants qui l’animent !
 
Comment écris-tu (rituels, lieux, horaires, façons de faire…) ? 
Je suis matinale. J’aime l’énergie et la lumière du matin, surtout à La Réunion où le soleil est omniprésent jusqu’en début de journée. J’écris sur mon ordinateur, au milieu du salon avec le chant des oiseaux pour seule compagnie… et c’est délicieux !

Lire aussi les chroniques sur :
- La fleur que tu m'avais jetée
- Bons baisers de l'île. Tableaux-souvenirs de l'île de la Réunion
- L'extinction 
- Petites morsures animales
 

lundi 11 mai 2020

À pied, pour se déconnecter

La journaliste hyperconnectée, Laurence Bril, a pris conscience de son addiction à internet et aux réseaux sociaux et a décidé d'aller marcher.
Elle raconte, dans Passage piéton. Récit d'une détox numérique par la marche, son cheminement à pas comptés, kilomètre après kilomètre, une façon de prendre de la distance avec le numérique, de revenir à soi, au rythme du monde, de la nature, de l'instant présent. 
Une manière de voir les choses de ses propres yeux, au grand air, et non à travers un écran avec ses diktats de likes et de followers.
Elle suit la voie des grands marcheurs, David Breton, Sylvain TEsson... et entame une désintoxication sur une année.
Peu à peu, elle découvre de nouvelles sensations. Elle se métamorphose physiquement et psychologiquement.
Flâneries, balades, randonnées, courses, excursions, trails... Elle progresse. Les temps et les distances s'allongent. 
Après 3 600 km parcourus, elle revient lentement mais sûrement au numérique.
Un itinéraire à suivre pour modérer ses connexions.

Éditions Rue de l'échiquier, 2020, 136 pages. 
 

Chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! et parue dans le numéro 23 de mai 2019, légèrement modifiée pour ce blog.
Pour cause de confinement, le magazine complet est en lecture libre. Enjoy !
Téléchargez l'édition de votre région (ou de votre choix) et abonnez-vous pour soutenir cette revue qui a du sens.
- Provence
- Occitanie
- Bretagne
- Auvergne Rhône-Alpes

samedi 25 avril 2020

L'art de l'écoute

Bobette Buster écrit et produit des documentaires. Elle est professeure de narration numérique et consultante scénariste pour des maisons de production américaines.
Bref, elle adore les histoires. Et pour découvrir des histoires passionnantes, elle cultive l'art de l'écoute.
C'est ce qu'elle raconte dans ce captivant petit essai/guide pratique : Écouter. Pourquoi la véritable écoute ouvre de nouvelles voies.
Donc pour partir à la découverte des autres, de leurs histoires extraordinaires, de leurs vies intimes et aventures rocambolesques, il faut savoir écouter. Pour certaines personnes, cela est inné. D'autres l'ont cultivé dans leur parcours professionnel (enquêtes de presse ou de police, psy, etc.). Pour Bobette Buster, cela peut s'apprendre.
Le monde caché se révèle quand nous écoutons.
Elle donne quelques conseils et exercices pour s'améliorer, écouter vraiment, poser les bonnes questions, apporter de l'attention aux autres. Ils vous en seront reconnaissants et vous tisserez des liens plus profonds.
À lire, pour mieux ouvrir ses oreilles (et son esprit).

Éditions Pyramyd, collection Do Books, 2020, 110 pages.
Dans la même collection, lire aussi Se réaliser. Comment concilier travail et passion

mercredi 22 avril 2020

Histoires universelles (et drôles) en BD

Les éditions Rouquemoute, spécialisées en bande dessinée humoristique, ont encore frappé.
La Grande aventure, album de Guillaume Bouzard, est un bijou !
Les histoires se passent à la préhistoire et nos Cro-Magnon communiquent par pictogrammes, un langage universel pour des thèmes universels. En effet, les histoires sans paroles — mais avec onomatopées — sont une satire philosophique et (très) humoristique de notre humanité avec ses bons et mauvais côtés : violence, tendresse, intelligence, bêtise, peurs, joie, faim, désir, poésie...
Une poésie que l'on retrouve dans le dessin de Bouzard, notamment pour les paysages et l'inventivité de son langage universel dessiné. Ses personnages sont stylisés et tellement expressifs !
Ces histoires avaient été publiées en petits livrets réservés aux abonnés de Spirou. Les voilà enfin rassemblées, pour notre plus grand plaisir : elles sont irrésistiblement drôles.

Éditions Rouquemoute, 2019, 25 x 14 cm, 200 pages, couverture cartonnée (belle finition, NDLR)

dimanche 12 avril 2020

Michel Faure, un grand nom de la BD

L'art et la manière de Michel Faure est un grand et beau livre de 24 cm x 28 cm entièrement concocté par Jean-Christophe Dalléry, avec bien sûr des dessins de Michel Faure, dont de nombreux inédits, photos de ses albums personnels, et reproductions de travaux publicitaires, etc. 
Le texte est un long et passionnant entretien qui retrace la vie personnelle (notamment ses séjours dans les îles de l'océan Indien : Madagascar et La Réunion) et professionnelle de l'artiste, soit plus de 30 ans de carrière.
Michel Faure, auteur complet et plasticien polyvalent, est l’un des grands noms de la bande dessinée française, connu pour ses séries L’Étalon noir, Les Fils de l’Aigle, Balade au bout du monde ou encore Elsa. C'est depuis l'origine un complice du Cri du Margouillat la revue de bande dessinée réunionnaise.


Éditions Centre du monde, 2020, 168 pages en couleurs, reliure cartonnée rigide.
Pour commander le livre, c'est là, mais il faudra attendre la fin du confinement pour le recevoir.

jeudi 2 avril 2020

Quand les lieux déclenchent les histoires

Emmanuel Gédouin

Emmanuel Gédouin écrit des nouvelles depuis qu'André Pangrani le lui a proposé pour la revue Kanyar fondée en 2012. Et depuis, il publie dans chaque numéro. Il était temps de l'interroger sur sa rencontre avec André, sa façon d'écrire, son goût pour le roman noir, Jim Jarmusch, Paul Auster... et ses sources d'inspiration.


Depuis quand écris-tu en général et des nouvelles en particulier ?
Je pense que j'écris plus ou moins depuis une vingtaine d'années. J'ai commencé par des microfictions, des petites choses que j'ai égarées depuis dans des tiroirs ou des ordinateurs dont j'ai oublié les mots de passe. Il en avait une que j'aimais bien, une page pas plus, un gars qui faisait le plein en pleine nuit sur une l’aire d'autoroute des Deux caps près de Calais. Une rencontre lunaire derrière un hygiaphone entre un pompiste et un automobiliste fatigué. Une situation à la Jim Jarmush, influence majeure !

Emmanuel est publié dans tous les Kanyar.
Tu écris dans Kanyar depuis sa création. Comment as-tu rencontré André ?
On habitait le même immeuble dans le 20e [arrondissement de Paris, NDLR], on se croisait dans les escaliers, bonjour, bonjour. Et puis un soir, ça devait être une fête des voisins, on a terminé les bouteilles ensemble et on a refait le monde. On a parlé livres et films, je lui ai dit que j’écrivais un peu, il m'a demandé de lui envoyer un texte et il a trouvé ça bien. Je n’avais jamais rien publié donc ça été un petit choc quand il m’a demandé d’écrire pour Kanyar. Génial. Pas de sujet, pas de format précis, vas-y, fais-toi plaisir. Là j’ai écrit Nationale 4, l’histoire d’un gars qui doit ramener sa voiture de société au siège de sa boîte avant de se faire virer, l’occasion pour lui de se pencher sur sa vie et ses échecs.

Qu’est-ce qui t’a intéressé au départ ?
Au départ pour être honnête j’étais juste flatté qu’on puisse trouver mon écriture intéressante. J’avais écrit un roman que je trouvais pas trop mal (je le trouve nul maintenant !) et je m’étais fait remballer par les maisons d’édition même si j’avais reçu quelques retours plutôt sympa et quelques avis très positifs de mon entourage. Mais j’avais pris un petit coup sur la tête quand même avec ces refus et j’avais dû ravaler mon orgueil. André est arrivé, avec sa décontraction légendaire et il m’a dit « mais non, c’est vachement bien ce que tu fais », donc après forcément j’étais prêt à le suivre ! Puis les numéros se sont enchaînés gentiment, et mes nouvelles sont toujours parues dans Kanyar.

Est-ce que tu écris dans d’autres revues ? D’autres choses (romans, poèmes, chansons, blog…) ?
J’ai écrit trois romans qui sont restés dans un tiroir. Bourrés de défauts, difficiles à relire. Si je suis honnête, j’en garde deux qui, si je les retravaille, sont peut-être corrects. Le troisième est tout pourri ! Je n’ai jamais écrit de poèmes ni de chansons. Blog oui bien sûr, j’en ai tenu plusieurs. Le premier était un projet, le Tour de mon nombril en 40 chansons. Quand j’ai eu 40 ans je me suis penché sur ma vie musicale et j’ai fait le Tour des 40 morceaux qui avaient le plus marqué ma vie. L’occasion de raconter des anecdotes, de revisiter certaines époques, d’évoquer des amitiés. Ensuite j’ai animé « Le tour du nombril » pendant 4 ou 5 ans. J’y écrivais des chroniques musicales, cinéma et surtout littéraires.

D’ailleurs, je trouve dommage de ne plus te lire sur ton blog : manque de temps ? de motivation ?
J’ai fait le tour de la question je crois. Quelque temps avant que j’arrête j’ai commencé à ressentir une vraie forme de lassitude. Je lisais les livres en me demandant ce que j’allais bien pouvoir écrire dessus, j’y prenais de moins en moins de plaisir, j’avais l’impression de me répéter un peu…

Tu es aussi un grand lecteur. Quel genre de littérature préfères-tu ?
Dur à dire, je suis plutôt éclectique même si je rame un peu avec les classiques que j’ai très peu lus. Je suis un lecteur fainéant et dès que le terrain littéraire se durcit, dès que je sens que l’effort est trop dur à accomplir, je refuse l’obstacle. Balzac par exemple, je n’ai jamais rien lu. Proust, j’ai commencé À la recherche… dix fois mais je ne suis jamais allé au-delà de Combray. 
Je suis plutôt littérature contemporaine, je casse ma tirelire à chaque rentrée littéraire, je lis un peu de polars aussi mais pas tant que ça, du noir, j’adore le noir, pas mal de littérature américaine, à peu près tout ce que sort Gallmeister. C’est Paul Auster qui m’a donné envie de lire il y a trente ans, j’ai dû étudier Moon Palace à la fac, j’ai totalement adoré et je me suis à tout dévorer. Et puis je n’ai plus réussi à lire pendant des années. Incapable de me concentrer, je relisais dix fois les mêmes pages. Jusqu’au jour où c’est revenu, il y a une quelques années. Et depuis je dévore.

Est-ce que l’écriture de nouvelles a changé ta vision de l’écriture ? Quels sujets t’intéressent ?
C’est très paradoxal mais je lis peu de nouvelles. Disons que j’ai du mal à en enchaîner la lecture. J’adore me plonger dans une nouvelle mais il faut que je puisse la lire d’une traite, ne pas être dérangé. C’est comme si tous les mots et tout ce qu’il y a entre les mots comptait encore plus que dans un roman. Alors je trouve ça épuisant à lire. Mais à la limite, c’est comme aller à une expo. Si je tombe en arrêt devant un tableau, je lui donne toute mon attention, il me prend tout et je n’ai aucune envie de le laisser alors pour aller voir le suivant. Une nouvelle, si elle est bien foutue, c’est un tableau, ou une photographie, une somme de détails. J’envisage l’écriture d’une nouvelle comme une scène de film, comme un décor à planter, je m’attache plus à dresser le portrait de personnages en quelques descriptions, à ne pas utiliser trop de mots, quelques traits pas plus. Le lecteur fait le reste.

Maintenant que tu as au moins 7 nouvelles à ton actif pour Kanyar, as-tu remarqué des sujets de prédilection qui se dégagent et dont tu n’avais pas forcément conscience avant ? 
Ah oui, c’est même en train de devenir un TOC dangereux ! j’aime bien les personnages un peu paumés, en plein doute existentiel qui se retrouvent loin de chez eux. J’aime bien les personnages bourrés de failles, un peu au bord de la rupture, toujours prêts à prendre la fuite. Pourquoi j’aime ça particulièrement ? cette question me réveille parfois la nuit ! Je pense que j’ai toujours aimé les lisières, les abords. Je n’ai jamais aimé être au centre ni de l’attention ni du cercle. J’ai toujours été à l’intérieur du cercle mais plus près des bords que du noyau. Pour pouvoir m’en barrer en courant ? c’est déjà arrivé…


D’où te vient l’inspiration ?
Je ne sais pas répondre à cette question. Je ne sais pas comment les idées arrivent ni comment je les transforme en scène puis en histoires. La dernière, Nuit noire, est partie d’une anecdote vécue au mois de septembre dernier. Je me suis retrouvé à la porte de ma chambre d’hôtel à La Ciotat en pleine nuit sans pouvoir entrer. Et j’ai erré dans Marseille comme une âme en peine pendant quelques heures à la recherche d’une chambre libre quelque part. Là je me suis dit que j’avais de la matière pour débuter une histoire. Ce sont les lieux qui inspirent les histoires la plupart du temps.
Immokalee, c’est un bled paumé du centre de la Floride où je suis passé plusieurs fois, cette année encore. Rien à voir de spectaculaire, c’est plutôt moche mais c’est lent et tendu comme les gars qui te regardent passer sur le bord de la route. Höfn en Islande, pareil. Découvert en voiture, seul, au ralenti un jour de printemps presque polaire. Je me suis dit qu’il y avait un côté western là-bas. C’est toujours les lieux qui déclenchent les histoires. Même la Nationale 4 entre Toul et Vitry-le-François !

mercredi 25 mars 2020

Faire de sa passion un travail

Cette période de confinement et d'arrêt d'activité professionnelle — pour certains — peut être l'occasion de s'interroger sur son travail et ses activités en général, pour mieux préparer "l'après".  
Justement, Se réaliser. Comment concilier travail et passion est un petit livre du graphiste Gavin Strange qui accompagne le lecteur dans cette démarche et lui donne l'élan nécessaire pour se lancer, pas à pas, en se posant les bonnes questions (ou celles auxquelles il n'aurait pas pensé).
Par exemple, au lieu de se demander "Qu'est-ce que je veux faire ?", on peut se demander "Quelle personne aimerais-je être ?"
Il suggère également d'éviter certains écueils comme le stress, l'échec, l'apathie, la comparaison... en les prenant du bon côté.
Pour ceux qui exercent déjà le métier de leur rêve, l'auteur les encourage à se lancer dans un projet parallèle et personnel, histoire d'ajouter de la créativité à leur vie.
Plus on s'amuse, plus on grandit.
À la fin, il donne quelques clés pour maintenir le cap, rester optimiste et persévérer.
Le ton est enjoué, amusant, déculpabilisant, décomplexant, bref encourageant, sachant que le changement est déstabilisant et difficile quand on est empêtré dans une situation.
Un petit livre utile et agréable — joliment présenté et illustré avec photos et citations.

Éditions Pyramyd, collection Do Books, 2020, 128 pages.


D'autres livres aux éditions Pyramid :
- La voie du créatif de Guillaume Lamarre
- L'art d'une vie créative - Les vertus de la pleine conscience de Frank Berzbach
- Créer, c'est exister. Comment développer une pratique créative au quotidien de Valérie Belmokhtar
- Conversation avec Paul Cox de Sarah Mattera

Un livre cartes-postales poétiques de la Réunion

Julie Legrand et sa maman Nicole se sont associées, la première aux textes-poèmes, la seconde aux illustrations, pour composer un joli petit livre-souvenir de l'île de La Réunion : Bons baisers de l'île. Tableaux-souvenirs de l'île de la Réunion.
Case sous tôle du bord de mer, les pluies de décembre jouent du kayamb sur ton toit.
Les alizés de septembre font tinter tes lambrequins.
Sous tes jupes, les enfants naissent, les aïeux prennent le frais. Les hommes, les jours disparaissent.
Tu restes là.
Voilà un moyen idéal de s'évader et voyager quand on est confiné en lisant des poésies et en rêvant sur les illustrations douces et colorées.

Éditions Alice au Pays des Virgules, 2020, 54 pages.
Les éditions Alice au Pays des Virgules ont été créées par Julie Legrand qui a écrit des nouvelles dans Kanyar et publie par ailleurs des novellas et romans dont voici quelques chroniques :
- La Fleur que tu m'avais jetée
- L'extinction
- Petites morsures animales

vendredi 20 mars 2020

Le Diable et le Bon Dieu

Le Prince de ce monde d'Emmanuelle Pol est un roman philosophique d'anticipation dans une période de chaos où la violence éclate au coin de la rue, comme on l'a vu pendant les attentats ou les manifestations de ces dernières années dans les capitales du monde (donc dans un futur très proche), et où les courants d'extrême droite triomphent.
Il frôle le fantastique, noir, à moins que ce soit pure hallucination de la narratrice dans sa folie sado-masochiste, sous l'emprise d'un pervers narcissique qui souffle le chaud et le froid avec un cynisme glacial.
Il est question du Bien et du Mal. Est-ce que Dieu existe ? Et le Diable ? N'est-il pas plus visible partout dans les tensions, les violences, l'injustice et les situations anxiogènes du monde ? N'est-ce pas plus facile de faire le mal que le bien ? La narratrice est persuadée d'avoir rencontré le Diable en personne.
Quand j'y repense, pourtant, quelques traits me destinaient peut-être à cette rencontre. Tout d'abord, mon excellente connaissance, grâce à mes études d'ethnologie, des différentes traditions religieuses — même si je me considérais pour ma part comme athée. Puis, ma sensibilisé particulière à la méchanceté. Je suis toujours étonnée de la profonde malveillance de certaines personnes, et des excuses qu'on lui trouve. Si l'on accueille la bonté sans se poser de questions, l'apparition du mal est généralement une surprise. Alors qu'il jouit sur terre d'une supériorité numérique évidente, le méchant interroge. Son existence réclame explications, causes, justifications. Il suffirait pourtant d'inverser le point de vue (que le mal soit la norme et le bien, l'exception) pour que tout prenne une autre tournure.
Ce livre est au début dérangeant par cette répulsion que nous inspire le mal et l'ambiguïté de la narratrice, à la fois lucide et obsessionnelle. Il est prenant et soulève des questions. Il est surtout impressionnant par sa forme nette et précise. Une belle écriture.
Son écho résonne longtemps après sa lecture, surtout en cette période étrange.

Éditions Finitude, 2020, 192 pages.

Finitude n'en finit pas de proposer des pépites :
- La soustraction des possibles de Joseph Incardona ;
- Ceux que je suis d'Olivier Dorchamps ;
- L'appel de Fanny Wallendorf ;
- Chaleur de Joseph Incardona ;
- En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut ;
- C'est tous les jours comme ça de Pierre Autin-Grenier.

mercredi 18 mars 2020

Kanyar 7, c'est pour bientôt !

Le numéro 7 de Kanyar, la revue de nouvelles, est sortie de l'imprimerie mais reste pour l'instant confinée.
En attendant, voici quelques informations.
Sous une couverture haute en couleurs signée Natacha Eloy, retrouvez ses fidèles auteurs : Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Xavier Marotte, Edward Roux (et moi-même).
Découvrez aussi de toutes nouvelles autrices natives ou installées à La Réunion : Estelle Coppolani, Stéphanie Rivière, Nathalie Hermine, Jocelyne Le Bleis, Monique Mérabet...
Donc un numéro largement féminin.
Enfin, la belle surprise du numéro est une nouvelle russe de Sergeï Nossov, traduite par Polina Petrouchina, où l'on se rend compte que les écrivains russes ont droit aux mêmes questions improbables de journalistes et de lecteurs.
Dans Kanyar, on vous raconte des histoires, d'hier ou d'aujourd'hui, d'ici ou d'ailleurs, de La Réunion et du monde entier qui l'entoure, avec ce voyage en Russie mais aussi à Marseille, Lyon, sur le mont Ventoux, et dans des pays totalement imaginaires.

Kanyar n°7, Les Amis de Kanyar, mars 2020, 184 pages.

Chroniques des précédents numéros :

samedi 14 mars 2020

Le vrai et le faux consentement

Le Consentement de Vanessa Springora a beaucoup fait parler de lui, avant même sa publication : c'est un pavé dans la mare de l'édition, des arts et du milieu intellectuel.
Il y aura, espèrons-le, un avant et un après sa publication.
L'autrice raconte la mécanique qui se met en place, les paramètres qui font que cela est possible, a été possible et même soutenu à une époque. Elle explique comment un ou une enfant ou une jeune personne peut être manipulé, fasciné, enfermé dans un processus ambigu qui efface son statut de victime.
Dans notre environnement bohème d'artistes et d'intellos, les écarts avec la morale sont accueillis avec tolérance, voire une certaine admiration. Et G. est un écrivain célèbre, ce qui est en fin de compte plutôt flatteur.
Dans un tout autre milieu, où les artistes n'exerceraient pas la même fascination, les choses se seraient sans doute passées autrement. Le monsieur aurait été menacé d'être envoyé en prison. La fille serait allée voir un psychologue (...) et l'affaire aurait été réglée. Point final.
— Tes grands-parents ne doivent jamais savoir, ma chérie. Ils ne pourraient pas comprendre, me glisse un jour ma mère, au détour d'une conversation.
Ce qui est spécifique à l'histoire de Vanessa Springora, c'est que l'écrivain mis en cause s'est non seulement évertué à la poursuivre et la harceler pendant des années, mais aussi à réécrire l'histoire à sa façon dans différents livres en inversant les rôles. Avec une stratégie subtile et redoutable, ce parfait manipulateur se faisait passer pour la victime. De plus, seule sa version était publiquement connue, d'où le besoin de l'autrice de rétorquer par un livre pour remettre les pendules à l'heure, c'est-à-dire les esprits retors en place.
Ce qui a changé aujourd'hui, et dont se plaignent, en fustigeant le puritanisme ambiant, des types comme lui et ses défenseurs, c'est qu'après la libération des mœurs, la parole des victimes, elle aussi, soit en train de se libérer.
Ce qui est révoltant, c'est que, à part quelques rares voix comme celle de Denise Bombardier dans une émission de Bernard Pivot, personne ne se soit insurgé ou même étonné avant. Et subitement, au moment de la parution de ce livre, les maisons d'édition qui avaient édité des livres du prédateur en question se réveillent d'un long sommeil et les retirent de la vente.
De quel côté était/est le consentement ? Lorsqu'on parle d'"adultes consentants", il est clair que le sujet "adulte" est indispensable pour préciser les conditions du vrai consentement.

Éditions Grasset, 2020, 208 pages.

Intérimaire en garderies

Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connus, de Pierre Terzian, est un livre singulier, terrifiant, joyeux, émouvant, à hurler de rire !
C'est un roman qui sent le terrain (et les odeurs corporelles aussi) et l'expérience vécus par un écrivain français, expatrié pour l'amour d'une Québécoise. Il se retrouve du jour au lendemain à faire des remplacements en urgence dans des garderies de Montréal. 
La situation est quelque peu terrifiante (n'est-ce pas le rôle de personnes formées et qualifiées ?), mais que l'auteur prend à bras-le-corps (il faut bien gagner sa vie) et y met tout son grand cœur et son humour, puis son talent pour nous raconter cette expérience ébouriffante : ses journées, ses rencontres, avec les adultes, parents et éducateurs, et surtout avec les enfants.
Par la même occasion, nous voilà propulsés dans un Canada profond, quotidien, auquel on ne s'attend pas forcément (quoique, Éric Plamondon nous avait déjà ouvert la porte loin des cartes postales), celui des milieux défavorisés, des inégalités sociales, des éducateurs au bord du burn-out mais toujours d'une bonne humeur incroyable. Une rare fois, l'intérimaire en garderie est envoyé dans un quartier chic, ce qui n'est pas mieux, finalement :
Ce matin, Gaëtan avait la tête un peu à l'envers, il m'a envoyé dans une garderie anglophone du quartier financier.
Tous les enfants ont l'air d'être les enfants de Madonna. Décisionnaires. Vegan. Excentriques et méprisants. Ils me parlent comme à un enfant.
Entre chaque court chapitre, il cite de bons mots et des reparties des enfants, poétiques et touchantes dans leur maladresse ou leur inexactitude, comme la phrase qui sert de titre au livre.
Pierre Terzian cite également des phrases écrites aux murs des garderies, des banderoles qui revendiquent davantage d'aides pour les services sociaux ou ces conversations glanées au fil des jours :
— Les gens ne réalisent pas comme c'est admirable, ce que vous faites...
— Pardon ?
— Votre job. C'est admirable !
— Oh... Merci, mais moi... Je ne suis que de passage...
— Quand même... C'est admirable ! Et c'est un métier que personne ne met en valeur. C'est désespérant. Vous ne pensez pas ? Ce que ça dit de notre société, un tel mépris pour une tâche si noble ?
Un métier souvent ingrat, que Pierre Terzian met prodigieusement en valeur et où il s'amuse aussi beaucoup, à le vivre puis à l'écrire, avec la force d'un témoignage. 
Parfois, je l'avoue : je joue avec les enfants. Et pourquoi pas ? J'en veux moi aussi, de cette couillonnade transcendante.
Quidam éditeur, 2020, 236 pages.

Le bonheur en rouge et vert

Fondateur du journal Fakir, réalisateur de documentaires et député de la Somme, François Ruffin, dans Il est où le bonheur, appelle à un Front populaire écologique, rouge et vert, pour sauver la planète et l'avenir de nos enfants. C'est à eux qu'il s'adresse en priorité dans cet essai malgré tout optimiste.
L'inégalité économique correspond à une inégalité écologique : nous sommes tous sur la même planète mais pas tous sur le même bateau — et certains s'accaparent les canots de sauvetage. Sa solution est la reprise en main de la démocratie par un débordement populaire et pacifiste motivé par l'espérance.
Les mouvements alternatifs des Gilets Jaunes et de Nuit debout sont déjà une expression de ce désir d'autre chose. Mais surtout de grandes lois, avec des choix macroéconomiques, doivent faire avancer vers la transition.
La réponse à sa question ? Le bonheur est dans le lien, avant les biens.

Les liens qui libèrent, 2019, 192 pages. 

Chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! et parue dans le numéro 21 de janvier-février 2020,
légèrement modifiée pour ce blog.

dimanche 8 mars 2020

La vie passionnante de Coline

Coline Serreau est une artiste totale et engagée, surtout connue comme réalisatrice de Trois hommes et un couffin, La crise, La Belle Verte ou Solutions locales pour un désordre global, ou comme autrice de pièces de théâtre éblouissantes et inoubliables (et aux titres improbables comme Quisaitout et Grobêta ou Lapin Lapin). 
Également appréciée comme actrice, on sait moins qu'elle est aussi photographe, peintre ou directrice de chorale. 
Avant-gardiste, elle a abordé avant tout le monde des thèmes tels que la crise écologique, le droit des femmes, la santé, les travers du consumérisme et du libéralisme, etc. 
À 70 ans, elle livre pour la première fois une autobiographie originale en trois parties et vingt-trois hashtags : #COLINESERREAU
Elle raconte d'où elle vient et à qui elle doit ses influences, sa famille et ses ancêtres, son parcours artistique tous azimuts... 
Elle confie aussi ses pensées, ses réflexions sur notre société, le futur, les sujets qui la passionnent, révoltes et bonheurs. 
Une lecture passionnante !

Éditions Actes Sud, 2019, 208 pages.

Chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! et parue dans le numéro 20 de novembre-décembre 2019, légèrement modifiée pour ce blog.

lundi 2 mars 2020

À la vôtre !

Dans Ustrinkata, même décor que dans Derrière la gare : le village suisse des Grisons, mais cette fois-ci avec un focus sur le bar L'Helvezia. Nous retrouvons aussi les mêmes personnages mais nous ne voyons plus les scènes à hauteur d'enfant. Le style n'en est pas moins vivant et poétique, réel, comme saisi sur le vif, saisissant.
Cette fois, Arno Camenisch semble avoir planté sa caméra-plume dans cette agora et capte l'ambiance, les façons de parler, de tenir sa cigarette, de la laisser dans le cendrier, de servir à boire, de boire cul sec...
Les conversations vont bon train. Ça fume et ça trinque — d'ailleurs, il paraît que "ustrinkata" vient de l'expression "boire cul sec". Et petit à petit, on comprend ce qui se trame derrière, la fin d'une époque dans le roman et la fin d'une époque en général, celle de l'enfance et notamment celle où l'on fumait dans les bars... Et surtout, pas question de boire de l'eau.
Comment ça de l'eau, dit la Tante à la grande table des habitués dans l'Helvezia, elle fixe l'Alexi, mais t'es marteau. Elle secoue la tête et glisse une Mary Long entre ses lèvres, ça j'irai pas te chercher de l'eau, vas-y toi-même si vraiment t'y tiens, tu sais où sont les verres hein, elle prend une allumette dans la boîte sur la table et elle allume sa Mary Long. L'Alexi veut se lever, le Luis lui saisit le bras, toi tu restes assis, ici personne boit de l'eau, on est pas tombé si bas, t'en veux une sur la tronche ou bien, peut-être alors que ça veut te remettre les idées en place.
Un roman qui se boit et se lit d'une traite.
Sur ce, à la vôtre !

Quidam éditeur, traduit de l'allemand (Suisse) par Camille Luscher, 2020, 106 pages.

D'autres rapports au vivant

Il y a des pages jubilatoires dans Manières d'être vivant de Baptiste Morizot : bien écrites, passionnantes, notamment les récits sur la piste du loup.
L'auteur est philosophe. Sa réflexion est à la croisée de diverses disciplines, dans la mouvance des anthropologues Philippe Descola ou Eduardo Kohn, de l'écologie scientifique, mais aussi de la poésie. Il replace l'humain parmi les autres espèces animales et végétales.
"Nous avons une ascendance commune avec les autres êtres vivants mais nous ne l'éprouvons pas", dit Baptiste Morizot.
Pourquoi devrait-on des égards au monde vivant ? Mais parce que c'est lui qui a fait nos corps et nos esprits, capables d'émotions, de joie, de sens. C'est le monde vivant qui a sculpté toutes nos facultés jusqu'aux plus émancipatrices, dans un tissage constitutif avec les autres formes de vie. C'est lui qui nous maintient debout face à la mort, par sa perfusion continue et joyeuse de vie (cela s'appelle, entre autres, "respirer"). Débranchez ce lien à lui et tout est fini. C'est ce qu'on appelle l'éco-évolution. Conséquemment, la question s'inverse : comment a-t-on pu devenir assez fous pour croire qu'il est irrationnel d'avoir des égards envers ce qui nous a faits et qui assure à chaque instant les conditions de notre vie et de notre félicité possible ? Il faut inverser le fardeau de la preuve. C'est aux idéologues de la modernité de nous démontrer que ces égards sont irrationnels (souhaitons-leur bon courage).
Actes Sud, postface d'Alain Damasio, 2020, 336 pages.

dimanche 23 février 2020

À (h)auteur d'enfant

Quelle fraîcheur et quelle fantaisie ! Quelle écriture inventive à hauteur d'enfant !
Derrière la gare d'Arno Camenisch se lit le sourire aux lèvres.
Le roman est une succession de scènes, de petits et grands événements — drôles, mélancoliques, étranges ou plus graves —, vécus et racontés par un petit garçon, espiègle et turbulent.
L'enfant transcrit comme il l'entend, avec sa graphie parfois phonétique et son langage teinté des différentes origines (romanche, italienne, allemande) de son village suisse.
Camille Luscher a également réalisé un beau travail de traduction pour nous faire entendre les racines, la poésie et le style de l'auteur. 
L'oncle a des grosses cotlettas et une deuschvo orange. Dans sa deuschvo, il a un arbre sent-bon avec des femmes à poils dessus. Il conduit vite et quand le soleil brille, il nous prend nous et le Fido avec. Il met ses lunettes de pilote et il enroule le toit à l'arrière et on se met debout sur la banquette en se tenant bien à la latte au milieu du toit. Le vent nous arrache les cheveux et on lâche une main sur les lignes droites. L'oncle rigole et regarde vite la route et de nouveau vers nous. Le Fido est installé sur le siège avant. L'Oncle lui caresse les oreilles quand il aboie et le tient par le collier dans les curvas. Dans les curvas, la deuschvo crisse et se lève de biais que presque elle tombe.
Lire aussi la chronique sur Ustrinkata du même auteur, chez le même éditeur, un roman qui se boit et se lit d'une traite !

Quidam éditeur, traduit de l'allemand (Suisse) par Camille Luscher, 2020, 100 pages.

lundi 3 février 2020

Thérapie à risque

C'est l'histoire captivante — et à tendance autobiographique — d'un psychologue et professeur de psychologie (c'est la véritable profession de l'auteur, Stéphane Rusinek) qui raconte sa mésaventure avec une patiente retorse qui l'a habilement manipulé : La patiente de 17 heures.
L'auteur entretient le suspense en nous faisant part d'échanges de textos avec sa fille : ils ont à voir avec la mystérieuse patiente qui transgresse les règles, voire impose les siennes.
Non seulement l'intrigue est rondement menée, mais elle est servie par un style clair et agréable, qui coule tout seul.
De plus, notre professeur, très pédagogue, nous fait entrevoir avec une grande clarté son métier, les principes des thérapies comportementales et cognitives (TCC) et la difficulté de traiter certains cas extrêmes.
Difficile d'en dire davantage sans dévoiler les ressorts de ce véritable thriller psychologique : ce roman est captivant, instructif, et se lit d'une traite.

Éditions Thierry Marchaisse, 2020, 200 pages.

Un roman brillant

Après l'excellent Chaleur, dans la folie finlandaise des championnats insolites, voici à nouveau un passionnant roman de Joseph Incardona : La soustraction des possibles.
Cette fois, l'histoire se passe en Suisse, dans une autre sorte de folie, celle de l'argent, des banques, des paradis fiscaux et du désir de toujours plus des années 90.
La couverture dorée et ses engrenages d'horlogerie suisse semble exprimer que tout ce qui brille n'est pas d'or : sous ce faste de l'argent se cache un roman noir et des tragédies, avec de redoutables trahisons, mais aussi un roman d'amours où l'on peut mourir d'amour. L'amour est aussi la seule chose que l'on ne peut pas acheter, même si le sexe est parfois monnayé (il est aussi question de prostitution avec un personnage de gigolo et des prostituées-tueuses à gages).
Si ce roman est brillant, c'est surtout par le style de Joseph Incardona : son humour si flagrant dans Chaleur surgit notamment par de malicieuses et réjouissantes interventions de l'auteur qui interpelle directement le lecteur.
L'écrivain nous parle aussi de littérature et de lecture : une activité qui pourrait ne servir à rien, mais qui ne l'est pas pour la plupart d'entre nous.
Tout ce qui ne sert à rien est précieux.
Éditions Finitude, 2020, 400 pages.

mardi 7 janvier 2020

Au bout du téléphone, il y a une voix

Le répondeur de Luc Blanvillain démarre comme une comédie avec un scénario original et rocambolesque : un écrivain, qui a besoin de calme pour écrire, confie son téléphone à un imitateur pour répondre à sa place.
Comme l'imitateur ne remplit pas les salles, il accepte la mission, délicate mais bien payée. Il se glisse dans la voix et la vie de l'écrivain, jongle comme il peut avec les appels, improvise, tire des ficelles sans trop savoir où il met les pieds (d'autant qu'il marche sur des œufs), y met du sien, accorde peut-être plus de temps et d'attention aux autres, ment parfois et, forcément, bouleverse la donne, frôle parfois le désastre.
Il recompose des dialogues avec le père, la fille, l'ex-femme, l'ami trompé, etc. Mais peu importe puisque la plupart des interlocuteurs se racontent leur propre histoire, se moquent de la réalité, ne parlent que d'eux et n'ont envie que d'une chose : qu'on parle d'eux. Pourvu qu'à l'autre bout du téléphone, il y ait une voix, en guise de miroir.
La situation se complique lorsque l'imitateur tombe amoureux de la fille de l'écrivain, qui est peintre, et se met à jouer sur plusieurs tableaux, au sens propre comme au figuré.
Au fil des pages le ton se fait plus grave et la comédie devient une satire des temps modernes, de l'ère de la communication (vraiment ?) et de la célébration de la célébrité dans un milieu artistique où gravitent des écrivains, un éditeur, une attachée de presse, un traducteur, une peintre, une galeriste, une costumière, un directeur de salle de spectacles, des journalistes... 
Le répondeur dessine une vision profonde et ambivalente des relations humaines qui se dédoublent entre réalité, impostures, projections et coups de théâtre.
Un roman qui a du répondant !

Quidam éditeur, 2020, 260 pages.