mercredi 25 mars 2020

Faire de sa passion un travail

Cette période de confinement et d'arrêt d'activité professionnelle — pour certains — peut être l'occasion de s'interroger sur son travail et ses activités en général, pour mieux préparer "l'après".  
Justement, Se réaliser. Comment concilier travail et passion est un petit livre du graphiste Gavin Strange qui accompagne le lecteur dans cette démarche et lui donne l'élan nécessaire pour se lancer, pas à pas, en se posant les bonnes questions (ou celles auxquelles il n'aurait pas pensé).
Par exemple, au lieu de se demander "Qu'est-ce que je veux faire ?", on peut se demander "Quelle personne aimerais-je être ?"
Il suggère également d'éviter certains écueils comme le stress, l'échec, l'apathie, la comparaison... en les prenant du bon côté.
Pour ceux qui exercent déjà le métier de leur rêve, l'auteur les encourage à se lancer dans un projet parallèle et personnel, histoire d'ajouter de la créativité à leur vie.
Plus on s'amuse, plus on grandit.
À la fin, il donne quelques clés pour maintenir le cap, rester optimiste et persévérer.
Le ton est enjoué, amusant, déculpabilisant, décomplexant, bref encourageant, sachant que le changement est déstabilisant et difficile quand on est empêtré dans une situation.
Un petit livre utile et agréable — joliment présenté et illustré avec photos et citations.

Éditions Pyramyd, collection Do Books, 2020, 128 pages.


D'autres livres aux éditions Pyramid :
- La voie du créatif de Guillaume Lamarre
- L'art d'une vie créative - Les vertus de la pleine conscience de Frank Berzbach
- Créer, c'est exister. Comment développer une pratique créative au quotidien de Valérie Belmokhtar
- Conversation avec Paul Cox de Sarah Mattera

Un livre cartes-postales poétiques de la Réunion

Julie Legrand et sa maman Nicole se sont associées, la première aux textes-poèmes, la seconde aux illustrations, pour composer un joli petit livre-souvenir de l'île de La Réunion : Bons baisers de l'île. Tableaux-souvenirs de l'île de la Réunion.
Case sous tôle du bord de mer, les pluies de décembre jouent du kayamb sur ton toit.
Les alizés de septembre font tinter tes lambrequins.
Sous tes jupes, les enfants naissent, les aïeux prennent le frais. Les hommes, les jours disparaissent.
Tu restes là.
Voilà un moyen idéal de s'évader et voyager quand on est confiné en lisant des poésies et en rêvant sur les illustrations douces et colorées.

Éditions Alice au Pays des Virgules, 2020, 54 pages.
Les éditions Alice au Pays des Virgules ont été créées par Julie Legrand qui a écrit des nouvelles dans Kanyar et publie par ailleurs des novellas et romans dont voici quelques chroniques :
- La Fleur que tu m'avais jetée
- L'extinction
- Petites morsures animales

vendredi 20 mars 2020

Le Diable et le Bon Dieu

Le Prince de ce monde d'Emmanuelle Pol est un roman philosophique d'anticipation dans une période de chaos où la violence éclate au coin de la rue, comme on l'a vu pendant les attentats ou les manifestations de ces dernières années dans les capitales du monde (donc dans un futur très proche), et où les courants d'extrême droite triomphent.
Il frôle le fantastique, noir, à moins que ce soit pure hallucination de la narratrice dans sa folie sado-masochiste, sous l'emprise d'un pervers narcissique qui souffle le chaud et le froid avec un cynisme glacial.
Il est question du Bien et du Mal. Est-ce que Dieu existe ? Et le Diable ? N'est-il pas plus visible partout dans les tensions, les violences, l'injustice et les situations anxiogènes du monde ? N'est-ce pas plus facile de faire le mal que le bien ? La narratrice est persuadée d'avoir rencontré le Diable en personne.
Quand j'y repense, pourtant, quelques traits me destinaient peut-être à cette rencontre. Tout d'abord, mon excellente connaissance, grâce à mes études d'ethnologie, des différentes traditions religieuses — même si je me considérais pour ma part comme athée. Puis, ma sensibilisé particulière à la méchanceté. Je suis toujours étonnée de la profonde malveillance de certaines personnes, et des excuses qu'on lui trouve. Si l'on accueille la bonté sans se poser de questions, l'apparition du mal est généralement une surprise. Alors qu'il jouit sur terre d'une supériorité numérique évidente, le méchant interroge. Son existence réclame explications, causes, justifications. Il suffirait pourtant d'inverser le point de vue (que le mal soit la norme et le bien, l'exception) pour que tout prenne une autre tournure.
Ce livre est au début dérangeant par cette répulsion que nous inspire le mal et l'ambiguïté de la narratrice, à la fois lucide et obsessionnelle. Il est prenant et soulève des questions. Il est surtout impressionnant par sa forme nette et précise. Une belle écriture.
Son écho résonne longtemps après sa lecture, surtout en cette période étrange.

Éditions Finitude, 2020, 192 pages.

Finitude n'en finit pas de proposer des pépites :
- La soustraction des possibles de Joseph Incardona ;
- Ceux que je suis d'Olivier Dorchamps ;
- L'appel de Fanny Wallendorf ;
- Chaleur de Joseph Incardona ;
- En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut ;
- C'est tous les jours comme ça de Pierre Autin-Grenier.

mercredi 18 mars 2020

Kanyar 7, c'est pour bientôt !

Le numéro 7 de Kanyar, la revue de nouvelles, est sortie de l'imprimerie mais reste pour l'instant confinée.
En attendant, voici quelques informations.
Sous une couverture haute en couleurs signée Natacha Eloy, retrouvez ses fidèles auteurs : Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Xavier Marotte, Edward Roux (et moi-même).
Découvrez aussi de toutes nouvelles autrices natives ou installées à La Réunion : Estelle Coppolani, Stéphanie Rivière, Nathalie Hermine, Jocelyne Le Bleis, Monique Mérabet...
Donc un numéro largement féminin.
Enfin, la belle surprise du numéro est une nouvelle russe de Sergeï Nossov, traduite par Polina Petrouchina, où l'on se rend compte que les écrivains russes ont droit aux mêmes questions improbables de journalistes et de lecteurs.
Dans Kanyar, on vous raconte des histoires, d'hier ou d'aujourd'hui, d'ici ou d'ailleurs, de La Réunion et du monde entier qui l'entoure, avec ce voyage en Russie mais aussi à Marseille, Lyon, sur le mont Ventoux, et dans des pays totalement imaginaires.

Kanyar n°7, Les Amis de Kanyar, mars 2020, 184 pages.

Chroniques des précédents numéros :

samedi 14 mars 2020

Le vrai et le faux consentement

Le Consentement de Vanessa Springora a beaucoup fait parler de lui, avant même sa publication : c'est un pavé dans la mare de l'édition, des arts et du milieu intellectuel.
Il y aura, espèrons-le, un avant et un après sa publication.
L'autrice raconte la mécanique qui se met en place, les paramètres qui font que cela est possible, a été possible et même soutenu à une époque. Elle explique comment un ou une enfant ou une jeune personne peut être manipulé, fasciné, enfermé dans un processus ambigu qui efface son statut de victime.
Dans notre environnement bohème d'artistes et d'intellos, les écarts avec la morale sont accueillis avec tolérance, voire une certaine admiration. Et G. est un écrivain célèbre, ce qui est en fin de compte plutôt flatteur.
Dans un tout autre milieu, où les artistes n'exerceraient pas la même fascination, les choses se seraient sans doute passées autrement. Le monsieur aurait été menacé d'être envoyé en prison. La fille serait allée voir un psychologue (...) et l'affaire aurait été réglée. Point final.
— Tes grands-parents ne doivent jamais savoir, ma chérie. Ils ne pourraient pas comprendre, me glisse un jour ma mère, au détour d'une conversation.
Ce qui est spécifique à l'histoire de Vanessa Springora, c'est que l'écrivain mis en cause s'est non seulement évertué à la poursuivre et la harceler pendant des années, mais aussi à réécrire l'histoire à sa façon dans différents livres en inversant les rôles. Avec une stratégie subtile et redoutable, ce parfait manipulateur se faisait passer pour la victime. De plus, seule sa version était publiquement connue, d'où le besoin de l'autrice de rétorquer par un livre pour remettre les pendules à l'heure, c'est-à-dire les esprits retors en place.
Ce qui a changé aujourd'hui, et dont se plaignent, en fustigeant le puritanisme ambiant, des types comme lui et ses défenseurs, c'est qu'après la libération des mœurs, la parole des victimes, elle aussi, soit en train de se libérer.
Ce qui est révoltant, c'est que, à part quelques rares voix comme celle de Denise Bombardier dans une émission de Bernard Pivot, personne ne se soit insurgé ou même étonné avant. Et subitement, au moment de la parution de ce livre, les maisons d'édition qui avaient édité des livres du prédateur en question se réveillent d'un long sommeil et les retirent de la vente.
De quel côté était/est le consentement ? Lorsqu'on parle d'"adultes consentants", il est clair que le sujet "adulte" est indispensable pour préciser les conditions du vrai consentement.

Éditions Grasset, 2020, 208 pages.

Intérimaire en garderies

Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connus, de Pierre Terzian, est un livre singulier, terrifiant, joyeux, émouvant, à hurler de rire !
C'est un roman qui sent le terrain (et les odeurs corporelles aussi) et l'expérience vécus par un écrivain français, expatrié pour l'amour d'une Québécoise. Il se retrouve du jour au lendemain à faire des remplacements en urgence dans des garderies de Montréal. 
La situation est quelque peu terrifiante (n'est-ce pas le rôle de personnes formées et qualifiées ?), mais que l'auteur prend à bras-le-corps (il faut bien gagner sa vie) et y met tout son grand cœur et son humour, puis son talent pour nous raconter cette expérience ébouriffante : ses journées, ses rencontres, avec les adultes, parents et éducateurs, et surtout avec les enfants.
Par la même occasion, nous voilà propulsés dans un Canada profond, quotidien, auquel on ne s'attend pas forcément (quoique, Éric Plamondon nous avait déjà ouvert la porte loin des cartes postales), celui des milieux défavorisés, des inégalités sociales, des éducateurs au bord du burn-out mais toujours d'une bonne humeur incroyable. Une rare fois, l'intérimaire en garderie est envoyé dans un quartier chic, ce qui n'est pas mieux, finalement :
Ce matin, Gaëtan avait la tête un peu à l'envers, il m'a envoyé dans une garderie anglophone du quartier financier.
Tous les enfants ont l'air d'être les enfants de Madonna. Décisionnaires. Vegan. Excentriques et méprisants. Ils me parlent comme à un enfant.
Entre chaque court chapitre, il cite de bons mots et des reparties des enfants, poétiques et touchantes dans leur maladresse ou leur inexactitude, comme la phrase qui sert de titre au livre.
Pierre Terzian cite également des phrases écrites aux murs des garderies, des banderoles qui revendiquent davantage d'aides pour les services sociaux ou ces conversations glanées au fil des jours :
— Les gens ne réalisent pas comme c'est admirable, ce que vous faites...
— Pardon ?
— Votre job. C'est admirable !
— Oh... Merci, mais moi... Je ne suis que de passage...
— Quand même... C'est admirable ! Et c'est un métier que personne ne met en valeur. C'est désespérant. Vous ne pensez pas ? Ce que ça dit de notre société, un tel mépris pour une tâche si noble ?
Un métier souvent ingrat, que Pierre Terzian met prodigieusement en valeur et où il s'amuse aussi beaucoup, à le vivre puis à l'écrire, avec la force d'un témoignage. 
Parfois, je l'avoue : je joue avec les enfants. Et pourquoi pas ? J'en veux moi aussi, de cette couillonnade transcendante.
Quidam éditeur, 2020, 236 pages.

Le bonheur en rouge et vert

Fondateur du journal Fakir, réalisateur de documentaires et député de la Somme, François Ruffin, dans Il est où le bonheur, appelle à un Front populaire écologique, rouge et vert, pour sauver la planète et l'avenir de nos enfants. C'est à eux qu'il s'adresse en priorité dans cet essai malgré tout optimiste.
L'inégalité économique correspond à une inégalité écologique : nous sommes tous sur la même planète mais pas tous sur le même bateau — et certains s'accaparent les canots de sauvetage. Sa solution est la reprise en main de la démocratie par un débordement populaire et pacifiste motivé par l'espérance.
Les mouvements alternatifs des Gilets Jaunes et de Nuit debout sont déjà une expression de ce désir d'autre chose. Mais surtout de grandes lois, avec des choix macroéconomiques, doivent faire avancer vers la transition.
La réponse à sa question ? Le bonheur est dans le lien, avant les biens.

Les liens qui libèrent, 2019, 192 pages. 

Chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! et parue dans le numéro 21 de janvier-février 2020,
légèrement modifiée pour ce blog.

dimanche 8 mars 2020

La vie passionnante de Coline

Coline Serreau est une artiste totale et engagée, surtout connue comme réalisatrice de Trois hommes et un couffin, La crise, La Belle Verte ou Solutions locales pour un désordre global, ou comme autrice de pièces de théâtre éblouissantes et inoubliables (et aux titres improbables comme Quisaitout et Grobêta ou Lapin Lapin). 
Également appréciée comme actrice, on sait moins qu'elle est aussi photographe, peintre ou directrice de chorale. 
Avant-gardiste, elle a abordé avant tout le monde des thèmes tels que la crise écologique, le droit des femmes, la santé, les travers du consumérisme et du libéralisme, etc. 
À 70 ans, elle livre pour la première fois une autobiographie originale en trois parties et vingt-trois hashtags : #COLINESERREAU
Elle raconte d'où elle vient et à qui elle doit ses influences, sa famille et ses ancêtres, son parcours artistique tous azimuts... 
Elle confie aussi ses pensées, ses réflexions sur notre société, le futur, les sujets qui la passionnent, révoltes et bonheurs. 
Une lecture passionnante !

Éditions Actes Sud, 2019, 208 pages.

Chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! et parue dans le numéro 20 de novembre-décembre 2019, légèrement modifiée pour ce blog.

lundi 2 mars 2020

À la vôtre !

Dans Ustrinkata, même décor que dans Derrière la gare : le village suisse des Grisons, mais cette fois-ci avec un focus sur le bar L'Helvezia. Nous retrouvons aussi les mêmes personnages mais nous ne voyons plus les scènes à hauteur d'enfant. Le style n'en est pas moins vivant et poétique, réel, comme saisi sur le vif, saisissant.
Cette fois, Arno Camenisch semble avoir planté sa caméra-plume dans cette agora et capte l'ambiance, les façons de parler, de tenir sa cigarette, de la laisser dans le cendrier, de servir à boire, de boire cul sec...
Les conversations vont bon train. Ça fume et ça trinque — d'ailleurs, il paraît que "ustrinkata" vient de l'expression "boire cul sec". Et petit à petit, on comprend ce qui se trame derrière, la fin d'une époque dans le roman et la fin d'une époque en général, celle de l'enfance et notamment celle où l'on fumait dans les bars... Et surtout, pas question de boire de l'eau.
Comment ça de l'eau, dit la Tante à la grande table des habitués dans l'Helvezia, elle fixe l'Alexi, mais t'es marteau. Elle secoue la tête et glisse une Mary Long entre ses lèvres, ça j'irai pas te chercher de l'eau, vas-y toi-même si vraiment t'y tiens, tu sais où sont les verres hein, elle prend une allumette dans la boîte sur la table et elle allume sa Mary Long. L'Alexi veut se lever, le Luis lui saisit le bras, toi tu restes assis, ici personne boit de l'eau, on est pas tombé si bas, t'en veux une sur la tronche ou bien, peut-être alors que ça veut te remettre les idées en place.
Un roman qui se boit et se lit d'une traite.
Sur ce, à la vôtre !

Quidam éditeur, traduit de l'allemand (Suisse) par Camille Luscher, 2020, 106 pages.

D'autres rapports au vivant

Il y a des pages jubilatoires dans Manières d'être vivant de Baptiste Morizot : bien écrites, passionnantes, notamment les récits sur la piste du loup.
L'auteur est philosophe. Sa réflexion est à la croisée de diverses disciplines, dans la mouvance des anthropologues Philippe Descola ou Eduardo Kohn, de l'écologie scientifique, mais aussi de la poésie. Il replace l'humain parmi les autres espèces animales et végétales.
"Nous avons une ascendance commune avec les autres êtres vivants mais nous ne l'éprouvons pas", dit Baptiste Morizot.
Pourquoi devrait-on des égards au monde vivant ? Mais parce que c'est lui qui a fait nos corps et nos esprits, capables d'émotions, de joie, de sens. C'est le monde vivant qui a sculpté toutes nos facultés jusqu'aux plus émancipatrices, dans un tissage constitutif avec les autres formes de vie. C'est lui qui nous maintient debout face à la mort, par sa perfusion continue et joyeuse de vie (cela s'appelle, entre autres, "respirer"). Débranchez ce lien à lui et tout est fini. C'est ce qu'on appelle l'éco-évolution. Conséquemment, la question s'inverse : comment a-t-on pu devenir assez fous pour croire qu'il est irrationnel d'avoir des égards envers ce qui nous a faits et qui assure à chaque instant les conditions de notre vie et de notre félicité possible ? Il faut inverser le fardeau de la preuve. C'est aux idéologues de la modernité de nous démontrer que ces égards sont irrationnels (souhaitons-leur bon courage).
Actes Sud, postface d'Alain Damasio, 2020, 336 pages.

dimanche 23 février 2020

À (h)auteur d'enfant

Quelle fraîcheur et quelle fantaisie ! Quelle écriture inventive à hauteur d'enfant !
Derrière la gare d'Arno Camenisch se lit le sourire aux lèvres.
Le roman est une succession de scènes, de petits et grands événements — drôles, mélancoliques, étranges ou plus graves —, vécus et racontés par un petit garçon, espiègle et turbulent.
L'enfant transcrit comme il l'entend, avec sa graphie parfois phonétique et son langage teinté des différentes origines (romanche, italienne, allemande) de son village suisse.
Camille Luscher a également réalisé un beau travail de traduction pour nous faire entendre les racines, la poésie et le style de l'auteur. 
L'oncle a des grosses cotlettas et une deuschvo orange. Dans sa deuschvo, il a un arbre sent-bon avec des femmes à poils dessus. Il conduit vite et quand le soleil brille, il nous prend nous et le Fido avec. Il met ses lunettes de pilote et il enroule le toit à l'arrière et on se met debout sur la banquette en se tenant bien à la latte au milieu du toit. Le vent nous arrache les cheveux et on lâche une main sur les lignes droites. L'oncle rigole et regarde vite la route et de nouveau vers nous. Le Fido est installé sur le siège avant. L'Oncle lui caresse les oreilles quand il aboie et le tient par le collier dans les curvas. Dans les curvas, la deuschvo crisse et se lève de biais que presque elle tombe.
Lire aussi la chronique sur Ustrinkata du même auteur, chez le même éditeur, un roman qui se boit et se lit d'une traite !

Quidam éditeur, traduit de l'allemand (Suisse) par Camille Luscher, 2020, 100 pages.

lundi 3 février 2020

Thérapie à risque

C'est l'histoire captivante — et à tendance autobiographique — d'un psychologue et professeur de psychologie (c'est la véritable profession de l'auteur, Stéphane Rusinek) qui raconte sa mésaventure avec une patiente retorse qui l'a habilement manipulé : La patiente de 17 heures.
L'auteur entretient le suspense en nous faisant part d'échanges de textos avec sa fille : ils ont à voir avec la mystérieuse patiente qui transgresse les règles, voire impose les siennes.
Non seulement l'intrigue est rondement menée, mais elle est servie par un style clair et agréable, qui coule tout seul.
De plus, notre professeur, très pédagogue, nous fait entrevoir avec une grande clarté son métier, les principes des thérapies comportementales et cognitives (TCC) et la difficulté de traiter certains cas extrêmes.
Difficile d'en dire davantage sans dévoiler les ressorts de ce véritable thriller psychologique : ce roman est captivant, instructif, et se lit d'une traite.

Éditions Thierry Marchaisse, 2020, 200 pages.

Un roman brillant

Après l'excellent Chaleur, dans la folie finlandaise des championnats insolites, voici à nouveau un passionnant roman de Joseph Incardona : La soustraction des possibles.
Cette fois, l'histoire se passe en Suisse, dans une autre sorte de folie, celle de l'argent, des banques, des paradis fiscaux et du désir de toujours plus des années 90.
La couverture dorée et ses engrenages d'horlogerie suisse semble exprimer que tout ce qui brille n'est pas d'or : sous ce faste de l'argent se cache un roman noir et des tragédies, avec de redoutables trahisons, mais aussi un roman d'amours où l'on peut mourir d'amour. L'amour est aussi la seule chose que l'on ne peut pas acheter, même si le sexe est parfois monnayé (il est aussi question de prostitution avec un personnage de gigolo et des prostituées-tueuses à gages).
Si ce roman est brillant, c'est surtout par le style de Joseph Incardona : son humour si flagrant dans Chaleur surgit notamment par de malicieuses et réjouissantes interventions de l'auteur qui interpelle directement le lecteur.
L'écrivain nous parle aussi de littérature et de lecture : une activité qui pourrait ne servir à rien, mais qui ne l'est pas pour la plupart d'entre nous.
Tout ce qui ne sert à rien est précieux.
Éditions Finitude, 2020, 400 pages.

mardi 7 janvier 2020

Au bout du téléphone, il y a une voix

Le répondeur de Luc Blanvillain démarre comme une comédie avec un scénario original et rocambolesque : un écrivain, qui a besoin de calme pour écrire, confie son téléphone à un imitateur pour répondre à sa place.
Comme l'imitateur ne remplit pas les salles, il accepte la mission, délicate mais bien payée. Il se glisse dans la voix et la vie de l'écrivain, jongle comme il peut avec les appels, improvise, tire des ficelles sans trop savoir où il met les pieds (d'autant qu'il marche sur des œufs), y met du sien, accorde peut-être plus de temps et d'attention aux autres, ment parfois et, forcément, bouleverse la donne, frôle parfois le désastre.
Il recompose des dialogues avec le père, la fille, l'ex-femme, l'ami trompé, etc. Mais peu importe puisque la plupart des interlocuteurs se racontent leur propre histoire, se moquent de la réalité, ne parlent que d'eux et n'ont envie que d'une chose : qu'on parle d'eux. Pourvu qu'à l'autre bout du téléphone, il y ait une voix, en guise de miroir.
La situation se complique lorsque l'imitateur tombe amoureux de la fille de l'écrivain, qui est peintre, et se met à jouer sur plusieurs tableaux, au sens propre comme au figuré.
Au fil des pages le ton se fait plus grave et la comédie devient une satire des temps modernes, de l'ère de la communication (vraiment ?) et de la célébration de la célébrité dans un milieu artistique où gravitent des écrivains, un éditeur, une attachée de presse, un traducteur, une peintre, une galeriste, une costumière, un directeur de salle de spectacles, des journalistes... 
Le répondeur dessine une vision profonde et ambivalente des relations humaines qui se dédoublent entre réalité, impostures, projections et coups de théâtre.
Un roman qui a du répondant !

Quidam éditeur, 2020, 260 pages.