lundi 28 décembre 2020

Histoires de poulets

Basse-cour Baston rassemble deux ténors de la bande dessinée : le drôlissime scénariste Jorge Bernstein et le dessinateur Soulcié.
C'est l'histoire — très courte — du magnifique poulet nommé Jean-Pierre qui n'avait rien dans le ciboulot. Contrairement à lui, Luigi était moche et flasque physiquement, mais... tout aussi stupide.
Les poules étaient également nulles. Sans parler des poussins. Non seulement toute la basse-cour nageait dans la bêtise, mais aussi tous les autres animaux de la ferme.
L'objet de ce livre dense est de vous expliquer pourquoi la bêtise a engendré la violence dans le poulailler et comment la volaille a tenté de relever le niveau...
Y parviendront-ils ? Ou demeureront-ils demeurés ?

C'est le conte philosophique pour enfants et adultes (à partir de 3 ans) sur la bêtise et la violence dans les basses-cours, qui vous inspirera réflexion et méditation jusqu'à l'an prochain (au moins ou peut-être pas, selon votre sensibilité).

Éditions Rouquemoute, 2019, quelques pages.

jeudi 24 décembre 2020

La démocratie expliquée aux enfants

Voici la réédition d'une collection pour enfants qui a vu le jour en Espagne en 1977 et 1978, peu après la fin de la dictature du général Franco mort en 1975.
Les titres sont : De la démocratie, De la dictature, Des femmes et des hommes et Des inégalités sociales.
La collection s'appelait "Livres pour demain" et s'appelle désormais "Livres pour aujourd'hui et pour demain", parce que finalement ce n'est pas tout à fait gagné...
Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que les textes originaux de l'auteur espagnol Equipo Plantel ont été conservés tels que, sans modification aucune, juste traduits par Sophie Hofnung. Et ils n'ont pas pris une ride !
Les illustrations, par contre, ont été confiées à des illustrateurs contemporains. Celles du livre De la démocratie sont les œuvres d'une Espagnole née en 1981, Marta Pina, qui pratique le collage à partir de revues, affiches et photos d'inconnus qu'elle chine dans les marchés aux puces. Son blog, Perder el tiempo (Perdre le temps), donne un aperçu de son travail.
Comme quoi, on peut parler simplement de grands sujets aux enfants (à partir de 7 ans), comme la politique ou les rapports hommes-femmes.

Éditions de l'échiquier, 2020, 48 pages.

Médit-actions sur l'amour

Sofia Stril-Rever, qui a déjà écrit des livres avec le Dalaï-Lama, propose un programme de 25 médit-actions sur l'amour, notre nature profonde et le monde qui nous entoure (aussi bien politique qu'économique ou environnemental) dans L'urgence d'aimer.
Ce guide pratique permet de méditer pas à pas et créer des liens, avec nous-même, les autres, notre environnement, le monde actuel. Car méditer ne signifie pas rester assis dans son coin, il invite à agir à notre niveau, à changer nos schémas de pensée, et propose d'expérimenter l'abondance heureuse.
Oui, la méditation peut paraître un peu perchée à ceux qui ne la pratiquent pas, mais il suffit d'essayer pour se rendre compte de ses bienfaits. Ses principes sont aussi vieux que le monde de la philosophie car, comme le conseillait Platon :

"Avant de songer à réformer le monde, à faire des révolutions, à méditer de nouvelles constitutions, à établir un ordre nouveau, descendez d'abord dans votre cœur, faites-y régner l'ordre, l'harmonie et la paix. Ensuite seulement, cherchez autour de vous des âmes qui vous ressemblent et passez à l'action."

Le message de ce livre est "Sois l'amour que tu veux voir dans le monde".
Un beau programme en cette période de solstice d'hiver !

Éditions Massot, 2020, 288 pages.

À partir du livre, on peut même télécharger trois méditations guidées par l'autrice elle-même.

Be the Love

lundi 21 décembre 2020

Le français délicieux

Muriel Gilbert, correctrice au journal Le Monde, tient une chronique sur RTL sur les curiosités, les mystères ou les origines des mots de la langue française. Les voici pour la troisième fois* rassemblés dans Vous reprendrez bien... Un bonbon sur la langue ? Elle y développe toutes ces étrangetés qui font le désespoir des élèves ou la gourmandise des curieux. Par exemple : quand le pluriel a un autre sens que le singulier ou quand les mots changent de genre... mais aussi des histoires de tréma (pas de trauma), de liaisons curieuses (pas dangereuses), de chiffres, d'espaces, de coupes, de traits d'union, d''expressions...
Tiens, et pourquoi déconfinement n'est pas dans le dictionnaire ? Cela ne saurait tarder car c'est assurément un des mots de l'année 2020, avec le ou la Covid ou les postillons...
Autant de merveilles et de bonbons à consommer sans modération.

Éditions La Librairie Vuibert, 2020, 208 pages.

* Après Un bonbon sur la langue et Encore plus de bonbons sur la langue.

jeudi 17 décembre 2020

Boum !

Chroniques explosives de Jean Chauvelot est un recueil de bandes dessinées carrément dynamité.
En une page, l'auteur raconte une histoire qui finit toujours en miettes.
Un dessin vaut mieux qu'un long blabla. D'ailleurs, la quatrième de couverture le dit tout simplement : 

"BLA BLA BLA,
BIM BAM BOUM."

Trop drôle.

Éditions Rouquemoute, 2019, 17,3 x 19 cm, 144 pages.


mercredi 16 décembre 2020

Le bonheur à portée du cerveau

Fabien Olicard nous avait déjà séduits avec son livre sur la gestion efficace du temps (voir ma chronique sur Votre temps est infini - Et si votre journée était plus longue que vous ne le pensiez ?). Le revoilà avec un autre livre tout aussi passionnant : Le bonheur est caché dans un coin de votre cerveau.
Il faut dire que l'auteur, touche-à-tout hyperactif et surdoué, a l'art de raconter son histoire, donner des conseils épatants et tenir en haleine son public (il est aussi mentaliste, showman, vidéaste).
On retrouve avec plaisir son style simple et direct, avec cet autre livre tout aussi instructif et intelligent. Donc, ce spécialiste du cerveau qui connaît les astuces pour vous manipuler quand il est sur scène, en connaît aussi les rouages et les biais qui nous empêchent de voir le bon côté des choses et de la vie.
Il propose notamment de décontaminer notre cerveau et de transformer nos échecs en réussites, avec plein d'anecdotes et d'exemples de sa vie personnelle et de petits exercices. Plus d'excuses pour ne pas être heureux et réussir.
Et surtout, son enthousiasme est communicatif : c'est déjà un bonheur de le lire !

Éditions First, 2020, 238 pages.

Ultime combat

El boxeador est un livre de bandes dessinées exceptionnel à plusieurs titres. Tout d'abord, c'est un livre double, c'est-à-dire qui regroupe deux livres, deux histoires qui se rejoignent à la fin, avec deux entrées, deux couvertures et deux auteurs espagnols : Rubén del Rincon et Manolo Carot.
Ils ont chacun dessiné une partie de cette double histoire, les parcours de deux boxeurs de légendes qui se rencontrent sur le ring pour un combat. On peut commencer la lecture dans un sens comme dans l'autre du grand format à l'italienne de ce livre pour arriver, au centre, à ce match.


Les histoires sont impressionnantes et les dessins en noir, blanc et rouge, magnifiques  pour évoquer des univers violents chacun à leur façon, profonds et émouvants.


Malheureusement les éditions du Long Bec, créées par Éric Catarina, ont cessé leur activité au début de cette année.

Éditions du Long Bec, 2019, 22 x 29 cm, 145 pages.




mardi 15 décembre 2020

Du balcon des cimes

Autant le dire tout de suite : merveilleux livre ! Édouard Cortès nous invite à un voyage presque immobile en immersion dans la nature : Par la force des arbres.
Tout à la fois écriture naturaliste (nature writing), histoire qui fait du bien (feel-good book), récit autobiographique, récit d'aventures, poésie,  philosophie... et aussi plaidoyer pour le monde des petits paysans et du pastoralisme. Et en plus, on apprend plein de choses sur la nature, les forêts françaises, le pastoralisme...
Le fond et la forme charment jusqu'à la dernière page. Tout fait sens et image.
Après un revers de fortune, l'auteur a passé trois mois dans un arbre, dans la forêt, et s'est réconcilié avec lui-même et les hommes. Nous sommes avec lui dans son balcon des cimes, pour prendre de la hauteur avec les oiseaux observés avec ses jumelles, ou se rapprocher de la terre dans les minuscules paysages de lichens scrutés avec sa loupe.
Une belle leçon de choses, de milliers de choses.

Je n'ai que l'embarras du choix pour sélectionner quelques belles phrases...

La plus sûre manière de réaliser un rêve, c'est d'abord de savoir tirer un plan sur la comète.

Ma cabane, entre six et neuf mètres de haut, occupe une niche forestière précise. Ici chacun a son étage. Je suis au niveau des nids de sittelles, des loirs et des chauves-souris. Au bout de quelques jours, j'ai l'étrange sensation qu'ils m'observent.

Ce ne sont pas les merveilles qui manquent à notre monde mais notre regard qui manque au merveilleux.

Oui, merveilleux.

Éditions des Équateurs, 2020, 174 pages.

vendredi 11 décembre 2020

Dans les archives de La Réunion

Appollo et Tehem se sont plongés pendant un an dans les Archives de La Réunion, au cours d'une résidence, pour préparer un album sur le 20 décembre 1848 et la vie du jeune esclave Edmond Albius, d'après ce qu'ils trouvent dans les archives : des détails d'une vie oubliée, celle d'un jeune homme qui trouve la fécondation artificielle de la vanille et n'en tire, bien entendu, aucun bénéfice. Cela donne un très bel album à la fois instructif, émouvant et drôle, bien sûr : Aux Archives.

Ils en ont profité pour fouiller un peu partout et on déniché plein de documents intéressants sur l'histoire de la Réunion, notamment l'esclavage, le marronnage et le nombre colossal de morts (des centaines ou des milliers) dans cette guerre, presque oubliée, mais pas tout à fait puisqu'elle est encore très présente dans l'histoire collective. 

Ils racontent donc comment fonctionnent les Archives : qui y travaille, à quoi ça sert et ce qu'on peut y trouver ou pas.
Il est question d'archives personnelles, comme cette correspondance entre des parents et leur fils au début du XIXe siècle et qui en dit long sur le quotidien d'une famille bourgeoise de l'époque.

Il est aussi question de faits divers dont on parle dans la presse, comme des soucoupes volantes aperçues en 1968 ou le tournage de La sirène du Mississipi de Truffaut avec Deneuve et Belmondo. 

Comme deux explorateurs dans une caverne d'Ali Baba bien rangée, il explorent des trésors de trouvailles et en tirent un album passionnant.

Éditions Centre du Monde, 2020, 56 pages.

dimanche 22 novembre 2020

L'amour au temps des guerres de religion

En préparant un reportage sur le village de Monieux, situé sur le versant Est du Ventoux, pour Les Carnets du Ventoux (à paraître début 2021), je découvre l'histoire de ce village, il y a mille ans, dans un magnifique roman basé sur une histoire vraie et une véritable enquête historique.
L'écrivain belge Stefan Hertmans vit à Monieux une partie de l'année. Un jour, il entend parler d'un pogrom qui aurait eu lieu dans ce village il y a mille ans et d'un trésor caché. Il découvre l'existence d'un manuscrit datant de 1096 retrouvé au Caire et conservé à l'université de Cambridge en Angleterre : une lettre de recommandation écrite en hébreu à propos d'une jeune femme qui a vécu un drame à Monieux.
Ce précieux document inspire à l'écrivain un roman, Le cœur converti, sur cette jeune chrétienne qui s'est convertie au judaïsme par amour et a dû fuir plusieurs fois dans sa vie, à l'époque des Croisades et des guerres de religions. Elle a longtemps vécu à Monieux qui comptait alors, en 1091, une importante communauté juive.
Mais le roman est aussi contemporain car l'écrivain raconte comment il a suivi ses traces à travers la France, de Rouen à Narbonne et Marseille, et jusqu'au Moyen-Orient, et bien sûr à Monieux où, dit-il, « je me suis senti plus heureux que nulle part ailleurs en ce bas monde ». En effet, sa description du village et ses environs donne envie d'aller y admirer le paysage et y goûter la douceur de vivre.
La beauté et la quiétude du village d'aujourd'hui ne nous laisse pas soupçonner son riche passé ni les terribles événements qui s'y sont déroulés autrefois.
Ce roman très prenant nous fait découvrir ce qui se cache sous ces vieilles pierres.

Gallimard, 2018, 370 pages.

vendredi 13 novembre 2020

Bienvenues catastrophes

C'est avec grand plaisir que nous retrouvons l'univers tragicomique poético-délirant de Pierre Barrault. Après Tardigrade chez L'Arbre vengeur (que je n'ai pas lu) puis Clonck et ses dysfonctionnements et L'Aide à l'emploi chez Louise Bottu, voilà Catastrophes chez Quidam !
Autant dire que ces Catastrophes sont les bienvenues : inventives, surprenantes, réjouissantes et tellement ingénieuses ! Et pourtant, il s'agit bien de péripéties extravagantes, de dysfonctionnements, de cauchemars, d'histoires à dormir debout, avec une logique qui sort des sentiers battus du réel, là où on ne l'attend pas du tout mais qui déboule à nouveau au coin de la rue ou à bord d'un hélicoptère.
scènes se répètent avec une impression étrange et pas forcément rassurante de déjà-vu. L'absurdité de certaines histoires est tout à fait plausible.

Une infinités d'histoires qui, arrivées à destination, n'en feront finalement qu'une...

Car oui, il y a une certaine logique, inspirée de la physique quantique, de l'univers holographique et du livre de Bernard d'Espagnat, À la recherche du réel , entre autres.
Pierre Barrault dit : "Je ne m'intéresse pas au réel, mais aux possibilités des réalités. Elles sont à la fois restreintes et multiples, infinies tout autant qu'incomplètes. Chaque perception du monde n'est qu'une quantité de trous, et celui ou celle qui perçoit n'a de cesse de les combler avec ce qu'il ou elle croit être conforme à la logique et au bon sens."

Une série de catastrophes dont on ne se lasse pas, pleines de trous, de fantastique et de poésie.

Quidam éditeur, 2020, 132 pages.

Le blog de Pierre Barrault.

Lire aussi mes chroniques sur Clonck et ses dysfonctionnements et L'Aide à l'emploi.

jeudi 12 novembre 2020

Les déracinés de La Réunion

Tehem est l'auteur d'un superbe et émouvant album de bande dessinée sur l'affaire des "enfants de la Creuse" : Piments zoizos. Les enfants oubliés de La Réunion.
L'historien et membre de la commission d'information sur les enfants dits de la Creuse, Gilles Gauvin, en a supervisé l'histoire.
Bien que les personnages et leurs cheminements soient fictifs, les faits sont donc tout à fait plausibles, inspirés de parcours qui ont pu exister. En imaginant l'histoire de Jean et de sa petite sœur Didi, Tehem se rapproche donc de la grande histoire, celle de cette "utopie dangereuse" où des familles d'accueil, des parents adoptifs et des acteurs sociaux étaient persuadés d'agir dans l'intérêt de près de 2 000 enfants.
Pour mieux comprendre comment cette affaire sensible a pu se dérouler de 1962 à 1984, en parallèle de l'histoire de Jean et d'autres enfants, comme Michel ou Madeleine, l'auteur a inséré des extraits d'un journal fictif, La Gazette de l'île de La Réunion, qui donnent un contexte historique et le cadre du fonctionnement de l'Aide à l'enfance de l'époque.
De fait, en plus d'être poignant, l'ouvrage est très instructif.
Et heureusement, l'humour de Tehem réussit à pointer son nez au fil des pages !

Éditions Steinkis, 2020, 160 pages.

samedi 31 octobre 2020

Obsession textuelle

Comme pour ses précédents livres*, l'écriture de Bruit dedans d'Anna Dubosc est addictive : impossible de lâcher ses phrases, son récit, entre roman et réalité, avec une mise en abyme vertigineuse sur le processus d'écriture obsessionnel en train de se construire. 

Je pense au bouquin que je suis en train d'essayer de finir. Il n'y a rien, c'est à chier, j'ai envie de m'enfoncer sous terre. Pourquoi je m'acharne ? Il suffirait de laisser tomber, ce serait tellement reposant. Un matin, je me lèverais et ça en serait fini de la lutte avec les mots. Je serais dans la vie et puis c'est tout. La vie en vis-à-vis, le réel sans soupape. Comme ces gens qui se promènent. Ils sont là, ils sont bien. Ils ne sont pas traqués par des mots, ils ne font pas des phrases dans leur tête.

Nous voilà sans cesse bousculé, surpris, par le récit, le débit, à fleur de nerfs, sur le fil, sur le vif, et par l'écriture crue, cruelle, altruiste, tendue, grave, joyeuse, drôle, tendre, en larmes, en fous rires, au bout du rouleau, au bout du stylo...
Comme pour ses précédents livres, cette écriture semble sortie tout droit de son cerveau pour se poser sur le papier, alors qu'il n'en est rien car elle est travaillée, rythmée, mûrie, posée, et très inspirante : elle donne envie d'écrire.

On avait fait le pacte implicite de ne parler que d'écriture et laisser tout le reste hors-champ, mais l'écriture n'est pas coupée de la vie, elle la fait revenir comme un boomerang.

 Quidam éditeur, 2020, 160 pages.

* Lire aussi mes chroniques sur d'autres livres d'Anna Dubosc :
- Spéracurel
- Koumiko.
- Nuit synthétique.

lundi 26 octobre 2020

Métissage et tissage de mère en fils

Il y a des auteurs qui semblent écrire toujours le même livre. Ce n'est apparemment pas le cas de Philippe Annocque. Pourtant, d'après ce que je connais de son œuvre*, des passages souterrains se faufilent d'un livre à l'autre, notamment dans l'exploration du thème de l'identité ou dans la recherche de formes d'écriture originales, l'air de rien.
Par exemple, Les Singes rouges ont un lien de parenté avec Mon jeune grand-père, où l'auteur relisait et commentait les cartes envoyées par son grand-père paternel lorsqu'il était prisonnier de guerre. Dans Les Singes rouges, il rapporte des souvenirs d'enfance et de jeunesse de sa mère, en Guyane et en Martinique. Ce qui est particulièrement intéressant est sa façon de faire le lien avec sa propre histoire, de mêler ses propres souvenirs, réflexions et commentaires, n'hésitant pas à glisser de l'intertexte dans le texte en train de s'écrire.

Il ne peut pas vraiment le garder mais il ne pouvait pas l'effacer complètement non plus. On n'efface pas les souvenirs des enfants qui font des galipettes.

Il en résulte un savant et réjouissant tissage de niveaux de lecture, avec beaucoup d'humour, de délicatesse et de fantaisie. Malgré cela, le texte reste d'une apparente simplicité : un enfant pourrait le lire ou l'écouter, comme on lui raconterait des anecdotes de famille. J'y retrouve parfois quelques accents durassiens (bien que l'auteur dise ne pas l'avoir lue). 
Les titres des courts chapitres sont à l'infinitif, un mode non conjugué, sans temps ni pronom personnel, mais qui tend vers l'universel.
Curieusement, alors que le narrateur semble très proche de l'auteur — voire est la même personne puisque le texte est autobiographique —, il n'emploie pas la première personne du singulier, mais la troisième, une façon de prendre du recul, de la distance, de se dédoubler et se travestir en personnage de livre. On retrouve le jeu sur le dédoublement dans Élise et Lise, et le jeu sur les pronoms personnels dans le remarquable Liquide écrit à la personne zéro.
Les chutes des chapitres créent la surprise, résonnent en nous et invitent à la réflexion. Ils donnent envie de s'attarder sur ce que soulève le court chapitre. N'est-ce pas le propre de la poésie ou de la philosophie ?
Ce texte est un bijou de littérature. On se laisserait emporter encore pendant des centaines de pages et j'aurais encore beaucoup à en dire. Lisez Annocque !

Quidam éditeur, 2020, 172 pages.

 * Lire aussi :
- Liquide
- Pas Liev
- Elise et Lise
- Vie des hauts plateaux
- Notes sur les noms de la nature
- Seule la nuit tombe dans ses bras

samedi 17 octobre 2020

Que les éco-anxieux se réjouissent !

Vous êtes lucide sur l'état de l'environnement et vous êtes désespéré ? C'est normal. Mais consolez-vous : Laure Noualhat a des remèdes à votre mélancolie et vous les livre dans son essai Comment rester écolo sans finir dépressif.
Cette spécialiste de l'environnement, ancienne journaliste de Libé qui écrit actuellement pour Yggdrasil et Siné, aurait pu intituler son livre Tchernobyl mon amour car elle a dépassé le burn-out écolo. S'appuyant sur les étapes psychologiques et successives du deuil, elle a une vision très réaliste de l'état du monde. Néanmoins, elle redonne espoir à tous les éco-anxieux en insufflant du sens à la vie, notamment par une véritable ode à la nature, à la méditation, etc. Elle imagine également un futur idéal où la loi défendrait mieux l'environnement.
Son cheminement est passionnant, très documenté, et servi par un style vif et plein d'humour : un essai très agréable à lire et réjouissant !

Éditions Tana, 2020, 256 pages.

Cette chronique, que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition !, est parue dans le numéro 24 de juillet-août 2020.

Un roman vertigineux et envoûtant

L'édition limitée, réalisée par l'auteur.
Vertige
, le cinquième roman de Pierre-Louis Rivière, est envoûtant et pénétrant. Dans les pas de Joseph, le narrateur arpenteur, nous entrons dans un univers troublant de femmes, présentes et absentes à la fois, fantomatiques.
Une morte est retrouvée dans la terre rouge : sera-t-elle ou non Henriette, la propriétaire de la maison que Joseph investit et fait revivre ? Pendant ce temps, la sœur jumelle de Joseph, Agathe, est dans le coma, telle une Belle au bois dormant. Sa fiancée Nora est partie et l'a laissé comme une statue de sel. Enfin, un jour, l'énigmatique Clarisse lui rend visite dans cette maison isolée dans la forêt. Pourquoi vient-elle ?
La maison et la forêt sont deux autres personnages à part entière du roman, vivantes, protectrices et menaçantes, chargées de secrets et de souvenirs.
Mais les terrains glissent, les tempêtes passent sur le monde et les hommes, changent la donne. Les histoires glissent aussi, se superposent et se télescopent, entre réminiscences du passé et présent. Les personnages échangent leurs destins...

Parfois le soir, la pluie farine jusqu'à s'interrompre, et derrière les vitres vous contemplez enlacés la brume qui descend, s'avance entre les arbres, efface un instant la forêt et fait surgir des êtres sombres, fantomatiques.

Éditions Poisson rouge, 2020, 190 pages.

Lire aussi :
- un entretien avec Pierre-Louis Rivière ;
- Todo mundo ;
- Clermance Kilo, voyante extralucide ;
- Le Vaste monde
.

Une année (à venir) de bonheur !

Je fais partie de celles et ceux qui aiment le papier et les agendas dans lesquels on gribouille et qui vous accompagnent partout. C'est le compagnon d'une année, alors autant qu'il soit pratique et joli. Et si en plus il fait rêver, inspire et donne de bonnes idées, c'est le bonheur assuré.
Voici deux beaux agendas.
Chris Martin-Passalacqua a rédigé les textes qui animent son Agenda du bonheur (éditions Grancher, 13,95 euros) avec une foule de conseils sur une hygiène de vie à pratiquer saison par saison, des petits conseils à mettre en pratique pour voir la vie du bon côté, mois par mois, des citations positives et poétiques chaque semaine...
Chris martin est autrice de livres et tient le blog Nana Turopathe.

On peut aussi passer une très belle année en compagnie des arbres (j'ai déjà personnellement parlé du pouvoir extraordinaire des arbres) avec un agenda Arbres poétique, instructif, engagé et joliment illustré (éditions Tana, 14, 90 euros). Il est rédigé par deux paysagistes, Lucile Chapsal et Lise Saporita (qui ont fondé l'agence Les Cueilleuses de paysage), en partenariat avec l'association Les planteurs volontaires. Cette dernière propose des chantiers participatifs pour planter des arbres collectivement.
Toute l'année, des conseils sur comment planter les arbres soi-même ou par l'intermédiaire d'une association, comprendre la forêt, en savoir plus sur des espèces du monde entier et celles qui nous entourent et des adresses pour aller en voir de près dans les arboretums. L'univers visuel, très réussi, a été concocté par Mon Petit Art qui conçoit et fabrique de la jolie papeterie et des jeux.
Bon bain de forêt !

dimanche 4 octobre 2020

Embarquez avec Sea Shepherd !

Passionné de plongée sous-marine et du monde marin, Guillaume Mazurage rencontre le capitaine Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd, ONG de défense des océans.
Il embarque alors à bord d'un navire de l'organisation écologiste pour une expédition de sauvetage du marsouin vaquita, en voie d’extinction, qui périt d'étouffement dans des filets qui ne lui sont pas destinés.
D
e cette aventure et d'une enquête approfondie, il crée sa première bande dessinée, très réussie, guidé par des maîtres en la matière : le scénariste Pierre Christin et le dessinateur Jean-Claude Mézières.
L'album est donc le récit de la vie à bord de ces éco-pirates, qui jouent aussi le rôle de police des mers, et de leur combat quotidien et périlleux contre la mafia.
Une BD captivante comme un documentaire et digne des grandes aventures à la Moby Dick.

Éditions Robinson, juin 2020, 56 pages.

Cette chronique, que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition !, est parue dans le numéro 24 de juillet-août 2020.

mardi 29 septembre 2020

Vivre dans son temps

Le couturier Azzedine Alaïa et Donatien Grau interrogent des artistes et créateurs (architectes, actrices, danseuses, chanteur d'opéra, philosophes, designers, écrivains...) sur la notion du temps. Cela donne un recueil de conversations : Prendre son temps

Lorsqu'on sait qu'Azzedine Alaïa refusait de se plier au diktat du calendrier de la mode et présentait ses créations seulement lorsqu'il était prêt, on comprend l'importance de ce temps nécessaire à la créativité et à l'innovation.
Parler du rapport au temps est un prétexte pour parler de créations en tous genres.
Sa cuisine, qui servait aussi d'atelier et de salon, est le lieu de ces rencontres, échanges, réflexions.

Ces témoignages très variés, touchants, instructifs, surprenants, nous donnent à réfléchir.

Avec : Jean Nouvel et Claude Parent ; Blanca Li et Rossy De Palma ; Jérôme Batout et Bettina Graziani ; Jean-Claude Carrière et Julian Schnabel ; Isabelle Huppert et Robert Wilson ; Michel Butor et Tristan Garcia ; Adonis et Alejandro Jodorowsky ; Emanuele Coccia et Carla Sozzani ; Charlotte Rampling et Olivier Saillard.

Éditions Actes Sud, 2020, 240 pages. Préface de Naomi Campbell.

Cette chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! est parue dans le numéro 24 de juillet-août 2020, légèrement modifiée pour ce blog.

lundi 21 septembre 2020

Les maisons, ces lieux qui nous habitent

 NathaliLa maison qui soignee Heinich nous invite dans sa maison, La Retrouvée, dans un récit autobiographique : La maison qui soigne. Un récit qui se lit comme un essai et comme un roman : cette histoire d'une maison et de son jardin, particulière, touche de façon universelle par sa portée à la fois symbolique, philosophique, psychanalytique et quotidienne.
L'autrice achète une maison moche et, petit à petit, la transforme, la décore à son goût, jardine. Et cette maison disgracieuse devient le lieu idéal où être seule, à deux, avec des amis, en été comme en hiver... Chaque chose, chaque objet a sa place et chacun y trouve sa place. Il y a comme une correspondance dans la façon d'habiter une maison, une réciprocité : plus on s'en occupe et plus on s'y sent bien. Et comme le dit Philippe Simay : "Habiter, c'est avoir des habitudes". 

"Être habité", cela se dit (et s'éprouve) pour l'inspiration, la création, l'écriture : non pas l'actif "habiter" mais le passif "être habité", prélude et compagnon de toute création lorsqu'on devient soi-même la maison de l'œuvre à venir. Ainsi j'habite la maison en même temps que j'en suis habitée, comme on est habité par l'œuvre qui se fait — cette œuvre qu'est devenue, pour moi, la maison.

Enfin, l'épilogue révèle une histoire de famille où le fait de réparer une maison, d'habiter une région, prend tout son sens.

Éditions Thierry Marchaisse, 2020, 128 pages.

De la même autrice (et chez le même éditeur), lire aussi : Le Pont-Neuf de Christo.



vendredi 18 septembre 2020

L'enfance de l'art

De son émission sur France Culture, Quel enfant étiez-vous ?, Sophie Bober crée ce recueil d'entretiens sur l'enfance de nombreuses personnalités : artistes, journalistes, comédiennes, chanteurs, chanteuses, peintres, écrivaines, écrivains, designers, cuisiniers... Ils répondent à la question : Quel enfant étiez-vous ?

"Tous savent qu'il n'y aura qu'une seule prise et tous ont accepté de parler de leur jeunesse, de l'environnement qui les a vu grandir, de leurs parents, de l'épineuse question de la transmission. Là où l'histoire a commencé. "

Agnès b., Jane Birkin, Christophe Boltanski, Mona Chollet, Gérard Garouste, Dany Laferrière, Thierry Marx, Annette Messager, Marion Montaigne, Jean-Michel Othoniel, Michel Pastoureau, Rudy Ricciotti, Yves Simon, Tomi Ungerer...

"En repensant à ces rencontres, il me semble évident, et plus que jamais, que l'enfance ne peut se défaire des paysages qui l'accompagnent. Ils marchent ensemble, main dans la main, l'un prenant appui sur l'autre qui le domine."

"C'est leur enfance, leurs failles, leurs complexes, leurs espoirs de gosses qui seront visités."

Le livre se découpe en onze chapitre et autant de thèmes : L'enfance bourlinguée, Empreintes de la guerre, Une vraie rencontre, Espaces confinés, L'école buissonnière, Sensualités...
Autant de voyages dans la vie des autres, dans les origines et trajectoires, dans les émotions. Ces souvenirs des autres nous plongent dans les nôtres, les enfances des autres nous ouvrent des fenêtres ou font écho aux nôtres.
Passionnant !

Éditions La Librairie Vuibert & France Culture, 2020, 176 pages.

jeudi 17 septembre 2020

Poésie graphique en langue des signes

Un livre-objet magnifique et poétique en langue des signes : Colombe... blanche conçu et illustré par Pénélope sur des poèmes écrits par le poète sourd Levent Beskardès, avec l'interprète Monique Gendrot.

La forme en accordéon permet une fluidité de la lecture des dessins en langue des signes, accentuée par le contraste du mat et du brillant, ton sur ton, créé par le vernis sélectif. Les poèmes sont dessinés comme une chorégraphie légère et lyrique.

D'un côté, un poème décline le blanc : nuage, neige, ours, colombe... De l'autre côté, un poème décline le noir — panthère, araignée, chauve-souris, nuit — et se termine en explosion de couleurs, en feu d'artifice. 

Pénélope collabore avec l'Institut national de jeunes sourds de Paris et de Metz pour créer des livres destinés aux sourds comme aux entendants, aux enfants comme aux adultes. Colombe... blanche est le quatrième livre né de cette collaboration.

Éditions Les Grandes personnes, 2020, 44 pages en accordéon.



mercredi 16 septembre 2020

L'antiracisme mode d'emploi

Pour Ibram X. Kendi, auteur de Comment devenir antiraciste, être antiraciste n'est pas "ne pas être raciste", qui contient trop de neutralité et de passivité, mais c'est s'engager contre le racisme.
L'auteur est directeur et fondateur du Centre de recherche de politiques antiracistes de l'American University. Professeur d'histoire et de relations internationales, il est également journaliste pour The Atlantic

Dans ce livre militant, il raconte l'histoire de sa famille, de sa propre expérience depuis l'enfance et de son parcours jusqu'à l'antiracisme.
Il décrit une à une les iniquités entre Noirs et Blancs au vu des statistiques, du point de vue de la santé, du taux de personnes incarcérées, d'enfants renvoyés de l'école...
Après un premier chapitre sur les définitions, il détaille — et démonte — une à une toutes les formes de racisme : biologique, ethnique, corporel, culturel, comportemental, de classe, de genre... mais aussi le racisme selon la couleur, plus ou moins foncée, d'une peau ; le racisme envers les Noirs et envers les Blancs, parce que ce n'est pas parce qu'on est Noir qu'on ne peut pas être raciste. Quelle que soit notre place, de temps à autre, nous pouvons nous faire complice d'un certain racisme, consciemment ou inconsciemment.

Et bien sûr, c'est à l'histoire en général que sont reliées les origines et les ressorts de tous les préjugés, et que l'histoire contemporaine continue de présumer.

Un livre profondément humain, touchant, puissant, qu'on lit avec intérêt, indignation et colère devant l'injustice. Un mode d'emploi de la question du racisme pour savoir le débusquer, le reconnaître et qu'en faire.

Éditions Alisio, 2020, 384 pages.


lundi 14 septembre 2020

Kanyar 7, en librairies

Ce Kanyar 7 est sorti juste avant le confinement. Il était prêt pour le salon du livre Paris. (Avec tout ça, j'ai oublié de publier la chronique...)


Sa superbe couverture est l'œuvre de Natacha Eloy.
Nous voilà encore embarqués dans des histoires rocambolesques où des personnages perdent leur clé de chambre d'hôtel, se perchent sur les toits, pérégrinent dans les transports en commun, montent des poneys récalcitrants, parlent avec les fantômes, questionnent leur mémoire, essuient des orages, vivent des crises de mères, escortent des vedettes de cinéma, voyagent au centre de la terre, s’enfuient en marronnage, incarnent des héroïnes de contes.
Enfin, dans une nouvelle bilingue en russe et français, un écrivain affronte des questions improbables de lecteurs.

Avec des nouvelles de : Estelle Coppolani, Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Nathalie Hermine, Jocelyne Le Bleis, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Xavier Marotte, Marie Martinez, Monique Mérabet, Sergueï Nossov, Stéphanie Rivière, Edward Roux.

La revue Kanyar est en vente en librairies et sur le site de la revue.

lundi 7 septembre 2020

Comment relire Dany Laferrière sans se fatiguer

 
Couverture créée par David Pearson
à partir d'une œuvre originale
de Randolpho Lamonier.

Les éditions Zulma ont la bonne idée de rééditer les premiers romans de Dany Laferrière*, la fameuse autobiographie américaine, dont Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, initialement paru en 1985.

Le titre provocateur et paradoxal annonce clairement la couleur, si je puis dire. L'auteur haïtien se permet l'emploi proscrit du terme Nègre pour mieux le vider de son sens péjoratif à force de le répéter et dénoncer les préjugés racistes. La formule façon "mode d'emploi pour les Nulles" laisse présager cependant l'humour et l'un des thèmes de ce premier roman où il est beaucoup question de sexe avec des Blanches. Autant s'amuser avec les mythes et les clichés dans une espèce de revanche.
Fraîcheur de ton, sens de la formule, humour, cynisme... il y a du Bukowski et du Henry Miller dans ce livre bref et énergique. Le narrateur cite également Baldwin (qu'il rêve d'envoyer se faire rhabiller), Hemingway, Chester Himes (dont il a acheté la machine à écrire), Borges et bien d'autres figures d'écrivains.
L'histoire est la chronique de deux colocataires qui partagent un taudis à Montréal dans la chaleur de l'été et passent leur temps à philosopher, à lire, à écouter du jazz, à draguer...
Le narrateur, un écrivain en herbe, résume bien l'histoire dans une mise en abîme dont le roman use avec prémonition :

— C'est simple, c'est un type, un Nègre, qui vit avec un copain qui passe son temps couché sur un Divan à ne rien faire sinon à méditer, à lire le Coran, à écouter du jazz et à baiser quand ça vient.

Oui, Divan est toujours écrit avec une majuscule, comme un nom propre, car "Le Divan a la forme plantureuse et offerte des femmes de Rubens." Les filles, elles, sont surnommées Miz Littérature, Miz Suicide, Miz Sophisticated Lady...
Le statut d'immigré de ces jeunes Noirs ne leur laisse pas espérer grand-chose sinon pour le narrateur d'écrire un roman, comme l'exprime le dernier et court chapitre intitulé On ne nait pas Nègre, on le devient : "Il est dodu comme un dogue mon roman. Ma seule chance. Va."
Et que de chemin parcouru depuis ce premier roman explosif puisque Dany Laferrière est désormais entré à l'Académie française. 

Éditions Zulma, 2020, 192 pages.

* Le Cri des oiseaux fous, L'Odeur du café, Le Charme des après-midi sans fin, Le goût des jeunes filles, Pays sans chapeau.



 

jeudi 3 septembre 2020

Coup de mistral sur la rentrée

Le dit du mistral d'Olivier Mak-Bouchard est un thriller provençal constellé d'expressions du Midi et de la langue de Frédéric Mistral. Ce premier roman rend hommage aux écrivains de cette terre (Giono, Bosco, Char, Pétrarque...) et au Vaucluse natal de l'auteur : son histoire, ses contes et légendes, ses us et coutumes (avec parfois quelques arrangements et fantaisies), ses traditions, ses éléments.
En effet, s'il est question du mistral, ce vent emblématique, il est évidemment question des autres éléments : l'eau si rare ici, la terre d'ocres et de calcaire blanc, et le feu des forêts, malheureusement... Nous sommes bien dans un roman contemporain, entre thriller et fantastique, où la magie opère au fil de l'eau et de l'histoire.
Tout se passe entre L'Isle-sur-la-Sorgue, Sault, Vaison et le sommet du Ventoux. Ceux qui ne connaissent pas le coin pourront se référer aux cartes des rabats du livre, qui est en lui-même est un très bel objet : beau papier, belle typo... Sa superbe couverture est signée par la grphiste Phileas Dog.
Après un orage et un éboulement sur son terrain, un paysan découvre des poteries anciennes et veut aussitôt tout enterrer pour ne pas que les archéologues et les musées viennent chambouler son verger. Le narrateur , son voisin, le convainc alors de poursuivre les fouilles à eux deux, en catimini, mais ils deviennent alors hors-la-loi.
En creusant dans le jardin, ils plongent également dans l'histoire et la culture de leur terroir qui traversent les siècles.
Et parmi les personnages attachants du roman, se trouve un chat, énigmatique et omniprésent, élégamment nommé le Hussard, en hommage à Giono.

C'est un coup de mistral qui souffle sur la rentrée littéraire puisque le roman est déjà couronné du prix Première Plume par le Furet du Nord.

Le Tripode, 2020, 360 pages.

Cette chronique est également parue dans Le Dauphiné.

dimanche 23 août 2020

Mémoires d'une jeune fille noire et pas rangée

Rassemblez-vous en mon nom est une partie de l'autobiographie de l'artiste aux multiples talents et activiste américaine Maya Angelou (1928-2014).
Elle raconte dans ce livre (paru en 1974 aux États-Unis) son itinéraire mouvementé de jeune fille noire, de 17 à 19 ans, alors qu'elle a un bébé, pas de mari mais une énergie, un aplomb et un humour extraordinaires pour s'en sortir dans une société dominée par les Blancs (et les hommes).
Elle tente tous les métiers : cuisinière, serveuse, mère maquerelle, danseuse... Grande amoureuse, elle est prête à tout pour l'amour, même à se prostituer, jusqu'à ce qu'elle se rendre compte qu'on la manipule.
Elle peut compter aussi sur le soutien de sa mère, Vivian Baxter, et de son frère Bailey. Férue de littérature, elle trouve souvent une consolation dans les livres. 

Je résolus qu'un jour je ferais partie de la légende familiale. Un jour, tandis qu'ils se raconteraient dans leur cercle intime les guerres et les combats, les gloires et les torts de la famille Baxter, mon nom figurerait parmi les plus illustres. Je me ferais anachorète. Je nous retrancherais du monde, mon fils et moi.
J'avais écrit un mélodrame juteux dont je serais l'héroïne. Pathétique, poignante, solitaire. J'avais le projet de sortir des coulisses en petite fille martyre. Mais il se trouva que la vie me vola mon scénario, et la vedette.

En effet, plus tard dans sa vie, elle a côtoyé Martin Luther King, Nelson Mandela, Malcom X ; et c'est l'écrivain James Baldwin qui l'incite à écrire ses mémoires. Bien vu !
Un livre impressionnant par le fond et la forme, trépidant, qui se lit d'une traite et force l'admiration.

Les éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 2020, 272 pages.

jeudi 13 août 2020

Soif d'écriture

Une anthologie de textes inédits Sur l'alcool de Charles Bukowski ? Autant dire qu'il y a de la matière : poèmes, extraits de nouvelles, d'entretiens, de lettres, et même des dessins, copies de manuscrits et photos.
L'écrivain américain d'origine allemande (né à Andernach en 1920) aurait eu cent ans cette année. C'est l'occasion de le célébrer, éventuellement avec un verre à la main, de préférence avec ce livre : Sur l'alcool
En effet, durant une grande partie de sa vie, l'alcool a été un thème récurrent de son œuvre (entre autres), un compagnon de route, un carburant, une façon de survivre à une vie de misère.
Je ne pense pas que j'aurais pu supporter un seul des boulots merdiques que je me suis coltinés dans tellement de villes de ce pays sans savoir que je pouvais revenir dans ma piaule et picoler pour relâcher la pression, regarder les murs s'incliner, le visage arriéré du chef d'équipe disparaître, sans perdre de vue que ces ordures se payaient mon temps, mon corps, mon âme, pour quelques centimes pendant qu'eux vivaient la grande vie.
En France, nous gardons notamment en mémoire son passage agité à l'émission Apostrophes où il éclusait au goulot des bouteilles de vin (voir la photo de la couverture du livre). Il en fait le récit dans un extrait de Shapespeare n'a jamais fait ça. D'ailleurs, il ne se souvient pas de grand-chose de la soirée. Avec sa désinvolture habituelle, ses histoires, récits de débauche et déboires se terminent souvent par un verre de plus et une bonne dose d'humour.
Si la poésie de Bukowski nous enivre, l'abus de ses beuveries littéraires pourraient donner la gueule de bois. Comme toute anthologie, ce livre ne se lit pas d'une seule traite mais se déguste à petites gorgées, pour l'humour et le style habituel de l'écrivain (lire aussi chez le même éditeur Sur l'écriture).
Pour autant, cette anthologie n'est pas une apologie de l'alcool car Bukowski finit par réaliser en 1992, alors qu'il a 72 ans, qu'il n'a pas moins de talent lorsqu'il ne boit pas, comme il l'écrit à son éditeur John Martin :
Sobre cette nuit. Je pense que j'écris aussi bien sobre que bourré. M'aura pris un bon bout de temps pour m'en rendre compte.
Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (États-Unis) par Romain Monnery, 2020, 384 pages.

lundi 3 août 2020

L'ami noir et autres mythes post-coloniaux

Avec humour, ironie, calme colère, impertinence et surtout pertinence, le collectif Piment (qui réunit Célia Potiron, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Rhoda Tchokokam) propose une synthèse de son travail radiophonique (sur Rinse FM et Radio Nova) dans Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation.
Très instructif, documenté et plein de surprises poétiques dans ses formes, ce lexique aborde une quarantaine de mots et expressions qui en disent long sur le regard et les a priori sur les Noirs.
Il y a notamment ce fameux "ami noir" qui sert de parade pour prétendre qu'on ne peut pas être raciste puisqu'on en a un, mais qui dans la plupart des cas n'existe pas.
On y aborde une foule de thèmes : racisme, discrimination, victimisation (versus déresponsabilisation) mais aussi exotisme (nous sommes tous exotiques pour quelqu'un d'autre), cheveux, canons de beauté, créoles, banlieues, contrôle au faciès, musiques et danses...
En parlant de culture, il est aussi question de Toni Morrison, d'Aimé Césaire, d'Aya Nakamura, entre autres, et d'une curieuse obsession parisienne pour Rosa Parks.
L'entrée Quand on veut on peut passe en revue quelques situations ordinaires où le mur de verre de la discrimination est plus fort que la plus grande volonté.
À l'entrée Répartie, il est proposé des répliques en versions courtes, percutantes, et en versions longues plus argumentées aux questions ou poncifs les plus courants.
À l'entrée Touriste, une dizaine de conseils constituent un "petit guide du bon touriste blanc (...) pour que leurs vacances de rêves ne deviennent pas un cauchemar pour les locaux".
Voilà qui remet quelques pendules à l'heure sur la question noire en allant chercher dans l'histoire, les sciences sociales et la culture populaire. Une lecture nécessaire.

Éditions Hors d'atteinte, 2020, 144 pages.
La maison d'édition Hors d'atteinte a été fondée en 2018 à Marseille. Elle propose de nouvelles grilles d'analyse d'un monde contemporain en pleine mutation sur des sujets comme le féminisme, l'environnement, le racisme, les médias, etc.

dimanche 2 août 2020

Cultiver le paradis sur Terre

Qui nourrit réellement l'humanité ? est une synthèse des trente années d'expérience, de travaux de recherche et d'actions de Vandana Shiva, l'écologiste et féministe indienne, qui milite notamment pour la préservation des semences.
Le titre du livre pose une question et la photo de la couverture y répond en partie. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce n'est pas l'industrie alimentaire et ses multinationales qui nourrissent la planète puisqu'elles ne produisent que 30 % des aliments consommés. Par contre, elles sont responsables de 70 % des dégâts écologiques : appauvrissement des sols, pollution de l'eau, destruction de la faune et des pollinisateurs... Leur principe n'a rien de logique ni de durable en détruisant la planète et notre santé et en marchandisant les moyens de subsistance. On parle plutôt d'exploitations : exploitation de la nature et des hommes, avec une recherche du profit d'une part et l'enfermement dans le cycle infernal de l'endettement d'autre part.
Pour cette activiste altermondialiste, 70 % de l'humanité est nourrie par de petits exploitants, des femmes notamment, qui travaillent le sol de leurs petites parcelles de façon écologique, en respectant le vivant, en pratiquant la polyculture et en vendant leurs produits localement.
Cette agroécologie, respectueuse de l'environnement et de la biodiversité peut donc devenir la norme pour une vraie nourriture, de meilleure qualité, produite par de vrais individus, en abondance.
Le dernier chapitre indique la voie à suivre pour nourrir toute l'humanité tout en préservant l'harmonie de la nature, les sols vivants et la biodiversité.
"Utilisons notre énergie pour œuvrer  à la création d'un avenir alimentaire respectueux de la planète. Lorsque nous travaillons main dans la main, en harmonie, nous pouvons cultiver le paradis sur Terre."
Un manifeste pour la transition mondiale vers l'agroécologie, plein d'espoir et de bon sens.

Éditions Actes Sud, 2020, 192 pages.
Cette chronique est parue initialement, sous une forme légèrement modifiée, dans le n° 23 du magazine Sans Transition !

samedi 1 août 2020

Explications de sexes

Il y a longtemps que je voulais lire Rebecca Solnit, historienne de la culture, théoricienne de l'art et féministe américaine.
Ces hommes qui m'explique la vie est le titre du premier article de ce recueil d'essais sur le thème du féminisme, c'est-à-dire de la domination masculine.
Ce premier texte, plein d'humour, raconte l'histoire d'un homme qui explique à une femme quel est le livre de référence sur un sujet sur lequel elle a écrit. Autrement dit, d'emblée il prétend en savoir plus long qu'elle. On finit par comprendre (on s'en doutait) que l'homme n'a pas lu le livre dont il parle, et que c'est justement la femme à qui il s'adresse qui l'a écrit !
Rebecca Solnit, dans un post-scriptum, raconte aussi l'histoire de ce texte publié sur internet en 2008 et qui a suscité un énorme engouement. Elle précise :
"Au cas où je n'aurais pas été assez claire, je le dis et je le répète : j'aime qu'on m'explique des choses, qu'on me parle de sujets qui m'intéressent mais dont j'ignore tout ; c'est quand ils m'expliquent ce que je sais et eux non que la conversation dérape".
Autres sujets de ce recueil : les violences faites aux femmes, le harcèlement sous toutes ses formes, les injonctions (parfois contradictoires et opposées), les menaces, les traques, les agressions de toutes sortes, les viols et tous ces crimes qui ont défrayé la chronique dans le monde entier...
Vous allez me dire : rien de très réjouissant. Oui, mais cela est si brillamment traité et décortiqué par l'autrice que c'est passionnant, parce que ce sont des sujets qui nous préoccupent, parfois quotidiennement. Elle commente :
"J'aimerais pouvoir écrire sur d'autres sujets, mais celui-ci déteint sur tout le reste. La moitié de l'humanité est encore harcelée, éreintée et parfois tuée par cette violence omniprésente. Pensez à la quantité de temps et d'énergie que nous pourrions investir dans des choses importantes si nous n'étions pas concentrées à ce point sur notre survie. Voyez un peu : l'une des plus grandes journalistes que je connaisse vit dans le même quartier que moi et a peur de rentrer chez elle à pied la nuit. Devrait-elle cesser de travailler tard ?" 
Travailler et tout le reste. Comme si notre territoire social et culturel était restreint et lié à certaines conditions, certains lieux, certaines circonstances.
Il y a des centaines de choses qu'une femme seule hésite à faire dans certaines conditions, certains lieux, certaines circonstances.
Certes, nous progressons, mais la route est encore longue. 
Heureusement, il y a des hommes qui ont tout compris. Merci mes amis. 

Éditions de l'Olivier, 2018, 276 pages. 

Chaque chapitre de ce recueil s'ouvre sur une photo d'Ana Teresa Fernandez.

jeudi 30 juillet 2020

"Écrire donne envie d'écrire"

Cécile Antoir vue par Luce Lagier.

Cécile Antoir a publié plusieurs nouvelles dans Kanyar : Chambre verte, Vacance, Modification, Routes.
Tout comme elle décrit avec maestria ces sensations
et ces petits riens du quotidien dans ses nouvelles, elle décortique ici avec finesse ses processus d'écriture et ses sources d'inspiration, entre autres.


Depuis quand écris-tu en général ? Et des nouvelles en particulier ?
J'écris depuis toujours pour moi, dans d'innombrables carnets, mais sans forme narrative : ce sont des notes, des listes, des descriptions, des impressions ou des souvenirs. C'est Kanyar qui m'a donné l'impulsion nécessaire pour me lancer dans un "vrai" projet : trouver une trame narrative et aller jusqu'au bout d'une idée... Je n'avais jamais écrit de nouvelles avant, mais lorsque le projet de Kanyar a émergé cela a été comme un déclic. C'était le moment et l'occasion. 

Tes nouvelles sont publiées dans Kanyar. Comment as-tu rencontré André Pangrani, le fondateur de la revue ? Quels souvenirs en as-tu ?
Je connais André depuis que je suis petite car il gravitait dans le milieu de mes parents et s'occupait, avec mon père, du Cri du Margouillat à La Réunion. Je garde de cette époque des souvenirs diffus : des apéros, des fêtes liées au théâtre ou à la bande dessinée. L'image d'André dans son petit bureau de Saint-Denis, au fond d'une cour au premier étage. Le bureau était enfumé. Je me souviens bien de sa voix, de son accent à la fois nonchalant et vif, de son rire. Ensuite, il a disparu quelque temps.
La nouvelle Modification de Cécile
est inspirée par La Modification
de Michel Butor
Je l'ai retrouvé bien plus tard au moment du projet de Kanyar. J'ai su qu'il cherchait des nouvelles et je me suis dit que j'allais essayer. C'était un peu comme un pari avec moi-même et puis je me suis prise au jeu... J'ai envoyé ma nouvelle à André qui m'a rappelée aussitôt en me disant "Je prends !". Il était très enthousiaste et moi très heureuse ! Il m'a encouragée et je me souviens que, pour Modification, l'une de ses remarques m'a donné des ailes pendant une bonne semaine ! Il était très bienveillant et avait un jugement sûr, tout en saisissant bien ce qui faisait la particularité et l'univers de chacun. Mon dernier souvenir de lui remonte à un repas au restaurant : il avait plein de projets et voulait notamment donner une place plus importante à l'illustration dans la revue. Il était toujours très stimulant. Je me souviens de son coup de fil joyeux après que j'ai donné Kanyar à Michel Butor lors d'une rencontre en librairie. Il a été enterré le jour de la mort de Butor.

As-tu expérimenté ou souhaites-tu expérimenter d'autres formes (romans, poèmes, chansons, blog...) ?
Un roman oui, cela me fait rêver... Ce qui me manque, c'est un fil narratif. De fait, je suis attirée par des écritures peu narratives et je cherche (sans m'y mettre réellement !) une forme... Avant qu'André ne meure, je pensais lui exposer un projet sur les lieux, cela aurait été comme une sorte de déambulation où les lieux font surgir autre chose... des épiphanies spatiales en quelque sorte. Je pensais que cela pouvait avoir une place dans Kanyar. Je ne sais pas, il faudrait que je creuse cette idée car elle me tient à cœur. J'aimerais aussi expérimenter les livres illustrés, les livres associant projets graphiques et projets d'écriture. Côté écriture ou côté dessin, d'ailleurs !

En tant que lectrice, quel genre de littérature préfères-tu ? Quelles autrices/auteurs ont pu t'influencer ?
Les auteurs qui comptent pour moi sont innombrables ! C'est très difficile de faire un classement. Il y a eu des époques : l'époque Aragon, l'époque Giono. Duras, Butor, Calvino, McCullers. L'époque Sarraute, Perec, Handke, Ernaux, Marie NDiaye, Henri Calet, Proust (forcément une époque vu le temps qu'il faut pour le lire !). J'aime beaucoup la littérature du XXe siècle, globalement, et suis très attirée par les livres qui sortent : la littérature très contemporaine en somme, qui parle du monde dans lequel nous vivons ou vivions, des auteurs comme Laurent Mauvignier, Hélène Lenoir, Marie Darrieussecq, Emmanuel Carrère. Mes derniers enthousiasmes : Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo et Liliane Beauquel pour leur écriture et Paolo Cognetti, pour tout.
J'aime aussi lire des livres de philosophie, d'ethnologie, de sociologie, ceux de Marc Augé, de J. B. Pontalis, de Clément Rosset, de Mona Chollet, par exemple. Sans oublier la littérature pour enfants, une auteure comme Malika Ferdjouk me réjouit ! Les écrits de René Frégni, de Charles Juliet, de Marie-Hélène Lafond, de Pierre Michon, de Bergounioux m'attirent pour leur émouvante âpreté, leur sujet ténu. Tous ces livres m'inspirent pour des raisons différentes : leur propos, leur écriture, leur atmosphère, leurs images, leur auteur. Je donnerais beaucoup pour un café avec Georges Perec et une balade dans Paris avec Henri Calet ! Globalement, j'aime beaucoup les autobiographies, les récits introspectifs, les témoignages, les journaux, les carnets de notes, les fragments. Le réalisme au sens large.
Les livres qui mélangent célébration du quotidien et épopée me semblent des sommets de réussite : Le Hussard sur le toit de Giono et Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy, par exemple. Leurs images sont merveilleuses.

"Rien ne m'inspire plus que le lieu que j'aime et connais par cœur mais vu à travers le souvenir et le rêve."
Avec le recul, as-tu remarqué des sujets de prédilection dont tu n'avais pas forcément conscience avant ?
En effet, écrire met à jour des constantes dont je n'avais pas forcément conscience avant. J'aime écrire sur les lieux ou à partir des lieux. Les routes, les maisons, certaines villes, par exemple. Dans Vacance, le personnage principal, c'est aussi la vieille maison de famille soudain vidée de ses occupants... Dans Modification, c'est la route qui se déploie entre l'île de Ré et Paris. Routes se situe dans les monts du Forez et Chambre verte, ma première nouvelle, évoque les lieux de La Réunion filtrés par la mémoire et le rêve...
Je me suis aussi rendu compte que j'aimais parler d'un personnage seul dans un lieu et me suis étonnée à écrire des nouvelles qui se teintent d'une coloration légèrement fantastique alors que ce n'est pas tellement ce que je lis. Ce qui me plaît, c'est sans doute le basculement dans l'étrangeté que peut éprouver une conscience dans la solitude et, en outre, cela permet de construire le récit avec une "intrigue simple".
"Finalement, je lis et j'écris peut-être pour répondre à cette question : comment on "fait avec" ?"
J'ai aussi compris pourquoi je m'intéressais depuis si longtemps à la littérature traitant du banal et de l'anecdotique. J'ai fait mes mémoires sur Georges Perec (La poésie des choses dans Les Choses, Espèces d'espaces et Un homme qui dort) et sur "le quotidien dans Le Journal du dehors d'Annie Ernaux, Le Poids du monde de Peter Handke et Espèces d'espaces de Georges Perec". Un personnage à qui il arrive des histoires extraordinaires ou des aventures en nombre me touche moins que celui qui se coltine son quotidien. Dans les romans policiers, les passages que je préfère sont ceux où l'inspecteur rentre chez lui, se fait un œuf sur le plat et va fumer sa cigarette sous le vieux marronnier en démêlant les fils de sa journée. Finalement, je lis et j'écris peut-être pour répondre à cette question : comment on "fait avec" ? Comment on gère l'ennui, le rien, l'attente, les idées qui s'évaporent, ces innombrables et minuscules projets qui se font et se défont sans laisser de traces ou presque ? Le temps d'avant et celui d'après. Je suis très frustrée, dans un film, quand les ellipses nous amènent directement au cœur de l'action : moi ce que j'ai envie qu'on me raconte, c'est comment le personnage en est arrivé là, comment il s'est levé, a attendu, espéré, voyagé, comment il se tenait dans le train, à quoi il pensait. Rien ne m'ennuie plus qu'un combat dans un récit de chevaliers ! Je viens de lire, d'Adèle Van Reeth, La Vie ordinaire — ordinaire qu'elle ressent comme un poids — qui m'a beaucoup intéressée parce qu'elle pose cette question existentielle de ce qu'on fait de nos existences dans tous ces inévitables moments ordinaires. Mais pour moi, il y a aussi une poésie du quotidien, pas nécessairement dénuée de poids tragique d'ailleurs et une nécessité de prendre en charge ce presque rien donnant sa couleur à nos actions et même à nos pensées les plus abstraites. Le "Poids du monde", en somme.

Comment écris-tu (rituels, lieux, horaires, façons de faire...) ?
Je n'ai aucun rituel d'écriture à part remplir des carnets, et encore les bons jours... Je suis très feignante. J'admire les gens qui écrivent le matin avant que la maisonnée ne se réveille. Il faut une certaine disponibilité pour écrire et je l'ai rarement. Je travaille à plein temps, j'ai des enfants. J'écris dans les interstices, les transports en commun, les salles d'attente, les cafés, les vacances. J'écrivais pendant les siestes des enfants quand ils étaient petits... d'où l'intérêt de la note brève. D'où l'intérêt aussi des dates de rendus qui polarisent (enfin !) l'attention et obligent ! Cela dit, et c'est paradoxal, j'ai l'impression d'écrire partout, tout le temps et, au fond, je vis les choses comme toujours dédoublées d'écriture, d'une sorte d'épaisseur descriptive ou contemplative.
Mais quand j'écris une nouvelle, je ne fais plus que ça, je ne pense plus qu'à ça. C'est un gouffre !
"... j'ai l'impression d'écrire partout, tout le temps et, au fond, je vis les choses comme toujours dédoublées d'écriture, d'une sorte d'épaisseur descriptive ou contemplative."

D'où te vient l'inspiration ?
Je dirais que l'inspiration me vient des lieux filtrés par les souvenirs. Rien ne m'inspire plus que le lieu que j'aime et connais par cœur mais vu à travers le souvenir et le rêve. Quand je suis sur place, cela me semble moins émouvant, moins riche, que quand je n'y suis plus ! Mais j'emmagasine. C'est comme un processus de distillation dans un alambic ! Je pense souvent à cette image de Rilke : "Ce n'est que lorsque (les souvenirs) deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu'ils n'ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n'est qu'alors qu'il peut arriver qu'en une heure très rare, du milieu d'eux, se lève le premier mot d'un vers". Le passage en entier est très beau et inspirant en lui-même ! Il parle magnifiquement bien de l'écriture. De fait, je suis littéralement habitée par certains lieux, certaines atmosphères, qui vivent en moi à la manière de voiles se superposant et s'associant. Ainsi, les lieux et l'écriture sont très liés pour moi.
"On peut creuser dans le passé
de manière quasi infinie.
Faire résonner le passé,
le présent et l'avenir,
multiplier les possibles."
On dit de l'art, de la peinture, de la littérature, qu'ils apprennent à voir ou à vivre le réel, c'est aussi vrai du processus d'écriture lui-même. Quel bonheur quand on parvient à approcher l'image qui exprimera ce qui, jusque là, restait nébuleux ou incernable ! Découvrir, en lisant ou en écrivant, certaines images, certaines expressions ou atmosphères est une source d'inspiration en soi. C'est la "métaphore vive" qui ouvre au possible. Tout comme les titres et les listes qui me laissent rêveuse et parfois agissent comme des déclencheurs d'écriture. Lorsque je commence une nouvelle, j'ai d'ailleurs souvent son titre, comme un petit programme concentré !
Enfin, je dirais qu'écrire inspire. Écrire donne envie d'écrire. Une sensation en appelle une autre, une image lance un récit ou une description. "Il faudrait pouvoir écrire en étoile", disait Aragon. Quand j'écris, mon texte se développe à l'intérieur de lui-même par insertions successives ou par couches. Je n'écris pas du tout de façon linéaire mais plutôt dans les "plis" du texte. Mon expérience de l'écriture, c'est l'expérience, fascinante, d'un temps non chronologique qui part dans tous les sens, qui n'est plus seulement devant soi mais derrière, sur les côtés, partout ! Le temps passé, par exemple, redevient un projet. Un événement minuscule, dont la durée n'a pas excédé une minute, peut devenir immense. On peut creuser dans le passé de manière quasi infinie. Faire résonner le passé, le présent et l'avenir, multiplier les possibles. Les sensations, les impressions, les réminiscences s'associent sans soucis des espaces et des temporalités ordinaires et c'est un sentiment grisant que je ne retrouve nulle part ailleurs.

D'autres entretiens des autrices et auteurs de nouvelles dans Kanyar :

- Pierre-Louis Rivière
- Emmanuel Gédouin
- Julie Legrand
- Xavier Marotte
- Emmanuel Genvrin
- Olivier Appollodorus, dit Appollo

mardi 28 juillet 2020

La magie des roses, du sel et de la pluie

Histoires sur les roses, la pluie et le sel est un recueil de nouvelles, très courtes, de l'autrice ukrainienne Dzvinka Matiyash.
Les trois thèmes des roses, de la pluie et du sel sont le fil conducteur, ou le dénominateur commun, des trois parties du recueil.
Au fil des histoires, l'autrice crée un univers qui surprend et dérange parfois. Les personnages ne sont pas des héros, mais le deviennent, un peu malgré eux, grâce au souvenir d'un narrateur ou d'un autre personnage.
Leur héroïsme est celui du quotidien. Ils sont de ceux dont on ne parle pas et de ceux qui se taisent (une grand-mère, une petite fille, une couturière, un moine...) et font de leur mieux pour affronter les vicissitudes d'une vie cabossée, la fatalité ou l'incompréhension de leur entourage.
Les récits sont des sortes de fables brossées avec minutie dans le clair-obscur. Car soudain, dans ce réalisme, sombre et triste, la lumière transperce et révèle un monde fantastique, mystique ou magique.
Alors ces vies minuscules, sous la plume de Dzvinka Matiyash, prennent une couleur surnaturelle et nous laissent une impression de rêve étrange, grâce aux roses, à la pluie et au sel.

Les Éditions Bleu & Jaune, 2020, 228 pages.
En 2012, ce recueil a été finaliste du prix du livre ukrainien de l'année de la BBC.