lundi 28 septembre 2015

Je reconstruirai les fragments

Habiba Djahnine réalise des films comme elle écrit ses poèmes, avec une authenticité sensible, combattante, émouvante. Son poignant long-métrage Lettre à ma sœur était un hommage à sa sœur Nabila, militante féministe assassinée en 1995 à Tizi-Ouzou.
Après un premier recueil Outre-Mort, paru en Algérie, Fragments de la maison paraît cette année aux éditions Bruno Doucey*.
Une poésie de partage, qui nous porte et nous élève.
Blanc est le ciel
Sourdes sont les rafales de vent
L'air se remplit de milliers de grains de sable
La tempête n'attend plus
Elle envahit la ville.

Éditions Bruno Doucey, 2015, 64 pages.
*Bruno Doucey a longtemps dirigé les éditions Seghers avant de créer sa propre maison pour continuer à faire découvrir les poètes du monde entier, pratiquant ainsi une poésie de combat.

samedi 19 septembre 2015

Apocalypse noire

Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe est un objet rare où le fond et la forme s'imbriquent pour jouer avec les codes de l'écriture et de l'édition : langage, mise en page, ponctuation, pagination, couleur des pages... Tout repère est perdu, réinventé, dans la présentation comme dans l'intrigue. Le livre joue aussi avec notre imagination et nos nerfs, jusqu'au bout. Il est d'ailleurs difficile de le lâcher alors qu'on sait, dès les premières pages et au vu des dernières pages (qu'on n'a pas pu s'empêcher de regarder : grises, puis complètement noires), que ça va forcément mal finir.
Que se passe-t-il exactement ? Le journal dont il est question est-il celui du dernier homme, comme le laisse supposer le premier chapitre dans une étrange langue que l'on déchiffre aisément ? Est-il celui d'un psychotique, voire d'un criminel, qui réécrit sa propre histoire ? Ou d'un scénariste piégé dans sa trame ou qui nous piège à notre tour ? Des diverses versions qu'il réécrit, quelle est la vraie ?
Beaucoup de mystères, de suspense et de parts d'ombre jouent sur la noirceur et les oiseaux de mauvaise augure qui rognent l'espace, envahissent tout. Les gens et les choses disparaissent, partis ou morts, peut-être dans des trous de mémoire.
Et si tout n'était que pure invention d'écrivain doué et joueur ?

Heureusement, dans cette ambiance d'apocalypse noire et suffocante, quelques traits d'humour apportent un peu d'air frais :
"Personne évidemment ne viendra à lire ces lignes." 
(Je souhaite au contraire de nombreux lecteurs à Charøgnards.)
Et après une scène où un oiseau est massacré :
"(Aucun corbeau n'aura été maltraité au cours de l'écriture de cette scène.)
Un premier roman brillant, étonnant, insolite et singulier, qui trouve donc tout naturellement sa place dans le catalogue hors du commun de Quidam Éditeur.

Quidam Éditeur, 2015, 272 pages.
Le site de l'auteur : À l'intérieur du crâne.

samedi 12 septembre 2015

Very Goudes !

C'est avec grand plaisir que l'on retrouve l'humour, la verve et le petit monde de Charles Gobi dans son quatrième roman : Les Goudes, c'est de l'anglais...
Cette fois-ci, on sort des quartiers sans grand intérêt touristique pour s'extasier dans le petit port des Goudes, à l'extrême sud de Marseille. Les héros, Esprit — "petit par la taille et grand par la qualité d'âme" — et ses amis du Bar de la Sidérurgie, prennent la vie du bon côté et expédient les vrais méchants de l'autre côté (de la vie). 
La lecture est d'autant plus jubilatoire qu'on sait d'avance que, dans les romans de Charles Gobi comme dans les films de Tarantino, plus ils sont bêtes et sans foi ni loi, et plus la vengeance sera terrible.
Mais il n'est pas seulement question de justice à la David contre Goliath, il se trame aussi des histoires d'amour, sur fond d'art de vivre à la marseillaise : passage obligé par les cabanons, les apéritifs et les repas entre amis, les parties de pétanque et les parties de pêche, sans oublier les parties de rigolade. Les nombreux dialogues sont servis dans leur jus et bien assaisonnés d'expressions pittoresques.
Very Goudes !

Chaque roman peut se lire indépendamment, mais toute la série vaut son pesant de petites olives à l'heure du pastis :
- Bar de la sidérurgie
- Chemin des Prud'hommes
- Hercules des Trois Ponts
- Il est pas con, ce con ?- La grosse Janine.   

Le site de Charles Gobi pour commander les livres ou les acheter à Marseille.

samedi 5 septembre 2015

Au-delà de la mémoire

Le Deuil blanc de Jean Biès est le récit posthume (il a mis fin à ses jours en janvier 2014) des sept dernières années de sa vie avec sa femme Rolande, atteinte de la maladie d'Alzheimer.
Après quarante-cinq ans de bonheur et d'amour, la maladie-sans-nom — comme il ne la nomme pas —, transforme son épouse en la privant de mémoire. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, encore là, elle-même et si différente. L'un et l'autre ne se reconnaissent plus.
Dans un style subtil et poétique, il rend compte de cette souffrance de l'accompagnant qui doit renoncer à ses repères pour soutenir l'autre par des réajustements permanents face à une situation toujours variable, faire son deuil avant le deuil.
Un très touchant hommage, à la mémoire de celle qui perdait sa mémoire.
De ce livre, je ne t'aurai lu aucune page. Mais s'il est vrai qu'il est de tous le plus authentique, c'est encore à toi que je le devrai. Or, le plus intense hommage que je t'aurai rendu, la plus grande preuve d'amour que je t'aurai donnée, tu n'en auras nulle connaissance.

Éditions Hozhoni, 2015, 160 pages. 
Crées en janvier 2014, par Bernard et Nûriël Chevilliat, les éditions Hozhoni se proposent notamment de "participer par l’écrit au débat d’idées sur l’évolution du monde en offrant une contribution spirituelle, philosophique, métaphysique ou écologique".

lundi 31 août 2015

La guerre, et après

"Je lui ai expliqué que le but de ma visite était double : je cherchais des informations sur l'arrestation d'Émile, ou au moins une piste, mais je voulais aussi obtenir de la matière pour un roman qui s'inspirerait en partie de la Seconde Guerre mondiale. En partie seulement, car je m'étais aperçue en travaillant sur la trame du roman que ce qui m'intéressait le plus, c'était ce qui était arrivé après, plus exactement comment on avait pu continuer à vivre dans le même village que ceux que l'on soupçonnait d'avoir été à l'origine de l'arrestation d'un proche, quand ce n'était pas une certitude."
Cet extrait du Bercail de Marie Causse résume bien ce qu'est ce livre double : la première partie est une fiction, la seconde est une enquête sur son arrière-grand-père et son grand-oncle qui ne sont pas rentrés chez eux après la guerre.
Le tout est passionnant, bien écrit, sincère, bienveillant, avec ces détails — une expression ou une sensation —, qui font mouche.
Un troisième roman d'une grande qualité.

Collection L'Arpenteur, Gallimard, 2015, 256 pages.

lundi 10 août 2015

Fractions, effraction de mémoire

Effraction est le neuvième roman d'Alain Defossé et devrait jaillir du flot de cette rentrée littéraire.
Il a suffit d'un cambriolage, une effraction, pour que la vitre brisée dans le salon de cette dame, apparemment sans histoires, à la vie trop bien rangée, provoque une brèche, un courant d'air dans ses souvenirs.
"Quelque chose du passé s'immisce, peut-être. On ne sait pas pourquoi ce cambriolage fait resurgir quelque chose du passé. Peut-être est-ce un simple accroc dans une vie très lisse, qui dévoile, comme une déchirure sur un canapé montre au-dessous quel tissu le recouvrait avant, qu'il était rouge et doré avant d'être beige et neutre, que ça foisonnait au-dessous, les couleurs, les conversations, les postérieurs posés là de morts depuis des lustres, les verres qui s'entrechoquent et les drames qui se dénouent."
Alain Defossé sème de petits cailloux — des pierres précieuses — comme des indices, des secrets soigneusement oubliés, des contradictions mystérieuses, avec une étrange mise à distance. Nous entrons alors, sur la pointe des pieds, dans l'intimité de ce personnage ambigu en passant de la première à la troisième personne. Des témoignages des autres personnages, testes en italiques comme des dépositions de police, on n'en apprendra guère plus.
Un portrait en creux, magnifique, haletant, hanté de trous de mémoire et de cicatrices.

Éditions Fayard, 2015, 200 pages.

lundi 3 août 2015

L'envoûtement de Carole M.

Au début, l'univers de Carole Martinez peut surprendre, avec ce style unique, poétique, fantasque et fantastique, d'une autre époque, moyenâgeuse pour La terre qui penche, son troisième roman. Or, il suffit de passer un sas — quelques pages à peine —, et les phrases travaillées, le vocabulaire daté, l'histoire crue et cruelle, créent une atmosphère de conte qui pénètre et envoûte, à notre insu.
L'épopée se brode et se tisse vers 1630, en pays Comtois, où l'on retrouve le Domaine des Murmures, cadre du deuxième roman de l'écrivain qui se passait au XIIe siècle.
Le texte chante et danse, rythmé de comptines, chansons de geste et airs de caroles (danses du Moyen Âge).

Deux narratrices alternent, Blanche, une petite fille, et sa vieille âme. Parmi les personnages hauts en couleurs et forts en caractères — dont un ogre bien réel et une sirène de rivière —, on croise des chevaliers, des serfs, des sorcières et des femmes en butte au pouvoir des hommes. Mais parfois, les hommes éprouvent des sentiments et une petite fille peut échapper à l'ogre...
 "Il est mort, la face contre terre, mort, une épée inutile au côté, mort, et je me souviens même qu'il a pleuré avant de s'affaisser sur son gros caillou, pleuré de tristesse à l'idée de quitter ce monde formidable où tout est possible pour un géant en armes, où la violence l'emporte le plus souvent, où les enfants perdus dans les bois n'ont aucune chance de passer la nuit s'ils ignorent qu'ils peuvent être chardons."
De secrets de familles en batailles de fiefs, de mariages forcés en amours clandestines, la petite Blanche grandit, apprend et découvre le monde des adultes.

Éditions Gallimard, 2015, 368 pages.

Le  premier roman de Carole Martinez, Le cœur cousu, a remporté de nombreux prix littéraires et rencontre toujours un beau succès, avec déjà ce style de conte fantastique qui mêle la légende à la vie réelle de l'aïeule espagnole de l'autrice, jouée et perdue au jeu par son mari.