mercredi 17 février 2016

Que se passe-t-il dans le passage ?

Surprenant nouveau petit livre des éditions Louise Bottu que ce Dans le passage un pope du mystérieux auteur russe Lev Nicolaïevitch Petrov-Blanc, mort en 2003, à l'âge de 39 ans.
Le lieu principal est donc un passage, une sorte de galerie commerciale couverte, le genre d'endroit où l'on n'a pas spécialement envie de flâner ni de s'attarder, tout ce qu'il y a de plus ennuyeux et banal, à première vue.
Car, à y regarder de plus près, ce qui n'est pas banal, c'est la forme, ou plutôt les formes, pour décrire, par petites touches de textes courts, ce qu'il se passe dans ce passage, heure après heure, jour après jour, saison après saison. L'auteur joue allégrement avec les formes : la technique du cut-up et la typographie, par exemples.
Car il s'en passe des choses dans ce passage, entre ceux qui ne font que passer comme ce fameux pope qui y passe souvent, et ceux qui y passent plus de temps : les commerçants, les vendeurs à la sauvette, les ouvriers, les mendiants...
Une jeune vendeuse prend sa pause-déjeuner et rapporte une salade Olivier ? Voilà la recette détaillée de la salade en question pour deux personnes.
Et notre pope réapparaît au fil des pages, parfois sous la forme de définitions tirées du dictionnaire, autant de points de vue, de façons de voir.
Toute une cohue, un monde grouillant, que l'auteur observe à la loupe et nous donne à voir dans un vertigineux bric-à-brac littéraire et visuel, car "Dans ce qu'on voit on voit toujours plus qu'on ne voit".
Il nous donne aussi à réfléchir, non sans humour, sur la tentative de voir avec, au passage, de nombreuses références à la littérature : Anouilh, Dostoïevski, Pessoa, Thoreau, Céline...
Dans le brouhaha du passage on croit entendre voir. Penché sur la petite vieille il lui glisse à l'oreille quelques mots, dans ce qu'on voit on voit toujours moins que ce qu'il y a à voir, ce que l'on voit privé du reste, qu'on ne voit pas ou qu'on voit sans le voir, que la plupart du temps on ne soupçonne même pas, peut-être ajoute-t-il père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils voient, peut-être pas.
Décidément, avec son catalogue plein de poésie et de surprises, Louise Bottu (poétesse fictive de Monsieur Songe de Robert Pinget) nous fait sortir des sentiers battus et/ou nous fait entrevoir des passages secrets dans ces passages rebattus que l'on pourrait ne plus voir.

Éditions Louise Bottu, traduit du russe par Pauline J. A. Naoumenko-Martinez, 2016, 120 pages.

Chez le même éditeur :
- Ozu, de Marc Pautrel
- Vie des hauts plateaux - fiction assistée de Philippe Annocque
- L'air de rin de Bruno Fern

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