vendredi 6 juillet 2012

À noter sur vos listes

Ça fait plaisir : encore un livre que j'ai eu du mal à lâcher une fois commencé et que j'ai envie d'offrir à tout le monde : La liste de mes envies de Grégoire Delacourt. À noter sur vos listes de livres à lire. Le roman remporte déjà un beau succès. Bien mérité !
Cela parle de liens et de bons sentiments, de la difficulté à les installer et de leur rapidité à disparaître. Cela parle d'amour et des petits bonheurs à goûter ici et maintenant. Cela parle aussi de trahison, de deuil, de maladie de fin de vie... C'est triste et c'est optimiste.
C'est juste, clair, simple (ce qui est difficile à écrire).
Laissez-vous tenter par l'histoire de cette mercière d'Arras qui gagne à Euromillions et qui a peur que l'équilibre lumineux de son quotidien n'explose.
Je ne vous en dis pas plus : j'espère vous avoir donné envie.

Éditions JC Lattès, 2012, 220 pages.

mercredi 4 juillet 2012

Pervers pépères

Le livre était là depuis plusieurs semaines, envoyé par les éditions Eyrolles, sans que j'aie vraiment envie de m'y plonger. La curiosité a fini par agir. Le titre a des allures de thriller : "J'ai aimé un pervers" et, en effet, quelle tension ! Le style ne cherche pas à être littéraire, mais les récits prennent à la gorge dès le début. Et le pire, c'est que tout est vrai.
Ce sont trois histoires croisées, vécues par trois femmes différentes — Mathilde Cartel, Carole Richard et Amélie Rousset — qui racontent des expériences similaires avec leurs maris pervers narcissiques.
Elles se sont rencontrées dans un séminaire sur la manipulation dans le couple et au travail, après avoir enfin réalisé qu'elles vivaient, depuis des années, sous la coupe d'un fou qui trompait bien son monde.
Les récits s'articulent selon les différentes étapes caractéristiques du lent processus de destruction : les alertes qu'on n'écoute pas, le sentiment de solitude, l'alternance du chaud et du froid, la manipulation, la culpabilisation, la dévalorisation... et finalement comment elles s'en sont sorties. Ouf ! Ça finit bien pour elles, mais leurs témoignages est d'utilité publique : informer d'autres victimes et les aider à réagir. Les pervers narcissiques représentent 2 à 3 % de la population et nous en avons déjà probablement rencontré.
Il paraît que la version "perverse mégère" existe aussi. Les témoignages de leurs maris persécutés seraient les bienvenus...

Éditions Eyrolles, Collection Histoires de vie, 2012, 200 pages.

dimanche 10 juin 2012

Parlons du bonheur

Dans les moments difficiles, je me demande toujours où trouver des solutions, du soutien, le moyen de sortir de l'impasse. Il y a les ami(e)s à qui je peux me confier ou tout simplement bavarder de tout et de rien en passant un bon moment. Et puis, il y a des essais où j'espère trouver une autre façon de penser. Le problème avec la bibliothérapie (se soigner en lisant), c'est justement qu'il ne faut pas se contenter de lire, mais s'efforcer d'appliquer les méthodes proposées et d'approfondir les réflexions. Sinon, ça ne change pas grand-chose ou pas pour très longtemps.
Thierry Janssen, dans Le défi positif, propose une synthèse des récentes études en biologie, neurosciences et psychologie sur le bonheur et la bonne santé, puis une piste d'introspection pour tenter de comprendre comment nous fonctionnons et de quelle façon nous pourrions être plus positifs, en cultivant nos forces du caractère et nos vertus, et en donnant du sens à nos expériences.
C'est sûrement le travail de toute une vie pour atteindre la sagesse.
La sagesse est "le sommet de l'excellence humaine", selon le psychologue allemand Paul Baltes, et "le résultat d'une maturation qui nous fait accepter nos succès et nos échecs au lieu de désespérer à l'idée d'avoir gâché notre existence", selon le psychanalyste américain Erik Erikson.
Restez sages !

Éditions Les Liens qui Libèrent, 2011, 380 pages. 

samedi 9 juin 2012

Une critique d'art s'expose

Dans une série d'entretiens avec Richard Leydier, critique d'art, Catherine Millet raconte son parcours passionnant, en tant que directrice de la rédaction de la revue sur l'art contemporain art press et auteur de livres sur l'art et de récits autobiographiques : D'Art Press à Catherine M.
Il est donc question de l'histoire de art press et plus largement de l'art contemporain, puisque Catherine Millet a commencé à écrire des critiques en 1968, alors qu'elle n'avait que 20 ans, et qu'elle a fondé sa revue art press en 1972, avec le galeriste Daniel Templon.
Ce point de vue exceptionnel de témoin direct fait d'elle une historienne de l'art contemporain qui assume sa subjectivité et prend le risque de s'exposer.
En effet, qu'elle écrive sur l'art ou sur sa vie intime, Catherine Millet pense que c'est en étant très personnel qu'on rejoint l'universel.

Éditions Gallimard, Collection Témoins de l'art, 2011, 256 pages.

Quant à ses récits personnels, justement, j'ai déjà évoqué La vie sexuelle de Catherine M. à l'écriture originale, c'est-à-dire dans le style d'une critique d'art.
Elle a ensuite publié Jour de souffrance ; une douloureuse crise de jalousie qui a duré trois ans, magistralement écrite et décrite, avec la précision et l'obsession qui sont siennes. Un témoignage de première main qui met parfois mal à l'aise tant le récit est cru, impudique et direct, mais sidérant de vérité. À la manière de Rousseau dans ses Confessions, ce récit est un document inédit sur la nature humaine.

Éditions Flammarion, 2008, 272 pages.

dimanche 3 juin 2012

Le royaume de Pierre Michon

Éditions Verdier, Collection jaune, 1996.
Évidemment, j'ai poursuivi mon exploration de l'œuvre de Pierre Michon, dont certains pensent qu'il est un des plus grands écrivains français vivants. Je suis bien d'accord. Son style est admirable. Je dirais même que c'est du lourd, du concentré, dans le sens où ce n'est pas le genre qu'on lit pour passer le temps, distraitement : cela demande un minimum d'attention. Les phrases sont longues, complexes, denses de références et d'érudition. Un dictionnaire — et pourquoi pas une encyclopédie ou une histoire de la littérature ? — est souvent utile. Je ne vous dis pas ça pour vous dégoûter, au contraire. Ce serait dommage de passer à côté de cet orfèvre du style, de cet univers étonnant, presque d'un autre siècle. Un exemple de bijou de ce tailleur de Pierre : Le Roi du bois ; quelque cinquante pages qui laissent longtemps une empreinte dans l'esprit. À mon avis, avec Vies minuscules, c'est une bonne approche de son œuvre.
Heureusement, son écriture suscite un tel engouement qu'un nombre impressionnant de livres nous donne des clés pour la comprendre, découvrir ses subtilités et ses inspirations. Par exemple, le recueil d'entretiens Le Roi vient quand il veut ou le livre-CD d'Agnès Castiglione (voir l'illustration dans une précédente chronique).
Enfin, avec ou sans clés, par la grande ou la petite porte, on entre quand même dans le royaume de Pierre Michon, car son mystère ouvre les fenêtres de notre imagination. Après tout, c'est bien l'intérêt : ne pas tout comprendre, rêver, créer son propre monde.

jeudi 31 mai 2012

Rapport sur Grégoire Bouillier

En cherchant un livre de Bouïda dans les rayonnages, je tombe sur la tranche noire de celui de Bouillier. Grégoire de son prénom. Jamais entendu parler et je tiens à partager ma découverte.
Le titre sent l'autobiographie : Rapport sur moi. Sur la quatrième de couverture, une seule phrase, drôlement fataliste : "Ce sont des choses qui arrivent. Grégoire Bouillier". L'incipit est : "J'ai vécu une enfance heureuse." Je ne sais pas pourquoi mais je sens que ça cache quelque chose, un deuxième degré, une faille. La suite me donne raison. C'est le point de vue distancié, sur le ton neutre d'un rapport plus ou moins officiel, sur une famille extravagante, invraisemblable et bien toquée. Cela donne un récit tragi-comique (surtout tragique), burlesque. Par exemple : "Ce n'est pas la première fois que ma mère tente de se suicider. Les trois derniers réveillons de Noël ont déjà été l'occasion de présenter nos vœux à Police-Secours."
En tout cas, un style et un récit prenants qui rebondissent de surprise en récurrence et en jeu de mots.

Éditions Allia, 2002, 160 pages.

dimanche 6 mai 2012

Vies minuscules et capitales

Dans Vies minuscules, Pierre Michon rend hommage à des personnes qui ont compté dans son histoire et celle de sa famille, parfois des légendes transmises oralement de génération en génération, notamment par sa grand-mère. Grâce à la littérature, ces courtes biographies redonnent vie à ces hommes et ces femmes souvent disparus, les font entrer dans la lumière et la grande légende, écrite, pour leur donner leurs lettres de noblesse. De minuscules, ils deviennent majuscules, en lettres capitales. Car Pierre Michon hisse ces humbles sur un piédestal avec un style très écrit, presque exagérément travaillé, en contraste avec la modestie des personnages : une véritable broderie sur des vies réelles. L'auteur noircit les pages et remplit les blancs des histoires, ne se cachant pas d'intervenir : "Imaginons encore une fois qu'il en fut comme je vais le dire" à propos de "Vie de la petite morte". Ne se cachant pas non plus de raconter sa propre histoire par intervalles et en transparence : "Mais parlant de lui, c'est de moi que je parle", dans "Vie d'André Dufourneau".
Hors de la famille, les disparus sont peut-être encore vivants, comme les frères Bakroot, camarades de préau, ou Marianne et Claudette, des ex-compagnes, qui ont réellement traversé sa vie (enfin, je le suppose). "Je l'ai déçue, Claudette, et c'est peu dire ; le dernier sentiment qu'elle eut pour moi, le dernier regard qu'elle me porta, fut de répulsion peut-être, de peur et de pitié mêlées. Elle a fui ce qui la dépossédait, et s'est peut-être retrouvée elle-même dans le cours des choses." Et à l'origine de ces disparus, son propre père, parti, alors que Pierre Michon n'avait que deux ans.
Enfin, comme socle des piédestaux, il y a les lieux et la terre, à travers leurs noms, Chatelus, Mourioux, Saint-Goussaud et surtout la ferme des Cards, dans la Creuse, où Pierre Michon est né et qu'il a reçue en héritage. C'est pour lui le tombeau des ancêtres auquel il redonne vie, sous la forme d'un musée ou d'un temple.
En dépassant sa vie de deuils, Pierre Michon en finit avec ce passé et transforme hommes et lieux en mythologies.

Éditions Gallimard, Collection Folio, première impression en 1984
256 pages.