dimanche 8 décembre 2013

Son nom de Venise

L'ombre de Marguerite Duras se profile dans Seule Venise de Claudie Gallay. Pas seulement parce que la narratrice lit Le Barrage contre le Pacifique, sur les conseils du libraire Dino. Surtout par son écriture forte, simple et poétique, en petites touches justes.
Suite à une rupture amoureuse dont elle ne se remet pas, une Française vient loger à Venise dans une pension, quelques jours, quelques semaines. Dans le labyrinthe des ruelles, elle se laisse porter par le hasard et les rencontres, notamment ce libraire taciturne comme elle, mais aussi les hôtes de la pension, dont le patron, un jeune couple d'amoureux et un prince russe qui se dévoile peu à peu.
Il est question d'amour, qui se perd ou qui vacille, et aussi d'art, de littérature, de cinéma (Woody Allen est cité deux fois), de peinture. On croise le peintre Zoran Music qui vivait à Venise jusqu'à la fin de sa vie et qui a peut-être survécu des camps de la mort grâce à ses croquis. D'ailleurs, un des thèmes de ce roman serait la survie, grâce à l'art et les mots.
Venise (dont le nom Venitia serait dérivé du latin Veni etiam : reviens encore) est un personnage à part entière qui console, comme l'évoque le titre issu d'une phrase du livre : "Parce que seule Venise me console de ce que je suis vraiment". Et, ainsi réduit à ces deux mots, le titre renvoie aussi à la solitude, alors que la ville est, souvent, une destination prisée des amoureux et des multitudes de touristes.
Claudie Gallay connaît bien la ville et nous entraîne dans sa vie intime, de l'intérieur, et en hiver, une saison qui se prête idéalement à cette atmosphère mélancolique et profonde. Son style est comme ces musiques qui entrent droit au cœur, dont on ne se lasse pas et qu'on écouterait inlassablement.

Éditions Actes Sud, Collection Babel n° 725, 2006, 304 pages.

jeudi 5 décembre 2013

De l'actuel avec du très ancien

Une nouvelle version des aventures extraordinaires de Gilgamesh, La quête de l'immortalité vient de paraître aux éditions Synchronique, grâce à l'œuvre remarquable des traducteurs : Stephen Mitchell, pour la version anglaise, et Aurélien Clause, pour la version française.
Ce sont des aventures extraordinaires pour plusieurs raisons. D'abord, il s'agit du plus vieux roman de l'histoire de la littérature, un mythe fondateur des civilisations occidentales, donc un grand classique, qui nous vient de Mésopotamie. En effet, à la fin du XIXe siècle, des archéologues anglais redécouvrent dans l'antique ville assyrienne de Ninive (au sud de l'actuel Kurdistan), plusieurs tablettes cunéiformes retraçant l'épopée, au IVe millénaire avant notre ère, du roi légendaire d'Uruk.
Ces légendes sont également, en elles-mêmes, extraordinaires : prouesses, batailles, déluge... qui évoquent des thèmes universels tels que le pouvoir, l'amitié, la sexualité, la mort, etc. 
Rainer Maria Rilke considérait déjà ce texte  "comme l'une des meilleures choses pouvant arriver à quelqu'un."
À partir de différentes sources et traductions d'érudits, les traducteurs ont effectué un magnifique travail, sous forme de poème en alexandrins d'une grand fluidité : le texte se lit vraiment comme un roman d'aventures. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur l'histoire dans l'Histoire : une introduction, des notes explicatives et une bibliographie replacent le récit dans son contexte historique et littéraire.
La lecture est d'autant plus émouvante que ces légendes sont arrivées jusqu'à nous, alors qu'elles ont été perdues pendant des siècles : elles étaient déjà connues par nos ancêtres, il y a plus de trois millénaires.

Éditions Synchronique, 2013, 248 pages.

jeudi 21 novembre 2013

Obsession fatale

La maison d'édition Au Diable Vauvert a eu l'excellente idée de rééditer le fameux roman de Elizabeth McNeill qui inspira le film au même titre :
9 Semaines ½.
Édité pour la première fois en 1978 aux États-Unis, il est présenté comme une histoire vraie et une réponse littéraire à 50 nuances de Grey, un best-seller qui ne ferait (je ne l'ai pas lu mais je peux aisément le croire) pas le poids question style.
En effet, sur un thème similaire — une passion extrême qui vire sado-maso — l'auteur (de son vrai nom Ingeborg Day comme le dévoile la préface) adopte une forme originale pour raconter comment, en seulement neuf semaines et demie, cette jeune femme brillante et indépendante le jour, tombe, la nuit, sous le charme puis la domination d'un séducteur tendance pervers narcissique ou vampire psychologique. Je trouve réducteur de cantonner ce livre au genre érotique car il s'agit avant tout d'une œuvre littéraire et du témoignage édifiant d'une perte de contrôle et d'une dépersonnalisation. L'aspect érotique, jamais vulgaire, ne semble en effet qu'illustrer le récit de cette relation dévorante.
Et il ne faut pas plus d'une soirée pour dévorer ce livre, tant il est captivant de bout en bout, servi par une écriture et une forme épatantes.
Reste à traduire et rééditer l'autobiographie de Ingeborg Day, Ghost Waltz, publiée en 1980.

Éditions Au Diable Vauvert, 2013, 200 pages. 

mercredi 6 novembre 2013

Le nouveau Kanyar arrive !

Le numéro 2 de la revue littéraire Kanyar sort officiellement le 13 novembre à la librairie La Friche, au 36 rue Léon Frot, Paris XIe (lire aussi ma chronique du n° 1).
Cette fois-ci, la couverture est signée par Conrad Botes, dessinateur sud-africain. Observez-la de près pour en découvrir toute la profondeur.
Au sommaire, retrouvez quelques auteurs du n° 1 (Cécile Antoir, Olivier Appollodorus, Emmanuel Genvrin, Emmanuel Gédouin, Xavier Marotte, André Pangrani, Pierre-Louis Rivière... et moi-même), et de nouveaux dont vous me direz des nouvelles, comme l'auteure espagnole Pilar Adón qui a obtenu de nombreux prix en Espagne.
Consultez le site Internet de la revue pour en savoir plus sur l'agenda, les auteurs, comment vous abonner (encore possible pour 2013 mais aussi pour 2014), trouver la revue en librairie et les réponses aux questions les plus fréquemment posées...
Soutenez Kanyar ! Lisez-le ! Offrez-le !

lundi 4 novembre 2013

Et au-delà ?

Stéphane Allix a vu son frère mourir après un accident de voiture. Depuis, il n'a de cesse de s'interroger sur la mort et la conscience, et sur ce qui peut se passer au-delà. Dans La mort n'est pas une terre étrangère, au fil du récit de son deuil, ce journaliste, reporter de guerre et grand voyageur raconte aussi son enquête de plusieurs années auprès de médecins et chercheurs (notamment sur les expériences de mort imminente et de sortie hors du corps), mais aussi de médiums occidentaux, chamanes amazoniens ou lamas tibétains... dont les savoirs sont si étonnamment proches.
Stéphane Allix a fondé l'INREES (Institut de recherche sur les expériences extraordinaires) dont l’objectif est d’aider à faire avancer les connaissances sur ces sujets méconnus, et souvent mal compris, à l'aide de chercheurs, médecins, psychologues, écrivains, cinéastes...
Une fenêtre entrouverte sur l'au-delà.

Éditions Albin Michel, 2011, 304 pages. 

Ce qui me fait penser à ce film de Clint Eastwood, Au-delà, qui évoque également, à travers les interrogations de ses personnages, ces phénomènes : expérience de mort imminente, deuil, contacts avec les défunts.
Si elle n'est pas une terre étrangère pour certains, la mort reste un mystère.


jeudi 17 octobre 2013

Voyage au pays d'Ozu

Dans la collection "Vert Paradis" des éditions Hermann, des auteurs écrivent sur le cinéma.
Jacques Laurans, dans Père éternel, commente et interprète librement le film Il était un père de Yasujiro Ozu. Le texte poétique et touchant suit le cours du film et recrée cette atmosphère particulière des films de Ozu — épurée, intime, nostalgique — où chaque chose est à sa place, où chaque plan est une composition parfaite. 
"À la sortie d'un film, il y a ce moment trouble, indécis, parfois proche du malaise. Nous le connaissons tous. Lorsqu'il nous faut revenir au monde, à la lumière du jour. Ce n'est pas exactement un réveil. Nous n'étions pas endormis. Mais plutôt comme la sortie d'un rêve, avec cet effort de conscience unique, très particulier qu'il faut entreprendre, et revivre, par le corps et la pensée.
Je dois maintenant quitter cette existence qui n'est pas la mienne ; abandonner ce vêtement trop grand qui trahit le personnage que je ne suis pas.
Dehors, la lumière toujours trop blanche, trop forte.
Je ne me sens pas réel."
 Éditions Hermann, Collection "Vert Paradis", 2013, 108 pages. 

mardi 15 octobre 2013

Retour au Japon

Parmi l'abondante bibliographie d'Amélie Nothomb, ce sont ses livres qui parlent du Japon que je préfère. La Nostalgie heureuse est son 22e roman et en fait partie. Il s'agit d'un retour au Japon à l'occasion d'un reportage pour la télévision (Amélie Nothomb, une vie entre deux eaux), d'où la notion très japonaise de nostalgie heureuse (natsukashii).
Les retrouvailles avec sa nourrice sont poignantes, celles avec son ex-chéri (lire Ni d’Ève ni d’Adam) sont plus drôles, surtout quand elle lui avoue qu'à l'époque où ils se fréquentaient, elle était folle et qu'elle se dit qu'elle l'est probablement encore. Cela se conçoit aisément à la lecture de Stupeur et tremblements qui laisse stupéfait et tremblant, justement, devant tant d'invraisemblances et de faux pas. On lui pardonne volontiers ses impairs puisqu'elle les admet si volontiers et n'hésite pas à se moquer d'elle-même (et parfois des autres), avec beaucoup d'humour.
L'incipit est une énigme : "Tout ce que l’on aime devient une fiction." Est-ce qu'on ne peut raconter la réalité ? Est-ce qu'on veut enjoliver ce que l'on aime ? Est-ce que la vie est un roman à partir du moment où on l'écrit ?
Quoi qu'il en soit, ce récit-roman se lit vite et avec grand plaisir.

Éditions Albin Michel, 2013, 162 pages.