lundi 10 août 2015

Fractions, effraction de mémoire

Effraction est le neuvième roman d'Alain Defossé et devrait jaillir du flot de cette rentrée littéraire.
Il a suffit d'un cambriolage, une effraction, pour que la vitre brisée dans le salon de cette dame, apparemment sans histoires, à la vie trop bien rangée, provoque une brèche, un courant d'air dans ses souvenirs.
"Quelque chose du passé s'immisce, peut-être. On ne sait pas pourquoi ce cambriolage fait resurgir quelque chose du passé. Peut-être est-ce un simple accroc dans une vie très lisse, qui dévoile, comme une déchirure sur un canapé montre au-dessous quel tissu le recouvrait avant, qu'il était rouge et doré avant d'être beige et neutre, que ça foisonnait au-dessous, les couleurs, les conversations, les postérieurs posés là de morts depuis des lustres, les verres qui s'entrechoquent et les drames qui se dénouent."
Alain Defossé sème de petits cailloux — des pierres précieuses — comme des indices, des secrets soigneusement oubliés, des contradictions mystérieuses, avec une étrange mise à distance. Nous entrons alors, sur la pointe des pieds, dans l'intimité de ce personnage ambigu en passant de la première à la troisième personne. Des témoignages des autres personnages, testes en italiques comme des dépositions de police, on n'en apprendra guère plus.
Un portrait en creux, magnifique, haletant, hanté de trous de mémoire et de cicatrices.

Éditions Fayard, 2015, 200 pages.

lundi 3 août 2015

L'envoûtement de Carole M.

Au début, l'univers de Carole Martinez peut surprendre, avec ce style unique, poétique, fantasque et fantastique, d'une autre époque, moyenâgeuse pour La terre qui penche, son troisième roman. Or, il suffit de passer un sas — quelques pages à peine —, et les phrases travaillées, le vocabulaire daté, l'histoire crue et cruelle, créent une atmosphère de conte qui pénètre et envoûte, à notre insu.
L'épopée se brode et se tisse vers 1630, en pays Comtois, où l'on retrouve le Domaine des Murmures, cadre du deuxième roman de l'écrivain qui se passait au XIIe siècle.
Le texte chante et danse, rythmé de comptines, chansons de geste et airs de caroles (danses du Moyen Âge).

Deux narratrices alternent, Blanche, une petite fille, et sa vieille âme. Parmi les personnages hauts en couleurs et forts en caractères — dont un ogre bien réel et une sirène de rivière —, on croise des chevaliers, des serfs, des sorcières et des femmes en butte au pouvoir des hommes. Mais parfois, les hommes éprouvent des sentiments et une petite fille peut échapper à l'ogre...
 "Il est mort, la face contre terre, mort, une épée inutile au côté, mort, et je me souviens même qu'il a pleuré avant de s'affaisser sur son gros caillou, pleuré de tristesse à l'idée de quitter ce monde formidable où tout est possible pour un géant en armes, où la violence l'emporte le plus souvent, où les enfants perdus dans les bois n'ont aucune chance de passer la nuit s'ils ignorent qu'ils peuvent être chardons."
De secrets de familles en batailles de fiefs, de mariages forcés en amours clandestines, la petite Blanche grandit, apprend et découvre le monde des adultes.

Éditions Gallimard, 2015, 368 pages.

Le  premier roman de Carole Martinez, Le cœur cousu, a remporté de nombreux prix littéraires et rencontre toujours un beau succès, avec déjà ce style de conte fantastique qui mêle la légende à la vie réelle de l'aïeule espagnole de l'autrice, jouée et perdue au jeu par son mari.


jeudi 23 juillet 2015

Vétilles qui valent la peine

© Yves Tennevin (licence : CC-BY-SA).
La définition de vétille, dans le Larousse, est sans appel : Chose insignifiante, qui ne mérite pas qu'on s'y arrête. Tiens donc...
Christian Garcin mérite qu'on s'attarde, qu'on savoure, qu'on relisent ses Vétilles, son nouveau recueil de soi-disant petits riens : tranches de vies, anecdotes du quotidien ou souvenirs de voyages au bout du monde, notes de lectures ou de théâtre, pensées petites et grandes, citations littéraires ou conversations cocasses entendues ici ou là...
On sent le regard pétillant, pas toujours tendre, souvent moqueur et drôle, un brin pessimiste, sur le monde. Le tout avec le style qui est le sien, apparemment simple, tout en poésie subtile et vagabondages tranquilles.
Christian Garcin nous invite dans son univers — par petites pièces d'un puzzle incomplet —, partage ses points de vue et ses doutes, pour finalement nous ramener à nous et agrandir notre propre horizon, avec jubilation.

Par exemple, page 73 :
"Parmi les escroqueries de notre société de consumérisme effréné, il y a celle qui consiste à dire que lorsque la consommation baisse, c'est le “moral des ménages“, ou  “des Français“, qui baisse dans les mêmes proportions. Or, c'est précisément l'inverse qui se produit, chacun ayant déjà fait l'expérience de ce type de vases communicants : lorsque les gens ont le moral en berne, ils compensent cette légère déprime en consommant le plus possible. Plus on va mal, plus on consomme — et non l'inverse."
Et surtout, page 100 :
 "Logé dans un appartement agréable, près de l'abbatiale de Romainmôtier où ont lieu les rencontres. Une bibliothèque avec les habituelles sous-merdes américaines : Dan Brown, John Grisham, etc. Affligeante sous-littérature qui sera bientôt, chez nous aussi, la seule disponible à tous — les happy few devant alors connaître les circuits et réseaux de distribution parallèles où trouver une littérature qui vaille la peine."
En effet, nous, les happy few, savons déjà où la trouver.

L'escampette Éditions (Poésie & Vagabondages), 2015, 130 pages. 
La plupart de ces notes sont parues dans les revues L'Atelier contemporain, L'Animal et Théodore Balmoral entre 2001 et 2012.

D'autres chroniques sur :
- J'ai grandi
- Labyrinthes et Cie, La jubilation des hasards et Carnet japonais
- La neige gelée ne permettait que de tout petits pas


mardi 21 juillet 2015

De belles raisons d'habiter sur terre

Les recueils des petits plaisirs de Philippe Delerm sont des moments attendus que l'on croque avec gourmandise, comme un navet fraîchement épluché et volé en douce.
Le petit dernier, Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d'habiter la terre, ne faillit pas à la tradition. Il décortique ces instants qui font sourire, à côté desquels il serait dommage de passer sans s'arrêter, avec une pointe de nostalgie et la promesse d'y être désormais plus attentif.
Où l'on observe mieux le mensonge de la pastèque, un enfant absorbé dans sa lecture, ceux qui dansent comme des ours, une halte le temps d'une averse, un long dimanche à la plage ou au vide-grenier, les murmures de Venise, la vie des natures mortes, le plaisir d'en rajouter une couche (de peinture), le nom des journalistes de radio, l'art de boire un spritz ou un Guignolet ou un mojito, la fragilité d'une belle soirée d'été, un train bondé en période de grève, l'été indien en Provence, une réunion guindée ajournée, la première page de Blake et Mortimer et la dernière d'Astérix, toutes celles du Journal de Tintin, les pianistes de gare, les danseurs de tango, la vue d'avion du troisième balcon, les traces de Monsieur Hulot, une échappée belle à l'entracte, une escale en aire d'autoroute, le farniente des vacances, l'amour qui brille sur les ponts de Paris, les sourires à la sauvette, les noms des jardins ou des places qui en disent long, le souvenir d'une voix, le passage d'un avion publicitaire le long des plages et, pour finir, un baiser.
On ne s'en lasse pas.

Éditions du Seuil, 2015, 124 pages.

Quelques pages lues par l'auteur sur France Culture.

Voir aussi mes chroniques sur :
- Elle marchait sur un fil
- Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long

 © Portrait de Philippe Delerm par Hermance Triay.

vendredi 17 juillet 2015

Sur les chemins de Shikoku

Marie-Édith Laval, habituée des chemins de Compostelle, a parcouru, en une cinquantaine de jours, les 1 200 km de chemins sacrés qui relient les 88 temples de l'île de Shikoku, au Japon.
D'après son journal, elle compose un livre touchant et plein d'entrain : Comme un feuille de thé à Shikoku — un véritable carnet de voyage, initiatique et pratique, avec, en annexe, des informations détaillées pour suivre sa trace dans ce pèlerinage japonais.
Marie-Édith Laval, curieuse et ouverte aux autres, ne cesse de s'étonner de la gentillesse des Japonais et de la complicité avec les autres pèlerins qu'elle croise sur sa route, d'autant qu'elle a revêtu la tenue consacrée du pèlerin local qui se déplace à pied (aruki henro) et qu'elle fait sensation tout au long de son périple.
Son style alerte est plaisant à lire, poétique et plein de grâce, nourri de nombreuses citations littéraires.
Étape après étape, nous suivons avec intérêt son expérience personnelle, spirituelle et initiatique — avec ses difficultés et ses émerveillements — qui finit par changer sa vie et sa vision du monde.
"Sur ce chemin, chaque pas m'a rapprochée de moi, de ma présence au monde et du monde présent en moi. Convergence vers le centre de mon être."

Le Passeur Éditeur, 2015, 304 pages.
Préface de Bernard Ollivier
Le site du livre Comme un feuille de thé à Shikoku, avec des photos, informations et commentaires de l'autrice.

jeudi 9 juillet 2015

Pépites pour l'été

L'été, c'est la saison des découvertes.
Voici, dans une classification quelque peu fantaisiste, quelques écrivains rares qui gagnent à être connus. J'ai donc éliminé — à regret parfois — les grands prix, les gros tirages, les classiques, les suffisamment renommés...
Cliquer sur les noms pour lire les chroniques.

Les Monstres sacrés
- Gabriel Josipovici
- Julian Barnes
- Brian Stanley Johnson

Les pépites
- Philippe Annocque
- Jérôme Lafargue
- Grégoire Bouillier
- Arnaud Dudek
- Catherine O'Flynn

Les coups de poing
- Kate Braverman
- Claire Deville
- Robert Goolrick
  
Au Pays du Soleil Levant
- Aki Shimazaki
- Éric Faye
- Julie Otsuka

Les poètes
- Christian Garcin
- Peter Bakowski
- Christian Bobin

Les bonnes nouvelles 
- Marseille Noir
- La revue Kanyar (parce qu'il n'y pas de mal à s'auto-promouvoir).


jeudi 2 juillet 2015

Balades et ballades qui frappent au cœur

Le cœur à trois heures du matin est un recueil de poèmes de Peter Bakowski, écrits entre 1995 et 2014 et issus de différentes publications.
Traduit de l'anglais (Australie) par Mireille Vignol et Pierre Riant, il est présenté dans une édition bilingue.
Le poète australien aime les voyages et marche dans les pas de Jack Kerouac et Allen Ginsberg. Sur sa route à lui, on fait la tournée des tavernes australiennes, on croise des blessés de la vie et de la guerre, les mains fatiguées de Joe Blaine, des cavaliers polonais de 1241, le soldat Roland sur son lit d'hôpital, les rêves de Billie Holiday, un portrait de la couleur noire, un écolier bègue, les cigarettes d'Edna, la peinture de Diego Rivera et des poèmes extra courts comme Asile :
On peut se reposer
à l'ombre d'un arbre,
mais pas
à l'ombre d'une hache.
Dans son poème Autoportrait avec convictions, 19 octobre 1997, il nous confie :
(...) J'essaie d'écrire
j'essaie de convier la vérité
à danser avec moi
sur
quelques pages blanches.

Il y réussit à merveille car sa vérité nous frappe droit au cœur — et au rire aussi —, à toute heure du jour et de la nuit. Car, comme il l'écrit : "La vérité seule peut faire durer un poème plus longtemps qu'une bougie".
Un des poèmes que je préfère est, justement, Je préfère, qui commence ainsi :
Je préfère
les jeux d'échec à la boxe,
la solitude aux commérages,
les tombes de vieux aux tombes de jeunes.
Je préfère la victime à la brute,
les baguettes aux matraques,
la raison au patriotisme.
Je préfère l'errance à la fuite,
la légèreté à l'apesanteur,
la perte de mes lunettes à celle de ma confiance. 

Éditions Bruno Doucey, 2015, 128 pages.
Bruno Doucey a longtemps dirigé les éditions Seghers avant de créer sa propre maison pour continuer à faire découvrir les poètes du monde entier, pratiquant ainsi une poésie de combat.