lundi 15 février 2016

Tokyo, mode d'emploi

© Ph. Matsas
Pourquoi Tokyo ? est le récit d'une année passée dans la capitale japonaise par une jeune parisienne, Agathe Parmentier, sous la forme d'un journal de voyage doublé d'une étude sociologique toute personnelle et empirique.
Le ton est décalé, enjoué, non dénué d'humour.
À l'aventure ! Agathe prouve que, avec quelques rudiments de la langue et peu de ressources, on peut (sur)vivre dans cette ville au niveau de vie réputé élevé. Elle gagne de quoi payer son loyer en participant à des tournages publicitaires et surtout en donnant des cours de français. Malgré les difficultés de sa précarité et l'impossibilité de s'intégrer, Agathe goûte la liberté de son mode de vie à la marge. Elle raconte ses découvertes, expériences et (més)aventures — somme toute courantes pour une étrangère — et ses rencontres avec des personnages inattendus ou déconcertants...
Loin des clichés ou les prenant à revers, Agathe nous fait entrevoir le vrai Tokyo, pas tel qu'on se l'imagine ou tel qu'on nous le sert : c'est du vécu.
"Je suis toujours un peu surprise du traitement de l'actualité japonaise par les médias français. Comment se débrouillent-ils pour être si subtilement à côté de la plaque ? Le moindre tremblement de terre représente un événement majeur, alors que je ne peux relever qu'un peu de thé renversé sur la table. De la même façon, chaque typhon est filmé à grand renfort de parapluies cassés et de jupes qui se soulèvent. Pourtant Tokyo est généralement épargné et jusque-là, les trombes d'eau n'ont pas changé quoi que ce soit à mon quotidien."
Alors, pourquoi Tokyo ? Peut-être parce que cette immense et fascinante ville garantit une source inépuisable de réjouissances et d'étonnements en même temps qu'un sentiment de sécurité, et que les Japonais, très souvent, savent faciliter la vie des autres. Mais surtout, "la gastronomie est l'un des principaux atouts du pays".
On en salive de gourmandise et cette amoureuse du Japon sait partager ses bonheurs.

Éditions Au Diable Vauvert, 2016, 320 pages. 
Le livre est le condensé d'un blog tenu Par Agathe Parmentier pendant son séjour nippon : Pourquoi Tokyo ? Pourquoi pas. 

samedi 13 février 2016

C'est quoi une vie passionnante ?

Les éditions de l'Aube ont lancé une collection pour les adolescents sous forme d'entretiens entre un collégien, Émile, et une personnalité, avec des illustrations de Pascal Lemaître. Ces personnalités sont ceux qui pensent le monde d'aujourd'hui : poètes, scientifiques, artistes, philosophes, linguistes...
C'est passionnant, aussi bien pour les jeunes que pour les adultes.
Dans C'est quoi une vie passionnante ?, Émile interroge Armand Gatti. Sa première question est : Vous avez écrit une masse incroyable de livres, de scénarios, de pièces de théâtre. Pourquoi écrire ? Armand Gatti répond :
Écrire, c'est une façon d'exister, de se réaliser. Je suis le fils d'immigrés italiens. Mon père, Auguste Gatti, m'a envoyé à l'école pour que j'apprenne cette langue, le français, celle du pays où mes parents s'étaient réfugiés. On m'a fait comprendre que la chose importante dans la vie, c'est d'essayer de se réaliser, de se construire, d'être, en quelque sorte.
Armand parle de ses parents, de son parcours, de son amour des mots, de la poésie, de la guerre, de la prison, de ses rencontres... C'est vivant, clair, passionnant, inspirant.

Parmi les autres titres de la série : 
Dans C'est quoi être poète ?, Émile interroge Julos Beaucarne.
Dans C'est quoi être féministe ?, Émile interroge Annie Sugier.
Dans C'est quoi l'écologie ?, Émile interroge le regretté Jean-Marie Pelt.
Dans C'est quoi être riche ?, Émile interroge Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon.

Éditions de l'Aube, Collection Les grands entretiens d'Émile, 2015.


dimanche 7 février 2016

La meilleure part de nous-mêmes

Dans L'ombre de nos nuits de Gaëlle Josse, la narratrice entre dans un musée pour passer le temps et reste sidérée devant le chef-d'œuvre de Georges de La Tour : Saint Sébastien soigné par Irène. Cette femme penchée tendrement sur un homme blessé lui rappelle une histoire d'amour qui hante encore sa mémoire.
Les chapitres se succèdent entre l'histoire tourmentée et passionnante du tableau — et celle du peintre et de son entourage — et les souvenirs tourmentés et passionnés de la narratrice. Peinture et littérature. Passé et présent. Tourments et passions.
Tu m'aimais beaucoup. Tu ne m'aimais pas. Je pensais que ce terrible mot de trop finirait par disparaître. Je t'aimais tellement qu'il ne pouvait en aller autrement.
Gaëlle Josse, tout en poésie et justesse, met en lumière, malgré leurs zones d'ombre, ceux qui donnent le meilleur d'eux-mêmes pour une cause personnelle et inexplicable, une passion, un art, un amour.
Je regarde le visage attentif, amoureux, d'Irène. Ma seule certitude, maintenant que le temps a apaisé ce qui devait l'être, est de t'avoir offert la meilleure part de moi-même, et de te garder, par-delà ce qui me semble des siècles, une ineffaçable tendresse. Je n'ai pas réussi à te donner l'envie de m'aimer ni celle d'être heureux. Tu étais seul à écrire ton histoire. J'ai tout éprouvé avec toi. Après la joie, le plaisir, le ravissement, il y a eu de la place pour la déception, le doute, la colère, le dégoût, la lassitude, la tristesse. J'avais fui, comme toi-même tu avais fui une autre histoire. Je repartais seule, blessée de ce que nous avions vécu. Ou bien étais-je seule à l'avoir vécu ?
Et par-delà ces récits croisés, bien sûr, un parallèle se dessine entre le travail du peintre et celui de l'écrivain, par petites touches de couleurs, d'émotions posées sur la toile ou la page, pour livrer le meilleur d'eux-mêmes.

Éditions Noir sur blanc, collection Notabilia, 2016, 192 pages.

Des extraits de ce roman seront lus à haute-voix par le collectif Les Livreurs lors du Bal à la Page du 14 février.

mercredi 3 février 2016

Rendez-vous au Bal à la Page du 14 février !

On danse, on écoute des textes lus à haute voix, on rit, on s'émeut, on découvre des écrivains, on rencontre ceux qu'on admire déjà, on bavarde avec eux, on se fait dédicacer leurs livres... C'est le principe du Bal à la Page qui prouve que la littérature est une fête.
Pour fêter comme il se doit la Saint-Valentin, le joyeux et talentueux collectif des Livreurs, professionnels de la lecture à haute voix, du festival Livres en tête, revient pour Le Bal à la Page, le 14 février, à l'auditorium Saint-Germain (Paris 6e).
Fête des amoureux oblige, l'amour est à l'honneur, célébré sur tous les tons : humour, sensualité, scandale...
Cette année, les invités sont : Pierre Assouline, Gaëlle Josse (lire la chronique sur L'ombre de nos nuits), Denis Lachaud, Jean-Marie Laclavetine et Éric Naulleau.

Au menu des festivités : 
La soirée s'ouvre par un cours de danse convivial assuré par Leonardo. Puis, les Livreurs lisent des extraits de romans d'auteurs vivants et présents. Ensuite, le public peut soit aller à la rencontre des écrivains qui dédicacent leurs ouvrages, soit danser sur les rythmes du groupe MAM "Human Swing Box". Puis, à nouveau, d'autres textes sont lus et la fête continue !

Toutes les infos sur le site du Bal à la Page.

dimanche 31 janvier 2016

Mort à crédits

Encore une belle surprise de ce début d'année !
Christophe Desmurger publie son deuxième roman : L'assassinat de Gilles Marzotti. Une histoire qui pourrait arriver à (presque) tout le monde.
Raoul a un petit problème avec l'argent et... avec son banquier, le fameux Marzotti.
Marzotti m'a conseillé de faire mes comptes. Sur la dernière page du chéquier. Une colonne pour les débits. Une pour les crédits. Et le solde doit être positif. Même avec une autorisation de découvert. Je l'ai laissé me prendre pour un con sans l'interrompre. Je devais lui accorder cette faveur pour obtenir son consentement. J'ai rangé mon chéquier et ma carte de crédit dans leurs nouveaux étuis. Je l'ai remercié. J'ai refusé poliment le calendrier. Je n'aurais su où afficher ce paysage de montagne avec le nom de ma banque en plein ciel printanier.
À part ces soucis financiers, tout irait pour le mieux. Raoul écrit (enfin, comme la plupart des auteurs, ses livres ne se vendent pas suffisamment) et Nicole peint. Nicole est belle, comme la vie. Matteo nait de leur amour. Quand on aime, on ne compte pas et Raoul en fait trop pour sa petite famille, dépense trop. De découverts en crédits revolving, il perd les pédales. Marzotti le toise. De page en page, Raoul s'approche du gouffre. Marzotti le hante. Raoul cache l'état de son compte en banque à Nicole. De mensonges en dissimulations, le rêve se déchire. Nicole déchante et déclare forfait. La vie bascule. Raoul dégringole. Sa folie des dépenses risque de lui coûter cher. Marzotti le pousse au fond du trou. Raoul rêve de lui faire payer. Qui n'a jamais imaginé assassiner son bourreau ? Passera-t-il à l'acte dans un moment de délire ?
Le suspense nous tient jusqu'au dernier chapitre car Raoul est attachant : il n'a pas les pieds sur terre et vit la tête dans les étoiles. Sur le fil du rasoir, il se démène, jusqu'au bout.
Un roman bien mené, sensible et plein d'humour, touchant. Réjouissant.

Éditions Fayard, 2016, 256 pages.

vendredi 29 janvier 2016

À pas feutrés de la nuit à la nuit

Henning Mankell partageait sa vie entre la Suède et le Mozambique où il a longtemps dirigé un théâtre. Auteur de pièces de théâtre et de livres pour la jeunesse, il est surtout célèbre pour ses romans policiers dont le héros est le commissaire Kurt Wallander. Mais c'est son roman Les Chaussures italiennes que j'avais adoré, peuplé de personnages libres, originaux ou marginaux, au caractère bien trempé.
Sable mouvant, Fragments de ma vie est un livre autobiographique
qu'il commence à écrire lorsqu'il apprend qu'il est atteint d'un cancer (qui l'emportera finalement en octobre 2015). La mort l'attend dans le vestibule et il est temps pour lui de se retourner sur sa propre histoire, de s'interroger sur ce que c'est que vivre, d'évoquer des souvenirs personnels et des sujets de société qui lui tiennent à cœur.
Henning Mankell est un conteur mais aussi un homme engagé, passionnant, responsable de ses choix dans une société injuste.
Dès les premières pages, on se sent happé, englouti dans ce sable mouvant, émouvant.
D'aucuns trouvent leur vérité dans les religions. D'autres continuent de tourner leur regard vers les étoiles. Quand j'étais enfant, une nuit — c'était une nuit glaciale, je n'arrivais pas à dormir —, j'ai vu apparaître un chien solitaire qui courait dans la rue, éclairé par un lampadaire qui oscillait dans le vent. Puis l'obscurité l'a avalé. Il me semble parfois que toutes mes questions sur la vie et la mort, le passé et l'avenir, ont partie liée avec ce chien filant à pas feutrés de la nuit à la nuit.

Éditions du Seuil, 2015, 368 pages. 

lundi 18 janvier 2016

132 variations poétiques et 66 autres

Dans L'air de rin, qui vient de paraître aux éditions Louise Bottu dans la collection ContraintEs, Bruno Fern joue en virtuose sur la sonorité des mots. Il décline en 132 variations la musicalité d'un vers de Mallarmé, "Aboli bibelot d'inanité sonore", et en 66 variations celui de Guillaume d'Aquitaine : "Ferai un vers de pur néant".
Cette ode à la poésie est aussi une ode aux poètes. Le titre de l'ouvrage fait d'ailleurs référence au poème La môme néant de Jean Tardieu.
Qui dit virtuose dit artiste et parfaite maîtrise : sans effort apparent, malgré la scrupuleuse contrainte imposée, le résultat — qui a du sens — est d'une simplicité aussi épatante qu'amusante. Cette poésie ne se prend pas au sérieux car avec Bruno Fern la technique peut rimer aussi avec comique ou érotique.
Et avec gourmandise car quelle belle surprise que ce petit livre de pur plaisir poétique !
Un exemple ? Histoire de pulvériser le décor d'entrée de jeu, la première variation donne le coup d'envoi... à la dynamite :
1 - Intro kamikaze
Allons-y Alonzo dynamiter l'décor.
Comme quoi, L'air de rin, avec trois fois rien, on peut écrire de très belles choses.

Éditions Louise Bottu, Collection Contraintes, 2016, 58 pages.
Avec une préface de Jean-Pierre Verheggen.

D'autres chroniques sur d'autres livres des éditions Louise Bottu :
- Vie des hauts plateaux de Philippe Annocque.
- Ozu de Marc Pautrel.