dimanche 16 mars 2025

Les ateliers de Jeanne Benameur

Jeanne Benameur, plus connue pour ses romans et recueils de poésie, a écrit un "Récit de transmission" : Vers l'écriture.
C'est son expérience des ateliers d'écriture qu'elle a conduit et qu'elle partage.

Je crois au verbe. À sa puissance à nous transformer. Je crois à la silencieuse insurrection du mot juste. 

Dans cet essai, l'autrice aborde ce qui se joue dans le fait d'écrire, aussi bien pour les personnes cultivées que pour celles qui ont perdu l'habitude ou le goût d'écrire.
En tant qu'animatrice d'ateliers, elle parle de ses expériences, des tentatives, des difficultés et des émotions qu'elle a traversées.
Si une consigne est donnée pour écrire, il est bon aussi qu'elle soit contournée, détournée, avec humour et inventivité. 

Actes Sud, 2025, 176 pages.

samedi 15 mars 2025

Façons d'écrire

"Les choses ne sont pas difficiles à faire, ce qui est difficile c'est de nous mettre en état de les faire", disait le sculpteur Constantin Brancusi.
Oui, créer est souvent difficile (parfois joyeux), mais comment conjurer l'inquiétude ?
Si l'on s'intéresse à la création littéraire, comment vaincre les difficultés pour se mettre à écrire, s'organiser, trouver du temps, puis persévérer ?
Ce sont les questions qu'a posé Belinda Cannone à une quinzaine d'auteurs et autrices de romans, nouvelles, essais ou poésie : Nathalie Azoulai, Jean-Christophe Bailly, Miguel Bonnefoy, Emmanuel Carrère, François-Henri Désérable, Jean Echenoz, Jérôme Garcin, Cécile Guilbert, Lilia Hassaine, Marie-Hélène Lafon, Gérard Macé, Nicolas Mathieu, Marie Ndiaye, Maria Pourchet, Jean-Pierre Siméon.
Belinda Cannone partage également ses propres marottes et pratiques, car chacun invente et trouve ses rituels, ses manies, ses méthodes pour commencer à écrire, trouver un rythme (ou pas), résister aux doutes.
Certains affirment qu'ils n'ont pas de routine ou de discipline (comme Marie Ndiaye), mais la plupart se plaisent dans certaines conditions et processus, des lieux, avec certains objets...
Leurs "habitudes" sont parfois très originales, et c'est cette diversité qui est intéressante.
Quant aux lecteurs qui écrivent (ou en ont envie), et cherchent un "truc" qui leur convienne, pour lancer des chantiers — et tenir la route —, ils trouveront forcément, dans ce foisonnement passionnant, de quoi s'inspirer.
Formidable !

Éditions Thierry Marchaisse, 2025, 2028 pages.

Lire aussi les chroniques sur d'autres ouvrages, dirigés avec Christian Doumet, de Belinda Cannone chez le même éditeur :
- Dictionnaire des mots manquants
- Dictionnaire des mots en trop
- Dictionnaire des mots parfaits.

Écouter un entretien avec Belinda Cannone à propos de ce livre.

jeudi 13 mars 2025

Habitantes des rues

Vivre dans la rue doit être une des expériences les plus éprouvantes et fragilisantes qui soit pour un être humain, et d'autant plus pour une femme.
Berenice Peñafiel enseigne notamment la sociologie, l'anthropologie du corps et la sociologie de la précarité. Elle s'est penchée sur le sort de ces femmes qu'elle nomme "habitantes des rues", et qui sont très peu étudiées dans les enquêtes sur les sans abri, et donc presque invisibles, cachées.
Elles vivent dans la rue, donc dans la précarité la plus totale puisqu'elles n'ont aucune commodité ni protection.
Alors qu'elles sont vulnérables et parfois isolées, l'autrice ne les présente pas comme des victimes (bien qu'elles soient sans cesse en danger, harcelées...), mais comme actrices de leur vie car elles mettent en place des stratégies pour résister. Elles doivent en permanence s'adapter pour conserver leurs affaires, manger, trouver un endroit pour la nuit, accéder à des toilettes, se laver, garder une hygiène au moment des règles. Ce qui est à recommencer chaque jour et chaque nuit, été comme hiver. Et le moindre imprévu devient fatal.
À partir d'enquêtes et de témoignages sur le quotidien d'une dizaine de femmes aux parcours très différents, l'autrice mène une étude concrète, bouleversante et poignante.

Terre Urbaine, collection L'esprit des Villes, 2025, 208 pages (préface de David Le Breton).

lundi 10 mars 2025

Histoires à dormir debout

Les vingt-cinq Nouvelles nocturnes de Bernard Quiriny sont fantaisistes, invraisemblables, à dormir debout.
Ses univers et ses personnages sont totalement décalés, farfelus, cruels, étranges, troublants... avec le plus grand naturel.
Il arrive que la mort n'ait pas de prise sur certaines personnes ou qu'elles ne présente pas de danger, ou que les crimes soient commis à des fins plus ou moins futiles et sans trop de culpabilité (Comment j'ai rencontré Sherlock Holmes, Le Puits, Le barrage sur la Rustule).
Les lieux, rues ou maisons, gardent parfois la mémoire de leur passé (Trois maisons hantées).
Elles sont parfois drôles et absurdes, comme celle de l'étudiant qui écrit et soutient une thèse sur rien (Le gai savoir) ou les Amusants musées.
Surprises à toutes les pages !

La plus courte nouvelle et la plus poétique :

Nouvelle nocturne
Un jour le soleil fatigué brillera moins, nous n'aurons plus le choix qu'entre le soir et la nuit.

Rivages, 2025, 224 pages.

Lire aussi la chronique sur Histoires assassines.

Pour une révolution tranquille

Comment écrire un livre sur la paresse alors que cela demande un travail colossal, que la charge mentale est déjà énorme et le manque d'argent à l'avenant ?
C'est le défi des autrices canadiennes Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy, dans cet essai Libérer la paresse, qui se sont déjà penchées sur les péchés capitaux — version féministe — dans les ouvrages collectifs Libérer la colère et Libérer la culotte (sur la luxure).
Est-ce que la paresse est un droit ? Est-ce que le repos n'est qu'une façon de mieux travailler ?
Même le congé pour maladie ne donne pas droit à la paresse tant il est précisément calculé pour nous faire reprendre du service à peine remis sur pieds.
Le collectif d'autrices dénonce tout ce qui peut mener au burn-out (mais qui peut avoir le bon côté de permettre de se découvrir) et se demande qui peut se permettre de rien faire (fare niente en italien). Même se révolter et se battre contre le système demande beaucoup d'énergie, tout comme résister.
Le droit à la paresse n'existe pas vraiment, hors privilégiés, donc savourez ces minutes volées à l'activité par une "révolution tranquille".
Un livre dense et passionnant.

En annexe, un beau texte d'Heather O'Neill : Un lit à soi

Les éditions du Remue-Ménage, 2025, 290 pages (illustrations).

Avec Sayaka Araniva-Yanez, Joëlle Basque, Roxanne Bélair, Rébecca Boily-Duguay, Gabrielle Boulianne-Tremblay, Emilie S. Caravecchia, Zed Cézard, Josiane Cossette, Karine Côté-Andreetti, Marie-Pierre Duval, Yara El-Soueidi, Florence Sara G. Ferraris, Amélie Gillenn, J.D. Kurtness, Melissa Mollen Dupuis, Geneviève Morand, Heather O’Neill, Joanie Pietracupa, Nathalie Plaat, Pascal Raud (tiens, un garçon !), Shirley Rivet, Natalie-Ann Roy, Catherine Voyer-Léger et Cathy Wong.

Célébrons la beauté du vivant !

C'est bientôt le printemps et la plus belle saison (selon ma subjectivité) pour célébrer la beauté du vivant.
Le botaniste Francis Hallé dans ce très beau livre, La beauté du vivant, nous convie — à travers ses nombreux et propres dessins — à un voyage en quête de beauté dans le monde végétal, mycologique, animal, humain...
Sa définition (en construction) de la beauté n'est pas celles des dictionnaires, trop restrictives et se contentant de décrire l'effet sur l'être humain. La connaissance peut aussi aider à rapprocher l'homme de la nature, bien que certains scientifiques méprisent la notion de beauté.

"La Beauté du vivant doit être la jeunesse et l'audace, le bonheur et l'émerveillement qui nous font voir la nature pour ce qu'elle est, le vrai Paradis sur terre, l'antidote parfait au capitalisme débridé, et à ses productions qui nous envahissent, béton, parkings, publicité omniprésente, bruits de moteur et gaz d'échappement", écrit l'auteur en introduction.

La beauté est parfois invisible, comme l'étrange "sentiment océanique" (au sens d'infini) qui est une expérience psychique qui nous submerge un instant et donne l'impression de disparaître, ou de faire vraiment partie de la nature (ce qui devrait être notre nature).
Ce sentiment de plénitude absolue peut aussi arriver en ville, ou devant un livre comme celui-ci, mais il est plus courant de le ressentir en pleine forêt.

Actes Sud, 2024, 160 pages (22 x 32 cm), préface d'Ernst Zürcher.

dimanche 9 mars 2025

Objets intersidéral et littéraire

Le cinquième diamant d'Éric Faye est l'histoire d'un couple d'astrophysiciens et chasseurs d’astéroïdes américains qui découvre et observe un objet intersidéral inconnu.
Pendant ce temps, des phénomènes étranges se passent en Russie où des missiles sont mystérieusement mis en veille. Pour eux, c'est forcément l'œuvre des Américains. Ce n'est pas le cas, mais la CIA est sur le coup.
Y a-t-il une autre vie dans une autre galaxie ? Les scientifiques ne sont pas tous d'accord sur la découverte. Un débat télévisé — comme toujours en fonction de l'orientation et de l'habileté des invités — n'aide pas à informer clairement. Les complotistes et les religieux s'en mêlent.
Intimidations, empoisonnements, vols de documents, secrets d'État, désinformation, énigmes scientifiques, concurrence entre chercheurs, mais aussi tourments personnels et parentaux... sont autant de rebondissements et d'ingrédients foisonnants pour une intrigue passionnante.
Si le roman prend un air de roman d'espionnage, il est bien plus que cela.
Ce n'est certainement pas un hasard si le couple vit à Concord où Henry David Thoreau avait construit sa cabane.
En tant qu'ancien journaliste, Éric Faye s'appuie sur des faits et situations réels. Son roman frôle la réalité ; raison de plus pour qu'il donne des frissons...

Le Seuil, 2025, 352 pages.  

À lire aussi d'autres chroniques sur les livres de l'auteur dans ce blog :
- Fenêtres sur le Japon
- Dans les pas d'Alexandra David-Néel
-
Nagasaki
-
Malgré Fukushima - Journal japonais