jeudi 9 mars 2023

Gainsbourg, en toutes lettres

Depuis cette lecture, j’ai comme une Melody Nelson dans la tête.
C'est un portrait original de l'artiste que nous propose Pierre-Julien Brunet dans son essai Serge Gainsbourg. Écrire, s'écrire, par l'analyse de son écriture.
L'œuvre de l’auteur-compositeur-interprète-réalisateur-etc. est littéralement liée au personnage, qu'il construit, en commençant par ses pseudonymes, véritables doubles.
De Lucien (un prénom qu'il abandonne mais attribuera à son dernier fils), il commence par choisir le prénom Serge qu'il trouve plus slave.
De Ginzburg à Gainsbarre (qui rime avec Guimbard, un nom d'emprunt pendant la guerre), il ajoute un a et un o pour faire Gainsbourg et... un auteur est né, un être de lettres.
Il disait lui-même : "Je ne pensais jamais musique. Je pensais mots."
Nous savions qu'il était un homme de lettres, mais Pierre-Julien Brunet décortique ses textes à la lettre : il étudie sa prédilection pour les prénoms (nommer, c'est faire exister), pour les sonorités (allitérations, assonances, onomatopées et autres virelangues), les jeux de mots, de langue (ainsi qu'avec l'anglais) et de lettres, et notamment la question des doubles (d'où les pseudo, mais aussi dans l'écriture avec les initiales, par exemple).
Un véritable autoportrait se dessine, la construction d'un personnage, dans cette réécriture de soi.
Passionnant pour qui aime les mots et les chansons de Serge !

Presses Universitaires de Rennes, collection Épures, 2023, 128 pages.

mercredi 8 mars 2023

Ce moment suspendu du retour

La littérature parle souvent de voyages et d'aventures, mais très peu de ce moment particulier, cette transition qu'est le retour (mis à part quelques histoires comme Ulysse ou Le Fils prodigue).
Cécile Flécheux s'attaque donc à ce moment de transition dans son essai Revenir. L'épreuve du retour.
"Revenir chez soi, c'est d'abord subir l'épreuve de revenir dans le monde normal."
"Souvent, rien ne se passe comme prévu. On ne compte plus les récits de retour qui tournent mal, ceux dans lequel le décalage entre celui qui revient et ceux qui sont restés est si flagrant que seuls l'emportent l'incompréhension, les sarcasmes et l'envie de repartir" (...) surtout lorsque celui qui revient a vécu des aventures ou mésaventures presque incroyables ou irracontables, et que son horizon s'est élargi. Ce n'est pas tout à fait le même qui revient. Il se sent parfois étranger dans son propre pays. Ce moment, forcément, n'est pas perçu de la même façon par ceux qui sont restés.
Le retour est ce moment entre deux où le "revenant" (il n'y a pas vraiment de mot pour celui qui revient) va replonger dans le quotidien, le banal, l'ordinaire (ou repartir). Il peut avoir l'impression de ne pas avoir encore "posé ses valises", comme si le corps avait voyagé plus vite que l'esprit, encore habité par les souvenirs du voyage, surtout quand on "revient de loin".
Il y a des départs obligés, mais pourquoi revient-on ?
L'autrice s'intéresse à la dimension littéraire, philosophique et artistique du retour (avec notamment l'étude de quelques œuvres littéraires et picturales), de ce moment suspendu. En philosophie, le sujet de l'Éternel Retour a seulement été ébauché par Nietzsche. Elle se concentre sur ce dédoublement, cette dissymétrie, ce changement de corps propres à l'épreuve du retour.
Une passionnante méditation.

Le Pommier, 2023, 324 pages.

mardi 7 mars 2023

Des racines et des elles

Il y a des livres qui vous empêchent de dormir, parce qu'on ne peut plus les lâcher.
Dans Les Sources de Marie-Hélène Lafon, la tension est palpable dès le début et vous prend à la gorge jusqu'à la fin.
Le chiffre 3 est présent partout : la narratrice du premier chapitre a la trentaine, trois enfants, et des centaines de regrets.
Trois chapitres. Trois dates à des années d'intervalle. Trois voix : la mère, le père, la fille.
Les hommes parlent peu. Ils sont doux et aimants, ou violents. Les femmes ont du caractère et savent se faire entendre. Les enfants, comme tous les enfants, sont des éponges et sentent tout.
Une terre, chère à l'autrice, le Cantal. La vie dans les fermes.
Les expressions des personnages sont directement taillées dans le parler rural. On y est.
Tout cela fait un roman âpre, réel, tendu.

Buchet-Chastel, 2023, 128 pages.

dimanche 5 mars 2023

Cochon qui s'en dédit

Clément Osé est plutôt végétarien et a déjà écrit un livre passionnant sur son expérience dans une ferme collective : De la neige pour Suzanne. Il retrouve Noémie Calais, une ancienne camarade de classe, qui a radicalement changé de vie puisque de Sciences Po à une carrière internationale, elle devient éleveuse de cochons noirs dans le Gers, bouchère et vend sur les marchés !
Il s'interroge sur les questions de l'élevage et sur celui de Noémie en particulier, qui n'a rien à voir avec l'industrie agro-alimentaire.
Ce livre est un récit en immersion de Clément (avec photos) croisé avec des pages du journal de Noémie pour raconter son combat difficile, son lien à la vie et à l'essence de son activité : nourrir les gens de manière saine (et joyeuse), en circuit court.
Droite dans ses bottes, elle lance un appel : pourquoi les petits éleveurs, contraints par les normes qui correspondent au système intensif, ne peuvent-ils pas travailler dans le respect du vivant ?
Un point de vue sensible et politique sur l'élevage, intelligent et plein de bon sens.
Très instructif et émouvant ! (Je pourrais même dire : des pages que l'on dévore...)

Tana éditions, 2022, 256 pages, 18,90 euros.

lundi 20 février 2023

Voyage en 912 pages en littérature

Dans la collection L'abeille de Plon (version poche) et des dictionnaires amoureux, celui sur les écrivains et la littérature a été rédigé par Pierre Assouline.
L'incipit de l'avant-propos est paradoxal : "Ce n'est pas pour me vanter, mais je hais les livres" alors que le journaliste (qui a dirigé le magazine Lire et tient le blog La République des livres), romancier et biographe ne vit que par et pour les livres. Il explique plus loin que s'il les hait, c'est certainement parce qu'ils leur voue une véritable passion, trop intense.
Il a notamment obtenu en 2007 le prix de la langue française qui récompense « l'œuvre d'une personnalité du monde littéraire, artistique ou scientifique qui a contribué, de façon importante, par le style de ses ouvrages ou son action, à illustrer la qualité et la beauté de la langue française ».
À propos des dictionnaire, il écrit :

Je ne sais plus qui a lancé le premier qu'un dictionnaire était un roman dont tous les mots étaient dans l'ordre. Michel Tournier disait souvent, dans le même esprit, que le dictionnaire est un grenier à mots avec un mode d'emploi pour chacun d'eux. Un dictionnaire, c'est l'univers en pièces détachées. On en connaît qui lisent les dictionnaires comme s'ils étaient atteints d'un trouble obsessionnel compulsif bien particulier : de la première à la dernière page, dans l'ordre, et sans en sauter une seule. Il faut croire que cela raconte une histoire.

En tout cas, cela raconte une relation particulière entre l'auteur et les autres auteurs, une relation et une sélection toutes subjectives, et même injustes puisque des écrivains qu'il admire manquent à l'appel, tels Claude Simon ou Nathalie Sarraute, comme ceux qu'il a écarté car membres du jury du Goncourt, comme lui.
Singulière relation car son dictionnaire traite des sujets selon un angle original, plein d'humour, parfois du point de vue des coulisses ou de l'anecdote piquante.
De A à Z, de l'Académie française à Stefan Zweig, c'est un merveilleux et pittoresque voyage en littérature.

Plon, 2022, 912 pages.

vendredi 17 février 2023

Le célibat sans tracas

Il y a 18 millions de célibataires en France, soit une personne sur 5, et une bonne partie qui le vit mal (comme Bridget Jones).
C'est à ceux-là que s'adresse le guide pratique de Charlotte qui a pour titre Célibataire Mode d'emploi et pour sous-titre : Le célibat c'est comme la vie : parfois c'est très cool, parfois c'est très chiant. (Une formule qui fonctionne aussi avec le couple.)
Le ton est donné : cool, plein d'humour et pas du tout chiant.
L'idée est donc d'atténuer le côté chiant, de moins subir la situation (temporaire ou pas), d'en finir avec la pression sociale, les idées reçues, les petites réflexions assassines... (pleines de bonnes intentions ?).
L'autrice de 34 ans donne une foule de conseils pour répondre à sa grand-mère, à ses potes, etc., ou comment passer d'agréables moments seule (avec une belle liste de "trucs cool à faire en solo chez soi" ou à l'extérieur, etc.).
Il s'agit donc de profiter de la vie et de sa liberté (voire de la garder), de faire des rencontres (avec notamment les applis et leur bonne gestion), d'entretenir de bonnes relations (et fuir les toxiques, évidemment).
Charlotte fait une synthèse de tous les thèmes abordés et échanges avec les lectrices-abonnées (plutôt des filles hétéros) de son compte Instagram @lacelibataire_lavraie (on n'en sait pas davantage sur son vrai nom et ce qu'elle fait par ailleurs, mais cela n'a pas d'importance). Ses propos sont illustrés de sympathiques dessins d'une autre autrice énigmatique : @latrentainetmtc.

Pour autant, il n'y a pas de recettes ni de modes d'emploi mais juste un élargissement des idées, des mentalités et de l'état d'esprit.
Non, ce n'est pas la honte d'être célibataire.
Oui, il y a une vie épanouie hors du couple sans pour autant se transformer en célibattante.

Mango éditions, collection Society, 2023, 176 pages.


lundi 13 février 2023

15 nouvelles piquantes

Une quinzaine d'histoires courtes et très variées sont rassemblées dans ce recueil de Christian Navaro-Vera et créent la surprise : on ne sait jamais à quoi s'attendre.
D'une nouvelle à l'autre, on ne s'ennuie jamais : non seulement elles sont très bien écrites mais on change d'époque (dans le passé ou le futur), de pays (Russie, Vietnam, Italie, Inde), de genre... 
On rencontre ainsi des écrivains, un philosophe, un journaliste, un tueur à gages, des orpailleurs, mais aussi des girafes et des fourmis, Montaigne et Isaac Newton !
Elles sont parfois un peu sombres, d'où le titre du recueil, Idées noires sur feuille blanche, mais plutôt cyniques ou piquantes. En effet, l'auteur est sans pitié pour ses personnages et souligne leurs travers, avec beaucoup d’humour et d'auto-dérision.
On sent que Christian Navaro-Vera a pris plaisir à écrire et nous prenons plaisir à le lire !

Recueil édité à compte d'auteur, avec des dessins de Jacky Bretaudeau, et principalement vendu à la librairie Montfort de Vaison-la-Romaine, 2022, 182 pages, 14 euros.