mercredi 5 novembre 2025

J'écris de chez les handicapées

La Bossue, est un roman-récit, très inspiré de la vie de son autrice, Sao Ichikawa. 
C'est une véritable gifle, littéraire et politique, où elle fait prendre conscience de l'enfer d'être différent, notamment dans le regard ou l'indifférence des autres. C'est aussi violent que touchant.
La narratrice est clouée dans un fauteuil roulant et vit avec un respirateur artificiel, comme l'autrice. Son corps déformé par une maladie musculaire se meut avec une très grande difficulté. Elle ne sort jamais de ses quatre murs, mais son esprit s'évade et elle s'invente d'autres vies. Elle revendique son droit à la "normalité" et rêve de tomber enceinte pour pouvoir avorter.
Elle essaie de suivre des cours à distance à l'Université avec ce que cela implique d'empêchements et de discriminations. 
Elle écrit entre autres des textes érotiques crus et des articles où elle est censée faire part de son expérience dans des lieux échangistes, en s'inspirant de témoignages lus sur internet.

Au Japon,  (...) les personnes handicapées ne sont pas censées faire partie de la société. Au Japon, une personne en bonne santé n'a tout simplement jamais eu à se représenter une monstresse bossue en train de lire un livre. Moi, chaque livre en papier que je lis plie un peu plus ma colonne vertébrale, mais il faut se farcir à tout bout de champ ces gens en bonne santé qui dénigrent les livres électroniques parce que l'odeur du papier, n'est-ce pas, le sublime toucher de la page que l'on tourne, ils adorent, les pauvres chéris.

Paf ! dans la gueule. De quel côté sont les vrais monstres ?

Globe, 2025, 96 pages. 

Vive les erreurs et les errances !

Éloge de l'erreur et de l'ignorance est un passionnant essai philosophique de Gianrico Carofiglio. 
Il ne s'agit nullement de défendre les crétins, bien au contraire, mais de valoriser ceux qui doutent et qui savent qu'ils ne savent pas tout, même lorsqu'ils ont atteint un haut niveau d'expertise, ceux qui se remettent sans cesse en question, ceux qui abordent une idée ou un projet avec un esprit de débutant qui a tout à apprendre, qui improvisent devant l'inconnu, qui savent changer leurs plans et qui savent reconnaître leurs erreurs. 
En effet, c'est dans cet état d'esprit que l'on peut, parfois, faire de grandes découvertes : en bifurquant de son intention première.
Malheureusement, on a tendance à croire le premier fifrelin qui assène ses vérités comme science infuse. 
Or, nous sommes humains, imparfaits, et avons le droit à l'erreur, aux erreurs et à l'errance, avant de trouver et de progresser.

Rivages, 2025, 108 pages. 

Loin de tout

Quand dansent les oiseaux de Kiyoko Murata est un roman poétique et nostalgique sur le temps qui passe et les choses qui ne reviendront plus, mais aussi sur le moment présent. 
Loin des grandes mégalopoles japonaises, des îles sont isolées et désertées. 
Sur une de ces îles, vivaient encore trois plongeuses, très âgées, attachées à leur rude insularité, à la mer, à la nature environnante — même si elle peut être dangereuse avec des tempêtes fréquentes — et à leur spiritualité, quand l'une d'elle décède. 
La fille de l'une des deux autres arrive avec l'intention de ramener sa mère avec elle sur la terre ferme. Mais la vieille femme a toute sa vie sur son île et n'en a pas du tout envie. En plus, cela laisserait la dernière toute seule. 
En attendant de convaincre sa mère et de trouver une solution, la fille reste encore quelques jours dans l'île où elle a passé sa jeunesse. 
Nous voilà plongés — c'est le cas de le dire — dans cette nature et cette atmosphère mystérieuse et magique, loin de tout, dans une vie quotidienne rythmée par la pêche, l'entretien du potager, la visite du bateau qui relie les îles et surveille les côtes car les îles désertes attirent les clandestins. Le danger peut venir des hommes, mais aussi des tempêtes. 
Un très beau roman suspendu comme une île entre mer et ciel, entre sérénité et inquiétude.

Philippe Picquier, 2025, 224 pages.  

mardi 4 novembre 2025

La musculation est un sport de combat

 Une couverture fluo et soft touch
Le titre en dit long sur ce que Martin Page développe dans ce livre : Douceur de la musculation pour les artistes, les queers, les femmes, les inadaptées, les vieux, les handicapées, les neuroatypiques, les parents, les pauvres, les non-conformes, les dégoûtées du sport. 
C'est à la fois un essai, un manifeste politique qui déconstruit le sport — et surtout la musculation qui est souvent tournée en ridicule —, un guide pratique avec des conseils, un ouvrage de philosophie, mais aussi un témoignage de l'auteur, de sa propre histoire et de son expérience. 
C'est un combat — mais pacifique, étonnant et réconfortant — contre les idées préconçues et les ennemis de la démocratie. Un combat jubilatoire pour changer les regards sur le sport et pour rassurer ceux qui en auraient été dégoûtés, notamment dans le cadre scolaire.  
C'est un livre d'émancipation, de liberté, de réappropriation de son corps et de confiance en soi.
L'ouvrage démonte bien des clichés et traite essentiellement d'inclusion — l'auteur écrit au féminin générique, par choix et par solidarité avec les minorités invisibilisées — et s'adresse à tous ceux qui sont victimes de la compétition ou qui la refusent.  

Comme beaucoup de personnes queers, neuro-atypiques ou inadaptées, j'ai été dégoûté du sport au collège et au lycée. Dans les années 80 et 90, une pédagogie viriliste, validiste, sexiste et grossophobe régnait souvent. Les cours se passaient ainsi : les élèves les plus forts et les plus doués étaient désignés et se chargeaient de constituer les équipes. Forcément, nous étions choisis en derniers. Nous étions le rebut. Pour cette raison, nous avons cru que le sport n'était pas pour nous. Je veux le dire clairement : on nous a volé l'exercice physique. On nous en a dégoûtés. Et ça a des conséquences désastreuses, pour nous, notre santé, notre liberté, mais aussi pour la société. À chaque fois qu'un enfant est en échec et est humilié, on fabrique des catastrophes qui façonnent et détruisent les individus et la collectivité.

Martin Page est très convaincant : il donne envie de s'adonner à un sport ou une activité physique, avec joie et pour se faire du bien. Pourquoi pas la musculation ?

Le nouvel Attila, 2025, 174 pages.

Les exils des Galiciens

Les chemins de la colère. Road trip à travers la crise économique d'Antonio Rodriguez Cantiñeira est un récit recomposé pour mieux faire comprendre l'état des lieux et d'esprit de ceux qui ont réellement écopé de la crise de 2008.
Originaire de cette région du nord de l'Espagne, la Galice, également appelée la Côte de la Mort (!) parce qu'elle est dangereuse, l'auteur est journaliste économique. 
Il a grandi en Suisse car ses parents ont dû s'exiler pour trouver du travail. Et quelques générations plus tard, les jeunes Galiciens doivent à nouveau s'exiler pour tenter de gagner leur vie. 
Il entreprend un voyage en "taxi", c'est-à-dire avec un de ces nombreux automobilistes qui transportent des passagers et colis à partir de l'Espagne, pour aller à la rencontre de ceux qui subissent la crise et l'austérité. 
Au cours de ces pérégrinations, il va faire le chemin de Compostelle en sens inverse des pèlerins, donc vers la Suisse où ont immigré de nombreux Galiciens. C'est aussi ce voyage qu'il faisait en voiture avec ses parents quand ils revenaient de vacances. Il fait largement référence aux Raisins de la colère de Steinbeck où il est de cette autre crise de la Grande Dépression qui a mené de nombreux migrants sur les routes. 
Entre souvenirs et enquêtes, il interroge ceux qui sont restés, ceux qui sont revenus et ceux qui n'ont pas d'autre choix que partir.
Passionnant, poignant et très bien écrit. 

Bayard Récits, 2025, 256 pages. 

mardi 16 septembre 2025

Une clairvoyance sur la malvoyance

Selina Mills, philosophe et journaliste, est malvoyante de naissance et sait qu'elle ne verra bientôt plus beaucoup. 
Face aux diverses réactions et préjugés que cela provoque chez les autres, elle se dit qu'il y a un sujet à creuser, bien que la cécité touche des millions de personnes dans le monde. Près de 217 millions de personnes souffrent de troubles visuels plus ou moins sévères.
Elle se lance alors dans des recherches et partage sa propre expérience dans Voir sans voir. Réflexion sur la cécité. 
Son objectif est de tenter d'expliquer ce que "ne pas voir" signifie, au quotidien pour les personnes qui vivent avec (ou sans), et pour les autres. 
Pour sortir de ce flou, elle plonge dans la mythologie, l'histoire et la culture religieuse, donc dans les croyances, les tabous, les idées reçues et autres fantasmes. 
Comment et pourquoi voit-on, imagine-t-on la vue et la vie des malvoyants dans la réalité et dans la fiction ? 
Cela pose aussi les questions du rapport au corps, à nos sens et au handicap car les malvoyants sont vus tantôt comme des héros et tantôt comme des victimes.
Une grande enquête et un beau témoignage, très accessibles et passionnants, qui nous éclairent !

Les Pérégrines, 2025, 240 pages. 

Parfois, je n'accroche pas (et puis finalement, si !)

L'attachée de presse, après m'avoir gentiment envoyé le livre, me demande si j'ai eu l'occasion d'en prendre connaissance et, si oui, ce que j'en ai pensé.
C'est délicat. Une (amie) libraire m'avait recommandé l'auteur. Mais j'ai beau reprendre ce livre à différents moments, je n'arrive pas à rentrer dedans. Je suis bien obligée de le constater.
Je pourrais ne pas lui répondre, mais j'ai pris la peine de commencer la lecture, de persévérer, de recommencer, de sauter des pages... Rien n'y fait ; ce n'est pas de la désinvolture de ma part.
Alors je lui écris : "Puisque vous me le demandez, je vous avoue que, malgré l'intérêt du style, je n'arrive pas à entrer dans l'histoire et me laisser porter.
J'ai repris ma lecture à plusieurs reprises car, parfois, ce n'est pas le moment. J'ai sauté des pages, puis des chapitres, mais rien n'y fait : je n'accroche pas du tout. J'en suis vraiment désolée. J'en suis déçue aussi, mais j'espère que le livre trouvera ses lecteurs.
"

Voilà, c'est comme ça. Parfois, je n'accroche pas.

Et parfois, longtemps après, un beau jour, on reprend le livre, dans un autre état d'esprit, avec un regard neuf... et là, on accroche et on se demande pourquoi on n'avait pas apprécié. On doit appeler cela des biais cognitifs.

Cela ne vous arrive jamais ?