samedi 31 décembre 2022

Pourquoi tant de haine ?

Valerie Solanas est la femme qui a tiré sur Andy Warhol, ce qui l'a rendu célèbre. Elle est aussi l'autrice de SCUM manifesto, un texte d'une telle radicalité à l'égard des hommes qu'on se demande pourquoi tant de haine. En effet, elle y appelle à l'éradication des hommes.
La postface de Lauren Bastide (notamment connue pour son podcast La Poudre) nous éclaire sur la vie effroyable de Valerie Solanas et sur son aversion du sexe masculin : elle a subi depuis l'enfance dans sa famille et ailleurs toutes les violences verbales, physiques, sexuelles, visuelles et autres manipulations qu'on puisse imaginer. On peut donc comprendre pourquoi elle règle ses comptes dans son manifeste.
Le texte de Lauren Bastide est finalement beaucoup plus intéressant à lire que le manifeste assez indigeste de Valerie Solanas. En effet, elle le replace dans son contexte et nous donne des éléments biographiques de l'Américaine. Il commence par cette énumération avec une petite pointe d'humour mi-fille mi-raison :

Mettons-nous d'accord sur un point : éliminer les hommes réglerait nos problèmes. À peu près tous. Le viol, la pédocriminalité, les violences familiales, le détournement de fonds, l'évasion fiscale, l'abus de biens sociaux, l'appropriation culturelle, les brevets, le cyberharcèlement, l'industrie de l'armement, le nucléaire, le chômage, les morts sur les routes, le trafic de drogue, la guerre des gangs, la corruption, le recel, la spéculation, la délocalisation, le réchauffement climatique, l'extinction de l'espèce, le pétrole, le charbon, l'obsolescence programmée, la 5G, la chasse, la drague lourde, la glyphosate, le chlordécone, le racisme, le néocolonialisme, l'homicide, le féminicide, la police, le mariage, la frigidité, la virginité, l'impuissance, l'IVG, les MST, la contraception, les banques, Amazon, Facebook, Pfizer, Tesla, l'intégrisme, le socialisme, le terrorisme, le capitalisme, le patriotisme, Manuel Valls, la dictature, le dopage et le burn out.
Oui, éliminer les hommes est de toute évidence une solution valable. Je suggère maintenant qu'on se pose la vraie question: comment ?
Non, je rigole.

Une chronique sur un texte aussi radical pour finir l'année, pourquoi pas ? Mais comprendre la haine de Valerie Solanas n'expliquera pas la méchanceté de certains hommes. C'est l'origine du mâle : pourquoi tant de haine, d'abord, de la part des hommes ? C'est la vraie question.
Lauren Bastide soulève d'autres vraies questions. Et, je le redis, c'est sa postface passionnante et très documentée qui vaut surtout le coup dans ce tout petit livre (par la taille et le prix).

Éditions 1001 Nuits, 2021, 120 pages.

mercredi 28 décembre 2022

Une vie haute en couleurs

David Brunat, dans Une princesse modèle, retrace la vie exceptionnelle de sa grand-tante Hélène Galitzine (1912-1966) qui, en suivant les tourmentes de la grande histoire, fut une princesse russe exilée et, entre autres, modèle d'Henri Matisse.
Même si l'histoire est librement inspirée de la biographie de son aïeule, c'est toujours émouvant de faire revivre une personne qui a existé. David Brunat ne l'a pas connue mais a entendu parlé d'elle dans sa famille et a interrogé des proches, notamment ses filles. Il lui prête sa plume avec sensibilité, pour un hommage vivant et vibrant.
Elle est la narratrice de ce livre qui raconte non seulement sa vie hors du commun mais celle de sa famille et l'histoire de l'Europe, de la Russie, en passant par l'Italie, puis la France et la Suisse. C'est toute une époque qui surgit dans ces pages, vu par une femme que la vie n'a pas épargnée, mais qui est restée déterminée.
David Brunat s'est également beaucoup documenté sur la vie d'Henri Matisse, sa vie et son travail à Nice. Le peintre a également marqué la vie de la belle Hélène et a dû s'inspirer de son modèle haut en couleurs, comme David Brunat a su le faire aussi.

Éditions Héloïse d'Ormesson, 2022, 172 pages.

vendredi 23 décembre 2022

Rendez-vous avec soi, sa créativité, son activité

L'Oracle de l'artiste, d'Estelle Lovi, permet de réfléchir sur son processus créatif et son activité en général. Il s'agit d'un coffret qui comprend 45 cartes et un livret explicatif. Ce n'est pas un jeu divinatoire, mais plutôt un accompagnement et un cheminement créatif, plus profond qu'il n'y paraît.
Le jeu (appelons-le ainsi, car le principe a un côté ludique) s'adresse aussi bien aux créateurs et artistes qu'aux entrepreneurs. En effet, les artistes doivent aussi montrer leur travail, se faire connaître, exposer, vendre... D'ailleurs, l'autrice est elle-même artiste et cheffe d'entreprise, diplômée d'HEC.
On peut poser une question ou bien laisser parler le hasard de l'instant et tirer une carte qui éclairera sur des sujets existentiels ou plus pratiques et matériels. On consulte ensuite le livret qui développe sur deux pages plusieurs facettes de la symbolique de la carte et propose également un petit exercice concret. "Cet exercice n'a pas vocation à l'exhaustivité, mais à la prise de conscience, l'alignement et l'activation de ressources potentielles oubliées."
Il y a plusieurs manières d'utiliser les cartes, avec des tirages simples ou multiples, pour des réponses plus ou moins complètes. Estelle Lovi explique que c'est avant tout un rendez-vous que l'on se donne, un temps de réflexion, une porte ouverte sur le monde de l'intuition, de l’introspection.
Au fur et à mesure de l'utilisation, au fil du temps, le jeu deviendra un compagnon complice en évolution (et rien n'empêche d'utiliser les cartes pour quelqu'un d'autre). 

Par exemple, spécialement pour cette chronique, je tire une carte.
C'est justement "La Toile : développez votre réseau en conscience." Je peux me contentez de méditer sur ce court message ou approfondir en consultant le livret et faire l'exercice proposé.

De plus, un code QR permet l’accès à une bibliothèque sonore de méditations.
Enfin, les cartes et le livret sont joliment illustrés par Fleure Bleue, alias Océane Jameux.
Un rendez-vous avec soi pour prendre un peu de recul, réfléchir, explorer de nouvelles pistes. 

Pyramyd éditions, 45 cartes et un livret de 124 pages dans un coffret cartonné.

jeudi 22 décembre 2022

Susie est un génie

Susie Morgenstern a écrit plus de 150 livres, notamment pour les jeunes lecteurs.
Parmi ses livres pour les plus grands, il y a notamment le passionnant Écrire c'est respirer ou l'autobiographie Mes 18 exils.
Elle y découpe sa vie en 18 tranches, ou passages difficiles, et autant de chapitres, de sa naissance aux États-Unis, à sa mort (à venir) : Naître, Être une fille, Entrer à l'école, Être loin de ses sœurs, Être juive, Infiltrée chez les garçons, Être intello, Être sioniste, Être amoureuse, Être mère, Être immigrée, Être veuve, Errer, De souris grise à femme fatale, Être malade, Le nid vide, Faire le deuil, Mourir.
Son style alerte, franc, émouvant et drôle, plein de fantaisie est un régal !

Lire, un autre exil : il faut couper dans le déroulement de la vie pour se vautrer sur son île et se livrer à d'autres vies, d'autres personnages, d'autres histoires, d'autres terres et planètes, oui, s'exiler. S'extraire de la vie sociale et de la communication avec d'autres humains pour ces amis en papier.
Seule dans la nuit
Je lis au lit

Dans Je suis un génie, un texte en vers, elle voudrait s'inspirer de ceux qui ont créé de grandes choses, scientifiques, philosophes, architectes ou artistes, pour elle aussi créer quelque chose de remarquable au lieu d'aller faire les courses chez Monoprix.
Pas de souci, Susie : tu es un génie toi aussi !

Mes 18 exils, L'iconoclaste, 2021, 304 pages.
Je suis un génie, L'iconoclaste, 2022, 80 pages.


jeudi 15 décembre 2022

Des femmes dans la violence politique

Pour l'essai On ne va pas y aller avec des fleurs. Violence politique : des femmes témoignent, les chercheuses au CNRS, Alexandra Frénod et Caroline Guibet Lafaye, ont rencontré plus d'une centaine de militantes et militants dans le cadre d'une étude sociologique : pour comprendre sans justifier.
C'est un sujet peu abordé.
La violence a toujours été interdite aux femmes, comme si elles n'en étaient pas capables par elles-mêmes (parce qu'elles seraient sous influence, par exemple) ou que cela soit tabou au point de ne pas en parler.
Pourtant, certaines ont participé à des luttes politiques impliquant des affrontements : Action Directe, Brigades rouges, ETA, PKK, Farc, Blacks blocs, etc.
Les deux autrices donnent la parole ici, à travers des entretiens, à neuf femmes qui se confient sur leur parcours, les étapes de leur engagement, leur point de vue avec du recul, parfois plus nuancé, toujours engagé.
Ces témoignages directs cernent les raisons pour lesquelles des luttes peuvent prendre une voie plus radicale.
En tout cas, cet essai est saisissant, passionnant, très vivant.

Éditions Hors d'atteinte, 2022, 224 pages.
Hors d’atteinte
se définit comme une maison d’édition féministe de fiction et de non-fiction où s’arment les luttes émancipatrices d’aujourd’hui et de demain.

Cette chronique est initialement parue dans le magazine Sans Transition !

mercredi 14 décembre 2022

Quand la fiction percute

Les éditions Terre Urbaine publient les neuf lauréats d'un concours de nouvelles littéraires sur le thème de l'écologie et des territoires dans Génération T pour la Terre.
Les auteurs ont entre 18 et 36 ans : ils sont le monde de demain, la génération T comme Terre... ou Thunberg.
Ils expriment, chacun à sa manière, réaliste ou futuriste, leurs attentes, espoirs, désillusions pour le monde de demain, sous forme de récits ou contes...
Réalistes et peu optimistes, leurs mots pointent du stylo les maux.
Par exemple, Isabelle Schwengler, fait se croiser de manière imprévue et remarquable deux mondes lointains et une situation contradictoire : quand les territoires des uns sont submergés et que les autres se réunissent en sommet de la Terre mais peinent à agir.
Parfois, la fiction emprunte des chemins secrets et insoupçonnés, plus directs, jusqu'à nos cœurs et nos cerveaux : une manière percutante de faire passer des messages.

Terre Urbaine, 2022, 144 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le magazine Sans Transition !

mardi 13 décembre 2022

Une parenthèse inspirante

En 2019, Samantha Bailly et Antoine Fesson, partent en voyage en amoureux pendant trois mois.
Ils se fixent un itinéraire et un concept précis : trois pays (au départ de Paris : Canada, États-Unis et Japon), 36 étapes (donc 3 jours par étape) et 36 561 kilomètres.
Parenthèse, Carnet de voyage de Montréal à Okinawa est leur album de voyage, un beau livre écrit par Samantha qui est autrice, scénariste, et très engagée dans la défense des droits des auteurs.
L'ouvrage est illustré de superbes photos d'Antoine, chasseur de lumière qui aime ce moment si particulier du crépuscule ou de l'aube, entre chien et loup.
Ils nous embarquent en avion, en train, en bus, en van, en ferry, en voiture...
Dans un chalet, un bungalow, une maison d'hôtes ou un temple japonais, nous suivons leurs pérégrinations, leurs rencontres, leurs découvertes. Ils partagent leurs émerveillements ou déceptions, et nous inspirent et nous font rêver.
Ils aiment se ressourcer dans la nature, en pleine forêt canadienne dans une tiny house, ou japonaise (celle qui a inspiré Miyazaki), et ils apprécient aussi de se perdre dans les mégapoles, comme New York ou Tokyo.
Et après ? Si les voyages forment la jeunesse, ils transforment. Il semblerait qu'à leur retour leur vie d'avant ne leur suffisait plus. Ils se sont donc inspiré des expériences de leur voyage pour créer un camping de tiny houses, qui allie nature et création, dans une démarche durable.
C'est à leur tout d'accueillir les autres dans un endroit idyllique, qu'ils ont naturellement appelé Parenthèse !

Lorsque j'écris, j'utilise très rarement des parenthèses. On pense que ce qui est entre parenthèses est superflu, que c'est accessoire. Une précision, tout au plus. Et pourtant... Quelle beauté que cet arc de cercle qui s'ouvre, sans que l'on sache exactement quand le refermer.
Si je ne mets pas de parenthèses dans mes écrits, alors pourquoi pas en mettre dans nos vies ? Une parenthèse, elle n'isole pas forcément, non. Elle encadre. Elle met à distance.
Voici donc le premier texte de ce journal bord. De cette parenthèse. Un arc de cercle que l'on trace derrière nous, et que nous refermerons en temps voulu. C'est une brèche que nous ouvrons dans notre quotidien, pour vivre autrement. Nous avons décidé de nous accorder du temps, du temps pour marcher, errer, s'émerveiller, se perdre, observer, rebrousser chemin, sentir, oublier, créer, s'ennuyer, voir.
Bienvenue, donc, dans notre parenthèse.

Éditions Impressions Nouvelles, 2021, 288 pages.