jeudi 22 août 2019

Madagascar, 1947

L'histoire de Zébu Boy d'Aurélie Champagne se situe à Madagascar en 1947. C'est la trajectoire d'Ambila, un jeune homme débrouillard surnommé Zébu Boy car il excellait dans l'arène face aux zébus. Comme des milliers de soldats malgaches qui ont combattu pour la France, il pense que le général de Gaulle leur donnera l'indépendance. Il a survécu à toutes les batailles mais il rentre dans son pays sans un sou, humilié. Il veut regagner son village et faire des affaires, pour racheter le troupeau de zébus que son père a perdu. Pour cela, il achète à un sorcier des amulettes qu'il revendra à bon prix. Une insurrection se prépare. Il y est mêlé presque malgré lui.
L'écriture d'Aurélie Champagne est énergique et poétique, étonnante, portée par la trajectoire presque surnaturelle du jeune homme.
Il ne restait plus que quelques dizaines de kilomètres à parcourir. Ambila arrêta la 202 le long d'un talus griffé de Tandroroho. L'odeur du vahia remonta jusqu'à lui. Ses petites fleurs rouges perçaient dans l'herbe comme une irruption hallucinatoire. il avait toujours aimé ce coin de forêt qu'on disait peuplé de bêtes-génies, de gros gibiers et d'indris. Il pensa à Josselin, convaincu que lui aussi aurait aimé cet endroit.
Cette insurrection malgache de 1947, violemment réprimée et devenue taboue, fournit le même contexte historique au film documentaire émouvant de Marie-Clémence Andriamonta-Paes : Fahavalo. La réalisatrice y interroge les derniers survivants de cette longue résistance dans la forêt alors qu'ils n'étaient armés que de sagaies et protégés par leurs talismans.
Ces deux œuvres contribuent à faire connaître ce massacre colonial, encore douloureux et traumatique, qui ne figure pas dans les livres scolaires.

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2019, 256 pages.

dimanche 18 août 2019

An absolute reading*

Les avis sont dithyrambiques à propos de My Absolute Darling de Gabriel Tallent — même Stephen King parle de chef d'œuvre — et avec raison, d'autant que l'auteur porte bien son nom.
Que dire de plus ?
Le genre littéraire est multiple : à la fois roman initiatique, histoire d'amours (dont celle du père toute en contradictions, dysfonctionnelle et ultraviolente), plaidoyer pour la nature et l'écologie, et surtout thriller redoutable qui prend à la gorge jusqu'au bout.
Pour résumer l'histoire, il s'agit de Julia surnommée Turtle, quatorze ans, qui va tenter de se libérer de l'emprise manipulatrice et brutale de son père qui l'élève en vue de résister à la fin du monde.
L'auteur emploie différents tons selon ses personnages — les deux copains lycéens ont un humour inventif et fantasmagorique qui rafraîchit avec bonheur l'ambiance générale plutôt tendue.
— Turtle, elle c'est Imogen. Imogen, je te présente la seule et future reine de l'Amérique post-apocalyptique, maîtresse du maniement de la tronçonneuse, du fusil, et accessoirement bouddhiste zen.
Il est aussi question de littérature dans ce roman, ce qui repose du sujet omniprésent des armes à feu.
Et ce qui fait un chef d'œuvre, c'est probablement lorsque l'histoire est captivante, que les sujets graves sont abordés avec justesse, et que le style éblouit. Aucune fausse note.
*L'éditeur n'ayant pas trouvé de meilleur titre en français que l'original, je m'en permets également un en anglais aussi : Une lecture absolue.

Éditions Gallmeister, 2018, 464 pages.

samedi 10 août 2019

L'art dramatique dans la peau

Dans L'extinction de Julie Legrand, Violaine gagne sa vie comme hôtesse d'accueil et en posant nue aux Beaux-Arts. Elle consacre le reste de son temps à l'apprentissage du théâtre où elle étudie le répertoire classique. Les rôles sont distribués par un professeur exigeant et redoutable. Les partenaires se cherchent pour se donner la réplique, former des duos sur scène voire des couples dans la vraie vie. Mais très vite la jeune fille se prend au jeu, joue ses rôles trop à cœur, confond ses rôles et le jeu de ses camarades. Jusqu'au-boutiste, elle a le sens du drame chevillé au corps.
Julie Legrand décrit avec brio la difficulté du jeu d'acteur, les badinages et maladresses des jeunes acteurs entre eux, les rôles trop étroits de la vraie vie ou trop grands des personnages. Entre les jeux de l'amour et du théâtre, les limites se brouillent.
Dans la vraie vie, je passe une audition pour un metteur en scène montant une obscure pièce de sa création, répétitions non rémunérées, représentations payées à la recette, qui me demande de faire des pompes.
La p'tite Hélène éditions, 2019, 132 pages.

samedi 3 août 2019

L'esprit vient de nos pieds

On ne se lasse pas de lire et relire L'ascension du mont Ventoux de François Pétrarque. C'est ce qui fait de ce texte — présenté comme une lettre à son ami et confident Dionigi da Borgo San Sepolcro — un classique qui traverse les siècles depuis 1336.
Dans cette belle édition trilingue (français, anglais et latin), se glissent de superbes photographies en noir et blanc qui touchent souvent à l'abstraction et invitent à la méditation. Car comment parler des splendeurs de la nature du mont Ventoux sans montrer quelques-unes de ses beautés ? Elles sont l'œuvre de la cinéaste et photographe Catherine De Clippel qui arpente et admire le Ventoux depuis des années.
Les marcheurs savent qu'en cheminant, on oublie son corps et l'esprit prend des traverses insoupçonnées. Pétrarque gravit le mont Ventoux en même temps que son âme s'élève. Il a toujours en poche le livre des Confessions d'Augustin offert par son ami Dionigi. En arrivant au sommet, il ouvre une page au hasard et tombe sur cette phrase : "Les hommes vont admirer la hauteur des montagnes, l'impressionnant spectacle des vagues de la mer, l'ampleur des cours des rivières, le déploiement des côtes océanes et le parcours des astres mais ils ne font aucun cas d'eux-mêmes."
Époustouflé par la justesse de l'extrait qui semble avoir été écrit pour lui, Pétrarque redescend du sommet en silence, méditant sur la phrase.

Éditions Esprit des lieux, 2019, 96 pages. 

Sur le mont Ventoux, voir aussi l'anthologie des textes littéraires, Ventoux versant littéraire.

lundi 22 juillet 2019

Que les forces étranges soient avec vous

Superbe illustration d'Odilon Redon.
Les Forces étranges de Leopoldo Lugones (1874-1938) est un recueil de treize nouvelles fantastiques aux sens propre comme figuré : du domaine du surnaturel, elles ont tout pour plaire.
Écrites dans les années 30, on y rencontre des inventeurs géniaux et fous, des expériences scientifiques ou paranormales, cruelles, une pluie de cuivre de fin du monde, des parts d'ombre matérialisées, un esprit qui se transforme en sirène, un singe acculé au langage, des ambiances glaçantes, morbides et maléfiques, des légendes effrayantes comme celle de l'escuerzo, un crapaud cornu, revenant et vengeur...
— Tu ne sais pas que c'est un escuerzo, répondit d'un ton mystérieux mon interlocutrice, et que ce petit animal ressuscite si on ne le brûle pas ? Qui t'a demandé de le tuer ? Il fallait bien que ça arrive, avec toi et tes cailloux ! Maintenant je vais te raconter ce qui est arrivé au fils de ma défunte amie, Antonia, qu'elle repose en paix.
En même temps qu'elle parlait, elle avait ramassé et allumé quelques brindilles sur lesquelles elle posa le cadavre de l'escuerzo.
Jorge Luis Borges admettait : "Leopoldo Lugones fut et demeure le plus grand écrivain argentin."
Ces nouvelles, enfin intégralement traduites en français, sont considérées comme "le point d'ancrage de la littérature fantastique en Argentine et un pionnier de la science-fiction moderne." De la science à la fiction, elles déroulent un scénario implacable de réalité jusqu'à la chute, fatale et sidérante.

Quidam éditeur, 2019, traduit de l'argentin et préfacé par Antonio Werli, collection Les Lance-Flammes, 212 pages.

D'yeux, les histoires !

Partition de Louise Ramier est, comme son titre l'indique (un peu), une partition au sens littéraire et poétique, inspiré du sens musical. Le texte est structuré comme une composition musicale où se succèdent une série de portées 1 et 2 avec intermezzo.
Des sujets se font écho en variations sur le même thème : des yeux ou l'absence d'yeux (où l'on pense à Georges Bataille et son Histoire de l'œil dont la première version a été publié sous le pseudo Lord Auch), des lunettes de toutes sortes et des cuvettes où un narrateur enfant se penche, comme des vases communicants vers d'autres auteurs, jeux de mots, jeux de typographies, déconstructions et recompositions. Chacun y trouvera ses références (ou pas) et son inspiration.
Il s'agit dans le même temps d'une partition au sens de partage et découpage d'extraits de textes d'autres auteurs, classiques et contemporains, ou de conversation entendues ici ou là, de faits divers lus dans la presse. L'autrice les réassemble pour composer son propre morceau (de musique). Il est précisé que "personne n'ayant jamais rien inventé",
son livre n'est pas sien n'est pas sa création
l'auteur n'est pas l'auteur
et pourtant, il s'agit du premier texte publié de Louise Ramier, foisonnant, étonnant.

Éditions Louise Bottu, 2019, 130 pages.

jeudi 11 juillet 2019

Le Parc national du Mercantour a 40 ans

À l'occasion des 40 ans du Parc national du Mercantour, le magazine Terre Sauvage consacre entièrement un superbe numéro à ce territoire "sauvage" des Alpes du Sud.
S'il est surtout connu pour sa vallée des Merveilles, classée monument historique avec quelque 40 000 gravures rupestres protohistoriques (difficiles à voir si on n'est pas accompagné d'un guide), le Mercantour possède une grande diversité de reliefs, paysages et climats, donc une grande diversité d'animaux et végétaux spécifiques.
Un article retrace l'historique et la longue gestation de la création du Parc national.
Deux magnifiques port-folios du photographe Vincent Munier présentent le Mercantour en automne et en hiver.
Mais aussi d'impressionnants portraits des hommes et femmes qui vivent en lien avec cette nature, extraits du livre d'Éric Lenglemetz et Noëlie Pansiot, Vivre là, paroles et visages du Mercantour. Ce livre a accompagné la réalisation du film de Luc Jacquet (également auteur du remarquable documentaire Le temps des forêts) : La montagne aux histoires. Une bien singulière traversée du Mercantour.
Enfin, de nombreux articles et reportages sur la faune et la flore, la traversée pédestre, etc.
Un numéro qui donne envie de partir dans ce pays de Merveilles !

Terre sauvage - Juillet 2019 - n° 366.