samedi 14 mars 2020

Le bonheur en rouge et vert

Fondateur du journal Fakir, réalisateur de documentaires et député de la Somme, François Ruffin, dans Il est où le bonheur, appelle à un Front populaire écologique, rouge et vert, pour sauver la planète et l'avenir de nos enfants. C'est à eux qu'il s'adresse en priorité dans cet essai malgré tout optimiste.
L'inégalité économique correspond à une inégalité écologique : nous sommes tous sur la même planète mais pas tous sur le même bateau — et certains s'accaparent les canots de sauvetage. Sa solution est la reprise en main de la démocratie par un débordement populaire et pacifiste motivé par l'espérance.
Les mouvements alternatifs des Gilets Jaunes et de Nuit debout sont déjà une expression de ce désir d'autre chose. Mais surtout de grandes lois, avec des choix macroéconomiques, doivent faire avancer vers la transition.
La réponse à sa question ? Le bonheur est dans le lien, avant les biens.

Les liens qui libèrent, 2019, 192 pages. 

Chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! et parue dans le numéro 21 de janvier-février 2020,
légèrement modifiée pour ce blog.

dimanche 8 mars 2020

La vie passionnante de Coline

Coline Serreau est une artiste totale et engagée, surtout connue comme réalisatrice de Trois hommes et un couffin, La crise, La Belle Verte ou Solutions locales pour un désordre global, ou comme autrice de pièces de théâtre éblouissantes et inoubliables (et aux titres improbables comme Quisaitout et Grobêta ou Lapin Lapin). 
Également appréciée comme actrice, on sait moins qu'elle est aussi photographe, peintre ou directrice de chorale. 
Avant-gardiste, elle a abordé avant tout le monde des thèmes tels que la crise écologique, le droit des femmes, la santé, les travers du consumérisme et du libéralisme, etc. 
À 70 ans, elle livre pour la première fois une autobiographie originale en trois parties et vingt-trois hashtags : #COLINESERREAU
Elle raconte d'où elle vient et à qui elle doit ses influences, sa famille et ses ancêtres, son parcours artistique tous azimuts... 
Elle confie aussi ses pensées, ses réflexions sur notre société, le futur, les sujets qui la passionnent, révoltes et bonheurs. 
Une lecture passionnante !

Éditions Actes Sud, 2019, 208 pages.

Chronique que j'ai rédigée initialement pour le magazine Sans transition ! et parue dans le numéro 20 de novembre-décembre 2019, légèrement modifiée pour ce blog.

lundi 2 mars 2020

À la vôtre !

Dans Ustrinkata, même décor que dans Derrière la gare : le village suisse des Grisons, mais cette fois-ci avec un focus sur le bar L'Helvezia. Nous retrouvons aussi les mêmes personnages mais nous ne voyons plus les scènes à hauteur d'enfant. Le style n'en est pas moins vivant et poétique, réel, comme saisi sur le vif, saisissant.
Cette fois, Arno Camenisch semble avoir planté sa caméra-plume dans cette agora et capte l'ambiance, les façons de parler, de tenir sa cigarette, de la laisser dans le cendrier, de servir à boire, de boire cul sec...
Les conversations vont bon train. Ça fume et ça trinque — d'ailleurs, il paraît que "ustrinkata" vient de l'expression "boire cul sec". Et petit à petit, on comprend ce qui se trame derrière, la fin d'une époque dans le roman et la fin d'une époque en général, celle de l'enfance et notamment celle où l'on fumait dans les bars... Et surtout, pas question de boire de l'eau.
Comment ça de l'eau, dit la Tante à la grande table des habitués dans l'Helvezia, elle fixe l'Alexi, mais t'es marteau. Elle secoue la tête et glisse une Mary Long entre ses lèvres, ça j'irai pas te chercher de l'eau, vas-y toi-même si vraiment t'y tiens, tu sais où sont les verres hein, elle prend une allumette dans la boîte sur la table et elle allume sa Mary Long. L'Alexi veut se lever, le Luis lui saisit le bras, toi tu restes assis, ici personne boit de l'eau, on est pas tombé si bas, t'en veux une sur la tronche ou bien, peut-être alors que ça veut te remettre les idées en place.
Un roman qui se boit et se lit d'une traite.
Sur ce, à la vôtre !

Quidam éditeur, traduit de l'allemand (Suisse) par Camille Luscher, 2020, 106 pages.

D'autres rapports au vivant

Il y a des pages jubilatoires dans Manières d'être vivant de Baptiste Morizot : bien écrites, passionnantes, notamment les récits sur la piste du loup.
L'auteur est philosophe. Sa réflexion est à la croisée de diverses disciplines, dans la mouvance des anthropologues Philippe Descola ou Eduardo Kohn, de l'écologie scientifique, mais aussi de la poésie. Il replace l'humain parmi les autres espèces animales et végétales.
"Nous avons une ascendance commune avec les autres êtres vivants mais nous ne l'éprouvons pas", dit Baptiste Morizot.
Pourquoi devrait-on des égards au monde vivant ? Mais parce que c'est lui qui a fait nos corps et nos esprits, capables d'émotions, de joie, de sens. C'est le monde vivant qui a sculpté toutes nos facultés jusqu'aux plus émancipatrices, dans un tissage constitutif avec les autres formes de vie. C'est lui qui nous maintient debout face à la mort, par sa perfusion continue et joyeuse de vie (cela s'appelle, entre autres, "respirer"). Débranchez ce lien à lui et tout est fini. C'est ce qu'on appelle l'éco-évolution. Conséquemment, la question s'inverse : comment a-t-on pu devenir assez fous pour croire qu'il est irrationnel d'avoir des égards envers ce qui nous a faits et qui assure à chaque instant les conditions de notre vie et de notre félicité possible ? Il faut inverser le fardeau de la preuve. C'est aux idéologues de la modernité de nous démontrer que ces égards sont irrationnels (souhaitons-leur bon courage).
Actes Sud, postface d'Alain Damasio, 2020, 336 pages.

dimanche 23 février 2020

À (h)auteur d'enfant

Quelle fraîcheur et quelle fantaisie ! Quelle écriture inventive à hauteur d'enfant !
Derrière la gare d'Arno Camenisch se lit le sourire aux lèvres.
Le roman est une succession de scènes, de petits et grands événements — drôles, mélancoliques, étranges ou plus graves —, vécus et racontés par un petit garçon, espiègle et turbulent.
L'enfant transcrit comme il l'entend, avec sa graphie parfois phonétique et son langage teinté des différentes origines (romanche, italienne, allemande) de son village suisse.
Camille Luscher a également réalisé un beau travail de traduction pour nous faire entendre les racines, la poésie et le style de l'auteur. 
L'oncle a des grosses cotlettas et une deuschvo orange. Dans sa deuschvo, il a un arbre sent-bon avec des femmes à poils dessus. Il conduit vite et quand le soleil brille, il nous prend nous et le Fido avec. Il met ses lunettes de pilote et il enroule le toit à l'arrière et on se met debout sur la banquette en se tenant bien à la latte au milieu du toit. Le vent nous arrache les cheveux et on lâche une main sur les lignes droites. L'oncle rigole et regarde vite la route et de nouveau vers nous. Le Fido est installé sur le siège avant. L'Oncle lui caresse les oreilles quand il aboie et le tient par le collier dans les curvas. Dans les curvas, la deuschvo crisse et se lève de biais que presque elle tombe.
Lire aussi la chronique sur Ustrinkata du même auteur, chez le même éditeur, un roman qui se boit et se lit d'une traite !

Quidam éditeur, traduit de l'allemand (Suisse) par Camille Luscher, 2020, 100 pages.

lundi 3 février 2020

Thérapie à risque

C'est l'histoire captivante — et à tendance autobiographique — d'un psychologue et professeur de psychologie (c'est la véritable profession de l'auteur, Stéphane Rusinek) qui raconte sa mésaventure avec une patiente retorse qui l'a habilement manipulé : La patiente de 17 heures.
L'auteur entretient le suspense en nous faisant part d'échanges de textos avec sa fille : ils ont à voir avec la mystérieuse patiente qui transgresse les règles, voire impose les siennes.
Non seulement l'intrigue est rondement menée, mais elle est servie par un style clair et agréable, qui coule tout seul.
De plus, notre professeur, très pédagogue, nous fait entrevoir avec une grande clarté son métier, les principes des thérapies comportementales et cognitives (TCC) et la difficulté de traiter certains cas extrêmes.
Difficile d'en dire davantage sans dévoiler les ressorts de ce véritable thriller psychologique : ce roman est captivant, instructif, et se lit d'une traite.

Éditions Thierry Marchaisse, 2020, 200 pages.

Un roman brillant

Après l'excellent Chaleur, dans la folie finlandaise des championnats insolites, voici à nouveau un passionnant roman de Joseph Incardona : La soustraction des possibles.
Cette fois, l'histoire se passe en Suisse, dans une autre sorte de folie, celle de l'argent, des banques, des paradis fiscaux et du désir de toujours plus des années 90.
La couverture dorée et ses engrenages d'horlogerie suisse semble exprimer que tout ce qui brille n'est pas d'or : sous ce faste de l'argent se cache un roman noir et des tragédies, avec de redoutables trahisons, mais aussi un roman d'amours où l'on peut mourir d'amour. L'amour est aussi la seule chose que l'on ne peut pas acheter, même si le sexe est parfois monnayé (il est aussi question de prostitution avec un personnage de gigolo et des prostituées-tueuses à gages).
Si ce roman est brillant, c'est surtout par le style de Joseph Incardona : son humour si flagrant dans Chaleur surgit notamment par de malicieuses et réjouissantes interventions de l'auteur qui interpelle directement le lecteur.
L'écrivain nous parle aussi de littérature et de lecture : une activité qui pourrait ne servir à rien, mais qui ne l'est pas pour la plupart d'entre nous.
Tout ce qui ne sert à rien est précieux.
Éditions Finitude, 2020, 400 pages.