jeudi 3 septembre 2020

Coup de mistral sur la rentrée

Le dit du mistral d'Olivier Mak-Bouchard est un thriller provençal constellé d'expressions du Midi et de la langue de Frédéric Mistral. Ce premier roman rend hommage aux écrivains de cette terre (Giono, Bosco, Char, Pétrarque...) et au Vaucluse natal de l'auteur : son histoire, ses contes et légendes, ses us et coutumes (avec parfois quelques arrangements et fantaisies), ses traditions, ses éléments.
En effet, s'il est question du mistral, ce vent emblématique, il est évidemment question des autres éléments : l'eau si rare ici, la terre d'ocres et de calcaire blanc, et le feu des forêts, malheureusement... Nous sommes bien dans un roman contemporain, entre thriller et fantastique, où la magie opère au fil de l'eau et de l'histoire.
Tout se passe entre L'Isle-sur-la-Sorgue, Sault, Vaison et le sommet du Ventoux. Ceux qui ne connaissent pas le coin pourront se référer aux cartes des rabats du livre, qui est en lui-même est un très bel objet : beau papier, belle typo... Sa superbe couverture est signée par la grphiste Phileas Dog.
Après un orage et un éboulement sur son terrain, un paysan découvre des poteries anciennes et veut aussitôt tout enterrer pour ne pas que les archéologues et les musées viennent chambouler son verger. Le narrateur , son voisin, le convainc alors de poursuivre les fouilles à eux deux, en catimini, mais ils deviennent alors hors-la-loi.
En creusant dans le jardin, ils plongent également dans l'histoire et la culture de leur terroir qui traversent les siècles.
Et parmi les personnages attachants du roman, se trouve un chat, énigmatique et omniprésent, élégamment nommé le Hussard, en hommage à Giono.

C'est un coup de mistral qui souffle sur la rentrée littéraire puisque le roman est déjà couronné du prix Première Plume par le Furet du Nord.

Le Tripode, 2020, 360 pages.

Cette chronique est également parue dans Le Dauphiné.

dimanche 23 août 2020

Mémoires d'une jeune fille noire et pas rangée

Rassemblez-vous en mon nom est une partie de l'autobiographie de l'artiste aux multiples talents et activiste américaine Maya Angelou (1928-2014).
Elle raconte dans ce livre (paru en 1974 aux États-Unis) son itinéraire mouvementé de jeune fille noire, de 17 à 19 ans, alors qu'elle a un bébé, pas de mari mais une énergie, un aplomb et un humour extraordinaires pour s'en sortir dans une société dominée par les Blancs (et les hommes).
Elle tente tous les métiers : cuisinière, serveuse, mère maquerelle, danseuse... Grande amoureuse, elle est prête à tout pour l'amour, même à se prostituer, jusqu'à ce qu'elle se rendre compte qu'on la manipule.
Elle peut compter aussi sur le soutien de sa mère, Vivian Baxter, et de son frère Bailey. Férue de littérature, elle trouve souvent une consolation dans les livres. 

Je résolus qu'un jour je ferais partie de la légende familiale. Un jour, tandis qu'ils se raconteraient dans leur cercle intime les guerres et les combats, les gloires et les torts de la famille Baxter, mon nom figurerait parmi les plus illustres. Je me ferais anachorète. Je nous retrancherais du monde, mon fils et moi.
J'avais écrit un mélodrame juteux dont je serais l'héroïne. Pathétique, poignante, solitaire. J'avais le projet de sortir des coulisses en petite fille martyre. Mais il se trouva que la vie me vola mon scénario, et la vedette.

En effet, plus tard dans sa vie, elle a côtoyé Martin Luther King, Nelson Mandela, Malcom X ; et c'est l'écrivain James Baldwin qui l'incite à écrire ses mémoires. Bien vu !
Un livre impressionnant par le fond et la forme, trépidant, qui se lit d'une traite et force l'admiration.

Les éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 2020, 272 pages.

jeudi 13 août 2020

Soif d'écriture

Une anthologie de textes inédits Sur l'alcool de Charles Bukowski ? Autant dire qu'il y a de la matière : poèmes, extraits de nouvelles, d'entretiens, de lettres, et même des dessins, copies de manuscrits et photos.
L'écrivain américain d'origine allemande (né à Andernach en 1920) aurait eu cent ans cette année. C'est l'occasion de le célébrer, éventuellement avec un verre à la main, de préférence avec ce livre : Sur l'alcool
En effet, durant une grande partie de sa vie, l'alcool a été un thème récurrent de son œuvre (entre autres), un compagnon de route, un carburant, une façon de survivre à une vie de misère.
Je ne pense pas que j'aurais pu supporter un seul des boulots merdiques que je me suis coltinés dans tellement de villes de ce pays sans savoir que je pouvais revenir dans ma piaule et picoler pour relâcher la pression, regarder les murs s'incliner, le visage arriéré du chef d'équipe disparaître, sans perdre de vue que ces ordures se payaient mon temps, mon corps, mon âme, pour quelques centimes pendant qu'eux vivaient la grande vie.
En France, nous gardons notamment en mémoire son passage agité à l'émission Apostrophes où il éclusait au goulot des bouteilles de vin (voir la photo de la couverture du livre). Il en fait le récit dans un extrait de Shapespeare n'a jamais fait ça. D'ailleurs, il ne se souvient pas de grand-chose de la soirée. Avec sa désinvolture habituelle, ses histoires, récits de débauche et déboires se terminent souvent par un verre de plus et une bonne dose d'humour.
Si la poésie de Bukowski nous enivre, l'abus de ses beuveries littéraires pourraient donner la gueule de bois. Comme toute anthologie, ce livre ne se lit pas d'une seule traite mais se déguste à petites gorgées, pour l'humour et le style habituel de l'écrivain (lire aussi chez le même éditeur Sur l'écriture).
Pour autant, cette anthologie n'est pas une apologie de l'alcool car Bukowski finit par réaliser en 1992, alors qu'il a 72 ans, qu'il n'a pas moins de talent lorsqu'il ne boit pas, comme il l'écrit à son éditeur John Martin :
Sobre cette nuit. Je pense que j'écris aussi bien sobre que bourré. M'aura pris un bon bout de temps pour m'en rendre compte.
Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (États-Unis) par Romain Monnery, 2020, 384 pages.

lundi 3 août 2020

L'ami noir et autres mythes post-coloniaux

Avec humour, ironie, calme colère, impertinence et surtout pertinence, le collectif Piment (qui réunit Célia Potiron, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Rhoda Tchokokam) propose une synthèse de son travail radiophonique (sur Rinse FM et Radio Nova) dans Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation.
Très instructif, documenté et plein de surprises poétiques dans ses formes, ce lexique aborde une quarantaine de mots et expressions qui en disent long sur le regard et les a priori sur les Noirs.
Il y a notamment ce fameux "ami noir" qui sert de parade pour prétendre qu'on ne peut pas être raciste puisqu'on en a un, mais qui dans la plupart des cas n'existe pas.
On y aborde une foule de thèmes : racisme, discrimination, victimisation (versus déresponsabilisation) mais aussi exotisme (nous sommes tous exotiques pour quelqu'un d'autre), cheveux, canons de beauté, créoles, banlieues, contrôle au faciès, musiques et danses...
En parlant de culture, il est aussi question de Toni Morrison, d'Aimé Césaire, d'Aya Nakamura, entre autres, et d'une curieuse obsession parisienne pour Rosa Parks.
L'entrée Quand on veut on peut passe en revue quelques situations ordinaires où le mur de verre de la discrimination est plus fort que la plus grande volonté.
À l'entrée Répartie, il est proposé des répliques en versions courtes, percutantes, et en versions longues plus argumentées aux questions ou poncifs les plus courants.
À l'entrée Touriste, une dizaine de conseils constituent un "petit guide du bon touriste blanc (...) pour que leurs vacances de rêves ne deviennent pas un cauchemar pour les locaux".
Voilà qui remet quelques pendules à l'heure sur la question noire en allant chercher dans l'histoire, les sciences sociales et la culture populaire. Une lecture nécessaire.

Éditions Hors d'atteinte, 2020, 144 pages.
La maison d'édition Hors d'atteinte a été fondée en 2018 à Marseille. Elle propose de nouvelles grilles d'analyse d'un monde contemporain en pleine mutation sur des sujets comme le féminisme, l'environnement, le racisme, les médias, etc.

dimanche 2 août 2020

Cultiver le paradis sur Terre

Qui nourrit réellement l'humanité ? est une synthèse des trente années d'expérience, de travaux de recherche et d'actions de Vandana Shiva, l'écologiste et féministe indienne, qui milite notamment pour la préservation des semences.
Le titre du livre pose une question et la photo de la couverture y répond en partie. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce n'est pas l'industrie alimentaire et ses multinationales qui nourrissent la planète puisqu'elles ne produisent que 30 % des aliments consommés. Par contre, elles sont responsables de 70 % des dégâts écologiques : appauvrissement des sols, pollution de l'eau, destruction de la faune et des pollinisateurs... Leur principe n'a rien de logique ni de durable en détruisant la planète et notre santé et en marchandisant les moyens de subsistance. On parle plutôt d'exploitations : exploitation de la nature et des hommes, avec une recherche du profit d'une part et l'enfermement dans le cycle infernal de l'endettement d'autre part.
Pour cette activiste altermondialiste, 70 % de l'humanité est nourrie par de petits exploitants, des femmes notamment, qui travaillent le sol de leurs petites parcelles de façon écologique, en respectant le vivant, en pratiquant la polyculture et en vendant leurs produits localement.
Cette agroécologie, respectueuse de l'environnement et de la biodiversité peut donc devenir la norme pour une vraie nourriture, de meilleure qualité, produite par de vrais individus, en abondance.
Le dernier chapitre indique la voie à suivre pour nourrir toute l'humanité tout en préservant l'harmonie de la nature, les sols vivants et la biodiversité.
"Utilisons notre énergie pour œuvrer  à la création d'un avenir alimentaire respectueux de la planète. Lorsque nous travaillons main dans la main, en harmonie, nous pouvons cultiver le paradis sur Terre."
Un manifeste pour la transition mondiale vers l'agroécologie, plein d'espoir et de bon sens.

Éditions Actes Sud, 2020, 192 pages.
Cette chronique est parue initialement, sous une forme légèrement modifiée, dans le n° 23 du magazine Sans Transition !

samedi 1 août 2020

Explications de sexes

Il y a longtemps que je voulais lire Rebecca Solnit, historienne de la culture, théoricienne de l'art et féministe américaine.
Ces hommes qui m'explique la vie est le titre du premier article de ce recueil d'essais sur le thème du féminisme, c'est-à-dire de la domination masculine.
Ce premier texte, plein d'humour, raconte l'histoire d'un homme qui explique à une femme quel est le livre de référence sur un sujet sur lequel elle a écrit. Autrement dit, d'emblée il prétend en savoir plus long qu'elle. On finit par comprendre (on s'en doutait) que l'homme n'a pas lu le livre dont il parle, et que c'est justement la femme à qui il s'adresse qui l'a écrit !
Rebecca Solnit, dans un post-scriptum, raconte aussi l'histoire de ce texte publié sur internet en 2008 et qui a suscité un énorme engouement. Elle précise :
"Au cas où je n'aurais pas été assez claire, je le dis et je le répète : j'aime qu'on m'explique des choses, qu'on me parle de sujets qui m'intéressent mais dont j'ignore tout ; c'est quand ils m'expliquent ce que je sais et eux non que la conversation dérape".
Autres sujets de ce recueil : les violences faites aux femmes, le harcèlement sous toutes ses formes, les injonctions (parfois contradictoires et opposées), les menaces, les traques, les agressions de toutes sortes, les viols et tous ces crimes qui ont défrayé la chronique dans le monde entier...
Vous allez me dire : rien de très réjouissant. Oui, mais cela est si brillamment traité et décortiqué par l'autrice que c'est passionnant, parce que ce sont des sujets qui nous préoccupent, parfois quotidiennement. Elle commente :
"J'aimerais pouvoir écrire sur d'autres sujets, mais celui-ci déteint sur tout le reste. La moitié de l'humanité est encore harcelée, éreintée et parfois tuée par cette violence omniprésente. Pensez à la quantité de temps et d'énergie que nous pourrions investir dans des choses importantes si nous n'étions pas concentrées à ce point sur notre survie. Voyez un peu : l'une des plus grandes journalistes que je connaisse vit dans le même quartier que moi et a peur de rentrer chez elle à pied la nuit. Devrait-elle cesser de travailler tard ?" 
Travailler et tout le reste. Comme si notre territoire social et culturel était restreint et lié à certaines conditions, certains lieux, certaines circonstances.
Il y a des centaines de choses qu'une femme seule hésite à faire dans certaines conditions, certains lieux, certaines circonstances.
Certes, nous progressons, mais la route est encore longue. 
Heureusement, il y a des hommes qui ont tout compris. Merci mes amis. 

Éditions de l'Olivier, 2018, 276 pages. 

Chaque chapitre de ce recueil s'ouvre sur une photo d'Ana Teresa Fernandez.

jeudi 30 juillet 2020

"Écrire donne envie d'écrire"

Cécile Antoir vue par Luce Lagier.

Cécile Antoir a publié plusieurs nouvelles dans Kanyar : Chambre verte, Vacance, Modification, Routes.
Tout comme elle décrit avec maestria ces sensations
et ces petits riens du quotidien dans ses nouvelles, elle décortique ici avec finesse ses processus d'écriture et ses sources d'inspiration, entre autres.


Depuis quand écris-tu en général ? Et des nouvelles en particulier ?
J'écris depuis toujours pour moi, dans d'innombrables carnets, mais sans forme narrative : ce sont des notes, des listes, des descriptions, des impressions ou des souvenirs. C'est Kanyar qui m'a donné l'impulsion nécessaire pour me lancer dans un "vrai" projet : trouver une trame narrative et aller jusqu'au bout d'une idée... Je n'avais jamais écrit de nouvelles avant, mais lorsque le projet de Kanyar a émergé cela a été comme un déclic. C'était le moment et l'occasion. 

Tes nouvelles sont publiées dans Kanyar. Comment as-tu rencontré André Pangrani, le fondateur de la revue ? Quels souvenirs en as-tu ?
Je connais André depuis que je suis petite car il gravitait dans le milieu de mes parents et s'occupait, avec mon père, du Cri du Margouillat à La Réunion. Je garde de cette époque des souvenirs diffus : des apéros, des fêtes liées au théâtre ou à la bande dessinée. L'image d'André dans son petit bureau de Saint-Denis, au fond d'une cour au premier étage. Le bureau était enfumé. Je me souviens bien de sa voix, de son accent à la fois nonchalant et vif, de son rire. Ensuite, il a disparu quelque temps.
La nouvelle Modification de Cécile
est inspirée par La Modification
de Michel Butor
Je l'ai retrouvé bien plus tard au moment du projet de Kanyar. J'ai su qu'il cherchait des nouvelles et je me suis dit que j'allais essayer. C'était un peu comme un pari avec moi-même et puis je me suis prise au jeu... J'ai envoyé ma nouvelle à André qui m'a rappelée aussitôt en me disant "Je prends !". Il était très enthousiaste et moi très heureuse ! Il m'a encouragée et je me souviens que, pour Modification, l'une de ses remarques m'a donné des ailes pendant une bonne semaine ! Il était très bienveillant et avait un jugement sûr, tout en saisissant bien ce qui faisait la particularité et l'univers de chacun. Mon dernier souvenir de lui remonte à un repas au restaurant : il avait plein de projets et voulait notamment donner une place plus importante à l'illustration dans la revue. Il était toujours très stimulant. Je me souviens de son coup de fil joyeux après que j'ai donné Kanyar à Michel Butor lors d'une rencontre en librairie. Il a été enterré le jour de la mort de Butor.

As-tu expérimenté ou souhaites-tu expérimenter d'autres formes (romans, poèmes, chansons, blog...) ?
Un roman oui, cela me fait rêver... Ce qui me manque, c'est un fil narratif. De fait, je suis attirée par des écritures peu narratives et je cherche (sans m'y mettre réellement !) une forme... Avant qu'André ne meure, je pensais lui exposer un projet sur les lieux, cela aurait été comme une sorte de déambulation où les lieux font surgir autre chose... des épiphanies spatiales en quelque sorte. Je pensais que cela pouvait avoir une place dans Kanyar. Je ne sais pas, il faudrait que je creuse cette idée car elle me tient à cœur. J'aimerais aussi expérimenter les livres illustrés, les livres associant projets graphiques et projets d'écriture. Côté écriture ou côté dessin, d'ailleurs !

En tant que lectrice, quel genre de littérature préfères-tu ? Quelles autrices/auteurs ont pu t'influencer ?
Les auteurs qui comptent pour moi sont innombrables ! C'est très difficile de faire un classement. Il y a eu des époques : l'époque Aragon, l'époque Giono. Duras, Butor, Calvino, McCullers. L'époque Sarraute, Perec, Handke, Ernaux, Marie NDiaye, Henri Calet, Proust (forcément une époque vu le temps qu'il faut pour le lire !). J'aime beaucoup la littérature du XXe siècle, globalement, et suis très attirée par les livres qui sortent : la littérature très contemporaine en somme, qui parle du monde dans lequel nous vivons ou vivions, des auteurs comme Laurent Mauvignier, Hélène Lenoir, Marie Darrieussecq, Emmanuel Carrère. Mes derniers enthousiasmes : Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo et Liliane Beauquel pour leur écriture et Paolo Cognetti, pour tout.
J'aime aussi lire des livres de philosophie, d'ethnologie, de sociologie, ceux de Marc Augé, de J. B. Pontalis, de Clément Rosset, de Mona Chollet, par exemple. Sans oublier la littérature pour enfants, une auteure comme Malika Ferdjouk me réjouit ! Les écrits de René Frégni, de Charles Juliet, de Marie-Hélène Lafond, de Pierre Michon, de Bergounioux m'attirent pour leur émouvante âpreté, leur sujet ténu. Tous ces livres m'inspirent pour des raisons différentes : leur propos, leur écriture, leur atmosphère, leurs images, leur auteur. Je donnerais beaucoup pour un café avec Georges Perec et une balade dans Paris avec Henri Calet ! Globalement, j'aime beaucoup les autobiographies, les récits introspectifs, les témoignages, les journaux, les carnets de notes, les fragments. Le réalisme au sens large.
Les livres qui mélangent célébration du quotidien et épopée me semblent des sommets de réussite : Le Hussard sur le toit de Giono et Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy, par exemple. Leurs images sont merveilleuses.

"Rien ne m'inspire plus que le lieu que j'aime et connais par cœur mais vu à travers le souvenir et le rêve."
Avec le recul, as-tu remarqué des sujets de prédilection dont tu n'avais pas forcément conscience avant ?
En effet, écrire met à jour des constantes dont je n'avais pas forcément conscience avant. J'aime écrire sur les lieux ou à partir des lieux. Les routes, les maisons, certaines villes, par exemple. Dans Vacance, le personnage principal, c'est aussi la vieille maison de famille soudain vidée de ses occupants... Dans Modification, c'est la route qui se déploie entre l'île de Ré et Paris. Routes se situe dans les monts du Forez et Chambre verte, ma première nouvelle, évoque les lieux de La Réunion filtrés par la mémoire et le rêve...
Je me suis aussi rendu compte que j'aimais parler d'un personnage seul dans un lieu et me suis étonnée à écrire des nouvelles qui se teintent d'une coloration légèrement fantastique alors que ce n'est pas tellement ce que je lis. Ce qui me plaît, c'est sans doute le basculement dans l'étrangeté que peut éprouver une conscience dans la solitude et, en outre, cela permet de construire le récit avec une "intrigue simple".
"Finalement, je lis et j'écris peut-être pour répondre à cette question : comment on "fait avec" ?"
J'ai aussi compris pourquoi je m'intéressais depuis si longtemps à la littérature traitant du banal et de l'anecdotique. J'ai fait mes mémoires sur Georges Perec (La poésie des choses dans Les Choses, Espèces d'espaces et Un homme qui dort) et sur "le quotidien dans Le Journal du dehors d'Annie Ernaux, Le Poids du monde de Peter Handke et Espèces d'espaces de Georges Perec". Un personnage à qui il arrive des histoires extraordinaires ou des aventures en nombre me touche moins que celui qui se coltine son quotidien. Dans les romans policiers, les passages que je préfère sont ceux où l'inspecteur rentre chez lui, se fait un œuf sur le plat et va fumer sa cigarette sous le vieux marronnier en démêlant les fils de sa journée. Finalement, je lis et j'écris peut-être pour répondre à cette question : comment on "fait avec" ? Comment on gère l'ennui, le rien, l'attente, les idées qui s'évaporent, ces innombrables et minuscules projets qui se font et se défont sans laisser de traces ou presque ? Le temps d'avant et celui d'après. Je suis très frustrée, dans un film, quand les ellipses nous amènent directement au cœur de l'action : moi ce que j'ai envie qu'on me raconte, c'est comment le personnage en est arrivé là, comment il s'est levé, a attendu, espéré, voyagé, comment il se tenait dans le train, à quoi il pensait. Rien ne m'ennuie plus qu'un combat dans un récit de chevaliers ! Je viens de lire, d'Adèle Van Reeth, La Vie ordinaire — ordinaire qu'elle ressent comme un poids — qui m'a beaucoup intéressée parce qu'elle pose cette question existentielle de ce qu'on fait de nos existences dans tous ces inévitables moments ordinaires. Mais pour moi, il y a aussi une poésie du quotidien, pas nécessairement dénuée de poids tragique d'ailleurs et une nécessité de prendre en charge ce presque rien donnant sa couleur à nos actions et même à nos pensées les plus abstraites. Le "Poids du monde", en somme.

Comment écris-tu (rituels, lieux, horaires, façons de faire...) ?
Je n'ai aucun rituel d'écriture à part remplir des carnets, et encore les bons jours... Je suis très feignante. J'admire les gens qui écrivent le matin avant que la maisonnée ne se réveille. Il faut une certaine disponibilité pour écrire et je l'ai rarement. Je travaille à plein temps, j'ai des enfants. J'écris dans les interstices, les transports en commun, les salles d'attente, les cafés, les vacances. J'écrivais pendant les siestes des enfants quand ils étaient petits... d'où l'intérêt de la note brève. D'où l'intérêt aussi des dates de rendus qui polarisent (enfin !) l'attention et obligent ! Cela dit, et c'est paradoxal, j'ai l'impression d'écrire partout, tout le temps et, au fond, je vis les choses comme toujours dédoublées d'écriture, d'une sorte d'épaisseur descriptive ou contemplative.
Mais quand j'écris une nouvelle, je ne fais plus que ça, je ne pense plus qu'à ça. C'est un gouffre !
"... j'ai l'impression d'écrire partout, tout le temps et, au fond, je vis les choses comme toujours dédoublées d'écriture, d'une sorte d'épaisseur descriptive ou contemplative."

D'où te vient l'inspiration ?
Je dirais que l'inspiration me vient des lieux filtrés par les souvenirs. Rien ne m'inspire plus que le lieu que j'aime et connais par cœur mais vu à travers le souvenir et le rêve. Quand je suis sur place, cela me semble moins émouvant, moins riche, que quand je n'y suis plus ! Mais j'emmagasine. C'est comme un processus de distillation dans un alambic ! Je pense souvent à cette image de Rilke : "Ce n'est que lorsque (les souvenirs) deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu'ils n'ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n'est qu'alors qu'il peut arriver qu'en une heure très rare, du milieu d'eux, se lève le premier mot d'un vers". Le passage en entier est très beau et inspirant en lui-même ! Il parle magnifiquement bien de l'écriture. De fait, je suis littéralement habitée par certains lieux, certaines atmosphères, qui vivent en moi à la manière de voiles se superposant et s'associant. Ainsi, les lieux et l'écriture sont très liés pour moi.
"On peut creuser dans le passé
de manière quasi infinie.
Faire résonner le passé,
le présent et l'avenir,
multiplier les possibles."
On dit de l'art, de la peinture, de la littérature, qu'ils apprennent à voir ou à vivre le réel, c'est aussi vrai du processus d'écriture lui-même. Quel bonheur quand on parvient à approcher l'image qui exprimera ce qui, jusque là, restait nébuleux ou incernable ! Découvrir, en lisant ou en écrivant, certaines images, certaines expressions ou atmosphères est une source d'inspiration en soi. C'est la "métaphore vive" qui ouvre au possible. Tout comme les titres et les listes qui me laissent rêveuse et parfois agissent comme des déclencheurs d'écriture. Lorsque je commence une nouvelle, j'ai d'ailleurs souvent son titre, comme un petit programme concentré !
Enfin, je dirais qu'écrire inspire. Écrire donne envie d'écrire. Une sensation en appelle une autre, une image lance un récit ou une description. "Il faudrait pouvoir écrire en étoile", disait Aragon. Quand j'écris, mon texte se développe à l'intérieur de lui-même par insertions successives ou par couches. Je n'écris pas du tout de façon linéaire mais plutôt dans les "plis" du texte. Mon expérience de l'écriture, c'est l'expérience, fascinante, d'un temps non chronologique qui part dans tous les sens, qui n'est plus seulement devant soi mais derrière, sur les côtés, partout ! Le temps passé, par exemple, redevient un projet. Un événement minuscule, dont la durée n'a pas excédé une minute, peut devenir immense. On peut creuser dans le passé de manière quasi infinie. Faire résonner le passé, le présent et l'avenir, multiplier les possibles. Les sensations, les impressions, les réminiscences s'associent sans soucis des espaces et des temporalités ordinaires et c'est un sentiment grisant que je ne retrouve nulle part ailleurs.

D'autres entretiens des autrices et auteurs de nouvelles dans Kanyar :

- Pierre-Louis Rivière
- Emmanuel Gédouin
- Julie Legrand
- Xavier Marotte
- Emmanuel Genvrin
- Olivier Appollodorus, dit Appollo