jeudi 4 janvier 2018

Folle de toi

Ariane de Myriam Leroy est un premier roman âpre et brillant, avec une tension sous-jacente immédiate puisqu'on sait dès le départ que ça va mal finir pour l'un des personnages. Mais comment et pourquoi ?
C'est l'histoire de deux adolescentes à l'amitié fusionnelle et exclusive, crue et cruelle, qui ne souffre d'aucune faiblesse jusqu'à l'excès. Et qui dit adolescentes dit parents.
Étrangement, mes parents se prenaient pour des bourgeois. Ma mère surtout. Elle aimait ce mot qui sonnait pour moi comme un juron. Elle le faisait rouler en bouche, jouissait de chaque nuance de ses deux syllabes et de son "r" gras en charnière. Elle répétait souvent avec une gourmandise satisfaite : "Nous sommes des bourgeois."
Et pourtant, les parents de la narratrice sont plutôt d'un milieu modeste, en comparaison de ceux de son amie et de la majorité de ses camarades du collège huppé où elle est inscrite.
S'il est question de crises d'adolescence et de classes de collège, il est aussi question de classes sociales, d'invisibilité et de lutte pour exister à tout prix, quitte à en mourir.
Un roman dérangeant, grinçant mais prenant car très juste.

Éditions Don Quichotte, 2018, 208 pages.

Sous sa loupe, Delerm ne loupe rien

Elles sont tantôt assassines, tantôt insidieuses, tantôt tendres, les petites phrases épinglées par Philippe Delerm dans Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases.
L'écrivain les épingle pour mieux les observer, les retourner dans tous les sens, les disséquer, les décrypter avec minutie et justesse, ou sous un angle inattendu, en quelques lignes, deux ou trois pages.
Phrases d'un autre temps, d'une autre génération, d'une autre région, ou au contraire très contemporaines en automatismes de langages, blagues éculées, tics de langage plus ou moins à la mode et très agaçants comme ces "Je reviens vers vous" ou pire, ces "J'dis ça j'dis rien" qui donnent envie de dire : "C'est juste insupportable" !
Pour être tout à fait honnête avec toi...
Houla ! Un bien étrange préambule. Du coup, on va se concentrer beaucoup moins sur le message — au demeurant souvent anodin, et qui ne nécessitait pas pareille mise en garde — que sur la duplicité de la formule. Beaucoup de choses en peu de mots. Cela suppose déjà que votre interlocuteur envisage l'honnêteté de manière peu frontale. Il y a des occasions où il ne la pratique guère. Il doit se faire une idée très personnelle de ce que serait la franchise, puisqu'il est capable de la moduler, de la nuancer, et très vraisemblablement de s'en abstenir. (...)
On pense alors à cet ancien ministre, aujourd'hui déchu pour fornication aggravée, qui avait l'habitude de commencer la plupart de ses phrases par "honnêtement". L'honnêteté, une vertu qui semble d'évidence pour ceux qui la pratiquent, et fait jeter le voile de la méfiance sur ceux qui la revendiquent.
On peut dire que sous sa loupe, ces petites phrases du quotidien et toutes faites, Philippe Delerm ne les a pas loupées. 

Éditions du Seuil, 2018, 176 pages.

Lire aussi mes chroniques sur :
- - L'extase du selfie et autres gestes qui nous trahissent ;
- Journal d'un homme heureux ;
- Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long ;
- Elle marchait sur un fil ;
- Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d'habiter la terre ;

mercredi 3 janvier 2018

Voyage au bout de l'Amérique

Dans Les oiseaux morts de l'Amérique, Christian Garcin nous emmène dans un voyage au bout des États-Unis, dans l'enfer du décor de Las Vegas. Un univers presque invisible, caché, souterrain.
Les souterrains, très présents dans l'œuvre de Christian Garcin, prennent la forme, dans ce roman, de tunnels effroyables de la guerre du Vietnam et de ceux, actuels, des profondeurs de Las Vegas, mais aussi de passages temporels mystérieux dans le passé et le futur, et enfin de voyages dans les profondeurs de l'âme humaine.
Le contraste est frappant avec la ville en surface, sorte de paradis artificiel, symbole d'un rêve américain voué à la fête, au jeu, à l'argent qui coule à flot, dans un délire de décors clinquants.
Juste en dessous, dans la réalité enfouie des tunnels d'évacuation des eaux, vivent des centaines de SDF. Quelques-uns d'entre eux, vétérans et traumatisés des guerres du bout du monde (Vietnam, Irak...) sont les principaux personnages du roman. Oubliés, ils essaient d'oublier les horreurs et tous les morts laissés au combat.
Chaque nuit, chaque matin
Certains sont nés pour la misère.
Chaque nuit, chaque matin
Certains sont nés pour les délices.
Certains sont nés pour les délices.
Certains pour une nuit sans fin.

(William Blake)
S'il y a un côté sombre dans ce roman, il est illuminé par une poésie omniprésente, notamment par de nombreuses citations de poèmes de William Blake et de Les Murray, et sur des airs de chansons de Bing Crosby, comme la bande-son d'un film — on ne peut s'empêcher de penser à certaines œuvres nostalgiques de Jim Jarmush (Mystery Train, Paterson...) ou Win Wenders (Paris, Texas). Et la poésie rayonne bien sûr de l'écriture de Christian Garcin qui donne vie à l'invisible, touchant et profond.
La véritable nature du monde résidait dans l'invisible, pensait-il confusément, là où sont les sentiments, les émotions et la compréhension muette des choses.

Cette histoire américaine n'est peut-être qu'un prétexte pour évoquer des personnages en marge qui demeurent, malgré les nombreuses fêlures et cicatrices, profondément humains et attachants.
L'occasion pour Christian Garcin de nous offrir un de ses meilleurs romans, éblouissant et remarquable.

Éditions Actes Sud, 2018, 224 pages. 
Lire la genèse du roman sur le site de l'éditeur.

dimanche 31 décembre 2017

Dialogue imaginaire avec la mère

Il y a des livres qui vous passent entre les mains par hasard. Et parfois le hasard fait bien les choses.
Dès les premières pages, l'attention est happée par des sujets douloureux et difficiles, abordés avec un style simple, qui va droit au but, parfois de façon abrupte et crue, mais si juste.
Je découvre Stéphane Corbin, pourtant actif et engagé sur les scènes musicales et théâtrales, avec ce premier livre : Nos années parallèles.
Les chapitres se succèdent, sobrement numérotés et intitulés "Elle" ou "Lui". Ce sont les voix d'une mère et de son fils, le narrateur, qui correspondent dans une communication profonde et douce, au-delà de la mort, pas vraiment un dialogue, ou bien imaginaire.
Le récit, triste et vivant, est probablement autobiographique pour l'auteur qui imagine la voix de sa mère trop tôt disparue, emportée par la maladie alors qu'il était en pleine jeunesse et cherchait sa voie.
Des textes courts, sur des souvenirs cuisants, douloureux, des regrets, d'autres plus joyeux ou attendrissants, dessinent par petites touches un lien mère-fils, et surtout deux parcours pleins de force et d'espoir.
Un émouvant hommage.

Éditions Lamao, 2017, 80 pages.

lundi 11 décembre 2017

Love, etc.

Après Outre-Mère, Dominique Costermans revient avec un recueil de dix-sept nouvelles sur l'amour : En love mineur.
Un thème délicat, difficile, autant dire un défi que l'autrice belge relève brillamment en glissant de façon inattendue sur des variations de tons, pas toujours romantiques, parfois nostalgiques, tendres ou drôles puisque de l'amour à l'humour, il n'y a qu'un léger pas de côté.
Au risque de décevoir ses lectrices — ses lectrices forcément. Son fonds de commerce, c'était plutôt la célébration du quotidien, la tension amoureuse, les étincelles. Le juste avant. Ou alors, la faille, le trou, les parallèle qui ne se rejoignent jamais. Pire que le tragique : le désespéré. 
Oui, les histoires d'amour finissent mal, en général, en tout cas pas tout à fait comme on l'aurait souhaité.
— Mais comment ça va se terminer, cette histoire ?
— Mal. Par un baiser peut-être.
— C'est ça que tu appelles mal se terminer ?
L'amour prend toutes les formes : physique, maternel, espiègle, solidaire, comme ce très matinal voyage en train aux côtés des ouvrières en colère. L'amour donc, mais aussi les voyages, l'écriture, etc.
Car avant tout, Dominique Costermans cultive l'amour des mots pour raconter des histoires, des petits moments de vie quotidienne, captés prestement, vifs et lumineux. Des craques, peut-être, où l'on se laisse volontiers prendre.

Éditions Quadrature, 2017, 118 pages.
Excellente nouvelle : depuis leur création en 2005 en Belgique, les éditions Quadrature sont entièrement dédiées à la publication de nouvelles.

Le site de Dominique Costermans.

mardi 5 décembre 2017

Des prostituées vues par des hommes

Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski, dans L'imaginaire de la prostitution - De la Bohème à la Belle époque, répertorient et analysent une grande variété de documents, artistiques (littérature, peinture, opéras...) ou officiels (études de médecine ou rapports de police), qui ont traité de la prostitution au XIXe siècle.
À l'époque de Zola, Maupassant, Degas, Mérimée, Baudelaire... la façon dont ces œuvres ont représenté la prostitution et les prostituées a nourri un imaginaire collectif qui perdure de nos jours.
Le naturalisme en vogue alors, avec le succès de Nana en littérature, incite parfois de jeunes auteurs à forcer le trait d'une certaine prostitution jusqu'à l'outrance, probablement aussi pour se faire connaître en recherchant le scandale, malgré la censure et le risque de poursuites.
Soulignons que les auteurs de ces œuvres sont majoritairement des hommes, face au quasi silence des concernées.
L'essai, passionnant et abondamment documenté, met donc en exergue l'exercice d'une violence ordinaire et la domination masculine qui s'étend à bien d'autres domaines.

Éditions Hermann, 2017, 268 pages.

Lire aussi mes chroniques sur :
- Elles de Sophie Bouillon ;
- La Dérobade de Jeanne Cordelier.

lundi 4 décembre 2017

Un homme à vau-l'eau

Toute cette histoire, a repris le juge, c'est d'abord la vôtre.
Oui. Bien sûr. La mienne. Mais alors laissez-moi la raconter comme je veux, qu'elle soit comme une rivière sauvage qui sort quelquefois de son lit, parce que je n'ai pas comme vous l'attirail du savoir ni des lois, et parce qu'en la racontant à ma manière, je ne sais pas, ça me fait quelque chose de doux au cœur, comme si je flottais ou quelque chose comme ça, peut-être comme si rien n'était jamais arrivé ou même, ou surtout, comme si là, tant que je parle, tant que je n'ai pas fini de parler, alors oui, voilà, ici même devant vous il ne peut rien m'arriver, comme si pour la première fois je suspendais la cascade de catastrophes qui a l'air de m'être tombée dessus sans relâche, comme des dominos que j'aurais installés moi-même patiemment pendant des années, et qui s'affaisseraient les uns sur les autres sans crier gare.
Article 353 du code pénal de Tanguy Viel est un huis-clos dans le bureau d'un juge. Le narrateur, Martial Kermeur, expose factuellement comment il en est arrivé à jeter Antoine Lazenec à la mer. En même temps qu'il se confie, il cherche lui-même à comprendre et trouve une oreille attentive et bienveillante en la personne du juge, qui cherche à savoir — comme nous  — pourquoi et comment.
J'ignore si tous les juges sont aussi compréhensifs que celui-là, qui semble même agacé par la situation dans laquelle s'est fourré son accusé :
Kermeur, bon sang, Kermeur, mais qu'est-ce qui vous a pris ?
Et, dénouement final, on apprendra aussi quel est ce fameux article 353 du code pénal.
Un roman très prenant et bien écrit, où il est question de justice, de providence, de destin et d'espoir dans un monde tristement banal et injuste en temps de crise.

Éditions de Minuit, 2017, 176 pages.