lundi 11 avril 2022

Au fil de l'eau

Avec un titre en hommage à Haruki Murakami, Julie Legrand clôt sa trilogie, après Tangor Amer et Petites morsures animales, avec ce recueil de seize nouvelles intitulé Sur le rivage et dont le fil conducteur, au fil des pages, est l'eau.
J'ignore si l'autrice écrit au fil de l'eau mais avec le chant des oiseaux, c'est certain, comme elle nous le confiait dans un entretien.
Il semble que tout l'inspire : la féminité, les moments charnières de la vie où l'on s'interroge sur le sens de la vie, les sujets d'actualité dramatiques — le changement climatique ou les migrants — comme les états d'âme du quotidien.
Douée d'un sens de l'observation aiguisé, l'autrice prolixe a un grand talent pour décortiquer le réel, entrer dans le corps et l'esprit de ses narratrices et narrateurs, comme si elle avait vécu mille vies, personnages célèbres ou inconnus, comme un certain Bernard de 62 ans qui a roulé sa bosse ou ces adolescentes qui traînent leur neurasthénie. Si les histoires sont courtes, elles sont en revanche très profondes et détaillées, riches en références, drôles ou plus mélancoliques.
Seize nouvelles, donc, dans lesquelles on plonge dans d'autres vies que la nôtre, et où l'on passe avec la même aisance des nuits décadentes du Palace à un luxueux cabinet d'avocats, au rayon du Daily Monop' à une plage de La Réunion, comme si on y était.

Éditions Orphie, 2021, 152 pages.

Julie Legrand a également publié plusieurs nouvelles dans la revue littéraires Kanyar, dont Sur la plage, éperdument reprise dans ce recueil.

Lire aussi l'entretien avec Julie et les chroniques sur :
- La fleur que tu m'avais jetée
- Bons baisers de l'île. Tableaux-souvenirs de l'île de la Réunion
- L'extinction 
- Petites morsures animales

samedi 9 avril 2022

Le coût exorbitant d'un like ou d'un mail

Le numérique, invisible, pourrait paraître magique. Or, quand on prend en compte toutes les infrastructures nécessaires pour le faire fonctionner, on tombe du nuage !
C'est ce qu'explique Guillaume Pitron dans
L'enfer numérique. Voyage au bout d'un like.
En effet, la réalité est nettement plus sombre : la fabrication des smartphones, la matière noire de l'immatériel, le fameux nuage qui n'est pas tout rose, l'électricité nécessaire, l'expansion des technologies, les robots très pollueurs, le grand câblage sous-marin, la géopolitique des infrastructures... au final, le coût environnemental d'un like sur les réseaux sociaux ou d'un mail s'avère exorbitant.
Quels sont les enjeux ? Quels sont les risques ? Quelles sont les solutions ? Une enquête éclairante et très documentée.

Éditions Les Liens qui Libèrent, 2021, 348 pages.

Cette chronique est initialement parue dans le numéro 32 du magazine Sans Transition !

jeudi 7 avril 2022

Sur la piste de Norwich Restinghale

Comme à son habitude, Christian Garcin brouille les pistes ou plutôt construit un jeu de pistes et de passerelles entre ses ouvrages.
Celui-ci, Une Odyssée pour Denver - Un inédit de Norwich Restinghale paraît dans la bien nommée collection Détours des éditions Champ Vallon. Il est comme un tiroir dans le magnifique roman Du bruit dans les arbres paru il y a vingt ans.
En effet, on y retrouve quatre des personnages : le poète Norwich Restinghale ; George Traunberg qui pourrait être Georges, le critique littéraire (avec un s en moins) ; Laurie, l'exécutrice testamentaire et Denver, la sœur du poète.
Ce roman est une savoureuse mise en abîme de l'auteur du texte inédit en question, qui serait Norwich Restinghale, mais peut-être aussi Laurie Brentano, d'après George Traunberg, l'auteur de la préface intitulée Quelques pistes narratives...
Le mystère plane sur l'auteur, comme cela était déjà sous-entendu dans Du bruit dans les arbres. On en oublierait presque que c'est Christian Garcin lui-même qui présente ses nouvelles et poèmes sous un autre nom que le sien.

Champ Vallon, 2022, 112 pages. 

Les éditions Champ Vallon ont également publié Sortilèges de Christian Garcin.

Ce blog, en suivant en pointillés l'œuvre foisonnante de Christian Garcin, constitue également un archipel ou un réseau sous-terrain avec des galeries et passerelles d'un livre à l'autre. Vous pourrez y naviguer d'une chronique à l'autre en suivant les liens, ce qui, j'espère, vous donnera envie de vous plonger dans les livres de l'écrivain.
- un entretien avec Christian Garcin avec de superbes photos.
-
une chronique sur Du bruit dans les arbres.

De la musique dans les pages

Du bruit dans les arbres de Christian Garcin est un roman qui, malgré la tension de l'intrigue, vous joue une petite musique poétique dans la tête.
Norwich Restinghale, un vieux poète qui a une réputation de misanthrope, vient de faire paraître un texte alors qu'il n'a pas publié depuis des années. Il a même accepté une interview.
Un critique littéraire, Georges, et un photographe, Paul, sont envoyés, mais pas n'importe lesquels : ils connaissent bien le poète et son œuvre et ont de vraies raisons personnelles de lui en vouloir, de ces raisons qui changent le cours de la vie.
Ils partent la veille et passent une nuit dans une auberge près de la tour où le poète vit reclus, ou presque.
Les trois personnages s'expriment à tour de rôle et se dévoilent. Ils ont en commun d'avoir été frappé par la perte d'êtres chers. Chacun se demande pourquoi il a accepté cette rencontre.

Je leur dirai que rien n'a d'importance sauf une chose : les branches d'acacias et de poiriers, les platanes du début de printemps lorsque la pluie menaçait, ces espaces exigus qui se métamorphosaient en immenses contrées dès que nous y grimpions, et les feuillages qui dansaient sous l'effet de la brise et du vent, je leur dirai que rien aujourd'hui ne me semble avoir plus d'importance que le bruit du vent dans les arbres, que la seule chose au monde que je regretterai à l'instant où j'en terminerai avec cette comédie de la vie ce sera cela, Denver et ses amies, la brise, les branches qui s'agitent, les jeux de lumière dans les feuilles, l'approche de la pluie, et le chuchotis infini, puissant et mystérieux, du vent dans les arbres.

La vraie rencontre du livre est certainement celle de la poésie, de la finesse et de la profondeur du propos.

Gallimard, collection Folio, première parution en 2002.

Lire aussi Une Odyssée pour Denver - Un inédit de Norwich Restinghale comme un tiroir dans ce livre.

mercredi 6 avril 2022

Justesse des gens de la terre et de la Terre

Pleine terre de Corinne Royer est un roman psychologique, politique et poétique librement inspiré d'un fait divers.
En 2017, un jeune éleveur bio en Saône-et-Loire, endetté et pris dans un acharnement administratif, part en cavale, puis est abattu par la gendarmerie. Avec une grande sensibilité, en trois ans de harcèlement administratif et neuf jours de traque, l'autrice interroge les aberrations du système agricole — et du monde en général — qui ne se remet pas en question et qui entraîne une perte de sens par rapport au vivant.

Pour revenir sur ce qui a conduit à l'engrenage dramatique, Corinne Royer donne la parole au jeune homme mais aussi à d'autres personnages : une sœur, un vieux voisin, des amis, un fonctionnaire.
Un roman informé, informant et poignant sur la beauté et la fragilité de la Terre.

C’était le jour mais il lui semblait que la nuit ne finirait plus. Allongé à même la sente où courait une végétation touffue, il avait ouvert les yeux aux premiers cris des passereaux. À présent, l’aube grandissait. Il ne s’en imprégnait pas, il restait tout entier dans l’ombre. Son bassin était si lourdement ancré au sol que les fougères écrasées sous le sacrum avaient rendu une sève huileuse qui lui inondait les reins. Depuis combien d’années ne s’était-il pas éveillé ainsi, à l’aplomb du ciel, dans la clarté encore laiteuse, entre les plis charnus de la terre ?


Actes Sud, août 2021, 336 pages, 21 euros.

Cette chronique est initialement parue dans le numéro 32 du magazine Sans Transition !

lundi 4 avril 2022

C'est du lourd !

Le roman burlesque le plus drôle et virevoltant de ce début d'année : L'autre femme de Mercedes Rosende. L'autrice est Uruguayenne, ce qui est assez original chez nous, et son roman fait l'effet d'une bombe.
C'est du jamais lu : une sorte de roman noir avec un humour noir et une succession de personnages attachants, rocambolesques ou pitoyables.
Le personnage principal est haut en couleurs, avec un côté sombre et manipulateur. On ne sait pas si elle fait un complexe d'infériorité ou de supériorité vis-à-vis de son physique et de son manque de réussite, comparée à sa sœur notamment, mais elle prend sa revanche et elle y va fort.
Dès l'incipit, elle se présente et annonce le ton :

Bonjour, Ursula, bienvenue dans le monde des gros, où tous les miroirs t'annoncent de mauvaises nouvelles.

S'ensuit une scène désopilante dans une cabine d'essayage. Nous la suivons ensuite à une réunion des Obèses anonymes. Elle participe également à des émissions de télévisions où elle joue un rôle dans le public. Tout est grossièrement truqué dans cette émission et c'est truculent.
Notre personnage est un peu fofolle ou plus maline qu'on ne croit. Elle se met carrément en danger en se faisant passer pour une autre, suite à une erreur téléphonique. En effet, la personne au bout du fil cherchait à joindre une homonyme nommée, comme elle, Ursula Lopez.
S'ensuit un jeu de manipulation risqué.
Suspens et surprises sont au rendez-vous jusqu'à la dernière page. Une belle découverte.

Quidam éditeur, 2022, 238 pages.

samedi 2 avril 2022

Se perdre et se retrouver en forêt

Le roman de Laird Hunt, Dans la maison au cœur de la forêt profonde, est comme une forêt où l'on peut se perdre et se retrouver.
On peut y rencontrer bien des surprises, faire des rencontres avec des personnages et des animaux, braver des dangers, mais aussi trouver de la magie, de l'espérance, de l'étrange, du fantastique, du rêve...
On peut y traverser des épreuves, mais aussi y trouver refuge, comme dans un conte.
La forêt est le lieu de tous les mythes, de toutes les origines, dont les premiers hommes.
Et nous voilà plongés dans le labyrinthe de toutes ces possibilités, qui se superposent parfois, et où les identités des personnages deviennent floues, se transforment, évoluent.
Goody quitte sa maison pour aller cueillir des baies pour son mari et son fils. Des souvenirs lui reviennent de son enfance, de l'attitude de ses parents, de celle de son mari...
Est-ce qu'elle disparaît quelques heures, quelques semaines ou quelques années ?
Tout est possible dans ce roman mouvant, où rien n'est sûr, mais où l'on est tenu sur les traces de cette femme à qui on a interdit beaucoup de choses et qui cherche peut-être à s'en libérer. La magie opère.

Quand le jour commença à poindre, mon chemin semblait clair. Car en se levant, le bon soleil alluma une ligne au milieu du champ tout en longueur qui s'étendait devant moi et sembla frapper l'air au-dessus des arbres au loin, et le vaste monde au-delà, pour tout enflammer.

Actes Sud, traduit de l'américain par Anne-Laure Tissut, 2022, 224 pages.

Écouter l'auteur parler de la genèse de ce roman.