mardi 28 août 2018

Cléa de 5 à 7

Nuit synthétique d'Anna Dubosc est la trajectoire chaotique de Cléa d'un amant à l'autre : Oscar, puis Julien, puis François, et Oscar à nouveau mais sans conviction.
Aimantée dans l'instant par son désir et celui des autres, qui vont et qui viennent, elle passe de l'un à l'autre sans pouvoir se raisonner, emportée par ses impulsions, malgré les impasses glauques, empêtrée dans ses contradictions et son insatisfaction permanente, entre fausse légèreté et dégoût, attachement et répulsion, malaise, petits mensonges et vérité violente.
Au moment de raccrocher, je lui dis que je l'aime. Ça me rassure, même si c'est un leurre. Il faut la paix en toile de fond, ne serait-ce que pour la déchirer.

Et en effet, ça déchire.
Le style d'Anna Dubosc, comme dans ses précédents livres*, est direct, taillé avec des mots simples et crus, vrais, comme directement sortis de l'esprit ou de la bouche de ses personnages.
Un roman sidérant, hypnotique, lu d'une traite.

Éditions Rue des Promenades, 2018, 176 pages.

Autres chroniques sur les livres d'Anna Dubosc :

- Bruit dedans
- Spéracurel
- Koumiko.

 

jeudi 23 août 2018

Coucher sur le papier

Philippe Annocque, dans Seule la nuit tombe dans ses bras, explore avec virtuosité l'un de ses thèmes de prédilection : le dédoublement, mais aussi le pouvoir des mots et de l'imagination, de leur influence directe sur la réalité, tout en frôlant l'auto-fiction, même si le narrateur, également écrivain, a un autre nom que lui.
Dans ce roman, il raconte une relation amoureuse, voire sexuelle, et néanmoins virtuelle — par tchat, mail, téléphone, vidéos, photos... — dans un monde numérique et non physique, entre deux êtres de chair (mais imaginaires puisqu'il s'agit d'un roman) qui communiquent avec passion sans jamais se rencontrer. De cette distance et cette absence liées aux moyens technologiques, il reste néanmoins des traces, ne serait-ce que dans l'esprit des personnages (et le nôtre !), à la fois dans la réalité de leur monde intérieur, de leur désir, et dans l'imaginaire d'un monde parallèle (ça peut paraître compliqué vu comme ça, mais pas du tout).
Le tout dans une mise en abîme vertigineuse d'un livre dans le livre, une histoire dans l'histoire. Un ingénieux dispositif, comme toujours, chez Philippe Annocque*.
Je dis "ah" parce qu'au fond, même si à ce moment-là de notre histoire je ne suis pas vraiment prête à le reconnaître, je sais bien au fond de moi que dire cet amour ne sera jamais que la seule chose possible. Le faire, non. On ne pourra jamais que faire semblant de le faire. "Je te fais l'amour" ne fait pas partie des énoncés performatifs cités par Austin, hélas, dans Quand dire, c'est faire.
L'auteur flirte et s'amuse avec les limites du roman, de la romance et du porno — c'est parfois un peu cru — sans jamais tomber dans la niaiserie ou le vulgaire. Il cultive au contraire l'art de parler très simplement et justement de choses infiniment subtiles et volatiles, parfois banales.
Avec brio, il transpose une histoire d'amour contemporaine, sur la virtualité des technologies de communication et la réalité dans lequelle nous vivons, et la couche sur le papier.
Et tout cela nous pose des questions, nous donne à réfléchir sur notre monde, nos relations aux autres et sur ce qui est vrai (ou pas).
Enthousiaste lecture !

Quidam éditeur, 2018, 152 pages.

* Lire aussi mes autres chroniques sur les livres de Philippe Annocque :
Élise et Lise ;
Pas Liev ;
Liquide ;
Vie des hauts plateaux ;
Notes sur les noms de la nature.

dimanche 19 août 2018

"Villosophez" à Marseille

Après ses Promenades philosophiques dans Marseille parues en 2012, Olivier Solinas publie un deuxième volume pour villosopher — philosopher à travers la ville — dans des lieux connus ou pas, communs ou insolites, modestes ou somptueux.
Le professeur de philosophie propose des sujets de réflexion pour mieux affronter demain et se retrouver, pour penser (panser) le cœur léger malgré et contre la violence infernale du monde.
Marseille est plus qu'un prétexte pour ce guide, c'est une invitation à approcher les lieux, quels qu'ils soient, à les regarder autrement, à se promener dans la ville, qu'on soit étranger ou Marseillais.
L'important est peut-être, l'espace d'un instant, d'être au bon endroit au bon moment, de trouver sa juste place.
La philosophie ne doit pas rebuter car Olivier Solinas l'aborde avec simplicité — la liberté, les voyages, le droit à l'imagination, l'amour et la passion... —, en racontant mille histoires et anecdotes passionnantes sur les gens qui ont fréquenté ces lieux avant nous et qu'il nous invite à (re)voir : l'herboristerie du père Blaize, la rue Venture, le lycée Thiers, l'hôtel de Cabre, la tour des Catalans, la villa Gaby... Et pourquoi ne pas se baigner à la Pointe-Rouge ?
Ce livre est un guide citadin pour prendre de la hauteur, (sans forcément monter à Notre-Dame-de-la-Garde) ouvrir nos esprits, se cultiver.
Se cultiver ne veut pas dire tout savoir, mais donner de la saveur à la vie. Se pourrait-il que tout ne soit qu'outil ? Un livre est une barque qui nous emmène au loin, vers l'étranger, l'inconnu, le différent. Se cultiver c'est s'enrichir par le voyage des mots, à la surface de la vague des sons, du clapotis des odeurs. Quelque chose de soi part alors au loin. Un petit rien en revient : tellement nouveau, terre fertile, où l'on peut se façonner et se renouveler soi-même. 
Embarquez !

HC éditions, 2018, 240 pages.

Mots croisés avec le père

C'est à son père que Marc-Émile Thinez rend hommage dans L'éternité de Jean ou l'écriture considérée comme la castration du maïs. Une malle pleine de Jean (papiers griffonnés, de coupures de journaux, de calepins, de lettres et de tracts) inspire l'auteur qui se souvient des mots du père et de ceux qu'il avait lui-même hérité de sa propre mère.
Il imbrique ces fragments de textes du père avec les siens, en planches, tableaux, épisodes poétiques ; les entremêle comme les mots croisés que le père affectionnait, armé de son dictionnaire usé. Le père ne lisait que L'Humanité, jamais de livres.
Il est question de la castration (du maïs, liée au métier du père, et de celle exercée sur le fils), de la filiation et de ce que l'on fait des mots, proférés, répétés ou écrits.
D'où viennent les mots ? Qu'est-ce que l'écriture ? semble s'interroger l'auteur qui cite Borges, Pessoa, Nietzsche, Claudel, Deleuze, Cioran...
Lui croise les mots comme on croise le fer. Tous les soirs dans la cuisine. Enfin seul. Jusqu'à 1 h du matin la table ronde est réquisitionnée. Le Larousse et Jean font pression sur une Humanité à plat. Quelques heures plus tard, je bois mon chocolat avant l'école en déchiffrant la vérité de l'Huma imprimée sur la toile cirée, vérité inversée, vérité partielle, des mots tronqués, d'autres qui manquent, dehors il fait noir, le monde est encore raplapla, la cuisine sent le tabac froid.
Éditions Louise Bottu, 2018, 140 pages.

samedi 18 août 2018

Robots, tics et TOC

Petit traité de cyberpsychologie (pour ne pas prendre les robots pour des messies et l'IA pour une lanterne) : passionnant essai de Serge Tisseron* qui nous pose les bonnes questions (notamment celles — fort judicieuses — auxquelles nous n'avions pas encore pensé) sur les rapports que nous entretiendrons avec les robots et leur intelligence artificielle.
Comment allons-nous considérer les machines à partir du moment où nous inter-agirons avec elles en les regardant dans les yeux, en leur parlant, exactement comme nous le faisons avec un humain? Ne risquons-nous pas de leur accorder trop vite notre confiance ? Et quelle idée aurons-nous de nous-mêmes quand elles  parleront de leurs sentiments (artificiels) bien mieux que nous des nôtres ?
Si ces machines peuvent nous être très utiles, nos émotions et nos comportements, eux, risquent de ne pas être artificiels et de se modifier à leur contact. Où l'on risque de passer d'un simple anthropomorphisme (on fait semblant de prêter des caractéristiques humaines à des objets) à un animisme plus sévère (on croit dur comme fer qu'ils sont animés d'émotions, par exemple).
Quelle réelle maîtrise aurons-nous des machines quand leurs capacités de "réflexion" seront probablement, dans certains domaines, bien supérieurs aux nôtres ?
Plus grave, les machines et les services vont modifier notre rapport à la satisfaction de nos désirs, à la solitude, à la société réelle (alors que les robots seront toujours plus aimables avec nous, probablement pour nous extorquer des données personnelles et mieux nous manipuler).
N'oublions pas que derrière une machine, il y a toujours des concepteurs qui tirent les ficelles, c'est-à-dire de gigantesques entreprises qui font d'aussi gigantesques profits : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
Et même s'il existe des repentis et des lanceurs d'alerte, mieux vaut prévenir que guérir et se poser les bonnes questions sur les bons et les mauvais aspects des robots et de l'intelligence artificielle, pour nous et les générations futures car, demain, tout va changer : notre rapport aux robots (avec le risque de les trouver plus agréables que les humains) mais aussi à la politique.
Un essai très documenté et approfondi, tout en étant parfaitement simple et passionnant, voire indispensable, à lire.
Bravo !

Éditions Le Pommier, essais, 2018, 304 pages.
* Psychiatrie et docteur en psychologie, membre de l'académie des technologies, il anime sur France Culture l'émission Matières à penser.

dimanche 29 juillet 2018

Appollo, en attendant le Léopard


La sortie prochaine de ses Chroniques du Léopard, avec le dessinateur Tehem, est l'occasion d'un entretien avec Olivier Appollodorus, dit Appollo, scénariste de nombreuses bandes dessinées et auteur de nouvelles pour la revue Kanyar.

Appollo par Ronan Lancelot

Tu as grandi à La Réunion où tu vis actuellement, après plusieurs années passées en Afrique : Nigeria, Angola, Congo. Dès le lycée, tu participes à la création de la mythique revue de bande dessinée, Le Cri du Margouillat. Justement, dans Chroniques du Léopard, les personnages principaux sont lycéens. L'adolescence est une période qui t'inspire ?
Appollo : Oui, beaucoup. J'ai une obsession de l'adolescence, ces années charnières entre 16 et 18 ans. C'était le cas déjà dans Pauline (et les loups-garous), dans Une vie sans Barjot et maintenant dans Chroniques du Léopard, dont Tehem a réalisé les dessins. Il s'agit d'une chronique de La Réunion dans le cadre historique des années 40. Il se trouve que j'ai fréquenté, comme Serge Huo-Chao-Si et Tehem, le même lycée Leconte-de-Lisle (maintenant collège de Bourbon) que Raymond Barre, Paul et Jacques Vergès au moment de la Libération et de l'arrivée du contre-torpilleur Léopard.
Sans vouloir raconter leurs vies, je voulais évoquer cette période de grandes amitiés fulgurantes et fusionnelles qui me tient à cœur — où j'ai moi-même rencontré Serge et Renaud Mader, dit Mad —, cette période où on rencontre des personnages atypiques et où on découvre la culture, le cinéma, la BD, etc. Pour Chroniques du Léopard, je me suis demandé quelles pouvaient être leurs lectures. On y retrouve donc beaucoup de références littéraires : Monfreid, Cendrars, Alain-Fournier, Rimbaud...

L'histoire, et surtout celle de l'île de La Réunion, fait partie des autres thèmes qui t'inspirent. Quels autres sujets ?
Bien sûr, l'histoire de l'île de La Réunion me passionne, et notamment les épisodes historiques que tout le monde oublie, mais aussi les questions d'identité, les rapports entre les gens... On retrouve ces thèmes dans La Grippe coloniale, créée avec le dessinateur Serge Huo-Chao-Si, ou dans Les Voleurs de Carthage avec Hervé Tanquerelle.

Alors que vous vous connaissez depuis longtemps, c'est la première fois que tu travailles avec Tehem. Comment nait un projet entre un scénariste et un dessinateur ?
Quand des envies rencontrent d'autres envies. Je suis devenu auteur de BD à 16 ou 17 ans, pour créer quelque chose avec mes copains dessinateurs, Serge et Renaud. Plus tard, j'ai rencontré Brüno pour Biotope, une BD de science-fiction, qui va d'ailleurs être rééditée fin août. J'ai connu Stéphane Oiry sur les forums de BD où nous nous sommes trouvé beaucoup de goûts communs, puis nous nous sommes rencontrés à Angoulême. Le scénario de Chroniques du Léopard ne pouvait pas être dessiné par quelqu'un d'autre que Tehem qui est réunionnais et arrive parfaitement à saisir des ambiances, à faire revivre dans sa mémoire et sur le papier La Réunion longtemps [La Réunion d'autrefois, NDLR]. Cela ne m'intéresserait pas de travailler avec un dessinateur qui aurait passé quinze jours de vacances à La Réunion, par exemple, et n'en rendrait peut-être qu'une image exotique. Pour La Grippe coloniale, on peut suivre pas à pas le cheminement des personnages dans Saint-Denis, tellement Serge est d'une précision obsessionnelle pour des décors fidèles à la réalité.

L'adolescence et l'époque des rêves : des thèmes de prédilection d'Appollo.
Serge et Tehem font aussi partie depuis le début du Cri du Margouillat dont la parution a cessé puis a repris pour son trentième anniversaire. L'aventure continue ?
Oui. Au moment de la création du Cri, Tehem était parti vivre en métropole, mais il nous a envoyé des planches quand Serge — dont il était un copain de lycée — l'a contacté. Le Cri a fait une pause quand quelques-uns d'entre nous ont été édités au niveau national et ont moins eu besoin de se faire la main par l'intermédiaire d'un fanzine. Aujourd'hui, alors que toute une équipe de jeunes dessinateurs est arrivée, notamment autour de Stéphane Bertaud, l'édition d'une revue redevient d'actualité. C'est très bien qu'elle existe de nouveau avec un gros numéro annuel, dans une dynamique de groupe et d'identité réunionnaise, comme un lieu de rencontres, avec plein de jeunes, des créoles et surtout des filles. Ça, c'est une nouveauté parce qu'il faut bien dire qu'à une époque, à part Flo, il n'y avait pas de filles et, au Cri du Margouillat, ça sentait un peu la chaussette !

On te connaît comme scénariste de BD, un peu moins comme auteur de nouvelles.
C'est vrai que sans André Pangrani, fondateur de la revue Kanyar, qui m'a sollicité et a beaucoup beaucoup insisté, je n'aurais pas osé me lancer dans l'écriture de nouvelles. Dans la BD, on est au moins deux auteurs, ce qui est rassurant : on se dit que si le dessinateur est bon, il va sauver la mise ! Dans l'écriture de nouvelles, c'est plus intimidant parce qu'on se retrouve derrière Flaubert et tous ces grands maîtres et grands chefs d'œuvres de la littérature.

Tu as finalement signé quatre nouvelles dans Kanyar.
La première, Le prophète et la miss de l'Équateur, est un récit de voyage sur le fleuve Congo, assez proche du reportage. Dans la deuxième, La Désolation, j'y suis allé un peu plus franco sur le côté fiction. Je reviens à La Réunion dans Les Cendres et Les petits événements, dans un genre SF.
Avant Kanyar et l'insistance d'André, je n'avais rien dans mes tiroirs : j'ai écrit spécialement pour la revue.

Cela fait donc trois projets pour les mois à venir.
Oui, la parution de Chroniques du Léopard et la réédition de Biotope pour fin août. Et le n° 32 du Cri du Margouillat en octobre.
[avec des chroniques à suivre dans ce blog ! NDLR]
Dans Chroniques du Léopard, de nombreuses références littéraires.

vendredi 20 juillet 2018

Walt et Roy Disney

The moneyman est un roman graphique sur les frères Disney d'Alessio de Santa, qui a travaillé chez Disney. Il met notamment en lumière celui qui est resté dans l'ombre : Roy, l'homme d'argent, sans qui les studios Disney n'auraient peut-être pas pu exister.
Roy Disney, le frère de Walt, rencontre une dame dans un hôtel d'Orlando juste avant de venir inaugurer le parc d'attractions Disney. Il a déjà atteint un âge mûr. Une sympathique discussion s'ensuit avec la dame qui l'interroge sur sa vie et les métiers du dessin animé et du cinéma. Roy se confie, se remémorant les moments les plus importants de sa vie : leur enfance, son soutien de toujours à son frère qui voulait être artiste, leurs débuts, leurs coups durs, les dettes colossales et les coups de génie de Walt, leurs succès depuis Mickey et Blanche-Neige, et aussi, malgré les disputes, leurs différences de caractère et leurs liens indéfectibles.
Ce roman graphique est donc à la fois une double biographie, un document réaliste sur la façon dont le studio Disney s'est créé et développé et sur le fonctionnement du cinéma.
Un passionnant roman graphique qui se lit d'une traite.

Éditions du Long Bec, 2018, 11,5 x 26 cm, 176 pages couleurs.