lundi 7 octobre 2024

Les gens, c'est nous

Quand Philippe Delerm annonce que Les Gens sont comme ça (sous-titre : et autres petites phrases métaphysiques), il parle bien souvent de nous, ou de quelqu'un que nous connaissons tous.
C'est toujours avec tendresse et indulgence qu'il dissèque et analyse les expressions toutes faites que nous employons sans trop réfléchir, parfois sans trop savoir exactement quoi dire.
Ces tournures s'emploient dans des situations particulières qu'il se plait à décrire avec l'acuité et la clairvoyance qu'on lui connait. Dans de courts textes dont il a fait sa spécialité, il nous en révèle toutes les minuscules intentions et les sous-entendus.
C'est comme s'il développait les points de suspension et les silences, comme s'il faisait apparaître les pensées des gens. Et les gens, c'est nous : nous ne pouvons qu'approuver ce qu'il décèle.
Il s'agit souvent de façons de parler anodines et populaires, pas spécialement élégantes, souvent agaçantes, auxquelles on ne ferait pas attention. En tout cas, on n'en ferait pas l'éloge. Mais il les attrape avec des pincettes, les observe au microscope, les grossit en construisant une histoire et/ou un développement métaphysique et les rend soudain intéressantes : elles deviennent prétexte (pré-texte) à des textes littéraires. C'est épatant.
Je dirais même : c'est Oulipien ! 

En voici quelques-unes :
Je ne souhaite cela à personne
Tu me donneras la recette
Ah oui, non mais moi
Moi, je crois beaucoup à ça
Elle m'a fait une angine
C'est ni fait ni à faire
Tu vas sortir de ta zone de confort
C'est mignon
T'inquiète
C'est que du bonheur

(et ce sera le mot de la fin)

Seuil, 2024, 120 pages.

D'autres chroniques sur les livres de Philippe Delerm :
- Les i
nstants suspendus ;
- New York sans New York ;
- La vie en relief ;
- L'extase du selfie et autres gestes qui nous disent ;
- Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases ;
- Journal d'un homme heureux ;
- Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long ;
- Elle marchait sur un fil ;
- Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d'habiter la terre. 

dimanche 6 octobre 2024

Le pouvoir de la nature

Kathy Willis a fondé et dirigé l'Institut de biodiversité de l'université d'Oxford qui vise à protéger la biodiversité, puis est devenue directrice scientifique des Jardins botaniques royaux de Kew, à Londres. Entourée de plantes, ces échanges quotidiens ont changé sa façon de les considérer.
Elle a remarqué, au fil des jours, l'influence de cet environnement végétal : elle ressentait un profond sentiment de bien-être.
Elle s'est donc basée sur des études scientifiques pour écrire ce livre intitulé : Naturel. Pourquoi voir, sentir, toucher et écouter les plantes nous fait du bien.
Dans une forêt, un espace vert, un jardin, en jardinant ou en nous occupant de nos plantes d'intérieur, tous nos sens (vue, ouïe, odorat, toucher) sont naturellement connectés à l'environnement : au bout d'un moment, nous nous sentons rééquilibrés, c'est-à-dire apaisés si nous étions stressés, et revigorés si nous étions fatigués.
Je ne peux qu'être convaincue par cet essai, puisque moi aussi je suis autrice d'un livre sur les bienfaits de la nature sur notre santé : Quand les arbres nous inspirent.

Seuil, 2024, 320 pages.


Les mères dépossédées de La Réunion

Comme l'écrit Sophie Adriansen, la scénariste de ce livre illustré par Anjale : "Si l'affaire des enfants de la Creuse a fait l'objet de traitements — documentaires, fictionnels* — comme d'actions en justice, celle-ci, concernant pourtant la même île, était restée sous silence. Jusqu'à ce que les travaux de Françoise Vergès et de Jarmila Buzkova l'exhument en 2017 et 2018. Pendant que dans l'Hexagone, des femmes se battaient pour le droit à la contraception et à l'IVG, pendant que des médecins risquaient la prison en pratiquant des avortements clandestins, à La Réunion, d'autres femmes étaient avortées et stérilisées sans leur consentement."
Le roman-essai graphique Outre Mères. Le scandale des avortements forcés à La Réunion croise donc les deux situations, en Métropole et surtout à La Réunion, et retrace comment, dans les années 70, des femmes sont victimes d'interruptions de grossesses forcées et de stérilisations, sans même qu'elles en soient informées.
Il montre très bien comment un réseau de médecins a permis cela, sans que cela n'alerte vraiment la Sécurité sociale et encore moins le Planning familial qui semblait même partie prenante.
Ou comment les effets de la colonisation vont jusque dans le corps des femmes en décidant à leur place.
Bravo à Anjale, dessinatrice du Margouillat, qui a rendu cette histoire encore plus émouvante.

Vuibert, 2024, 208 pages.

* Lire l'excellent album de bande dessinée, Piments zoizos, de Tehem sur ce sujet.

Demain est un autre jour

C'est une lecture que l'on pourrait remettre au lendemain, mais le titre est positif : Petit éloge de la procrastination. Il y aurait donc de bons côtés à ce que l'on nous présente comme un défaut ?
Emmanuel Villin nous propose de laisser son livre dans notre pile de livres à lire ou de suivre ses exemples, extraits de la littérature.
Je n'ai pas procrastiné : la curiosité l'a emporté et c'est avec gourmandise que j'ai lu cet essai instructif et plein d'humour.
En effet, un des chapitres ne comporte qu'un titre et une page blanche : Où l'auteur s'adonne à une tâche autre que la rédaction de ce livre.
Nous luttons avec plus ou moins de succès contre cette tendance qui nous guette insidieusement : remettre à plus tard ce que nous devions déjà faire hier...
L'auteur nous apprend qu'il existe une société des Amis de Bartleby, ce personnage de Melville qui bat tous les records d'inertie et de procrastination. C'est un des premiers adeptes du quiet quitting, ou démission silencieuse en français, qui consiste à en faire le moins possible au travail sans se faire licencier.
Sinon, à dose raisonnable, ce n'est généralement pas une maladie, comme l'attestent les neurosciences. Il y a des situations que l'on reporte parce qu'elles ne sont pas plaisantes. Et parfois, ce n'est pas le bon moment. Faire une pause, c'est aussi recharger les batteries. Les génies ont su se servir de ce décalage dans le passage à l'action.
Il y a aussi des procrastinations intelligentes et d'autres qui le sont moins. Par exemple, on perd son temps à scroller sur Internet en enrichissant les GAFAM. Or, on ne perd pas son temps en lisant ce livre.
Enfin, Emmanuel Villin, après avoir puisé dans sa bibliothèque, nous décline sa playlist des chansons nonchalantes qui invitent à la paresse.

Éditions Les pérégrines, 2024, 178 pages.

mardi 17 septembre 2024

Sur les traces de Truman Capote

Au printemps 2023, la journaliste argentine Leila Guerriero part en résidence d'écriture en Espagne, exactement là où Truman Capote s'était retiré de la vie trépidante de New York pour écrire une grande partie de son chef d'œuvre : De Sans froid.
De ses traces des années 60, il ne reste pas grand-chose, mais la journaliste en fait une enquête passionnante, tout en nous racontant l'histoire de ce livre et de son influence néfaste sur Truman Capote.
En effet, malgré le succès phénoménal, c'est comme si tous ces morts, ces fantômes, le poursuivaient, ainsi que ses vieux démons.
Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que l'autrice argentine, connue pour son journalisme narratif, s'intéresse à ce style que Truman avait inventé pour De Sang froid : le roman de non-fiction. Donc finalement, leurs façons de travailler ne sont pas si éloignées.
Dans ce sens aussi, elle marche sur ses traces, et brillamment.

Elle s'appuie sur la correspondance de Truman Capote, de cette époque de l'écriture du livre, où il est beaucoup question, justement, des affres de la création.
Intitulé Quatre meurtres et un bal en noir et blanc, ce livre reprend aussi un entretien pour le New York Times. Il est publié en poche, également chez Rivages.
Reste à lire De Sang froid, mais âmes sensibles s'abstenir.

Rivages, 2024, 128 pages.


jeudi 12 septembre 2024

À couper le souffle

L'autrice du roman Coupez !, Laure Desmazières, est scénariste ; la narratrice de l'histoire aussi. Le tout est une course folle, à couper le souffle, un livre impossible à lâcher. Le scénario dans le scénario est tellement rocambolesque que cela ne doit même pas refléter la réalité de certains tournages.
Ça coupe beaucoup dans le cinéma. D'abord, en plein tournage, une coupe dans le budget oblige à faire des coupes dans le scénario. C'est à la scénariste de sauver la situation, pour sauver le film. On lui demande de supprimer les scènes les plus coûteuses, celles qui se passent dans un hôtel de luxe, sauf que ce sont ses scènes préférées. Les chambres d'hôtel (ou pas) sont d'ailleurs des lieux de prédilection de la narratrice : c'est là que tout se trame, que tout se joue.
Elle cherche à contourner la situation grâce au procédé de l'ellipse, qui permet de faire comprendre sans montrer.
Évidemment, elle n'a qu'un week-end pour s'exécuter (c'est le cas de le dire, car couper est très douloureux). Le temps, c'est de l'argent : l'équipe ne doit pas attendre trop longtemps. Il est pas mal question d'argent dans ce roman, surtout celui qui manque : les découverts, les dettes, la précarité du milieu du cinéma.
Et devant cette urgence, au lieu de rester enfermée dans sa chambre d'hôtel pour écrire, la narratrice va se trouver mille autres urgences à régler, comme se faire payer, par exemple, selon son contrat. Alors que tout le monde lui met la pression pour trouver une idée, on a l'impression qu'elle perd un temps précieux en allant voir les uns et les autres, en rendant visite à ses parents, en retournant sur les lieux d'un traumatisme. Elle veut tellement que le film se fasse (elle a déjà travaillé sept ans sur l'écriture) qu'elle cherche le consensus. On verra que chacun y ajoute son grain de sel.
Finalement, ce roman parle de ce que l'on ne voit jamais, de l'invisible de la création : les années de travail pour qu'un film voit le jour, les embuches, les coulisses, les discussions, les disputes, les idées qui viennent de façon improbable, ou qui passent à la trappe.
Il y a aussi les traumatismes qui tombent dans un trou noir (refoulés, donc coupés de la mémoire) et dont le questionnement tourne en boucle sans trouver de sens.
C'est un premier roman tout à fait singulier, écrit par une professionnelle de l'écriture et du scénario : on a l'impression que ça part dans tous les sens, mais elle nous emporte avec elle, entre comédie et film noir.

Quidam éditeur, 2024, 182 pages.

dimanche 1 septembre 2024

En finir avec Guillaume Richter

Pauvre folle est l'histoire de Clotilde Mélisse, le double de Chloé Delaume, principalement autrice d'autofiction poétique.
Le temps d'un voyage en train vers l'Allemagne, elle réfléchit, s'interroge, se triture les méninges et exhume ses souvenirs, ses drames familiaux et surtout l'histoire d'amour avec Guillaume Richter.
En pleine contradiction avec ses principes, elle est bien consciente de sa dissonance cognitive. Féminine, avec un goût prononcé pour son apparence vestimentaire, elle est féministe engagée (l'un n'empêche pas l'autre). Elle nous fait d'ailleurs part, dans tout un chapitre, de 17 portraits de "couillidés" post #MeToo, écrits pour un podcast.
Elle est aussi un peu sorcière (son chat s'appelle Citrouille) et d'une nature fantaisiste et excessive.
Sa relation passionnelle est essentiellement épistolaire. C'est une fiction à deux, une histoire dans l'histoire, entre deux amants d'encre, entre elle et lui (qu'elle écrit elleetlui). Or, il est en couple et gay. Mais cette relation impossible est, pour l'écrivaine, impossible à abandonner car littéraire. Car, pour elle, ils créent ensemble un univers parallèle et onirique dans une clairière imaginaire, qui place la fiction et la poésie au-dessus de tout.
Dans un ultime rituel de pensée magique, la pauvre folle d'amour tentera d'en finir avec ses rêves, au bout d'un long voyage en train, au pied du château d'Heidelberg, haut lieu du romantisme.

Le Seuil (2023) et Points n°6243 (2024), 240 pages.