jeudi 9 avril 2015

Envolées autour de Goldberg

Lire le romancier et critique littéraire anglais Gabriel Josipovici est toujours une expérience, un voyage étonnant et, près du dénouement final, une fête.
Dans Goldberg : Variations, son dernier roman traduit en français et paru chez Quidam éditeur (en 2014), il tisse une toile autour du thème de... Goldberg, l'écrivain.
Inspiré des Variations Goldberg de Bach, transposées, Samuel Goldberg est engagé pour écrire et lire une œuvre sur mesure qui doit aider un riche insomniaque, Tobias Westfield, à trouver le sommeil, nuit après nuit. L'entreprise s'avère un "défi démoniaque" qui bloque l'inspiration de l'auteur car si le texte est captivant, l'insomniaque risque d'être tenu en éveil, et, s'il est soporifique, c'est sa réputation qui est en jeu.
Trente chapitres se succèdent en autant de variations, de surprises, d'histoires dans l'histoire, d'époques, de narrateurs (ou peut-être pas), s'exprimant dans des styles et formes variées : beaucoup de lettres (dont des brouillons), des notes personnelles, des conversations (avec ou sans réponses de l'interlocuteur)... qui trouveront un écho, un rebondissement, voire un dénouement, quelques chapitres plus loin.
Des liens avec d'autres romans* de Josipovici sont également présents, par exemple à travers les thèmes de l'art (littérature, peinture, musique...) ou le processus et les affres de la création.
Dans Goldberg : Variations, il est aussi question d'amitiés et d'amours finissantes, du mariage, des enfants, de papillons qui s'immiscent dans la tête, du village préhistorique de Skara Brae, de l'enfant sauvage de l'Aveyron... et, bien sûr, de l'insomnie.
Malgré l'apparente disparité des variations, au final tout se rejoint, jusqu'à l'illustration de couverture : cet artiste ambulant de Paul Klee.  
Certains chapitres ne manquent pas d'humour comme celui nommé L'idiot qui commence ainsi :
"Mon père est un idiot. Il se donne des airs et reste éveillé toute la nuit à lire des livres de métaphysique et de philosophie, et il se rengorge du fait qu'il a correspondu avec "les plus grands esprits de l'époque". Tu ne dois pas toucher à ça, c'est une lettre de Mr Gibbon. Ceci est le dossier de ma correspondance avec Mr Hume. Quand M. Voltaire avait la bonté de me demander mon avis. Le grand Goethe lui-même a daigné s'informer. Et ainsi de suite. Quelque part dans la bibliothèque, on peut trouver une lettre qui lui a été envoyée par Dieu en personne. Je m'assurai d'être présent quand il ouvrit la lettre. Étrange, dit-il, en l'examinant pour trouver la signature. Puis il la posa et me regarda longuement et fixement. Je feignis l'indifférence en regardant par la fenêtre."
Vivement le prochain roman de Josipovici !

* Voir aussi mes chroniques sur :
- Tout passe ;
- Moo Pak ;
- Infini - l'histoire d'un moment.

mardi 7 avril 2015

Trois hommes de Valérie Mréjen

Valérie Mréjen a l'art de raconter des horreurs sur un ton détaché, décalé. Ça commence fort avec Mon grand-père :
"Mon grand-père amenait ses maîtresses chez lui et faisait l'amour avec elles en couchant ma mère dans le même lit. Ma grand-mère, dont c'était le deuxième mari, demanda le divorce. Après avoir fait mine de vouloir se tuer avec un couteau de cuisine, il accepta gentiment."
S'ensuit un déchaînement de vengeances et un enchaînement de divorces, remariages et suicides.
Et sans transition, dans le paragraphe suivant, on apprend que son grand-père réussissait la sauce béarnaise. On ne peut pas être ignoble en tout.
De paragraphe en surprise, sans ordre chronologique ni d'importance, de drames en anecdotes dérisoires ou comiques, toute la famille y passe. Certains souvenirs ou situations trouvent un écho en nous.

Dans L'Agrume, c'est l'ex-copain que l'on déteste dès le premier paragraphe :
"Nous étions assis sur un banc près des Halles, sous une espèce de pergola en bois. Il faisait bon. Il m'a dit je ne t'aime pas."
Dès le départ, c'est dit, et la suite le confirme. Pas de pathos, pas de sentiments, ni même de sexe : une drôle d'histoire d'amour, réduite à une accumulation de faits, toujours par petites touches. La narratrice, passive voire soumise, n'a pas pour autant le beau rôle. L'Agrume laisse un goût acide, amer. Je comprends l'envie romanesque de coucher sur papier un personnage aussi insupportable, esthète à sa façon, mythomane, égocentrique et incompréhensible. 

Dans Eau sauvage, Valérie Mréjen brosse le portrait de son père par bribes de monologues et traite ainsi du fossé des générations et de la difficulté à communiquer. Un père s'adresse à sa fille sans que la réponse ne nous soit donnée. Que répondre à ces injonctions et ces inquiétudes de papa-poule un peu à côté de la plaque ? Paradoxalement, ses efforts tragi-comiques pour établir le dialogue le rendent touchant. Parfois, ses propos semblent directement transcrits de cartes postales, de conversations téléphoniques ou de messages laissés sur répondeur :
"Allô, tout va bien ma chérie ? Non parce que j'ai vu ce matin dans le journal qu'un immeuble a brûlé dans le XIe et comme tu es dans le XIIe j'ai pensé à toi en me disant que c'était peut-être chez toi." 
C'est le plus drôle des trois livres sur les hommes de sa vie.

Ces trois livres sont édités chez Allia.
(Il existe une version en livre de poche, chez J'ai lu, qui a l'avantage de regrouper les trois livres, mais elle est vraiment trop moche, surtout par rapport aux jolis petits livres de Allia. Le plaisir de la lecture, c'est aussi avoir de jolis objets en mains)

Le site de Valérie Mréjen. Une de mes vidéos préférées est Manufrance.

mercredi 1 avril 2015

Liquéfaction

Dans Liquide de Philippe Annocque, un homme se conforme exactement à ce que l'on attend de lui, comme les liquides épousent parfaitement les "rôles-récipients" où on les coule. C'est l'environnement, les autres — les femmes surtout, à commencer par sa mère, à qui il ressemble tant — qui ont une emprise sur sa vie. Ses décisions à lui semblent désapprouvées, à contre-courant.
Objet plus que sujet, le narrateur est une non-personne, au point de ne jamais parler de lui à la première personne mais, par le biais de tournures impersonnelles, à la personne zéro. Les autres ont des prénoms, lui non.
Distant, anesthésié, coupé de ses émotions et de leur teneur exacte ("délicieux-douloureux"), il semble qu'il ne se soit rien passé dans sa vie, malgré ses premières amours, son mariage, ses filles...
"Ne pas être. Ne pas être n'a sans doute jamais été aussi clair. Ne pas être n'a sans doute jamais été aussi clairement le moyen de ne pas souffrir."
Autant cet homme aux contours flous est informe, autant la forme du texte, elle, est structurée, singulière, non conventionnelle, poétique. Les alinéas où on ne les attend pas, tombent sous le sens, donnent le rythme, fluide bien sûr. Philippe Annocque réinvente la ponctuation (parfois sans point final), comme laissée en suspension au fil de l'eau. S'entremêlent les parenthèses, les italiques, comme des degrés de la pensée, des courants entrelacés.
Malgré la mélancolie du fond, la lecture de Liquide se déguste sans modération.

Quidam éditeur, 2009, 154 pages.
Le blog de Philippe Annocque.

Mes chroniques sur d'autres livres de l'auteur :
- Élise et Lise
- Vie des hautes plateaux ;
- Pas Liev.  

lundi 30 mars 2015

Chez Grégoire Bouillier, tout est littérature

Rapport sur moi m'avait tellement frappée (voir ma chronique) qu'il fallait qu'un jour ou l'autre je poursuive ma lecture de Grégoire Bouillier.
Pour l'instant, son œuvre se résume à deux autres titres : L'invité mystère et Cap Canaveral. Ce qui donne une trilogie en trois chocs et défis littéraires. Du coup, on peut comprendre qu'il n'écrive pas davantage, ce qui est quand même dommage.
Autant dans L'invité mystère les phrases sont interminablement et délicieusement proustiennes, comme les volutes du fil de la pensée, autant dans Cap Canaveral elles sont réduites à leur plus stricte utilité, le souffle court, et à la deuxième personne du singulier (qui équivaut à la première mais crée une autre dimension, subtile, pourtant intérieure).
Comme si Grégoire Bouillier vivait une nouvelle expérience littéraire à chaque texte, sans creuser un sillon mais en explorant des voies nouvelles, son style est chaque fois différent, et n'a rien à voir non plus avec celui de Rapport sur moi, plus distancié, mais où le rapport à l'écriture, au langage, aux mots est aussi crucial.
Les trois livres ont en commun cette présence forte de la littérature et de son influence dans notre vie — en tout cas dans ces histoires, ce qui les rend prodigieusement puissantes. Ce que Grégoire Bouillier raconte dans ses livres est tellement dingue qu'on a du mal à croire qu'il ne s'agisse pas de pure fiction. Réalité ou pas, peu importe : pour lui, tout est littérature.
Dans L'invité mystère, il est question de Michel Leiris, et surtout de Mrs Dalloway de Virginia Woolf qui va permettre de faire la lumière sur l'énigme d'une rupture dont l'anniversaire-rituel de Sophie Calle n'est au départ qu'un prétexte à la quête de sens (en dépit de la fatalité des sous-pulls à col roulé et autres obsessions du narrateur).
... "et je songeai alors que le véritable invité mystère n'avait nullement été moi, mais ce roman anglais écrit dans les années 1920 qui s'était introduit en douce dans son existence pour en changer le cours, et le mien par voie de conséquence, et depuis toujours n'était-ce d'ailleurs pas la littérature qui s'invitait mystérieusement dans l'histoire des hommes et l'on croit penser à tout et on oublie le livre posé sur la table de nuit."
Dans Cap Canaveral, le mystère et le secret sont également liés à un autre livre, pas n'importe lequel, mais je n'en dirai pas davantage. La boucle de la trilogie se referme.
Pour l'anecdote, la photo de couverture est signée Sophie Calle (autre lien avec L'invité mystère ; et soit dit en passant l'œuvre de cette dernière, Prenez soin de vous, est également liée à Grégoire Bouillier : étourdissant !).
Je m'interroge sur le titre Cap Canaveral sans lien avec le contenu du livre : peut-être une analogie avec la sonde Ulysse et le héros de L'Odyssée, présents dans L'invité mystère, également liés à Ulysse de Joyce dans Rapport sur moi.
Et toujours cette troublante interaction entre réalité, altérité et œuvre littéraire.

Tous les livres de Grégoire Bouillier sont édités aux éditions Allia.


vendredi 27 mars 2015

Promenades avec Anna

Le premier livre publié sur papier par la maison d'édition Rue des Promenades, fondée en 2009, est également le premier livre de Anna Dubosc : Spéracurel, un recueil de nouvelles autobiographiques.  
Spéracurel, ce titre étrange est la déformation du mot "spectaculaire" par sa mère japonaise, aussi fantasque dans ses comportements que dans sa façon d'accommoder le français.
Le premier texte, Premier jour, est drôle et pathétique à la fois. C'est le récit d'une première journée de travail dans un snack où l'autrice doit confectionner des sandwiches et des crêpes et n'a vraiment pas la tête à cet emploi.
Au fil des nouvelles, on entre dans l'intimité d'Anna Dubosc, en fonction des quelques pièces du puzzle en désordre : on fait connaissance avec ses amis, ses amoureux, sa famille : sa mère, sa fille, sa sœur jumelle, son père, sa tante... On la suit à Paris, à Tokyo, à Berlin...
Le style est simple, le vocabulaire actuel, pour décrire des scènes visuelles apparemment banales, saisies avec une grande sensibilité, jusqu'à ce qu'un détail insolite jaillisse, angoissant ou léger.

Éditions Rue des Promenades, 2010, 124 pages. 

Autres chroniques sur les livres d'Anna Dubosc :

- Bruit dedans
- Koumiko
- Nuit synthétique
-
Plus vivant que la vie

 

jeudi 5 mars 2015

Les féministes sont partout

Les féministes sont partout (youpie !) et parfois là où on ne les attend pas : voilà le credo du livre écrit par Johanna Luyssen et illustré par Énora Denis : Les 30 féministes que personne n'a vu venir. C'est le palmarès de repêchage des inattendus, incompris, méconnus, oubliés... en matière de féminisme, d'où l'originalité du propos.
Les grandes figures habituelles et officielles sont donc volontairement éliminées (sauf dans la bibliographie) de façon à braquer le projecteur sur ceux qui sont injustement restés dans l'ombre. Il s'agit surtout "d'amorcer une réflexion". Chacun pourra ensuite étoffer à sa guise la liste non exhaustive.
"Être féministe, ce n'est pas forcément le prôner à longueur de blog, chanson, livre ou éditorial : c'est tout simplement vivre de façon non-sexiste."
Suit une série de personnes ayant existé (Yoko Ono, Marilyn Monroe, Kurt Cobain ou les sorcières) ou fictives (comme Scarlett O'hara), ainsi qu'un journal (Charlie Hebdo) et des objets (les Pleats Please d'Issey Miyaké ou le vibromasseur) avec force arguments sur le pourquoi de leur féminisme — parfois sans trop le savoir eux-mêmes ni le hurler sur les toits.
Le tout est préfacé par Beth Ditto et complété d'une "girl power play list" compilée par l'auteur.
Malgré un choix a priori farfelu, en tout cas décalé, le propos est très sérieux et intéressant — voire indispensable —, servi par un style alerte et plein d'humour.

Éditons Le Contrepoint, 80 pages, 2015.

Les éditions Le Contrepoint proposent des livres drôles et instructifs à la fois (lire aussi ma chronique sur Parce que les études scientifiques ça va bien deux minutes).


lundi 2 mars 2015

Sol y sombra

Lydie Salvayre a reçu le prix Goncourt 2014 pour Pas pleurer. Vous étiez au courant.
À l'origine du projet, la lecture de Roger Bernanos, Les grands cimetières sous la lune — sur cette période noire et sanglante de la guerre civile espagnole avec la bénédiction de l'Église —, résonne pour Lydie Salvayre avec certaines atrocités actuelles.
Elle met en regard cette œuvre de Bernanos avec l'histoire personnelle de sa mère, atteinte de la maladie d'Alzheimer, qui ne se souvenait plus que d'une période solaire de sa jeunesse : ce fameux été 1936 à Barcelone, une parenthèse libertaire juste avant la guerre. L'ombre et la lumière d'un même événement.
"Ne persiste en sa mémoire que cet été 36, où la vie où l'amour la prirent à bras-le-corps, cet été où elle eut l'impression d'exister pleinement et en accord avec le monde, cet été de jeunesse totale comme eût dit Pasolini et à l'ombre duquel elle vécut peut-être le restant de ses jours, cet été qu'elle a, je présume, rétrospectivement embelli, dont elle a, je présume, recréé la légende pour mieux combattre ses regrets à moins que ce ne soit pour mieux me plaire, cet été radieux que j'ai mis en sûreté dans ces lignes puisque les livres sont faits, aussi, pour cela.
L'été radieux de ma mère, l'année lugubre de Bernanos dont le souvenir restera planté dans sa mémoire comme un couteau à ouvrir les yeux : deux scènes d'une même histoire, deux expériences, deux visions qui depuis quelques mois sont entrées dans mes nuits et mes jours, où, lentement, elles infusent."
L'autre grand intérêt de ce récit romancé est le travail sur la langue parlée de la mère : un français arrangé, teinté de mots et tournures issus de l'espagnol. Ayant moi-même un père espagnol qui a toujours estropié le français, je ne peux que savourer le résultat.
"À la différence de Diego, qui a, comme tu dirais, les dents longues, et dont les palabres et les actes semblent servir un gol secret, José est un cœur pur, ça existe ma chérie, ne te ris pas, José est un caballero, si j'ose dire, il aime régaler, est-ce que régaler est français ? Il s'est dédiqué à son rêve avec toute sa juventud et toute sa candeur, et il s'est lancé comme un cheval fou dans un plan qui ne voulait rien d'autre qu'un monde beau. Ne te ris pas, il y en avait beaucoup comme lui en l'époque, les circonstances le permittaient sans doute, et ce plan il l'a défendu sans calcul ni pensée-arrière, je le dis sans l'ombrage d'un doute."
Éditions du Seuil, 2014, 288 pages.