samedi 11 février 2023

Une porte ouverte sur l'œuvre d'Annie Ernaux

Si j'avais lu la 4e de couverture (ce que j'évite de faire, souvent), j'aurais tout de suite appris que ces 12 textes brefs (mais pourquoi ne pas les appeler des "nouvelles" ? parce que ce sont des récits autobiographiques ?) étaient extraits du volume Écrire la vie d'Annie Ernaux.
Pour deux euros, cela valait le coup de les relire. Ils sont très bien choisis car reflètent parfaitement l'œuvre, comme une porte ouverte qui donne envie de lire et relire le volume entier.
Les thèmes essentiels de son œuvre sont ici réunis : souvenirs d'enfance, de sa mère, d'amours, de jalousie, d'engagement politique...
Cela commence par Hôtel Casanova qui donne son nom au petit recueil : l'histoire d'une liaison d'amour physique.

Et dans chaque geste, dans chaque étreinte ensuite, il y a eu quelque chose de lui et de l'hôtel Casanova, comme une substance invisible unissant des hommes et des femmes qui ne rencontreront jamais.

Histoires est un souvenir d'enfance cruel et triste.

J'ai raconté cet épisode de mes dix ans pour comprendre un peu pourquoi j'avais envie d'écrire, mais cela ne fait jamais qu'une histoire de plus.

Gallimard, collection Folio n° 6778, 2022, 98 pages.

Autres chroniques sur ce blog :

- Écrire la vie.
- L'autre fille.
- Les Années Super 8, Le jeune homme et Retour à Yvetot.
- L'Usage de la photo.

vendredi 10 février 2023

Lire (ou pas), relire Proust, aborder Proust

Cent ans après sa mort, en 2022, on parle toujours de Proust, on écrit sur Proust, et on le lit (ou pas), on le relit (haha !), on fait semblant de le lire ou on rêve de le lire sans trop comment s'attaquer à la montagne.
Robert Proust, le frère de Marcel, disait d'ailleurs : "Le malheur c'est qu'il faut que les gens soient très malades ou se cassent une jambe pour avoir le temps de lire la Recherche". Sympa le frérot. Non, on peut y aller petit à petit et se laisser envoûter par le style si précis et évocateur de Marcel.
Les éditions Larousse éditent notamment deux beaux livres : une réédition (de luxe) des Plaisirs des jours, la toute première œuvre de jeunesse, écrite à 25 ans et publiée, qui contient déjà les thèmes de prédilection de l'auteur : le milieu mondain, l'art, la musique, la jalousie.
À lire comme les prémisses d'une grand œuvre à venir.

Dans l'autre beau livre, intitulé À la recherche de Marcel Proust en BD, Jean-Baptiste Éloi s'appuie sur la bande dessinée de Stéphane Heuet, Du Côté de chez Swann (éditions Delcourt et propose de découvrir les lieux, personnalités artistiques et littéraires que fréquentait l'écrivain. Du Combray de l'enfance au monde de Swann et Odette, jusqu'à Balbec en passant bien sûr par la vie parisienne.

Il y avait aussi une très belle expo à la BNF, Proust, la fabrique de l'œuvre, où l'on pouvait notamment voir ses brouillons, ses fameuses paperoles et ses corrections sur épreuves (l'enfer de l'éditeur ou de l'imprimeur).

Inutile de tomber malade ou de vous casser une jambe, mais lisez, relisez ou laissez-vous glisser dans son univers.

Éditions Larousse, 2022, 128 et 224 pages.


mercredi 8 février 2023

Des nouvelles d'une grande modernité

Katherine Mansfield (1888-1923) est une nouvelliste venue de Nouvelle-Zélande, qui a étudié et vécu en Europe et qui est décédée près de Paris, à Avon. Elle a mené une vie très libre pour l'époque (à tel point que sa mère l'a déshéritée) et a succombé à une tuberculose à l'âge de 35 ans.
Virginia Woolf a écrit d'elle : "Elle nous apportait la simplicité et la fraîcheur. Ses livres, comme son regard, incarnaient la jeunesse."
Et à sa mort : "Je ne voulais pas me l'avouer, mais j'étais jalouse de son écriture, la seule écriture dont j'aie jamais été jalouse. Elle avait la vibration."
Les éditions de l'Aube viennent de rééditer, cent ans après sa mort, cinq de ses nouvelles dans un recueil : Révélations et autres nouvelles.
On dit qu'elle a révolutionné la nouvelle parce que ses textes n'ont pas forcément d'intrigues. Ces nouvelles qui ne datent pas d'hier ont un petit air désuet parce qu'elles parlent d'une époque, mais elles sont d'une grande modernité. Katherine Mansfield décrit avec une grande finesse et de manière très vivante ses personnages, leurs émotions, leurs pensées.
Dans Psychologie, il est question de ce moment, juste avant une relation, où deux personnages se donnent rendez-vous, ont envie de se voir et n'osent pas aller plus loin. Ils s'auto-sabotent et s'en veulent.
Dans La petite institutrice, une jeune fille voyage seule. Elle est confrontée à la méchanceté et à la grossièreté des hommes — une situation qui n' pas pris une ride non plus.
Une révélation.

Éditions de l'Aube, collection Mikros classique, 2023, 112 pages.

La collection Mikros classique a pour objet de proposer des œuvres françaises et étrangères issues du domaine public, véritables pépites littéraires, souvent injustement oubliées.

Le 77 porte doublement bonheur

Pour ses 77 ans, la toujours très jeune Susie Morgenstern imagine et nous propose un carnet intime du bonheur avec 77 bonjours 77 bonheurs.
Susie est comme nous, mais en plus créative : elle se demande qui elle est, c'est quoi la vie, le bonheur, comment améliorer et enrichir le quotidien ?
Elle se le demande et elle trouve des pistes pour simplifier la vie, la rendre plus pétillante, étonnante, rayonnante... et bien d'autres superlatifs comme elle les aime.
Elle nous y invite — et y réussit — avec ce livre qu'elle juge ambitieux : elle nous bouscule gentiment et nous propose un merveilleux programme pour nous faire chanter, danser, interroger, découvrir, profiter, oser dire non, aimer... pour mordre la vie à pleines dents, et surtout avec le sourire !
Avec elle, le bonheur, c'est simple comme bonjour !
Elle nous propose donc 77 petites activités ou interrogations pour rendre notre vie plus créative et joyeuse, à faire, à noter, à dessiner, à gommer, à réécrire... sur un album souple comme un cahier grand format, intime et compagnon de tous les jours. 

Qu'est-ce que le fun pour nous ?
Épicer sa cuisine.
Faire peau neuve en faisant une liste de ses erreurs et en pensant à qui pardonner.
Imaginer une recette de l'amitié.
Partager plein de choses.
Oser plein de choses.


Les belles illustrations sont réalisées par Atieh Sohrabi.
On peut le remplir et le compléter à tous les âges, de 7 ans à bien plus que 77 ans.
Merci merveilleuse Susie !

Saltimbanque éditions, 2022, 112 pages.

mercredi 1 février 2023

Lost in Tokyo

Dans Alone in Tokyo de Thierry Clech, le narrateur, critique de cinéma, part au Japon pour interviewer un maître du cinéma japonais et une grande actrice française, Aurore Granger (un nom Durassien), sur le tournage du film Alone in Tokyo.
Il cherche aussi à échapper aux déstabilisantes visites dominicales à sa mère, atteinte de la maladie d'Alzheimer, dans sa maison de retraite.
Perturbé par le décalage horaire à Tokyo et sans repères, la nuit, il déambule dans les rues autour de son hôtel, décrivant de grands cercles pour éviter de se perdre. Il reste endormi et loupe le rendez-vous avec Aurore Granger. 

Photo de Thierry Clech, 2022.

Puis la terre tremble et c'est le chaos. Il part à la recherche de l'actrice.
Le narrateur nous entraîne dans ses déambulations physiques et mentales, toujours à la lisière entre réel et fiction (dont le tournage du film), cauchemar, imagination et fantasmes, dans cette ville comme un décor, surtout quand on n'en comprend pas la langue, comme dans Lost in translation.
L'auteur a été lui-même critique aux Cahiers du cinéma, scénariste et photographe (voir son site).

Serge Safran éditeur, 2023, 176 pages.

Photo de Thierry Clech, 2022.

samedi 7 janvier 2023

Esprit es-tu là ?

Qui ne s'est jamais interrogé d'où venait la petite voix que l'on entend au fond de soi ?
Et quel est le lien entre notre esprit et notre cerveau ?
C'est la réflexion où nous entraîne Jiri Benovsky, un philosophe suisse, dans son essai intitulé L'esprit de ma cafetière ou Comment tout dans l'univers possède une forme de mentalité.
Cela paraît un peu ardu, mais l'explication est limpide ! C'est ce qui rend ce livre tout à fait passionnant et agréable à lire et très instructif pour qui a un cerveau et un esprit curieux.
L'auteur aborde les différents philosophes qui se sont penchés sur la question et leurs théories plus ou moins plausibles.
Son cheminement, à la fois scientifique et philosophique, nous conduit à découvrir quelle est la matière de l'esprit et du cerveau et, partant de là, quelle est la différence entre les humains et les non humains, notre place dans l'univers, pour finalement trouver un sens à la vie (qui est parfois absurde).
C'est vraiment "la philo à portée de tous" comme l'indique le macaron de la couverture.

Éditions Jouvence, 2021, 208 pages.

vendredi 6 janvier 2023

L'âme du Canada

Le territoire sauvage de l'âme de Jean-François Létourneau est un premier roman, magnifique, profond et grave, qui se passe au Canada, et notamment chez les Inuits, dont la culture est aussi menacée que la nature qui les entoure.
Vu de l'Europe du sud où le moindre flocon provoquent la panique, ces grands espaces gelés paraissent toujours un peu exotiques — dans le sens de lointain et inhabituel — avec ses hivers interminables.
L'écriture de l'auteur nous emmène en voyage là-bas, avec des parties de chasse et de hockey sur glace, du camping sous la tente dans la forêt ; mais aussi dans des paysages intérieurs d'une grande sensibilité.
Guillaume est devenu père de famille et se souvient de l'époque où il était un jeune professeur nommé, pour son premier poste, au fin fond septentrional du pays, autant dire au bout du monde où vivent des Inuits depuis des millénaires.
Ensuite, il n'y a que neige et toundra.

L'avion décolle, arrache ses tonnes de mécanique au macadam de la piste, soulève ton cœur jusque dans ta gorge. Dans deux heures et demie, tu auras survolé du sud au nord l'immense territoire où tu es né. Montréal-Kuujjuaq. Bienvenue sur les ailes de First Air.
Autour de toi, des familles discutent en inuktitut. Tu ne comprends rien, n'arrives pas à distinguer à quel moment les mots commencent, quand ils se terminent. On dirait une seule et même phrase tirée d'un pays inconnu. Les parents rient entre eux, les enfants boivent du Coke en se chamaillant, surexcités par leur séjour en ville, le fast-food, les embouteillages, les magasins à grande surface. Tu aimerais leur parler, ne peux que leur sourire.
À l'avant, des passagers penchés sur leur portable anthropologues, biologistes, géologues. Pour les rescapés des études supérieures, le Nord est un grand terrain de jeu. Mythique, enneigé, infini. Une illusion. 

Au début, c'est rude : la culture et la langue lui sont inconnues. Il doit se faire accepter. Les autochtones sont méfiants — et on les comprend — car les jeunes professeurs finissent toujours par repartir.
Le livre est aussi une réflexion sur le monde naturel tel qu'il était et où il va — à cause de la cupidité des hommes.
Un roman admirable.

Éditions de l'Aube, 2023, 168 pages.

Lire aussi mes chroniques sur cet autre écrivain canadien, Éric Plamondon :
- Taqawan
- Aller aux fraises
- Oyana.