lundi 10 mars 2025

Histoires à dormir debout

Les vingt-cinq Nouvelles nocturnes de Bernard Quiriny sont fantaisistes, invraisemblables, à dormir debout.
Ses univers et ses personnages sont totalement décalés, farfelus, cruels, étranges, troublants... avec le plus grand naturel.
Il arrive que la mort n'ait pas de prise sur certaines personnes ou qu'elles ne présente pas de danger, ou que les crimes soient commis à des fins plus ou moins futiles et sans trop de culpabilité (Comment j'ai rencontré Sherlock Holmes, Le Puits, Le barrage sur la Rustule).
Les lieux, rues ou maisons, gardent parfois la mémoire de leur passé (Trois maisons hantées).
Elles sont parfois drôles et absurdes, comme celle de l'étudiant qui écrit et soutient une thèse sur rien (Le gai savoir) ou les Amusants musées.
Surprises à toutes les pages !

La plus courte nouvelle et la plus poétique :

Nouvelle nocturne
Un jour le soleil fatigué brillera moins, nous n'aurons plus le choix qu'entre le soir et la nuit.

Rivages, 2025, 224 pages.

Lire aussi la chronique sur Histoires assassines.

Pour une révolution tranquille

Comment écrire un livre sur la paresse alors que cela demande un travail colossal, que la charge mentale est déjà énorme et le manque d'argent à l'avenant ?
C'est le défi des autrices canadiennes Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy, dans cet essai Libérer la paresse, qui se sont déjà penchées sur les péchés capitaux — version féministe — dans les ouvrages collectifs Libérer la colère et Libérer la culotte (sur la luxure).
Est-ce que la paresse est un droit ? Est-ce que le repos n'est qu'une façon de mieux travailler ?
Même le congé pour maladie ne donne pas droit à la paresse tant il est précisément calculé pour nous faire reprendre du service à peine remis sur pieds.
Le collectif d'autrices dénonce tout ce qui peut mener au burn-out (mais qui peut avoir le bon côté de permettre de se découvrir) et se demande qui peut se permettre de rien faire (fare niente en italien). Même se révolter et se battre contre le système demande beaucoup d'énergie, tout comme résister.
Le droit à la paresse n'existe pas vraiment, hors privilégiés, donc savourez ces minutes volées à l'activité par une "révolution tranquille".
Un livre dense et passionnant.

En annexe, un beau texte d'Heather O'Neill : Un lit à soi

Les éditions du Remue-Ménage, 2025, 290 pages (illustrations).

Avec Sayaka Araniva-Yanez, Joëlle Basque, Roxanne Bélair, Rébecca Boily-Duguay, Gabrielle Boulianne-Tremblay, Emilie S. Caravecchia, Zed Cézard, Josiane Cossette, Karine Côté-Andreetti, Marie-Pierre Duval, Yara El-Soueidi, Florence Sara G. Ferraris, Amélie Gillenn, J.D. Kurtness, Melissa Mollen Dupuis, Geneviève Morand, Heather O’Neill, Joanie Pietracupa, Nathalie Plaat, Pascal Raud (tiens, un garçon !), Shirley Rivet, Natalie-Ann Roy, Catherine Voyer-Léger et Cathy Wong.

Célébrons la beauté du vivant !

C'est bientôt le printemps et la plus belle saison (selon ma subjectivité) pour célébrer la beauté du vivant.
Le botaniste Francis Hallé dans ce très beau livre, La beauté du vivant, nous convie — à travers ses nombreux et propres dessins — à un voyage en quête de beauté dans le monde végétal, mycologique, animal, humain...
Sa définition (en construction) de la beauté n'est pas celles des dictionnaires, trop restrictives et se contentant de décrire l'effet sur l'être humain. La connaissance peut aussi aider à rapprocher l'homme de la nature, bien que certains scientifiques méprisent la notion de beauté.

"La Beauté du vivant doit être la jeunesse et l'audace, le bonheur et l'émerveillement qui nous font voir la nature pour ce qu'elle est, le vrai Paradis sur terre, l'antidote parfait au capitalisme débridé, et à ses productions qui nous envahissent, béton, parkings, publicité omniprésente, bruits de moteur et gaz d'échappement", écrit l'auteur en introduction.

La beauté est parfois invisible, comme l'étrange "sentiment océanique" (au sens d'infini) qui est une expérience psychique qui nous submerge un instant et donne l'impression de disparaître, ou de faire vraiment partie de la nature (ce qui devrait être notre nature).
Ce sentiment de plénitude absolue peut aussi arriver en ville, ou devant un livre comme celui-ci, mais il est plus courant de le ressentir en pleine forêt.

Actes Sud, 2024, 160 pages (22 x 32 cm), préface d'Ernst Zürcher.

dimanche 9 mars 2025

Objets intersidéral et littéraire

Le cinquième diamant d'Éric Faye est l'histoire d'un couple d'astrophysiciens et chasseurs d’astéroïdes américains qui découvre et observe un objet intersidéral inconnu.
Pendant ce temps, des phénomènes étranges se passent en Russie où des missiles sont mystérieusement mis en veille. Pour eux, c'est forcément l'œuvre des Américains. Ce n'est pas le cas, mais la CIA est sur le coup.
Y a-t-il une autre vie dans une autre galaxie ? Les scientifiques ne sont pas tous d'accord sur la découverte. Un débat télévisé — comme toujours en fonction de l'orientation et de l'habileté des invités — n'aide pas à informer clairement. Les complotistes et les religieux s'en mêlent.
Intimidations, empoisonnements, vols de documents, secrets d'État, désinformation, énigmes scientifiques, concurrence entre chercheurs, mais aussi tourments personnels et parentaux... sont autant de rebondissements et d'ingrédients foisonnants pour une intrigue passionnante.
Si le roman prend un air de roman d'espionnage, il est bien plus que cela.
Ce n'est certainement pas un hasard si le couple vit à Concord où Henry David Thoreau avait construit sa cabane.
En tant qu'ancien journaliste, Éric Faye s'appuie sur des faits et situations réels. Son roman frôle la réalité ; raison de plus pour qu'il donne des frissons...

Le Seuil, 2025, 352 pages.  

À lire aussi d'autres chroniques sur les livres de l'auteur dans ce blog :
- Fenêtres sur le Japon
- Dans les pas d'Alexandra David-Néel
-
Nagasaki
-
Malgré Fukushima - Journal japonais

samedi 8 mars 2025

Niki, artiste grandiose

Pourquoi l'artiste Niki de Saint Phalle fascine autant ? Est-ce dû à sa beauté, son histoire, son avant-gardisme, son féminisme, son talent, son succès international ?
Films, œuvres littéraires et bien sûr expositions ne cessent de lui rendre hommage, de s'inspirer de sa vie et de son œuvre, de la façon dont elle a réussi à transformer sa colère et ses blessures en art. 
Ses œuvres sont un exutoire violent comme les Tirs, puis deviennent plus gaies et colorées avec ses immenses Nanas.
Dès l'enfance, elle est décalée, incomprise partout, et ne supporte pas l'éducation rigide de sa mère. Elle-même aura du mal à être mère.
Charlotte Barberon peint un portrait kaléidoscopique et captivant de Niki de Saint Phalle dans son roman biographique En plein ventre. Elle inclut des textes autobiographiques de l’artiste.
Les chapitres chronologiques sur son parcours depuis l'enfance alternent avec des chapitres intitulés Hon, comme cette œuvre monumentale exposée en 1966 au musée d'art moderne de Stockholm qu'elle parcourt encore juste avant l'ouverture au public de l'exposition.
On y croit.

Ateliers Henri Dougier, 2025, 280 pages.

Sur Niki de Saint Phalle, lire aussi :
- Mon secret
- Comment Niki de Saint Phalle est devenue artiste.

jeudi 6 février 2025

Les filles prennent leurs pages

Le numéro 2 de FanMzine (lire l'entretien avec l'éditrice et directrice artistique Julie Legrand), la revue de création littéraire et visuelle, est sorti à La Réunion (depuis quelque temps déjà...).
Si FanMzine est un fanzine qui ouvre ses pages exclusivement aux femmes, il n'est pas réservé aux lectrices. Les lecteurs sont les bienvenus aussi, bien sûr !
L'œuvre de la couverture est signée par la talentueuse Flo Vandermeersch dont les bandes dessinées parues dans Le Cri du Margouillat sont toujours hilarantes et pertinentes (pour visiter son site, c'est par là).
Plus d'une trentaine d'autrices et artistes ont participé à ce numéro 2 sur le thème de la Terre, donc de l'écologie : nouvelles, poèmes, illustrations ou photos d'objets d'art.
Ce sont autant d'angles différents donc de surprises. L'un de mes textes préférés est Enfants de Gaïa de Catherine Coulombel.
Et bravo à toutes !

APDV, 2024, 100 pages.
Pour se procurer ce numéro envoyer un message à Julie Legrand ou aller sur la page Paypal via Facebook)

mardi 4 février 2025

Ce fascinant Higginson, presque oublié

Christian Garcin "rencontre" pour la première fois Thomas Wentworth Higginson dans un petit livre qui rassemble un choix de lettres d'Emily Dickinson. Thomas et Emily ont correspondu pendant vingt-quatre ans. C'est notamment grâce à lui que ses poèmes à elle ont été publiés.
Par ailleurs, l'homme a traversé l'histoire des États-Unis du XIXe siècle en s'impliquant corps et âme dans de nombreuses causes dont l'abolition de l'esclavage et le droit des femmes. En son temps, il fut reconnu comme un homme de lettres, et c'est pour cela qu'Emily s'est adressée à lui.
De pasteur à colonel, son parcours est pour le moins hors du commun et force l'admiration, mais ses contemporains ou traducteurs ne sont pas toujours tendres avec lui.
C'est entre autres ce qui a poussé Christian Garcin à s'intéresser à lui et à lui rendre justice dans ce récit biographique : La vie singulière de Thomas W. Higginson

À un siècle et demi de distance, et après l'avoir côtoyé pendant plusieurs mois avant et pendant l'écriture de ce livre, je ne peux m'empêcher de le trouver assez fascinant, Higginson — fascinant, et en même temps un peu agaçant. En fait, ce type est pour moi une énigme — c'est aussi une des raisons pour lesquelles j'ai entrepris la rédaction de ce livre.

Ce n'est pas la première fois que Christian Garcin s'intéresse aux illustres ou anonymes oubliés, comme dans Les vies multiples de Jeremiah Reynolds ou les quarante portraits poétiques (dont celui d'Emily Dickinson) de Vidas et Vies volées, pour leur redonner vie.
Et la littérature, c'est rendre vivant.

Actes Sud, 2020, 336 pages.

Un entretien et d'autres chroniques sur les ouvrages de l'auteur :

- Un entretien avec Christian Garcin
-
Une Odyssée pour Denver - Un inédit de Norwich Restinghale
- Du bruit dans les arbres
Le Bon, la Brute et le Renard
- Petits oiseaux, grands arbres creux
-
Selon Vincent
- Les oiseaux morts de l'Amérique
- Dans les pas d'Alexandra David-Néel

- Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
- Jeremiah & Jeremiah
- Vétilles
- J'ai grandi
- Labyrinthes et Cie, La jubilation des hasards et Carnet japonais
- La neige gelée ne permettait que de tout petits pas
- Sortilège 
- Des femmes disparaissent
- Les nuits de Vladivostok
- Romans pour la jeunesse