jeudi 2 avril 2020

Quand les lieux déclenchent les histoires

Emmanuel Gédouin

Emmanuel Gédouin écrit des nouvelles depuis qu'André Pangrani le lui a proposé pour la revue Kanyar fondée en 2012. Et depuis, il publie dans chaque numéro. Il était temps de l'interroger sur sa rencontre avec André, sa façon d'écrire, son goût pour le roman noir, Jim Jarmusch, Paul Auster... et ses sources d'inspiration.


Depuis quand écris-tu en général et des nouvelles en particulier ?
Je pense que j'écris plus ou moins depuis une vingtaine d'années. J'ai commencé par des microfictions, des petites choses que j'ai égarées depuis dans des tiroirs ou des ordinateurs dont j'ai oublié les mots de passe. Il en avait une que j'aimais bien, une page pas plus, un gars qui faisait le plein en pleine nuit sur une l’aire d'autoroute des Deux caps près de Calais. Une rencontre lunaire derrière un hygiaphone entre un pompiste et un automobiliste fatigué. Une situation à la Jim Jarmush, influence majeure !

Emmanuel est publié dans tous les Kanyar.
Tu écris dans Kanyar depuis sa création. Comment as-tu rencontré André ?
On habitait le même immeuble dans le 20e [arrondissement de Paris, NDLR], on se croisait dans les escaliers, bonjour, bonjour. Et puis un soir, ça devait être une fête des voisins, on a terminé les bouteilles ensemble et on a refait le monde. On a parlé livres et films, je lui ai dit que j’écrivais un peu, il m'a demandé de lui envoyer un texte et il a trouvé ça bien. Je n’avais jamais rien publié donc ça été un petit choc quand il m’a demandé d’écrire pour Kanyar. Génial. Pas de sujet, pas de format précis, vas-y, fais-toi plaisir. Là j’ai écrit Nationale 4, l’histoire d’un gars qui doit ramener sa voiture de société au siège de sa boîte avant de se faire virer, l’occasion pour lui de se pencher sur sa vie et ses échecs.

Qu’est-ce qui t’a intéressé au départ ?
Au départ pour être honnête j’étais juste flatté qu’on puisse trouver mon écriture intéressante. J’avais écrit un roman que je trouvais pas trop mal (je le trouve nul maintenant !) et je m’étais fait remballer par les maisons d’édition même si j’avais reçu quelques retours plutôt sympa et quelques avis très positifs de mon entourage. Mais j’avais pris un petit coup sur la tête quand même avec ces refus et j’avais dû ravaler mon orgueil. André est arrivé, avec sa décontraction légendaire et il m’a dit « mais non, c’est vachement bien ce que tu fais », donc après forcément j’étais prêt à le suivre ! Puis les numéros se sont enchaînés gentiment, et mes nouvelles sont toujours parues dans Kanyar.

Est-ce que tu écris dans d’autres revues ? D’autres choses (romans, poèmes, chansons, blog…) ?
J’ai écrit trois romans qui sont restés dans un tiroir. Bourrés de défauts, difficiles à relire. Si je suis honnête, j’en garde deux qui, si je les retravaille, sont peut-être corrects. Le troisième est tout pourri ! Je n’ai jamais écrit de poèmes ni de chansons. Blog oui bien sûr, j’en ai tenu plusieurs. Le premier était un projet, le Tour de mon nombril en 40 chansons. Quand j’ai eu 40 ans je me suis penché sur ma vie musicale et j’ai fait le Tour des 40 morceaux qui avaient le plus marqué ma vie. L’occasion de raconter des anecdotes, de revisiter certaines époques, d’évoquer des amitiés. Ensuite j’ai animé « Le tour du nombril » pendant 4 ou 5 ans. J’y écrivais des chroniques musicales, cinéma et surtout littéraires.

D’ailleurs, je trouve dommage de ne plus te lire sur ton blog : manque de temps ? de motivation ?
J’ai fait le tour de la question je crois. Quelque temps avant que j’arrête j’ai commencé à ressentir une vraie forme de lassitude. Je lisais les livres en me demandant ce que j’allais bien pouvoir écrire dessus, j’y prenais de moins en moins de plaisir, j’avais l’impression de me répéter un peu…

Tu es aussi un grand lecteur. Quel genre de littérature préfères-tu ?
Dur à dire, je suis plutôt éclectique même si je rame un peu avec les classiques que j’ai très peu lus. Je suis un lecteur fainéant et dès que le terrain littéraire se durcit, dès que je sens que l’effort est trop dur à accomplir, je refuse l’obstacle. Balzac par exemple, je n’ai jamais rien lu. Proust, j’ai commencé À la recherche… dix fois mais je ne suis jamais allé au-delà de Combray. 
Je suis plutôt littérature contemporaine, je casse ma tirelire à chaque rentrée littéraire, je lis un peu de polars aussi mais pas tant que ça, du noir, j’adore le noir, pas mal de littérature américaine, à peu près tout ce que sort Gallmeister. C’est Paul Auster qui m’a donné envie de lire il y a trente ans, j’ai dû étudier Moon Palace à la fac, j’ai totalement adoré et je me suis à tout dévorer. Et puis je n’ai plus réussi à lire pendant des années. Incapable de me concentrer, je relisais dix fois les mêmes pages. Jusqu’au jour où c’est revenu, il y a une quelques années. Et depuis je dévore.

Est-ce que l’écriture de nouvelles a changé ta vision de l’écriture ? Quels sujets t’intéressent ?
C’est très paradoxal mais je lis peu de nouvelles. Disons que j’ai du mal à en enchaîner la lecture. J’adore me plonger dans une nouvelle mais il faut que je puisse la lire d’une traite, ne pas être dérangé. C’est comme si tous les mots et tout ce qu’il y a entre les mots comptait encore plus que dans un roman. Alors je trouve ça épuisant à lire. Mais à la limite, c’est comme aller à une expo. Si je tombe en arrêt devant un tableau, je lui donne toute mon attention, il me prend tout et je n’ai aucune envie de le laisser alors pour aller voir le suivant. Une nouvelle, si elle est bien foutue, c’est un tableau, ou une photographie, une somme de détails. J’envisage l’écriture d’une nouvelle comme une scène de film, comme un décor à planter, je m’attache plus à dresser le portrait de personnages en quelques descriptions, à ne pas utiliser trop de mots, quelques traits pas plus. Le lecteur fait le reste.

Maintenant que tu as au moins 7 nouvelles à ton actif pour Kanyar, as-tu remarqué des sujets de prédilection qui se dégagent et dont tu n’avais pas forcément conscience avant ? 
Ah oui, c’est même en train de devenir un TOC dangereux ! j’aime bien les personnages un peu paumés, en plein doute existentiel qui se retrouvent loin de chez eux. J’aime bien les personnages bourrés de failles, un peu au bord de la rupture, toujours prêts à prendre la fuite. Pourquoi j’aime ça particulièrement ? cette question me réveille parfois la nuit ! Je pense que j’ai toujours aimé les lisières, les abords. Je n’ai jamais aimé être au centre ni de l’attention ni du cercle. J’ai toujours été à l’intérieur du cercle mais plus près des bords que du noyau. Pour pouvoir m’en barrer en courant ? c’est déjà arrivé…


D’où te vient l’inspiration ?
Je ne sais pas répondre à cette question. Je ne sais pas comment les idées arrivent ni comment je les transforme en scène puis en histoires. La dernière, Nuit noire, est partie d’une anecdote vécue au mois de septembre dernier. Je me suis retrouvé à la porte de ma chambre d’hôtel à La Ciotat en pleine nuit sans pouvoir entrer. Et j’ai erré dans Marseille comme une âme en peine pendant quelques heures à la recherche d’une chambre libre quelque part. Là je me suis dit que j’avais de la matière pour débuter une histoire. Ce sont les lieux qui inspirent les histoires la plupart du temps.
Immokalee, c’est un bled paumé du centre de la Floride où je suis passé plusieurs fois, cette année encore. Rien à voir de spectaculaire, c’est plutôt moche mais c’est lent et tendu comme les gars qui te regardent passer sur le bord de la route. Höfn en Islande, pareil. Découvert en voiture, seul, au ralenti un jour de printemps presque polaire. Je me suis dit qu’il y avait un côté western là-bas. C’est toujours les lieux qui déclenchent les histoires. Même la Nationale 4 entre Toul et Vitry-le-François !

mercredi 25 mars 2020

Faire de sa passion un travail

Cette période de confinement et d'arrêt d'activité professionnelle — pour certains — peut être l'occasion de s'interroger sur son travail et ses activités en général, pour mieux préparer "l'après".  
Justement, Se réaliser. Comment concilier travail et passion est un petit livre du graphiste Gavin Strange qui accompagne le lecteur dans cette démarche et lui donne l'élan nécessaire pour se lancer, pas à pas, en se posant les bonnes questions (ou celles auxquelles il n'aurait pas pensé).
Par exemple, au lieu de se demander "Qu'est-ce que je veux faire ?", on peut se demander "Quelle personne aimerais-je être ?"
Il suggère également d'éviter certains écueils comme le stress, l'échec, l'apathie, la comparaison... en les prenant du bon côté.
Pour ceux qui exercent déjà le métier de leur rêve, l'auteur les encourage à se lancer dans un projet parallèle et personnel, histoire d'ajouter de la créativité à leur vie.
Plus on s'amuse, plus on grandit.
À la fin, il donne quelques clés pour maintenir le cap, rester optimiste et persévérer.
Le ton est enjoué, amusant, déculpabilisant, décomplexant, bref encourageant, sachant que le changement est déstabilisant et difficile quand on est empêtré dans une situation.
Un petit livre utile et agréable — joliment présenté et illustré avec photos et citations.

Éditions Pyramyd, collection Do Books, 2020, 128 pages.


D'autres livres aux éditions Pyramid :
- La voie du créatif de Guillaume Lamarre
- L'art d'une vie créative - Les vertus de la pleine conscience de Frank Berzbach
- Créer, c'est exister. Comment développer une pratique créative au quotidien de Valérie Belmokhtar
- Conversation avec Paul Cox de Sarah Mattera

Un livre cartes-postales poétiques de la Réunion

Julie Legrand et sa maman Nicole se sont associées, la première aux textes-poèmes, la seconde aux illustrations, pour composer un joli petit livre-souvenir de l'île de La Réunion : Bons baisers de l'île. Tableaux-souvenirs de l'île de la Réunion.
Case sous tôle du bord de mer, les pluies de décembre jouent du kayamb sur ton toit.
Les alizés de septembre font tinter tes lambrequins.
Sous tes jupes, les enfants naissent, les aïeux prennent le frais. Les hommes, les jours disparaissent.
Tu restes là.
Voilà un moyen idéal de s'évader et voyager quand on est confiné en lisant des poésies et en rêvant sur les illustrations douces et colorées.

Éditions Alice au Pays des Virgules, 2020, 54 pages.
Les éditions Alice au Pays des Virgules ont été créées par Julie Legrand qui a écrit des nouvelles dans Kanyar et publie par ailleurs des novellas et romans dont voici quelques chroniques :
- La Fleur que tu m'avais jetée
- L'extinction
- Petites morsures animales

vendredi 20 mars 2020

Le Diable et le Bon Dieu

Le Prince de ce monde d'Emmanuelle Pol est un roman philosophique d'anticipation dans une période de chaos où la violence éclate au coin de la rue, comme on l'a vu pendant les attentats ou les manifestations de ces dernières années dans les capitales du monde (donc dans un futur très proche), et où les courants d'extrême droite triomphent.
Il frôle le fantastique, noir, à moins que ce soit pure hallucination de la narratrice dans sa folie sado-masochiste, sous l'emprise d'un pervers narcissique qui souffle le chaud et le froid avec un cynisme glacial.
Il est question du Bien et du Mal. Est-ce que Dieu existe ? Et le Diable ? N'est-il pas plus visible partout dans les tensions, les violences, l'injustice et les situations anxiogènes du monde ? N'est-ce pas plus facile de faire le mal que le bien ? La narratrice est persuadée d'avoir rencontré le Diable en personne.
Quand j'y repense, pourtant, quelques traits me destinaient peut-être à cette rencontre. Tout d'abord, mon excellente connaissance, grâce à mes études d'ethnologie, des différentes traditions religieuses — même si je me considérais pour ma part comme athée. Puis, ma sensibilisé particulière à la méchanceté. Je suis toujours étonnée de la profonde malveillance de certaines personnes, et des excuses qu'on lui trouve. Si l'on accueille la bonté sans se poser de questions, l'apparition du mal est généralement une surprise. Alors qu'il jouit sur terre d'une supériorité numérique évidente, le méchant interroge. Son existence réclame explications, causes, justifications. Il suffirait pourtant d'inverser le point de vue (que le mal soit la norme et le bien, l'exception) pour que tout prenne une autre tournure.
Ce livre est au début dérangeant par cette répulsion que nous inspire le mal et l'ambiguïté de la narratrice, à la fois lucide et obsessionnelle. Il est prenant et soulève des questions. Il est surtout impressionnant par sa forme nette et précise. Une belle écriture.
Son écho résonne longtemps après sa lecture, surtout en cette période étrange.

Éditions Finitude, 2020, 192 pages.

Finitude n'en finit pas de proposer des pépites :
- La soustraction des possibles de Joseph Incardona ;
- Ceux que je suis d'Olivier Dorchamps ;
- L'appel de Fanny Wallendorf ;
- Chaleur de Joseph Incardona ;
- En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut ;
- C'est tous les jours comme ça de Pierre Autin-Grenier.

mercredi 18 mars 2020

Kanyar 7, c'est pour bientôt !

Le numéro 7 de Kanyar, la revue de nouvelles, est sortie de l'imprimerie mais reste pour l'instant confinée.
En attendant, voici quelques informations.
Sous une couverture haute en couleurs signée Natacha Eloy, retrouvez ses fidèles auteurs : Emmanuel Gédouin, Emmanuel Genvrin, Julie Legrand, Nathalie Valentine Legros, Xavier Marotte, Edward Roux (et moi-même).
Découvrez aussi de toutes nouvelles autrices natives ou installées à La Réunion : Estelle Coppolani, Stéphanie Rivière, Nathalie Hermine, Jocelyne Le Bleis, Monique Mérabet...
Donc un numéro largement féminin.
Enfin, la belle surprise du numéro est une nouvelle russe de Sergeï Nossov, traduite par Polina Petrouchina, où l'on se rend compte que les écrivains russes ont droit aux mêmes questions improbables de journalistes et de lecteurs.
Dans Kanyar, on vous raconte des histoires, d'hier ou d'aujourd'hui, d'ici ou d'ailleurs, de La Réunion et du monde entier qui l'entoure, avec ce voyage en Russie mais aussi à Marseille, Lyon, sur le mont Ventoux, et dans des pays totalement imaginaires.

Kanyar n°7, Les Amis de Kanyar, mars 2020, 184 pages.

Chroniques des précédents numéros :

samedi 14 mars 2020

Le vrai et le faux consentement

Le Consentement de Vanessa Springora a beaucoup fait parler de lui, avant même sa publication : c'est un pavé dans la mare de l'édition, des arts et du milieu intellectuel.
Il y aura, espèrons-le, un avant et un après sa publication.
L'autrice raconte la mécanique qui se met en place, les paramètres qui font que cela est possible, a été possible et même soutenu à une époque. Elle explique comment un ou une enfant ou une jeune personne peut être manipulé, fasciné, enfermé dans un processus ambigu qui efface son statut de victime.
Dans notre environnement bohème d'artistes et d'intellos, les écarts avec la morale sont accueillis avec tolérance, voire une certaine admiration. Et G. est un écrivain célèbre, ce qui est en fin de compte plutôt flatteur.
Dans un tout autre milieu, où les artistes n'exerceraient pas la même fascination, les choses se seraient sans doute passées autrement. Le monsieur aurait été menacé d'être envoyé en prison. La fille serait allée voir un psychologue (...) et l'affaire aurait été réglée. Point final.
— Tes grands-parents ne doivent jamais savoir, ma chérie. Ils ne pourraient pas comprendre, me glisse un jour ma mère, au détour d'une conversation.
Ce qui est spécifique à l'histoire de Vanessa Springora, c'est que l'écrivain mis en cause s'est non seulement évertué à la poursuivre et la harceler pendant des années, mais aussi à réécrire l'histoire à sa façon dans différents livres en inversant les rôles. Avec une stratégie subtile et redoutable, ce parfait manipulateur se faisait passer pour la victime. De plus, seule sa version était publiquement connue, d'où le besoin de l'autrice de rétorquer par un livre pour remettre les pendules à l'heure, c'est-à-dire les esprits retors en place.
Ce qui a changé aujourd'hui, et dont se plaignent, en fustigeant le puritanisme ambiant, des types comme lui et ses défenseurs, c'est qu'après la libération des mœurs, la parole des victimes, elle aussi, soit en train de se libérer.
Ce qui est révoltant, c'est que, à part quelques rares voix comme celle de Denise Bombardier dans une émission de Bernard Pivot, personne ne se soit insurgé ou même étonné avant. Et subitement, au moment de la parution de ce livre, les maisons d'édition qui avaient édité des livres du prédateur en question se réveillent d'un long sommeil et les retirent de la vente.
De quel côté était/est le consentement ? Lorsqu'on parle d'"adultes consentants", il est clair que le sujet "adulte" est indispensable pour préciser les conditions du vrai consentement.

Éditions Grasset, 2020, 208 pages.

Intérimaire en garderies

Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connus, de Pierre Terzian, est un livre singulier, terrifiant, joyeux, émouvant, à hurler de rire !
C'est un roman qui sent le terrain (et les odeurs corporelles aussi) et l'expérience vécus par un écrivain français, expatrié pour l'amour d'une Québécoise. Il se retrouve du jour au lendemain à faire des remplacements en urgence dans des garderies de Montréal. 
La situation est quelque peu terrifiante (n'est-ce pas le rôle de personnes formées et qualifiées ?), mais que l'auteur prend à bras-le-corps (il faut bien gagner sa vie) et y met tout son grand cœur et son humour, puis son talent pour nous raconter cette expérience ébouriffante : ses journées, ses rencontres, avec les adultes, parents et éducateurs, et surtout avec les enfants.
Par la même occasion, nous voilà propulsés dans un Canada profond, quotidien, auquel on ne s'attend pas forcément (quoique, Éric Plamondon nous avait déjà ouvert la porte loin des cartes postales), celui des milieux défavorisés, des inégalités sociales, des éducateurs au bord du burn-out mais toujours d'une bonne humeur incroyable. Une rare fois, l'intérimaire en garderie est envoyé dans un quartier chic, ce qui n'est pas mieux, finalement :
Ce matin, Gaëtan avait la tête un peu à l'envers, il m'a envoyé dans une garderie anglophone du quartier financier.
Tous les enfants ont l'air d'être les enfants de Madonna. Décisionnaires. Vegan. Excentriques et méprisants. Ils me parlent comme à un enfant.
Entre chaque court chapitre, il cite de bons mots et des reparties des enfants, poétiques et touchantes dans leur maladresse ou leur inexactitude, comme la phrase qui sert de titre au livre.
Pierre Terzian cite également des phrases écrites aux murs des garderies, des banderoles qui revendiquent davantage d'aides pour les services sociaux ou ces conversations glanées au fil des jours :
— Les gens ne réalisent pas comme c'est admirable, ce que vous faites...
— Pardon ?
— Votre job. C'est admirable !
— Oh... Merci, mais moi... Je ne suis que de passage...
— Quand même... C'est admirable ! Et c'est un métier que personne ne met en valeur. C'est désespérant. Vous ne pensez pas ? Ce que ça dit de notre société, un tel mépris pour une tâche si noble ?
Un métier souvent ingrat, que Pierre Terzian met prodigieusement en valeur et où il s'amuse aussi beaucoup, à le vivre puis à l'écrire, avec la force d'un témoignage. 
Parfois, je l'avoue : je joue avec les enfants. Et pourquoi pas ? J'en veux moi aussi, de cette couillonnade transcendante.
Quidam éditeur, 2020, 236 pages.